DES EI^IFANS DE DIEU
et plongez-vous dans la tristesse de la pénitence. Je suis touché, il y a long-temps, de la tristesse que vous donnent tant de misères, tant de charges que vous avez beaucoup de peine à supporter, et que sans doute vous ne pouvez supporter long - temps , malgré votre bonne volonté. Je vous plains ; je les ressens avec vous : et quelle seroit ma joie , si je pouvois vous soulager de ce fardeau ? Mais il faut que je vous parle comme un père : quand vous exagéreriez vos maux, qui sont grands, vous n'allez pas à la source. Toutes les fois que Dieu frappe, et qu'on ressent des misères ou publiques ou particulières , qu'on est frappé dans ses biens , dans sa personne , dans sa famille ; il ne faut pas s'arrêter à plaindre ses maux, et à pousser des gémissemens qui ne les guérissent pas : il faut porter sa pensée lu nos péchés qui nous les attirent.
Voyez ce prodigue , dont nous vous parlions tout à rheure, réduit à paître un troupeau immonde, et gagnant à peine du pain dans un service si bas et si indigne. Il ne se contente pas de dire : « Les moindres domestiques de mon père sont abonn damment nourris, et moi qui suis son fds je meurs » ici de faim (0 » : car cette plainte stérile n'auroit fait qu'aigrir ses maux , au lieu de les soulager. Il va à la source ; il sent que la source de ses maux c'est d'avoir quitté son père , et sa maison où tout abonde ; c'est de s'être contenté des biens qui se dissipent si vite, et qu'il lui avoit arrachés, parce que ce père si sage et si bon, qui en cônnoissoit la malignité, avoit peine à les lui donner. Il dit donc dans ce
(0 Luc. XV. 17-
Bo SUR LA TRISTESSE
sentiment : « J'irai, je me lèverai (0, et je retour- » nerai vers mon père » ; et non content de le dire d'une manière foible et imparfaite , il se lève , il vient à son père , et il éprouve les douceurs de ses tendres embrassemens. S'il s'e'toit contenté de dire : Ah ! que je suis malheureux ! et que se prenant de ses maux, non point à soi-même, mais à Dieu , il eût blasphémé contre le ciel , qu'auroit-il fait autre chose que d'aggraver son fardeau? Mais parce qu'il a dit dans sa misère : « Mon père , j'ai » péché contre le ciel et contre vous , et je ne suis w pas digne d'être appelé votre fils » ; il a tout ensemble et effacé son péché, et fini les maux qui en faisoient le châtiment.
Mes bien-aimés, faites-en de même. Vous voyez tant d'ennemis conjurés de tous côtés contre vous : ne dites pas, comme faisoient autrefois les Juifs: C'est l'Egypte , ce sont les Ghaldéens , c'est l'épée du roi de Babylone, qui nous poursuit; dites ; « Ce » sont nos péchés qui ont mis la séparation entre » Dieu et nous (2) » ; encore un cojjp , ce sont nos pé-J chés qui soulèvent contre nous tant d'ennemis. Nos péchés accablent l'Etat, comme disoit saint Grégoire ; « le royaume n'en peut plus sous ce faix » : Peccatorum nostrorum onerihus premimur ^ quœ reipuhlicœ vires gravant (^). Venez donc gémir devant Dieu, à la voix de ces saints missionnaires, qui viennent me seconder et me prêter leurs secours, pour vous préparer à la grâce du jubilé.
Vous me direz : Mais la grâce du jubilé est don-
(») Luc. XV. 18. — i-^) Isai. h\x. 2. — (3) ^d Maurlc. ^ug. lib. v, EjK Xi , totn. Il , col. 747.
née
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liée pour nous soulager , et relâcher les peines que nous méritons par nos crimes ; par conséquent pour nous donner de la joie, et non pas pour nous plonger dans la tristesse à laquelle vous nous exhortez. Vous n'entendez pas, mes bien-aimés, le mystère de l'indulgence et du jubilé , et la nature de cette grâce. Il y a une peine et une douleur que l'indulgence relâche : il y en a une autre qu'elle augmente. La peine qu'elle relâche, c'est cette affreuse austérité de la pénitence, dont nous devrions porter toutes les rigueurs, après avoir tant de fois péché contre Dieu et outragé son Sarat- Esprit. Mais il y a une peine que l'indulgence doit augmenter ; et c'est la peine que nous cause le regret d'avoir offensé Dieu. Et pourquoi l'indulgence vient -elle augmenter cette peine d'un cœur affligé de ses péchés, et percé de douleur d'en avoir commis un si grand nombre ? si ce n'est , comme dit le Sauveur , « que celui à qui on remet davantage aime aussi » davantage (0 «, et qu'en aimant davantage son bienfaiteur, il doit aussi s'affliger davantage de l'avoir offensé par tant de crimes. C'est donc ainsi que l'indulgence augmente la peine; cette peine d'avoir commis un péché mortel, cent péchés mortels , un nombre infini de péchés mortels. C'est pour ceux en qui cette peine intérieure de la pénitence s'augmente, c'est pour ceux-là, mes bien-aimés , que l'indulgence est accordée. « Ceux qui » font la pénitence indifféremment, comme parle » le saint concile de Nicée (2), il n'y a point d'in- » dulgence pour eux ». L'esprit de l'Eglise est d'ac-
(0 Luc. VII. 47- — W Can, xii, Luhh, tom. ii, col. ^2. BOSSUET. XIV. 6
corder l'indalgence à ceux qui sont pénétrés et comme accablés par la douleur de leurs crimes. Mais je veux encore remonter plus haut , et vous remettre devant les yeux l'exemple de saint Paul. C'est la pénitence imposée et l'indulgence accordée à ce corinthien incestueux, qui a donné lieu à l'excellente doctrine que je vous ai rapportée de ce grand apôtre sur la tristesse de la pénitence. Saint Paul avoit prononcé contre ce pécheur scandaleux une dure et juste sentence, «jusqu'à le livrer à » Satan , pour rafiligel: selon la chair , et le -sauver )) selon rSprit (0 ». L'Eglise de Corinthe, vivement touchée du reproche que saint Paul lui avoit fait de soufTrk' un si grand scandale au milieu d'elle, avoit mis ce pécheur en pénitence j et depuis , touchée de ses larmes , elle en avoit adouci la rigueur , suppliant le saint apôtre d'agréer ce charitable adoucissement. Et sur cela voici l'indulgence qu'accorda saint Paul : voici le premier exemple de cette indulgence apostolique, qui a été de tous temps si prisée et si estimée dans l'Eglise. Eh bien ! dit-il, « c'est assez que le pécheur scandaleux ait reçu la » correction, ait subi la peine que vous lui avez » imposée dans votre assemblée par la multitude » > dit-il , par l'Eglise, par les pasteurs, avec le consentement de tout le peuple ; car c'est sans doute ce que veulent dire ces mots : Sufficit objurgatio hœc , qiice fit à plurihiis (^). Ainsi, loin de trouver mauvais ce que votre charité a fait pour lui, et l'adoucissement de sa peine, je vous exhorte au contraire de le traiter avec indulgence, de le consoler par ce
C») /. Cor. Y. 5. — W II. Cor. II. 6.