PRÊCHÉ PENDANT UN JUBILÉ
Grandeur de nos maux. Nécessité de la grâce du Sauveur , pour nous guérir et nous sauver : ses différentes opérations en nous. Fidélité de Dieu à notre égard : nos infidélités envers lui. Opposition des folles joies du siècle aux joies solides qui noiis sont promises.
Vocabis nomen ejus Jesum ; ipse enim salvum faciet populum suum à peccatis eorum.
Vous donnerez à l'enfant le nom de Jésus , c^est-à-dire Sauveur } car c'est lui qui sauvera et délivrera son peuple de ses péchés. Matth. i. 21.
l jELui dont il est écrit que son nom est le Seigneur et le Tout-puissant, semble avoir quitté ces nom» magnifiques ; lorsqu après avoir pris la forme d'esclave, il a encore subi aujourd'hui une loi servile, et porté imprimée en son propre corps la marque de la servitude. En effet, quand le Fils de Dieu « se i) fait circoncire, il s'oblige et s'assujettit, dit le saint
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3) apôtre (0, à toute la loi de Moïse » ; et ainsi se chargeant volontairement du joug que Dieu impose aux serviteurs, non -seulement il se dépouille en quelque façon de sa toute-puissante souveraineté, mais il semble qu'il se dégrade jusqu'à renoncer à la liberté et à la franchise. C'est dans ce temps mystérieux, c'est dans cette conjoncture surprenante, que Dieu qui sait rehausser magnifiquement les humiliations de son Fils, lui donne le nom de Jésus et la qualité de Sauveur du monde. 11 lui rend par ce moyen tout ce qu'il semble avoir perdu. Pendant que le Fils de Dieu se range parmi les captifs, il en est fait le libérateur, et rentre sous un autre nom dans les droits de sa royauté et de son empire ; parce qu'il devient, par un nouveau titre, le Seigneur de tous ceux qu'il sauve, et s'acquiert autant de sujets, qu'il rachète de pécheurs et qu'il affranchit d'esclaves. La grâce du jubilé se trouve enfermée si heureusement dans le saint nom de Jésus et dans le texte de mon évangile , que je ne puis rien traiter de plus convenable à ce concours de solennités. Mais saint Paul ayant prononcé que « nul ne peut même nom- » mer le Seigneur Jésus sans la grâce du Saint-Es- » prit (2) » , moi , qui dois vous expliquer le mystère de ce nom aimable et en faire tout le sujet de mon discours , combien ai-je donc besoin de l'assistance divine? Je la demande humblement par l'intercession de la sainte Vierge. A^e,
Combien grande, combien illustre, combien nécessaire est la grâce que nous apporte le Sauveur
CO Gai. V. 3. — W A Cor. xu. 3.
DE NOTRE SEIGNEUR. 53l
Jésus en nous délivrant de nos péchés ! On le peut aisément comprendre par la qualité du mal dont elle nous tire. Car le péché n'étant autre chose que la dépravation de l'homme en lui-même et dans sa partie principale, il est clair que les maux qui nous attaquent dans notre fortune, ou même dans l'état de notre santé et dans notre vie, n'égalent pas celui-ci en malignité; et que c'est le plus grand de tous les maux , puisque c'est celui qui nous fait perdre le bon usage de la raison, l'emploi légitime de la liberté , la pureté de la conscience , c'est-à-dire tout le bien et tout l'ornement de la créature raisonnable. Mais, mes Frères, ce n'est pas assez; et voici ce qu'il y a de plus déplorable. Le comble de tous les malheurs, c'est que cette volontaire dépravation ne corrompt pas seulement en nous ce qu'il y a de meilleur; mais encore nous rend ennemis de Dieu, contraires à sa droiture, injurieux à sa sainteté, ingrats envers sa miséricorde, odieux à sa justice, et par conséquent soumis à la loi de ses vengeances. Tellement qu'il n'y a nul doute que le plus grand mal de l'homme ne soit le péché : et si jusques à présent il y a eu plusieurs Jésus et plusieurs Sauveurs, maintenant il n'est plus permis d'en connoître d'autres que celui que nous adoions, (jui, nous sauvant du péché comme du plus grand de tous les malheurs, mérite d'être nommé le véritable Jésus, l'unique Libérateur et le Sauveur par excellence. La grâce du jubilé cjui nous a été accoidée durant ces saints jours, jointe à la réception des saints sacremens et aux pieuses prati(jucs qui nous ont été ordonnées, fait en nous une entière application de
ce beau nom de Sauveur que le Fils de Dieu reçoit aujourd'hui : et le concours de ces choses m'oblige à traiter à fond de quelle manière ce divin Sauveur nous délivre de tous nos pe'chés. Or dans le dessein que je me propose de vous expliquer le mystère du nom de Jésus (*) , et le salut qui nous est donné en notre Seigneur, je ne trouve rien déplus convenable que de vous proposer aussi nettement que mes forces le pourront permettre, une excellente doctrine de saint Augustin , dans le second livre du second ouvrage contre Julien, où ce grand homme remarque que cette délivrance de tous nos péchés a trois parties principales et essentielles. Car expliquant ces paroles de saint Jean-Baptiste : « Voici l'Agneau » de Dieu, voici celui qui ôte le péché du monde (0»; il enseigne que le Fils de Dieu ôte en effet les péchés, et parce qu' « il remet ceux qu'on a commis, M et parce qu'il nous aide pour n'en plus commettre, » et parce que, par plusieurs périls et par plusieurs » exercices, il nous mène enfin à la vie heureuse » oîi nous ne pouvons plus en commettre aucun » : Tollit autem , et dimittendo quœ fada sunt, .... et adjuv^ando ne fiant , et perducendo ad vitam uhi fieri omnino non possint (2).
Et certes quand nous abandonnons au péché no-
(*) On lit eu marge du manuscrit les paroles suivantes , qui font %'oir que l'auteur a voulu approprier ce sermon au jour de la naissance du Sauveur : « Au jour de la naissance du Sauveur, j'entre- )) prends de vous faire voir quelle est la cause de son arrivée, quel V est le mal dont il nous sauve, et quel est le salut qu'il nous ap- 3> porte ». Edit. de Déforis.
(«) Joan. I. 29. — (») Oper, imperf. cont Jul. lib. n , n. 84, tom. x, col. 986.
tre liberté égarée, il a sa tache qui nous déshonore et sa peine qui nous poursuit; et quand il nous a été pardonné par la grâce du saint baptême et par les clefs de l'Eglise , il a encore ses appas trompeurs et ses attraits qui nous tentent : Unusquisque tentaturà concupiscentiâ sud (0 : « Chacun est tenté par » sa propre concupiscence » . Et dans la plus grande vigueurdelarésistance,voiremême dans l'honneur de la victoire, si nous vivons sans péché, nous ne vivons pas sans péril; ayant toujours en nous-mêmes cette déplorable facilité et cette liberté malheureuse de céder à notre ennemi. Ainsi le divin Jésus, pour être notre Jésus, et remplir toute l'étendue d'un nom si saint et si glorieux , doit nous délivrer par sa grâce, premièrement du mal du péché, secondement de l'attrait , troisièmement du péril. C'est ce qu'il commence en cette vie et qu'il achève dans la vie future; il le fait successivement et par ordre. Il ôte le mal du péché, par la grâce qui nous pardonne : il en réprime en nous l'attrait dangereux , par la grâce qui nous aide et qui nous soutient : il en arrache jusqu'à la racine, et le guérit sans retour dans la bienheureuse immortalité, par la grâce qui nous couronne et récompense : Dei gratid régénérante non imputandum j Dei gratid nos juv^antefrenandum , Dei gratid rémunérante sanandum v^). Par conséquent, chrétiens, si vous voulez saintement jouir du salut qui vous est offert , et de l'indulgence générale qui vous est donnée par l'autorité de l'Eglise au nom de notre Sauveur , reconnoissez huiu- Llement et avec de continuelles actions de grâres,
(0 Jac. I. 14. — v') Lib. 11. cont. Jul. cap. iv, n. 9, U)in. x , col. 532.
534 POUR LA CinCONCTSION
le pardon qui vous a été accordé : combattez avec foi et persévérance Tattrait tyrannique qui vous porte au mal ; et aspirez de tout votre cœur au parfait repos et à la félicité consommée où vous n'aurez plus à craindre aucune foiblesse. Voilà les trois grâces qui sont enfermées dans le nom et dans la qualité de Sauveur , dont j'espère vous montrer l'usage dans les trois points qui partageront ce discours.
PREMIER POINT
Quoique j'aie déjà tracé quelque image du mal que le péché fait en nous , Tordre de mon discours exige de moi que j'en donne une idée plus forte , eÈ que j'établisse les choses en remontant jusques à la source de tout le désordre. Pour raisonner solidement , je commencerai , chrétiens , à définir le péché. Le péché est un mouvement de la volonté humaine contre les règles invariables de la volonté divine. Il a donc deux relations ; il est la malheureuse production de la volonté humaine? et il s'élève avec insolence contre les ordres sacrés de la volouM divine ; il sort de l'une et résiste à l'autre : et par-là il est aisé d'établir, selon la doctrine de saint Augustin (0, en quoi le mal du péché consiste. Il dit qu'il est renfermé en une double contrariété, parce que le péché est contraire à Dieu , et qu'il est aussi contraire à l'homme. Contraire à Dieu, û est manifeste ; parce qu'il répugne à ses saintes lois : contraire à l'homme, c'est une suite, à cause que l'attachement à ses propres inclinations , comme à des lois particulières qu'il se fait lui-même, le sépare
(') De Civit. Dei, lih xii, cap. m, tom. vu, col. 3oa.
DE 2VOTRE SEIGNEUR. 53d
des lois primitives et de la première raison a laquelle il e'toit uni par son origine céleste. Ainsi il le tire de son ordre et le dérègle en lui-même. D'où il paroît , chrétiens , que le péché est également contraire à Dieu et à l'homme; mais avec cette différence qu'il est contraire à Dieu, parce qu'il est opposé à sa justice; mais de plus contraire à Tliomme, parce qu'il est nuisible à son bonheur : c'est-à-dire contraire à Dieu, comme à la règle qu'il combat; et outre cela contraire à l'homme, comme au sujet qu'il corrompt. Ce qui fait dire au Psalmiste, que « celui qui aime l'iniquité, a de l'aversion pour son » ame » ; à cause qu'il y corrompt avec sa droiture les principes de sa santé, de son bonheur et de sa vie ; Qui diligit iniquitateni j odit anùnam siiami^), TX certes il est nécessaire que les hommes se perdent eux-mêmes en s' élevant contre Dieu. Car que sont-ils autre chose, ces hommes rebelles, que sontils, dit saint Augustin , que des ennemis impuissans, mais « ennemis de Dieu, poursuit-il, par la volonté » de lui résister, et non parle pouvoir de lui nuire » : Iiiimici Deo resisleiidi voluntale j non potestate lœdcndii'^). Et de là ne s'cnsuit-il pas que la malice du péché, ne trouvant point de prise sur Dieu qu'elle attaque, laisse nécessairement tout son venin dans le cœur de celui qui le commet? Comme la terre, qui élevant des nuages contre le soleil qui l'éclairé, ne lui ôte rien de sa lumière, et se couvre seulement de ténèbres; ainsi le pécheur téméraire résistant follement à Dieu , par un juste jugement n'a de force
(') Ps. X. 6. — W Dg Civ. Dci^ ubi sujnâ.
que contre lui-même, et ne peut rien que se détruire par son entreprise insense'e.
C'est pour cela que le Roi prophète prononce cette malédiction contre les pêcheurs : Gladius eorum intret in corda ipsorum , et arcus eorum con- Jringaturi^) : « Que leur épée leur perce le cœur, )) et que leur arc soit brisé ». Vous voyez deux sortes d'armes entre les mains du pécheur, un arc pour tirer de loin , une épée pour frapper de près : Tare se rompt, et est inutile; l'épée porte son coup , mais contre lui-même. Entendons : le pécheur tire de loin contre le ciel et contre Dieu , et non-seulement les traits n'y arrivent pas , mais encore l'arc se rompt au premier effort. Impie , tu t'élèves contre Dieu , tu te moques des vérités de son Evangile , et tu fais un jeu sacrilège des mystères de sa bonté et de sa justice. Et toi , blasphémateur téméraire , impudent profanateur du saint nom de Dieu , qui, non content de prendre en vain ce nom vénérable qu'on ne doit jamais prononcer sans tremblement, profères des exécrations qui font frémir toute la nature , et te piques d'être inventif en nouveaux outrages contre cette bonté suprême si féconde pour toi en nouveaux bienfaits ; tu es donc assez furieux pour te prendre à Dieu de toutes les bizarreries d'un jeu excessif: ou bien poussé par tes ennemis sur lesquels tu n'as point de prise, tu tournes contre Dieu seul ta rage impuissante , comme s'il étoit du nombre de tes ennemis , et encore le plus foible et le moins à craindre ; parce qu'il ne tonne pas toujours , et que ,