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meilleur et plus patient que tu n'es ingrat et injurieux , il réserve encore à la pe'nitence cette tête que tu de'voues par tant d'attentats à sa justice. Tu prends un arc en ta main , tu tires hardiment contre Dieu, et les coups ne portent pas jusqu'à lui , que sa sainteté rend inaccessible à tous les outrages des hommes. Ainsi tu ne peux rien contre lui , et ton arc se rompt entre tes mains , dit le Roi prophète. Mais , mes Frères , il ne suffit pas que son arc se brise, et que son entreprise demeure inutile; il faut que son glaive lui perce le cœur, et que pour avoir tiré de loin contre Dieu , il se donne de près un coup mortel , si le Sauveur ne le guérit par miracle. Cest la commune destinée de tous les pécheurs : le péché, qui trouble tout dans le monde , met le désordre premièrement dans celui qui le commet. La vengeance, qui sort du cœur pour tout ravager, porte toujours son premier coup et le plus mortel sur ce cœur qui la produit , la nourrit. L'injustice , qui veut ravir le bien d'autrui, fait son essai sur son auteur qu'elle dépouille de son plus grand bien, qui est la droiture , avant de ravir et d'usurper celui des autres. Le médisant ne déchire dans les autres que la renommée, et déchire en lui la vertu même. L'impudicité , qui veut tout corrompre, commence son effet par sa propre source ; parce que nul ne peut attenter à l'intégrité d'autrui que par la perte de la sienne.
Ainsi tout pécheur est ennemi de soi-même, corrupteur en sa propre conscience du plus grand bien de la nature raisonnable, c'est-à-dire de l'innocence. D'où il s'ensuit que le péché, je ne dis pas
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dans ses suites , mais le pe'ché en lui - même est le plus giand et le plus extrême de tous les maux : plus grand sans comparaison que tous ceux qui nous menacent par le dehors , parce que c'est le dérèglement et l'entière de'pravation du dedans: plus grand et plus dangereux que les maladies du corps les plus pestilentes, parce que c'est un poison fatal à la vie de Tame : plus grand que tous les maux qui affectent notre esprit , parce que c'est un mal qui corrompt notre conscience : plus grand par conséquent que la perte de la raison , parce que c'est perdre plus que la raison que d'en perdre le bon usage , sans lequel la raison même n'est qu'une folle criminelle. Enfin, pour conclure ce raisonnement, mal par-dessus tous les maux, malheur exce'dant tous les malheurs , parce que nous y trouvons tout ensemble et un malheur et un crime. Malheur qui nous accable et crime qui nous déshonore : malheur qui nous ôte toute espérance , et crime qui nous ôte toute excuse : malheur qui nous fait tout perdre pour l'éternité, et crime qui nous rend coupables de cette perte funeste, et ne nous laisse pas même sujet de nous plaindre.
Pourquoi pour l'éternité ? car il faut encore expliquer ceci en un mot , pour entendre de quel mal Jésus-Christ nous sauve. Ici je pourrois vous dire que Dieu étant éternel , il ne faut pas s'étonner qu'il ait des pensées éternelles, et que tout l'ordre de ses conseils se termine à l'éternité. Je pourrois encore ajouter qu'ayant résolu pour cette raison de se donnei* à la créature par une éternelle communication, elle se rend digne d'un mal éternel, quand elle perd
DEIVOTRESEIGZS'EUR. H 89
volontairement un bien qui le pouvoit être. Mais je veux entrer plus avant dans la nature du mal : c'est dans cette source intime de malignité, c'est dans la secrète et profonde disposition des volontés déréglées, que je veux découvrir la cause funeste de l'éternité malheureuse qui menace les impénitens. Je demande seulement que vous m'accordiez que nul homme ne veut voir la fin de sa félicité ni de son bonheur. Il ne faut point de raison ; la nature parle : partout où l'homme établit sa félicité , qui ne sait qu'il voudroit y joindre l'éternité toute entière ? Maintenant en quoi est-ce que le pécheur a mis sa félicité ? Il Ta mise dans les biens sensibles : et c'est en cela , dit saint Augustin , que consiste son dérèglement, que « lui , qui peut aspirer à la jouissance )) des biens éternels , abandonne lâchement son M cœur à l'amour des biens périssables » : In exlremi boni dilectione turpiier voliitaturj, cui primis inliœrere fruique concessum estiO. Que s'il y établit sa félicité , par les principes posés il s'ensuit qu'il voudroit y voir l'éternité attachée. Tous nos désirs déterminés enferment je ne sais quoi qui n'a point de bornes , et une secrète avidité d'une jouissance éternelle. La volonté ne veut être ni empêchée , ni interrompue, ni troublée dans son action ; si l)icn que tout ce qu'elle aime , elle voudroit et l'aimer toujours et le posséder éternellement sans appréliension de le perdre. Consultez votre cœur, jamais l'homme ne veut voir la fin ni de son plaisir ni de son bonheur. C'est alors que la pensée de la mort nous est plus amère : la loi de Dieu nous devient in-
(0 Devfrd hcl. cap. xir, n. 83, tom. j, col. 778.
commode et importune, parce quelle nous contrarie ; et si notre cœur en étoit cru, il aboliroit cette loi qui choque son inclination , par la force d'un secret instinct , qui veut lever tout obstacle à ses passions , et par conséquent les rendre immortelles. Dans cette malheureuse attache , combien de fois avez-vous dit que vous ne vouliez jamais rompre ? dans la haine. Je ne le veux jamais voir? Eloignement éternel des choses qui nous répugnent, éternelle possession de celles qui nous contentent , c'est le secret désir de notre cœur ; et si l'efTet ne s'ensuit pas , ce n'est pas notre volonté , mais notre mortalité qui s'y oppose.
Et ne me dites pas , ô pécheurs , que vous prétendez vous corriger quelque jour. Car , au contraire, dit excellemment le grand pape saint Grégoire, « les pécheurs font voir assez clairement qu'ils » voudroient pouvoir contenter sans fin leurs mau- » vais désirs ; puisqu'ils ne cessent en eftet de les » contenter tant qu'ils en ont le pouvoir ; et que ce » n'est point leur choix , mais la mort qui met fin » à leurs désordres et à leurs poursuites. C'est donc, » conclut ce grand pape, un juste jugement de » Dieu qu'ayant nourri dans leurs cœurs une secrète « avidité de pécher sans fin , ils soient punis rigou- » reusement par des peines interminables qui n'en » ont pas, et qu'ils ne trouvent non plus de bornes » dans leurs supplices, qu'ils n'en ont voulu donner » à leurs excès détestables » : Non corda hommum, sedfacta pensavit. Iniqui enim ideo cumfine deli-^ querunt , quia cum fine vixerunt. Nam voluissent utique , si potuissent , fine sine vivere , ut poluissent
sine fine peccare. Ostendunt enim quia in peccalo seniper viv^ere cupiunt, qui nunquam desinunt pec~ care dum vivunt. Ad magnani ergo justiliam judicantis pertinet^ ut nunquam careant supplicio, qui in hdc vitd nunquam voluerunt carere peccalo (0.
Entrez donc aujourd'hui, mes Frères, dans la profondeur de vos maux, et voyez de quel abîme Jésus-Christ nous tire. Il est temps maintenant que nous célébrions les miséricordes de ce Sauveur qui nous est donné aujourd'hui contre un si grand mal ; de ce puissant Médiateur de la nouvelle alliance qui s'est mis entre Dieu et nous , afin de porter pour nous tout le poids de sa colère implacable ; qui a noyé nos péchés, non plus au fond de la mer, comme disoit le prophète (2), mais dans le bain salutaire, dans le déluge précieux de son sang ; qui nous a renouvelés par sa grâce, consacrés et sanctifiés par son Saint-Esprit, qu'il a répandu en nous comme un gag€ de vie éternelle. Accourez ici, chrétiens : Ma^ gnificaie Dominum mecunij et exaltemus nomen ejus in idipsum (3) : « Glorifiez tous ensemble avec moi n notre Seigneur, et ne cessons jamais d'exalter son » nom » ; ce nom aimable , ce nom de Jésus , notre unique consolation et l'appui de notre espérance. Je m'en vais vous raconter les miséricordes qu'il a exercées dans la rémission de nos crimes.
Quand le souverain accorde une grâce et une rémission, ou il relâche toute la peine, ou il la commue : et le Sauveur se sert de ces deux manières dans la rémission de nos crimes. Par la grâce du
(•) Dial. Ub. IV, cap. xtir , tom. n, col. 449- — ^*) Mich. vu. 19. — 0) Ps. xx\iii. 3.
54^ POUR LA CmCONCtSION
saint baptême, il donne une entière abolition : il fait des cre'atures nouvelles sur lesquelles il re'pand si abondamment sa miséricorde , qu'il ne réserve aucun droit ni aucune peine à sa justice irrite'e. Mais quand nous ayons violé ce pacte sacré du baptême ^ manqué à la foi donnée, foulé aux pieds indignement le sang de la nouvelle alliance par lequel nous avons été rachetés et purifiés j c'est une doctrine constante qu'il se montre plus rigoureux, et réserve quelque peine : non que son sang ne soit suffisant pour emporter une seconde fois la coulpe et la peine ; mais il [ en ] dispense l'application selon les ordres de sa sagesse, et suivant qu'il nous est utile pour nous retenir dans un penchant si dangereux. Car alors il ne permet pas que nous sortions tout-à-fait des liens de la justice : en pardonnant aux pénitens la peine éternelle qu'elle pouvoit exiger, il lui laisse néanmoins quelque prise j afin que nous ressentions par quelque atteinte les engagemens malheureux et inévitables où nous nous étions jetés. « Et ainsi , dit » saint Augustin , il accorde tellement la grâce, » qu'il ne relâche pas tout-à-fait la sévérité de la » discipline )> : Sic imperùtur larguas misericordiœj, ut non onùttatur se^eritas disciplinœ (0.
C'est pourquoi deux prisons dans l'Evangile. Une prison éternelle où cent portes d'airain ferment la sortie, ou un vaste chaos (2), une immense et insurmontable séparation rend le ciel pour jamais inaccessible. Et il y a une autre prison , dont il est écrit qu'on n'en sortira qu'après avoir payé jusqu'à
(0 iS. Au^, Je ConUn. n. i!j, tom. vi, col. 3o5. — W Luc, XVI. 26,
la dernière obole (0 : et c'est cette prison temporelle que les Pères et les saints conciles et l'ancienne tradition appellent le purgatoire. Quoique cette peine soit borne'e à un certain temps, il est aisé de comprendre, comme saint Augustin l'a remarqué (^), qu'elle passe de bien loin toutes celles que nous ressentons en ce corps mortel. « Tout est ombre, tout » est ligure en ce monde » : Figura hujus inundi (5). En l'autre il n'en est pas ainsi : là s'exerce la justice, là se ressent la vérité sans mélange. Et c'est pourquoi le Sauveur qui ne se lasse jamais de nous bien faire, use encore d'une seconde commutation. La première a changé la peine éternelle en des peines temporelles, mais peines du siècle futur, mais peines qui ont un poids extraordinaire ; il consent que nous subissions en échange les peines de cette vie.
De là les saintes sévérités de l'ancienne pénitence , qui soumettoient les pécheurs à de longues humiliations, à des rigueurs inouies qui se pratiquoient sans relâche durant le cours de plusieurs années. Une profonde terreur de la justice divine leur faisoit chercher quelque proportion avec ses règles rigoureuses. Ainsi les cilices, les prosternemens , les gémissemens et le pain des larmes, le renoncement à tous les plaisirs, même aux plus itinocens, étoicnt l'exercice des saints pénitens , qui s'cstimoient trop heureux d'éviter par une si foible compensation les peines de la vie future, quoicjue déjà modérées, mais toujours j)lus insupportables que toutes celles de cette vie. JNotre extrême déhcatesse ne peut cn-
(«) Matth. V. af). — (') Enarrut. in Pi. xxxvii. n. 3, {q/u ;\, col. 2y5. — <-. y. Cor. VII. Ji.
544 POUR LA CmCOWCISION
core soulfrir ce tempërament : soldats lâches et efféminés, et indignes de marcher sous l'étendard de la croix, nous ne pouvons endurer la discipline de notre milice ; et voici que le Sauveur se relâche encore. Il fait une troisième commutation des peines que nous avions mëritées. Il change les anciennes austérités en quelques jeûnes, quelques stations, des prières et des aumônes ; et pourvu que le cœur du moins soit percé des saintes douleurs de la pénitence et rempli de ses amertumes , il permet à son Eglise d'user d'indulgence. C'est la grâce du jubilé qui s'accorde sur la terre, et qui a son effet dans le ciel, conformément à cette parole qui a été dite à saint Pierre : « Tout ce que vous lierez sur la terre , sera » lié dans le ciel ; et tout ce que vous délierez sur » la terre, sera délié dans le ciel » : Quodcumqua ligaveris super terram^ erit ligatum in cœlis : et quodcumque soheris super terrain^ erit solutum in cœlis i^). Grâce singulière, grâce abondante, grâce qui tient lieu d'un second baptême à ceux qui sont disposés dans le degré que Dieu sait. O Jésus, vraiment Jésus et Sauveur ! ô miséricorde infinie ! « C'est » moi , dit ce grand Sauveur, c'est moi qui ai effacé » tes iniquités comme un nuage qui s'évanouit : c'est » moi qui les ai dissipées sans que vous en soyez ja- » mais recherché, comme une légère vapeur qui ne » laisse plus dans l'air aucun vestige » : Detex^i ut nubem iniquiiates, et quasi nehulam peecaia tua : reuertere ad me, quoniam redemi te (2). O Sauveur, ô Libérateur ! Par quelles actions de grâces !.... « O » cieux, réjouissez-vous; que votre reconnoissance
CO Matth. XVI. 19. — W Isai, xliv. 22.
» soit
)) soit portée jusqu'aux extrémités delà terre : que les » montagnes tressaillent de joie avec vous : que les î) déserts, les bois, les rivages, et enfin toute la na- )) ture retentissent du bruit de vos louanges et de » vos actions de grâces » : Laudate , cœli, quoniam niisericordiam fecit Dominus ; juhilate , extrema terrœ ; resonate , montes , laudationem , saltus et omne lignum ejus (0.
N'abusons pas , mes Frères , d'une telle grâce. Le criminel qui a reçu son abolition , se regarde comme recevant une vie nouvelle, et considère le prince comme un second père qui lui rend , et la lumière , et la vie , et la société des hommes, et qui elï'ace de dessus son front la tache honteuse qui le condamnoit à une éternelle infamie. Regardons le divin Jésus notre roi, notre pontife, notre avocat, notre unique libérateur, comme celui seul par qui nous vivons (*). Commençons donc aujourd'hui une vie nouvelle; et
(0 Isai. XLiv. 23.
(*) Toute la grâce de la rémission est en Jésus- Christ. S'il faut éloigner de nous nos péchés , qui nous fera cette grâce, sinon celui qui a pris sur soi nos iniquités, et a porté nos crimes en son propre corps ? S'il en faut effacer la tache, quel autre que lui a donné son sang pour laver notre conscience des oeuvres de mort ? Qui est celui qui les couvre aux yeux de Dieu , sinon celui qui nous a revêtus de son innocence ? Qui empêche qu'on nous les impute , sinon celui dont la charité en a transporté sur soi-même toute la peine ?
Ce morceau n'a point de place fixe dans le manuscrit de l'auteur j il est entièrement détaché du corps du discours, mais il s'y rapporte visiblement : c'est pourquoi nous le donnons à la fin du premier point au({uel il convient parfaitcmenl. J£dit. Je Défoiis.
BossuET. XI. 3(i
546 POUll LA CIRCONCISION
pour n elre point meconnoissans de la grâce qui remet nos crimes, soyons fidèles à celle qui se présente pour nous aider à n'en plus commettre.
SECOND POINT
Les médecins ordinaires nous traitent assidûment durant tout le cours de la maladie ; quand la fièvre nous a quittés tout-à-fait, ils nous quittent aussi sans crainte, et nous laissent peu à peu réparer nos forces : si bien que la marque la plus certaine que le malade est guéri, c'est lorsque le médecin le laisse à lui-même et à sa propre conduite pour achever de se rétablir. Les maladies de nos âmes ne se traitent pas de la sorte. Le péché, quoique guéri par la grâce justifiante , laisse néanmoins de si mauvais restes, et affoiblit tellement en nous le principe de la droiture, que la grâce médicinale ne nous est pas moins nécessaire pour conserver persévéramment que pour recouvrer la justice j et si le médecin qui nous a traités nous abandonne un moment, la rechute est inévitable : Et Jîunt novissima hominis illius pejora prioribus (0 : v et le dernier état de cet homme de- » vient pire que le premier » .
C'est ici qu'il nous faut entendre les foiblesses , les blessures, les captivités de notre nature vaincue; et nous verrons, chrétiens, que le péché nous séduit par tant d'artifices, nous gagne par tant d'attiaits, nous pénètre par tant d'avenues, qu'il faut une prévoyance infinie, et une puissance sans bornes, et un soutien sans relâche pour nous tirer de ses mains, et nous sauver de ses embûches. Et au dedans et au
CO Matih. XII. 45.
dehors, tout concourt à établir son empire. Et premièrement au dehors , tout ce qui est autour de nous nous est une occasion de péché ; tant nous sommes dépravés et corrompus! ce qui est plaisant nous captive, ce qui est choquant nous aigrit. Notre bonne fortune nous rend superbes, celle des autres, envieux; leurs malheurs nous causent un mépris injuste, les nôtres un lâche abattement et le désespoir. Pour les amis, nous sommes flatteurs; pour les ennemis, inexorables; pour les indifférens, durs et dédaigneux; par conséquent injustes pour tous. Nous corrompons toutes choses; l'amitié par la complaisance et par les cabales, la société par les fraudes, les lois mêmes et les jugemens par les partialités et par l'intérêt. Autant d'objets différons qui nous environnent, autant de pierres de scandale, autant d'occasions de déréglemens. Et pour le dedans, ô Dieu! quel désordre! Premièrement pour la connoissance; ou l'ignorance nous fôte, ou la passion l'obscurcit, ou le défaut de réflexion la rend inutile, ou la témérité ruineuse. Tout ce qu'il y a de meilleur en nous tourne et dégénère en excès. Les simples sont grossiers, les subtils sont présomptueux. Les biens réels sont les moins connus, les idées les plus véritables sont les moins touchantes ; le spirituel est plus fort, le sensible est plus décevant : la raison y succombe. Après cela, chrétiens, auronsnous peine à connoître que nous avons besoin d'un Sauveur qui nous excite à chaque moment, nous soutienne en chaque occasion, nous prête la main k chaque pas, pour cnqiêchcr nos égaremcns et nos chutes ruineuses ?
Ajoutons encore à toutes ces plaies celles que jjous recevons par nos habitudes vicieuses : car on ne sort pas de ce labyrinthe aussi facilement qu on s'y engage. La volonté humaine , il est vrai, est naturellement indéterminée ; mais il n'est pas moins assuré qu elle a aussi cela de naturel , qu elle se fixe elle-même par son propre mouvement , et se donne un certain penchant dont il est presque impossible qu elle revienne. Ainsi par sa liberté naturelle elle est maîtresse de ses objets, quelle peut prendre ou rejeter comme il lui plaît : mais autant qu'elle est maîtresse de ses objets, autant est-elle capable de se lier par ses actes. Elle s'enveloppe elle-même dans son propre ouvrage comme un ver-à-soie ; et si les lacets dont elle s'entoure semblent de soie par leur agrément , ils ne laissent pas toutefois de surmonter le fer par leur dureté. Non, elle ne peut pas si facilement percer la prison qu'elle se fait, ni rompre les entraves dont elle se lie. Et ne me dites pas ici que, puisque vos engagemens sont si volontaires, la même volonté qui les fait, les pourra facilement dénouer. Au contraire c'est ce qui fait la difficulté, de ce que la même volonté qui s'est engagée, est aussi obligée de se dégager : c'est elle qui fait les liens et qui les veut faire , et elle-même qu'il faut employer pour les dénouer; elle-même qui doit tout ensemble soutenir le choc et livrer l'assaut. Qui ne voit donc manifestement que s'il ne lui vient du dehors quelque force et quelque secours , elle comlattra en vain , et ne fera que s'épuiser par des efforts inutiles? Car , comme dit saint Ambroise , « On n'est pas » long -temps fort et vigoureux, quand c'est soi-^
DE NOTRE SEIGNEUFx. ^^q
n même (*) [qu'il faut vaincre. Le combat qu'on est î) obligé de soutenir contre soi-même et ses pro- )) près cupidités , est trop rude pour qu'on puisse , j) seul, "en sortir victorieux m : Ady^ertis quam grawe certamen sit^ quod est intrà ïiominem; utsecum ipse
confligat j cuni suis cupiditatibus prœlietur ; nec
potuisse evadere , nisi esset Domini Jesu gratid liberatus (0. « Bientôt l'homme misérable se voit en dan- )) ger de périr, si son Dieu ne vient à son secours, )) s'il ne crie vers lui au milieu de ses frayeurs , en » lui disant: O Seigneur, délivrez mon ame » : Miser homo congreditur j ut vincat, et ipse in periculum ruit , nisi Domini nomen adfuerit, nisi cîim veretur , oraverit dicens : O Domine^ libéra animain meam (2). « La victoire est donc réservée à celui » seul qui met sa confiance dans la grâce , et qui ne j) présume point de ses forces » : Ille vincit qui graiiam Dei sperat , non qui de sud virtute prœsumit (5). Mais après que la grâce du Sauveur nous a fait triompher de nous-mêmes, il faut des précautions pour persévérer dans cette heureuse liberté. Plus les dangers sont multipliés, plus il est nécessaire de se tenir en garde , d'apporter de soin et d'application à l'affaire de son salut. Malheur à ceux, ou qui oublient l'état d'où la bonté divine les a tirés, ou qui négligent de prendre les moyens qu'elle leur prescrit
(*) Il nous manque ici dans le manuscrit un feuillet, qui s'est trouvé égaré. Pour lier ce qui précède avec ce qui suit, nous avons tâché de remplir la lacune, par le morceau qui est mis entre deux crochets. Eàit. âe Déforis.
(0 S. Ainbr. in Psal. cxviii. n. 46, tom. i, col. 1234- — ^*^ Idem, tie Obit. TheoJos. Oral. n. if\ , tom. ^^ , col. i ao4- — ^^) Ibid. n. 2 5.
55o TOUR LA CIRCONCISION
pour assui-er ses dons! Tu t'endors déjà, pécheur, miraculeusement délivré par une charité toute gratuite : tu prétends te reposer, comme si tu n'avois plus d'ennemis à craindre : tu marches au milieu des périls auxquels tu t'exposes encore, avec une sécurité dont tu es le seul qui ne sois pas effrayé. Ces occasions, qui te sont devenues mortelles, ne te paroissent plus dangereuses; tu recommences à te familiariser avec les objets de tes passions. Les difficultés presque insurmontables que tu a vois éprouvées dans l'œuvre de ta conversion , ces douleurs si vives et si profondes que tu t'es vu obligé de ressentir pour t'arracher à la créature et à toi - même , ne te retiennent pas. Ingrat, tout ce que la grâce a fait pour briser les chaînes de ta volonté captive , ne te touche plus. Tu semblés regretter ton ancien esclavage, et vouloir secouer le joug du nouveau maître qui t'avoit affranchi en te recevant sous son empire^ Les pratiques de la piété ne t'inspirent que du dégoût ; la gêne et les contraintes d'une vie réglée te sont insupportables. Tu renonces peu à peu aux exercices pénibles, mais salutaires de la \ie chrétienne que tu avois embrassée. Tu n^'envisages qu'avec horreur la mortification et les austérités de cette pénitence qui avoit tant contribué à te rendre la vie, qui devoit servir à l'augmenter, à la conserver en toi, en y faisant mourir à jamais le péché. Le monde et ses plaisirs l'emportent insensiblement sur ton cœur par leurs funestes attraits ]. Va, tu périras misérablement, et ta perte sera signalée par un infâme naufrage.
Par conséquent, chrétiens, soyons sobres et vigi-
DE NOTRE SEIGNEUR. 55l
lans, marchons avec crainte et circonspection. Méditons ces paroles de Tertullien : Hos inter scopulos , lias inter tempestates fides navi^at tiilay si sollicita; secura , si attonita {^) : « Parmi tant » d'orages , parmi tant d'e'cueils, la foi sera ferme » si elle est craintive ; et naviguera sûrement , si » elle marche toujours tremblante et étonne'e de ses » périls ». Et c'est après les. bienfaits, c'est après les grâces et les indulgences, que la crainte doit être plus grande. Car la vengeance suit de près l'ingratitude ; et rien n'irrite tant la bonté que le mépris qu'on en fait. C'est pourquoi le Saint-Esprit , ayant représenté aux Galates, par la bouche de l'apôtre, les immenses bontés de Dieu , leur adresse ces paroles : Nolite errare , Deus non irridetur (2) : « Ne » vous y trompez pas, on ne se moque pas de Dieu ». Non , non , ne vous trompez pas par cette fausse idée- que vous concevez des miséricordes divines. Cette bonté de Dieu que vous vantez tant, et que vous faites l'appui de vos crimes, n'est pas une bonté insensible et déraisonnable , sous laquelle les pécheurs vivent à leur aise. C'est une bonté vigoureuse et juste» Dieu est bon., parce qu'il est ennemi du mal; et il exerce l'amour qu'il a pour le bien, par la. haine qu'il a pour le crime. Sa justice est lente, mais non endormie : ne vous persuadez pas qu'il prétende flatter par sa patience l'espérance de l'impunité ; autrement vous vous feriez , non un Dieu vivant, mais une idoje muette et insensible , un Dieu bon jusqu'au mépris , et indulgent jusqu'à la foiblesse. Nolite errare : il n'en est pas de la sorte ; on ne se moque pas de lui. Et (jui sont ceux ([ui s'en
CO De IJololuL n. u^. — (>) G<d. vi. 7.
5^2 POUn LA CIRCOIVCISION
moquent, sinon ceux qui abusent de ses bontés; qui croient qu'on leur donne le temps de pécher, parce qu'on leur en donne pour se repentir ; qui font un jeu sacrilège de ses sacremens , du ministère des clefs, et des indulgences de sa sainte Eglise; qui tournent contre lui tous ses bienfaits, et font de ses miséricordieuses facilités un chemina la rébellion et à la licence ? Donc, mes Frères , que ce jubilé finisse nos ingratitudes. Ne nous moquons pas de Dieu : car, comme ajoute l'apôtre, « l'homme re- » cueillera ce qu'il aura semé (0 » ; de peur qu'il ne se moque à son tour, et que nous ne puissions soutenir cette cruelle et insupportable moquerie. Ah î mes Frères , détournons nos yeux ; je veux espérer de vous de meilleures [dispositions]. Prions le divin Sauveur qui a lavé tous nos péchés , qu'il guérisse encore toutes nos langueurs ; et par-là nous obtiendrons la dernière grâce , qui est celle d'être à jamais impeccables. C'est ma dernière partie.
TROISIÈME POINT
C'est donc ici , chrétiens , la dernière grâce , l'assurance , le prix , la perfection et le comble de toutes les autres, d'être menés à la vie où nous serons impeccables , oii nous jouirons éternellement avec les saints anges de cette heureuse nécessité de ne pouvoir plus être soumis au péché. C'est pour cela qu'il nous est né un Sauveur sur qui le péché ne pouvoit jamais avoir de prise , afin que , régénérés du même Esprit dont il a été conçu , nous pussions par sa grâce devenir un jour heureusement incapables de succomber au péché. C'est là le bonheur
(•) Gal.yuS.
parfait, c'est le salut accompli , c'est enGnle dernier repos qui nous est promis en notre Seigneur. Le commencement de notre repos, c'est de pouvoir ne plus pécher ; la fin de notre repos , c'est de ne pouvoir plus pe'cher. Le commencement de notre repos , c'est de pouvoir être justes ; la fin de notre repos , c'est d'avoir une assurance certaine , infaillible , de ne de'choir jamais aux siècles des siècles , de la grâce ni de la justice.
Pour comprendre profondément la différence de ces deux repos , dont l'un est 1? consolation de la vie présente, et l'autre est la félicité de la vie future, il faut remarquer , Messieurs , que par la grâce du christianisme nous sommes très-assurés que Dieu ne nous délaissera pas; mais nous ne sommes pas assurés que nous ne délaisserons pas notre Dieu; c'està-dire, si nous l'entendons, que nous sommes assurés de Dieu, mais toujours incertains de nous et de notre propre foiblesse. Nous sommes assurés de Dieu j car nous sommes très-assurés qu'il ne quitte point , si on ne le quitte : il ne change pas comme un homme, et « ses dons, dit le saint apôtre (0, sont » sans retour et sans repentance ». Jésus invite a lui tous ceux qui ont soif de la vérité et de la justice : mais lui-même il a soif des âmes ; il donne plus volontiers que les autres ne reçoivent. Il ouvre ses bras à tous, à tous son sang et ses plaies , à tous sa miséricorde et sa grâce ; et « si on ne l'abandonne, il » n'abandonne jamais M : Non descrit , nisi deseratur (^). C'est la doctrine de tous les saints Pères , c'est la foi constante de tous les conciles , c'est l'es-
(•) lîom. XI. nç). — (') S. yfitg- in Ps. cxlv. n. 9 , tom. iv, col. 16-^9.
pérance de tous les fidèles ; si quelqu'un le nie, qu'il soit anathême. La foi de Dieu nous est engagée ^ ainsi qu'il l'a assuré par son saint prophète : « Je » vous ai épousée en foi » : Despondi te mihi in fide (0 : et cette parole est sacrée, cette foi est inviolable ; c'est à Jésus-Christ qu'elle est donnée , et son sang nous est le gage de sa vérité infaillible. C'est pourquoi tous les oracles divins nous assurent que le traité qu'il fait avec nous est un traité éternel : Feriam vobiscum pactiim s empiler num. (î) \ é'est-à-dire que notre grand Dieu , toujours fidèle à sa vérité et à ses promesses, ne quitte jamais de lui-même ceux qu'il a une fois admis à la nouvelle alliance , à la société de son Fils et à l'unité de ses membres. Mais si nous sommes bien assurés qu'il ne rompra pas le traité , nous ne sommes pas assurés de ne le pas rompre. Il est vrai , cet Epoux toujours fidèle ne fera jamais de divorce : mais (*) que son amour est délicat ! mais que sa jalousie est scrupuleuse ! Cette ame, perfide et ingrate épouse, qui tant de fois s'est souillée d'un amour indigne et pror fane , l'obligera peut-être à se séparer; et ainsi, dit le prophète Isaïe, « elle dissipe , elle viole le pacte » éternel » : Dissipaverunt fœdus sempiternum (3). Comment est-il dissipé, s'il est éternel et irrévocable. « C'est à cause , dit ce prophète , que les hommes » ont transgressé la loi ancienne , et qu'ils ont » changé le droit établi » : Transgressi sunt leges , mutaverunt jus (4) \ c'est-à-dire, si nous l'entendons,
(0 Osée, II. ao. — (») Isai. lv. 3. — (3) Ihid, xxiv. 5. -r (4) ibid. (*) On lit ici en marge de Toriginal : Fidéliul réciproque.^
que le pacte ëtoit éternel de la part de Dieu , mais qu'il a été rompu de la part des hommes. Celui qui est immuable, est toujours prêt à demeurer ferme; mais l'homme qui change à tout vent , comme la face de la mer, a tout renversé en manquant à la foi donnée. Voilà donc, âmes chrétiennes, quelle est notre assurance durant cette vie; voilà quel est notre repos durant cet exil. Grand et admirable repos ! car qu'y a-t-il de plus grand que d'être assuré de Dieu ? Mais incertitude terrible ! car qu'y a-t-il de plus misérable que de n'être pas assurés de nous ?
Viendra donc enfin le dernier repos et l'assurance parfaite, où nous serons assurés de*Dieu et non moins assurés de nous. Nous sommes déjà certains que Dieu ne peut jamais nous manquer de luimême ; alors nous serons certains que nous ne pourrons jamais manquer à Dieu, et que notre fidélité, je l'oserai dire , ne sera pas moins assurée ni moins inébranlable que la sienne propre, parce qu'il fixera nos désirs errans par la pleine communication du bien véritable. Tel est ce jour de repos et de sabbat éternel qui nous est promis; voilà quels nous serons à la fin , sans fin , immuables comme Dieu même , saints comme Dieu même , impeccables comme Dieu même. Comment, mes Frères, pourra arriver à des hommes toujours changeans cet état de félicité immuable , si ce n'est que ce même Dieu , qui a fait la créature raisonnable dans la loi des changemens, ne cesse de la rappeler à la loi de son éternité ? Car qui ne sait qu'il nous a créés pour être participansde lui-même? 11 commence en nous cette grâce dans ce lieu de pèlerinage ; c'est pourquoi
nous y pouvons être saints : mais il ne fait encore que la commencer; c'est pourquoi nous pouvons devenir pécheurs. Alors nous serons saints sans changement et délivrés du péché sans aucun retour, lorsque nous serons élevés à la parfaite unité , « à la » pleine communication du bien immuable » : Plenâ participatione incommutabilis bonii^).
Cette dernière grâce nous sera donnée ainsi que toutes les autres par Jésus -Christ notre Sauveur. Car il faut que nous participions successivement à la grâce de sa mort et à celle de sa glorieuse résurrection. « Il est mort une fois pour nos péchés, et il M est ressuscité pour ne mourir plus (2) » : il se donne à nous comme mort , et il faut qu il se donne à nous comme immortel. Nous participons à la grâce de sa mort , lorsque nous faisons mourir en nous le péché avec ses mauvais désirs ; et nous participerons à la grâce de sa gloneuse immortalité, lorsque nous vivrons, pour ne mourir plus, à la sainteté et à la justice. Alors nous aurons la plénitude de la grâce que Jésus-Christ nous a apportée : alors nous serons semblables aux anges, possédant Dieu, possédés de Dieu ; nous vivrons entièrement sauvés du péché , sans trouble, sans péril, sans tentation. Combien libre sera alors notre liberté, combien vive notre vie, combien tranquille notre paix! « Là nous n'au- X) rons plus aucun vice, ni dont il nous faille secouer » le joug, ni dont il nous faille effacer les restes, ni » dont il nous faille combattre les attraits trom- » peurs » : Nullufn habens vitium, nec sub quo ja-
(») S.Aug. Epist. cxL. ad Honorât, n. 74) ^J'^' "1 coL^So^ et seq. — W Rom, Vi. 9, lO.
ceat, nec cui cédai, nec cum quo saltem laudahiliter dimiceti^). Rien ne pourra nous agréer que la vérité, rien ne pourra nous plaire que le vrai bien, rien ne pourra nous délecter que la justice éternelle. Pourquoi? parce que, pour parler selon l'Evangile, « nous serons alors pleinement entrés dans la joie )) de notice Seigneur w : Intra in gaudiutn Doinini i"^) . Je finirai ce discours en vous expliquant cette parole. C'est autre chose , mes Frères , que cette joie entre en nous, autre chose que nous entrions en cette joie. Notre ame est comme un vaisseau ; elle a plus de capacité, et la joie y est versée comme une liqueur. Cette liqueur a été comme répandue dans tous les objets qui nous environnent , et l'action de nos sens va l'attirer et l'exprimer de tous ces objets, pour la faire couler dans nos cœurs ainsi qu'un suc agréable. Que de fausses joies le remplissent ! que nous ramassons par nos sens de joies corrompues ! je ne parle pas des joies dissolues. Que dirai-je de la douceur cruelle de la vengeance, et [ de] ce triomphe secret quand on prend le dessus sur son ennemi?. [Quelle sensibilité dans le] point d'honneur! [combien de] ressorts secrets [ ne met- il pas en mouvement ] , pour allumer le feu de la vengeance , [ et quelle satisfaction ne fait-il pas goûter dans celle qu'il inspire? ] Que dirai-je de ces fausses tendresses qui vont toucher, remuer dans le fond du cœur tant d'inclinations corrompues ? Que dirai - je de ces railleries pernicieuses, qui rendent plaisant ce qui tue, qui vont ravilir l'autorité de la religion dans
(») S. ^ug. de Ciw. Deiy lib. xxii, cap. xxiv, tom. vu, col. Gç)-!^ — Wil/a«A. XXV. ai.
une ame simple, qui la soulèvent contre Dieu et contre la foi? Ces maximes qui flattent les sens, affermissent un front qu'on trouve trop tendre, et fortifient la pudeur contre la crainte du crime. Le poison de ces me'disances d'autant plus mortelles qu'elles sont délicates et inge'nieuses , [s'insinue sans peine jusque dans le plus intime des consciences ] : on se plaît à les débiter -, et vous , âmes trop crédules , vous les écoutez avec complaisance. [ Que ne produit pas ] cette fausse douceur qui va chatouiller notre vanité indiscrète? ce plaisir de plaire aux autres, qui fait qu'on aime à se parer avec tant de vaines et dangereuses complaisances, pour traîner après soi les âmes captives , et triompher non des hommes, mais de Jésus -Christ, en mettant sous le joug [ ceux ] qu'il a affranchis par son sang? Salvum mefac, Deus , quoniam intras^erunt aquœ usque ad animam meam : infixus sum in limo profundi^ et non est substantia (0 : « Sauvez- » moi, sauvez-moi, Seigneur, de la corruption du » siècle : ses eaux , ses faux plaisirs , ses fausses » maximes ont pénétré le fond de mon ame : je suis )) enfoncé et englouti dans le limon de l'abîme , et » je ne trouve ni de pied ni de consistance ».
Au milieu de ce mélange , la joie du ciel descend dans notre ame : [ on éprouve ] une soudaine illumination du Saint-Esprit , un essai de la claire vue dans la foi, un avant-goût de la possession dans une douce espérance , un attrait du bien éternel dans la charité : on revient un peu à soi - même. Ainsi la joie de notre Seigneur, l'amour de la vérité et la
COPf.LXYlII. I.
chaste délectation de la justice entre en nos cœurs durant cette vie. Mais elle y entre, mes Frères, comme ^ dans un vaisseau corrompu, et déjà rempli d'autres joies sensibles qui altèrent la pureté de cette sainte et divine joie. C'est pourquoi le cœur humain est partagé, et les entrées étant ouvertes à la joie du monde, elle ne gagne que trop souvent le dessus. Souvent les joies du monde peuvent s'accorder 5 souvent même leur variété et leur mélange fait leur plus doux assaisonnement. La joie du ciel est incompatible, le moindre mélange la corrompt; et elle perd tout son goût et tout son agrément , si elle n'est goûtée toute seule : et de là vient qu'elle perd bientôt toute sa saveur dans ce mélange infini des joies de la terre. Dans la bienheureuse immortalité, la joie de notre Seigneur n'entrera pas tant dans notre ame, que notre ame entrera toute entière dans cette joie du Seigneur comme dans un abîme de félicité. Elle en sera pénétrée , elle y sera absorbée; « là tout ce qui est de mortel sera englouti » par la vie » , comme dit l'apôtre saint Paul (0 : et l'ardeur des fausses joies de la terre étant tout-à-fait éteinte, il ne restera dans les cœurs que le plaisir immortel et le chaste attrait de la vérité, et un amour suprême, un amour constant, un amour immuable pour la justice : Gaudium de veritate , dit saint Augustin (2).
« Donc , mes Frères , dit le saint apôtre (3) , hâ- » tons - nous d'entrer dans ce repos éternel « : Festinemiis ergo ingrcdi in illani requiem. Vous
(0 //. Cor. Y. 4. — (>) Confess. lih. x, cap. xxiii, n. 33 , tom. i , col. 182. — C') //c6. IV. II.
56o POUR LA CIRCONCISION
tous qui avez cherche dans la participation des saints sacremens , dans les œuvres de pénitence , dans la grâce du jubilé, le repos de vos consciences ; dans le calme de vos passions tournez maintenant tous vos désirs à ce repos éternel, où vous n'aurez plus aucune tentation à combattre : Festinemus : « Hâ- » tons-nous ». Il faut travailler : ceux qui s'imaginent que le temps fera tout seul leur conversion;.... folie et illusion. Il est vrai, je le reconnois, il y a une certaine ardeur de la jeunesse , et je ne sais quelle force trop violente delà nature que l'âge peut tempérer. Mais cette seconde nature qui se forme par l'habitude , mais cette autre nouvelle ardeur encore plus insensée qui naît de l'accoutumance, le temps ne l'affoiblit pas , mais plutôt il la fortifie. Ainsi vous vous trompez déplorablement , si vous attendez de l'âge et du temps le remède à vos passions , que la raison vous présente en vain. L'expérience [le prouve clairement] ; les vices ne s'affoiblissent pas avec la nature : les inclinations ne se changent pas avec la couleur des cheveux ; et, comme dit sagement l'Ecclésiastique, « la vieillesse ne trouve 3) pas ce que la jeunesse n'a pas amassé (0 ». Je sais que le temps est un gi^and secours ; mais. Messieurs , il en faut juger comme des occasions. Dans les affaires du monde , chacun attend les momens heureux pour les terminer; mais si vous attendez sans vous remuer,^ si vous ne savez pas profiter du temps, il passe vainement pour vous , et ne vous apporte en passant que des années qui vous incommodent. Ainsi , dans l'affaire de la conversion , celui-là peut beaucoup es-
(») Eccli. XXV. 5.
pérer
DE NOTRE SEIGNEUR. 56l
perer du temps , qui est actif et vigilant pour s'en servir et le ménager. Mais pour celui qui attend toujours et ne commence jamais , que lui apporte le temps , sinon une atteinte plus forte à sa vie , un plus grand poids à ses crimes, une violence plus tyrannique à ses habitudes ? Fesiinemus ergo : « Hâ- » tons-nous, efforçons-nous ». Il faut combattre, il faut faire effort. Ce sont ici les jours malheureux , les jours de l'ancien Adam , où il faut gagner par nos sueurs et par notre travail le pain de vie e'ternelle , où les vertus sont sans relâche aux mains avec les vices. Viendra le temps de poser les armes et de recevoir les couronnes, de se refaire du combat et de jouir de la victoire, de se délasser du travail et de goûter le repos : Amodo jatn dicit Spiritus ut reçuiescant à laboribus suis (0 : « Dès maintenant, » dit l'Esprit, ils se reposeront de leurs travaux ». Le paresseux repose dans son crime , il desespère de le pouvoir vaincre. Je ne puis atteindre si loin : toujours des difficultés : Léo est in vid (2) : « Le lion^st » dans le chemin ». Non certes, vous ne pourrez point faire un second pas tant que vous n'aurez pas fait le premier. Mais faites un premier effort, passez le premier degré ; vous verrez insensiblement le chemin s'aplanir et se faciliter devant vous : Erunt prava in directa (5). Vous dites que la vertu est trop difficile : contez-nous donc vos travaux; dites-nous les efforts que vous avez faits. Mais que vous ne cessiez de nous dire que l'entreprise est impossible , avant que de vous être remué j que vous serez ac-
(0 Apoc. XIV. i3. — (') Prov. xxvi. i3. — {^) Luc. m. 5. BOSSUET. XI. '^-}
S6s rOUR LA. CIRCONCISION
câblé d'un travail que vous n'avez pas commencé , et fatigué d'un chemin ob. vous n'avez pas fait encore le pi-emier pas ; c'est une lâcheté inouie.
Festinemiis ergo mgrediin illam requiem : « Donc, » mes Frères , dit le saint apôtre , hâtons*nous d'en- » trer dans ce repos éternel ». Quel seroit votre repos , si l'on vous disoit que vos richesses sont si assurées que jamais vous n'auret à craindre aucune indigence ; votre fortune si bien établie que jamais vous ne souffrirez aucune disgrâce; vos forces et votre santé si bien réparée qu'elle ne sera jamais altérée par aucune maladie ! quelle Seroit votre joie ! quel votre repos! Combien donc serez -vous heureux , et quelle sera la tranquillité, mais quelle sera la gloire et la dignité de votre repos , lorsque vous ne pourrez plus être injustes, vous ne pourrez plus être déshonnêtes , vous ne pourrez plus être jiécheurs , vous ne pourrez plus perdre Dieu , vous ne pourrez plus déchoir de votre justice, ni par conségjuent de votre bonheur ! O vie sainte ! ô vie heureuse ! ô vie désirable ! Jésus a commencé de nous délivrer, parce que noUs pouvons ne pécher pas : oui, mes Frères , certes nous pouvons ne pécher pas ; sa miséricorde est toujours prête, sa grâce est toujours présente. Je puis ne pécher pas : que ma liberté est grande ! mais , hélas ! je puis encore pécher : que ma foiblesse est déplorable ! Malheureuse- puissance de pécher, que ne puis-je te déraciner tout-à-fait ! que ne puis-je te retrancher de mon franc-arbitre ! Mes Frères , il n'est pas temps, il faut suivre tous les degrés des présens divins et tous les progrès de la grâce. Usons bien de la liberté que nous possédons pour
pouvoir pécher et ne pécher pas; c'est-à-dire ne péchons plus , et cette autre liberté nous sera donnée par laquelle nous ne pourrons jamais pécher. Cellelà qui est imparfaite nous est accordée pour notre mérite : celle-ci qui est parfaite est réservée pour la récompense. Usons donc bien de la liberté qui peut se dégager de la servitude ; et la liberté nous sera donnée très-pleine , très-entière et très-puissante , par laquelle nous ne pourrons jamais être soumis à aucune servitude de nos passions, ni à aucun attrait du péché. Jésus-Christ Sauveur nous offre ses biens. Seipsum dabit, quia seipsum dédit (0 : « Il se don- » nera lui-même parce qu'il s'est déjà donné ». Jésus- Christ mortel est à nous : la grâce d'expier nos crimes [est le fruit de sa mort], Jésus-Christ immortel esta nous ; et nous pouvons arriver à sa sainteté parfaite, à son état impeccable , c'est-à-dire à sa gloire consommée. La grâce personnelle de Jésus-Christ, c'est d'être impeccable : la grâce de médiateur, c'est d'expier les péchés. Usons bien de cette grâce pour combattre , pour éviter, pour expier les péchés ; et ainsi nous arriverons à son état impeccable.
(») S^ Aug. in Ps. XLii, n. a, tom. iv, col. 366.
5^4 roun la circoncision