SUR LA KÉCONCILI A.TION
ment ? « C'est qu'il prie pour nous , dit saint Paul , » avec des ge'missemens incroyables ». Et quoi , mes Sœurs, cet Esprit qui est appelé notre paraclet, c est-à-dire , consolateur, a-t-il lui-même besoin de consolateur ? que s'il n'a pas besoin de consolateur, comment est-ce que l'apôtre nous le représente priant et gémissant avec des gémissemens incroyables ? C'est que c'est lui qui fait en nous nos prières ; c'est lui qui enflamme nos espérances ; c'est lui qui nous inspire les chastes désirs; c'est lui qui forme en nos cœurs ces pieux et salutaires géini:5semens qui attirent sur nous la miséricorde divine. Nous retirons ce bonheur de notre propre misère, qvie, ne pouvant prier par nous-mêmes, le Saint - Esprit daigne prier en nous , et forme lui-même nos oraisons en nos âmes. De là vient que le grand TertuUien parlant des prières des chrétiens : « Nous offrons à Dieu, dit-il, une orai- 3> son qui vient d'une conscience innocente, et d'une )ï chair pudique , et du Saint - Esprit « : De carne pudica , de anima innocenti ^ de Spiritu sancto profectani (0. Ce seroit peu que la conscience pure et que la chair pudique, s'il n'y ajoutoit pour comble de perfection , qu'elle vient de l'Esprit de Dieu, En effet , nos oraisons , ce sont des parfums ; et les parfums ne peuvent monter au ciel , si une chaleur pénétrante ne les tourne en vapeur stibtile , et ne les porte elle-même par sa vigueur. Ainsi nos oraisons seroient trop pesantes et trop terrestres , venant de personnes si sensuelles, si ce feu divin, je veux dire', le Saint-Esprit, ne lespurifioit et ne (») Apolog. n. 3o.
les
les ëlevoit. Le Saint-Esprit est le sceau de Dieu , qui étant applique à nos oraisons, les rend agre'ables à sa majesté; car c'est une chose assurée, que nous ne pouvons prier , sinon par notre Seigneur Jésus- Christ; il n'y a point d'autre nom. D'ailleurs il n'est pas moins vrai que « nous ne pouvons pas î> même nommer le Seigneur Jésus , siuon dans le » Saint-Esprit (0 » ; et si nous ne pouvons nommer Jésus , à plus forte raison prier au nom de Jésus : donc nos prières sont nulles, si elles ne naissent du Saint-Esprit.
Examinons maintenant quel est cet Esprit. C'est lui qui est appelé « le Dieu charité (2) « ; c'est lui qui lie le Père et le Fils, dont il est le baiser : Osculum Patris et Filii (5). C'est lui qui, se répandant sur les hommes , les lie et les attache à Dieu par un nœud sacré : c'est lui qui nous lie les uns avec les autres ; c'est lui qui, par une opération vivifiante , nous fait frères et membres du même corps. Que si c'est cet Esprit qui opère en nos âmes la charité; celui-là ne prie pas par le Saint-Esprit, qui a rompu l'union fraternelle , et qui ne prie pas en paix et en charité. Et toi, qui empoisonnes ton cœur par des inimitiés irréconciliables , n'as-tu rien à demander à Dieu ? et si tu le veux demander, ne faut-il pas que tu le demandes par l'Esprit du christianisme ? et ne sais - tu pas que TEsprit du christianisme est le Saint-Esprit? D'ailleurs ignorestu que le Saint- flspiit n'agit et n'opère que paf
(0 /. Cor. XII. 3. — (») Joan. iv.8, 16. — "^ S. Bernard, de divers. Sermon. l\xxix, n. i , tom. i, col. 1209. In Cantic. Serm. viii. ibid. col. 1285, 1286.
EOSSUET. XIV. 18
!Xy4 SUK LA RÉCONGILIATIOTf
charité? Que si tu méprises la charité, tu ne veux donc pas prier par le Saint-Esprit? et si tu ne veux pas prier par le Saint-Esprit , au nom de qui prieras-tu? par quelle autorité te présenteras - tu à la majesté divine? sera-ce par tes propres mérites? mais tes propres mérites , c'est la damnation et Tenfer. Choisiras-tu quelqu autre patron , qui , par son propre crédit , te rende l'accès favorable au Père ? Ne sais-tu pas que « tu ne peux aborder au trône » de la miséricorde , sinon par notre Seigneur Jé- » sus -Christ (0, et que tu ne peux pas même » nommer le Seigneur Jésus, sinon dans le Saint- » Esprit (2) » ? Quiconque pense invoquer Dieu en un autre nom qu'en celui de notre Seigneur Jésus- Christ , sa prière lui tourne à damnation. « Le » Père , dit un ancien , n'écoute pas volontiers les » prières que le Fils n'a point dictées ; car le Père » connoît les sentimens et les paroles de son Fils ; » il ne sauroit recevoir ce que la présomption de » l'esprit humain auroit pu. inventer, mais uni- 3) quement ce que la sagesse de son Christ lui ^ura 3) exposé » : Nec Pater libenter exaudit orationem quam Filius non dictavit : cognoscit enini Pater Filii sid sensus et verha ; nec suscipit quœ usurpa^ tio Jiumana excogitavitj sed quœ sapientia Christi exposuit (3).
Prions donc en charité, chères Sœurs, puisque nous prions par le Saint-Esprit : prions avec nos frères , prions pour nos frères ; et quoiqu'ils veuillent rompre avec nous, gardons -leur toujours un
(0 Heb. IV. 16 (>) /, Cor. xii. 3. — (3) Oper. imperfecU in MaU,
Uom. xiVjint. Oper. S. Chrysost. tom. \i,p. 78.
cœur fraternel , par la grâce du Saint-Esprit. Songeons que notre Seigneur Jésus ne nous a pas, si je l'ose dire, enseigné à prier en particulier; il nous a appris à prier en corps. « Notre Père, qui êtes M aux cieux (0 », disons-nous : cette prière se fait au nom de plusieurs : nous devons croire , quand nous prions de la sorte, que toute la société de nos frères prie avec nous. C'est de quoi se glorifioient les premiers fidèles : « Nous venons , disoit Terlul- » lien, à Dieu comme en troupe » : Quasi manu factd ambimus : « cette force , cette violence que » nous lui faisons, lui est agréable » : Iiœc vis Deo grata est ('^). Voyez, mes Sœurs, que les prières des frères , c'est-à-dire , les prières de la charité et de l'unité, forcent Dieu à nous accorder nos demandes. Ecoutez ce qui est dit dans les Actes : « Tous ensemble unanimement , ils levèrent la voix » à Dieu (3) ». Et quel fut révénemcnt de cette prière? « Le lieu où ils étoicnt assemblés trembla , » et ils furent remplis du Saint-Esprit (4) ». Voilà Dieu forcé par la prière des frères ; parce qu'ils prient ensemble, il est comme contraint de donner un signe visible que cette prière lui plaît : Ifœa vis Deo grata est. Nous nous plaignons quelquefois que nos prières ne sont pas exaucées : voulonsnous forcer Dieu, chrétiens? unissons - nous, et prions ensemble.
Mais quand je parle de prier ensemble , songeons que ce qui nous assemble , ce n'est pas ce que nous sommes enclos dans les murailles du même temple , ni ce que nous avons tous les yeux arrê-
CO Matt. Yi. 9. — (») Apolo§. /ï. 39. — \^} Agi ly . 24. — (4) Ibid, Sx .
2n6 SUR LA RÉCONCILIATION
tés sur le même autel. Non, non, nous avons des liens plus e'troits : ce qui nous associe , c'est la charité. Chrétiens , si vous avez quelque haine , considérez celui que vous haïssez : voulezrvous prier avec lui ? si vous ne le voulez pas , vous ne voulez pas prier en fidèle ; car prier en fidèle , c'est prier par le Saint-Esprit: et comme c'est le même Esprit qui est en nous tous, comme c'est lui qui nous associe, il faut que nous priions en société. Que si vous voulez bien prier avec lui , comment est-ce que vous le haïssez ? n avons-nous pas prouvé clairement que c'est la charité qui nous met ensemble ? Sans elle, il n'y a point de concorde ; sans elle , il n'y à point d'unité : vous ne pouvez donc prier avec vos frères que par charité; et si vous les haïssez, comment priez-vous en charité avec eux?
Vous me direz peut-être que votre haine est restreinte à un seul , et que vous aimez cordialement tous les autres. Mais considérez que la charité n'a point de réserve : comme elle vient du Saint-Esprit , qui se plaît à se répandre sur tous les fidèles , aussi la charité, comme étant une onction divine, s'étend abondamment, et se communique avec une grande profusion. Quand il n'y auroit qu'un chaînon brisé , la charité e§t entièrement désunie , et la communication est interrompue. Vivons donc en charité avec tous , afin de prier en charité avec tous : croyons que c'est cette charité qui force Dieu d'accorder les grâces; et que si elle ne nous introduit près de lui , il est inaccessible et inexorable.
Mais ce n'est pas assez de prier avec tous nos frères, il faut encore prier Dieu pour tous nos frères ;
AVEC NOS FRÈRES. f^nn
la forme nous en est donnée par l'Oraison dominicale, en laquelle nous ne demandons rien pour nous seuls; mais nous prions géne'ralement pour les nécessités de tous les fidèles. En vain prierionsnous avec eux , si nous ne priions ainsi pour eux : car de même que nous ne pouvons exclure personne de notre charité, aussi ne nous est-il pas permis de les exclure de nos prières. C'est pourquoi l'apôtre saint Paul, dans sa première à Timothée, recommande « que Ton fasse à Dieu des supplications et » des prières , des demandes et des actions de grâces » pour tous les hommes, pour les rois, et pour tous )) ceux qui sont élevés en dignité » : Pro regibus et omnibus qui in suhlimitale sunt : pour toutes les conditions et tous les états; « car, ajoute-t-il , cela )) est bon et agréable à Dieu notre Sauveur » : Hoc enim honum est et acceptum coram Saluatore nostro Deo (0. Que si Dieu a une s» grande bonté que d'admettre généralement tous les hommes à la participation de ses grâces , s'il embrasse si volontiers tous ceux qui se présentent à lui; quelle témérité nous seroit - ce de rejeter de la communion de nos prières ceux que Dieu reçoit à la possession de ses biens?
Il n'est point de pareille insolence , que lorsqu'un serviteur se mêle de restreindre à sa fantaisie les libéralités de son maître: et comment est-ce que • vous observez ce que vous demandez à Dieu tous les jours, « que sa sainte volonté soit faite (2) »? car puisque sa volonté est de bien faire généralement à tous les hommes ; si vous priez qu'elle soit
(0 I. Tim. H. 2, 3. — W Matt. yi. lo.
2^8 SUR LA KÉCONCILIATION
accomplie, vous demandez par conséquent que tous les hommes soient participans de ses dons. Il est donc ne'cessaire que nous priions Dieu pour toute la société des hommes , et particulièrement pour tous ceux qui sont déjà assemblés dans l'Eglise; parmi lesquels le Fils de Dieu veut que vous compreniez tous vos ennemis, et tous ceux qui vous persécutent : Orale pro persequentibus "vos (0. Que si vous priez pour eux, ils ne peuvent plus être vos ennemis; et s'ils sont vos ennemis, vous ne pouvez prier pour eux comme il faut. Ceux-là ne peuvent pas être vos ennemis, auxquels vous désirez du bien de tout votre cœur ; et ceux pour qui vous priez , vous leur désirez du bien de tout votre cœur.
Certainement, puisque vous priez Dieu , qui est si bon et si bienfaisant, ce n'est que pour en obtenir quelque bien ; et comme la prière n'est pas prière si elle ne se fait de toutes les forces de l'ame, vous demandez à Dieu, avec ardeur, qu'il fasse du bien à ceux pour lesquels vous lui présentez vos prières. Encore si cette demande se devoit faire devant les hommes, vous pourriez dissimuler vos pensées, et sous de belles demandes cacher de mauvaises intentions : mais parlant à celui qui lit dans vos plus secrètes pensées , qui découvre le fond de votre ame plus clairement que vous-même, vous ne pouvez démentir vos inclinations; de sorte qu'il est autant impossible que vous priiez pour ceux que vous haïssez, qu'il est impossible que vous aimiez et que vous désiriez sincèrement du bien à ceux que vous haïssez. Car que peut- on désirer plus sincèrement que ce (0 MaLt. V. 44.
Avec ifos frères. 2^9
qu'on désire en la présence de Dieu? et comment peut-on leur souhaiter plus de bien, que de le demander instamment à celui qui seul est capable de leur donner? Partant, si vous haïssez quelqu'un, absolument il ne se peut faire que vous priiez pour lui la majesté' souveraine ; et offrant à Dieu une oraison si évidemment contraire à ses ordonnances , et à TEsprit qui prie en nous et par nous, vous espérez éviter la condamnation de votre témérité ?
O Dieu éternel , quelle indignité î On prie poui' les Juifs, et pour les idolâtres, et pour les pécheurs les plus endurcis, et pour les ennemis les pkis déclarés de Dieu ; et vous ne voulez pas prier pour vos ennemis! Certes, c'est une extrême folie , pendant que l'on croit obtenir de Dieu le pardon de crimes énormes , qu'un misérable homme fasse le difficile et l'inexorable. Quelque estime que vous ayez de vousmême, et en quelque rang que vous vous mettiez; Toffense qui se fait contre un homme, s'il n'y avoit que son intérêt, ne peut être que très -légère. Cet homme, que vous excluez de vos prières, l'Eglise prie pour lui; et refusant ainsi de communiquer aux prières de toute l'Eglise, n'est-ce pas vous excommunier vous-même ? Regardez à quel excès vous emporte votre haine inconsidérée. Vous me direz que vous n'y preniez pas garde ; maintenant donc que vous le voyez. très-évidemment, c'est à vous de vous corriger.
Ne me dites pas que vous priezponr tout le monde : car, puisqu'il est certain qu'il n'y a que la seule charité qui prie , il ne se peut faire que vous priiez pour ceux que vous haïssez. Votre intention dément
28o SUR LA KÉCONCILIATIOJV
VOS paroles; et quand la bouche les nomme, le cœm^ les exclut : ou bien si vous priez pour eux , ditesmoi , quel bien leur souhaitez-vous? leur souhaitezvous le souverain bien , qui est Dieu ? Certainement, si vous ne le faites, votre haine est bien furieuse ; puisque non content de leur refuser le pardon , vous ne voulez pas même que Dieu leur pardonne. Que si vous demandez pour eux cette grande et éternelle félicité; ne voyez-vous pas que c'est être trop aveugle , que de leur envier des biens passagers , en leur désirant les biens solides et permanens? car en les troublant dans les biens temporels, vous vous privez vous-même des biens éternels ; et ainsi vous êtes contraint, malgré la fureur de votre colère, de leur souhaiter plus de bien que vous ne vous en souhaitez à vous-même: et après cela vous n'avouerez pas que votre haine est aveugle? Que si vous ne lui enviez les biens temporels , que parce qu'il vous les ôte en les possédant-, ô Dieu éternel ! que ne songez-vous plutôt que ces biens sont bien méprisables ; puisqu'ils sont bornés si étroitement, que la jouissance de l'un sert d'obstacle à l'autre? et que n'aspirez -vous aux vrais biens, dont la richesse et l'abondance est si grande , qu'il y en a pour contenter tout le monde? Vous en pouvez jouir sans en exclure vos compétiteurs ; encore qu'ils soient possédés par les autres , vous ne laisserez pas de les posséder tous entiers.
Certes , si nous désirions ces biens comme il faut, il n'y auroit point d'inimitiés dans le monde : ce qui fait les iniiiàtiés, c'est le partage des biens que nous poursuivons j il semble que nos rivaux nous
AVEC KOS FRÈllES. 281
ôtent ce qu'ils prennent pour eux. Or les biens éternels se communiquent sans se partager : ils ne font ni querelles , ni jalousies ; ils ne souffrent ni ennemis , ni envieux ; à cause qu'ils sont capables de satisfaire tous ceux qui ont le courage de les espe'rer : c'est là, c'est là, mes Sœurs, c'est le vrai remède contre les inimitiés et la haine. Quel mal me peut-on faire , si je n'aime que les biens divins ? je n'appréhende pas qu'on me les ravisse. Vous m'ôterez mes biens temporels ; mais je les dédaigne et je les méprise; j'ai porté mes espérances plus haut: je sais qu'ils n'ont que le nom de bien , que les mortels abusés leur donnent mal à propos; et moi, je veux aspirer à des biens solides : puisque vous ne sauriez m'ôter que des choses dont je ne fais point d'état, vous ne sauriez me faire d'injure*, parce que vous ne sauriez me procurer aucun mal. 11 est vrai que vous me montrez une mauvaise volonté , mais une mauvaise volonté inutile : et pensez -vous que cela m'offense ? Non , non ; appuyé sur mon Dieu , je suis infiniment au-dessus de votre colère et de votre envie; et si peu que j'aie de connoissance, il m'est aisé de juger qu'une mauvaise volonté sans effet est plus digne de compassion, que de haine.
Vous voyez, mes Sœurs, que les aversions que nous concevons , ne viennent que de Festime trop grande que nous faisons des biens corruptibles ; et que toutes nos dissensions seroient à jamais terminées, si nous les méprisions comme ils le méritent. Mais je m'éloigne de mon sujet un peu trop longtemps : retournons à notre présent, et montrons que celui à qui nous l'offrons, ne le peut recevoir
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que des âmes rc'conciliees. Je tranche en peu de mots ce raisonnement : vous prendrez le loisir d'y faire une réflexion sérieuse. Permettez-moi encore, mes Sœurs, que je parle en votre présence à cet ennemi irréconciliable qui vient présenter à Dieu des prières qui viennent d'une ame envenimée par un cruel désir de vengeance.
As-tu vécu si innocemment, que tu n'aies jamais eu besoin de demander à Dieu la rémission de tes crimes? es -tu si assuré de toi-même , que tu puisses dire que tu n'auras plus besoin désormais d'une pareille miséricorde ? Si tu reconnois que tu as reçu de Dieu des grâces si signalées, de ta part ton ingratitude est extrême d'en refuser une si petite, qu'il a bien la bonté de te demander pour ton frère qui t'a offensé : si tu espères encore de grandes faveurs de lui , c'est une étrange folie de lui dénier ce qu'il te propose en faveur de tes semblables. Furieux, qui ne veux pas pardonner , ne vois-tu pas que toimême tu vas prononcer ta sentence? Si tu penses qu'il est juste de pardonner, tu te condamnes toimême, en disant ce que tu ne fais pas : s'il n'est pas raisonnable qu'on t'oblige de pardonner à ton frère , combien moins est -il raisonnable que Dieu pardonne à son ennemi? Ainsi, quoi que tu puisses dire, tes paroles retomberont sur toi, et tu seras accablé par tes propres raisons. Exagère tant que tu voudras la malice et l'ingratitude de tes ennemis; ô Dieu ! où te sauveras-tu , si Dieu juge de tes actions avec la même rigueur ? Ah ! plutôt , mon cher Frère, plutôt que d'entrer dans un examen si sévère , relâche-toi ; afin que Dieu se relâche. « Juge-
Avec nos frères. sSj
» ment sans miséricorde , si tu refuses de faire mi- » sericorde (0 » : grâce et miséricorde sans aucune aigreur , si tu pardonnes sans aucune aigreur. Pardonnez, et je pardonnerai (2). Qui de nous ne voudroit acheter la rémission de crimes si énormes , tels que sont les nôtres, par l'oubli de quelques injures légères, qui ne nous paroissent grandes, qu'à cause de notre ignorance et de l'aveugle témérité de nos passions inconsidérées?
Cependant admirons, mçs Sœurs, la bonté ineffable de Dieu, qui aime si fort la miséricorde , que, non content de pardonner avec tant de libéralité, tant de crimes qui se font contre lui, il veut encore obliger tous les hommes à pardonner, et se sert pour cela de l'artifice le plus aimable dont jamais on. se puisse aviser. Quelquefois, quand nous voulons obtenir une grâce considérable de nos amis, nous attendons qu'cux-mémos ils viennent à nous pour nous demander quelque chose : c'est ainsi que fait ce bon Père , qui désire sur toutes choses de voir la paix parmi ses enfans. Ah! dit-il, on l'a ofTenséj je veux qu'il pardonne : je sais que cela lui sera bien rude ; mais il a besoin de moi tous les jours : bientôt, bientôt il faudra qu'il vienne lui-même pour me demander pardon de ses fautes; c'est là, dit-il, que je l'attendrai. Pardonne, lui dirai-je, situ veux que je te pardonne : je veux bien me relâcher , si tu te relâches. O miséricorde de notre Dieu , qui devient le négociateur de notre mutuelle réconciliation ! combien sont à plaindre ceux qui refusent des conditions si justes !
(0 Jac. n. i3. ^ C) MatU vi. i4-
284 SUR LÀ RÉCONCILIAïION
O Dieu, je frémis , chères Sœurs, quand je considère ces faux chre'tiens qui ne veulent pas pardonner : tous les jours ils se condamnent eux-mêmes, quand ils disent l'Oraison dominicale : Pardonnez , disent-ils , comme nous pardonnons (0. Misérable, tu ne pardonnes pas; n'est-ce pas comme si tu disois : Seigneur, ne me pardonnez pas, comme je ne veux pas pardonner? Ainsi cette sainte oraison, en laquelle consiste toute la bénédiction des fidèles, se tourne en malédictioi;i et en anatliéme : et quels chrétiens sont-ce que ceux-ci qui ne peuvent pas dire l'Oraison dominicale? Concluons que la prière n'est pas agréable , si elle ne vient d'une ame ré^ conciliée.
(*) Notre autel est un autel de paix : le sacrifice que nous célébrons, c'est la passion de Jésus. Il est mort pour la réconciliation des ennemis : il ne demandoit pas à son Père qu' « il le vengeât des siens ; mais » il le prioit de leur pardonner « : Non se DÎndicari, sed illis postulabatignosci {?■). Ce sang a été répandu pour pacifier le ciel et la terre; non-seulement les hommes à Dieu, mais les hommes entre eux, et avec toutes les créatures. Le péché des hommes avoit mis en guerre les créatures contre eux, et eux-mêmes contre eux-mêmes : c'est pour leur donner la paix que Jésus a versé son sang. Gatilina donne du sang à ses convives (^') : que si ce sang a lié entre eux
(0 Malt. VI. 13. — W »y. Léo de Passion. Dam. Serm. xi, cap. m- — i}) Sallust. Bell. Caf.iiin. n. 22.
(*) C'est ici que devoit commencer le second point du sermon j mais Bossue t ne Ta qu'ébauché sur son manuscrit, et il Ta laisse dans Tclat d'imperfection où il se trouve ici. ( £dU. de Ddforis.)
une société de meurtres ^ de perfidies; le sang innocent du pacifique Jésus ne pourra-t-il pas lier parmi nous une sainte et véritable concorde? Unus partis, unum corpus multi sumiis , omnes qui de uno pane pariicipamus (0. « Nous ne sommes tous ensemble » qu'un seul pain et un seul corps; parce que nous » participons tous à un même pain ». Quel regret a un père , quand il voit ses enfans à sa table, mangeant un commun pain, et se regardant les uns les autres avec des yeux de colère? Les hommes te reçoivent à la sainte table; Jésus le grand pontife t'excommunie : Retire- toi, dit- il; n'approche pas de mon autel, que tu ne sois réconcilié à ton frère.
(0/. Cor.x. 17.
SERMON
POUR