LE IX.^ DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE
Doctrine extravagante des marcionites sur la divinité. Combien la tendre compassion du Sauveur pour les hommes , a été vive et efficace pendant les jours de sa vie mortelle, et est encore agissante dans la félicité de la gloire. Confiance qu'elle doil nous inspirer : comment nous devons Fimiter. Deux manières dont il peut régner sur les hommes 5 Tune pleine de douceur , l'autre toute de rigueur. Exemple qu'il nous en donne dans sa conduite sur le peuple juif. Leçon que nous devons tirer de la terrible vengeance q|u'il exerce sur cette nation infidèle.
Ut appropinquavit , videns civitatem ^ flevit super eam dicens : Quia si cognovisses et tu, et quidem in hac die tua , quae ad pacem tibi; nunc autem abscondita suutab oculis tuis.
Comme Jésus s^approchoit de Jérusalem , considérant cette ville, il se mit à pleurer sur elle : Si tu avois connu, dit-il j du moins en ce four qui t'est donné, ce quilfau^ droit que tu fisses pour avoir la paix l mais certes ces choses sont cachées à tes yeux. Luc. xix. 4i»
Cjomme on voit que de braves soldats, en quelques lieux écartés où les puissent avoir jetés les divers hasards de la gueiTC, ne laissent pas de marcher
A l'éoard des pécheurs. 287
dans le temps prefix au rendez-vous de leurs troupes assigne par le gc'néral : de même le sauveur Jésus, quand il vit son heure venue, se résolut de quitter toutes les autres contrées de la Palestine , par lesquelles il alloit prêchant la parole de vie ; et sachant très-bien que telle étoit la volonté de son Père, qu'il se vînt rendre dans Jérusalem , pour y subir peu de jours après la rigueur du dernier supplice ; il tourna ses pas du côté de cette ville perfide, afin d'y célébrer cette pâque éternellement mémorable , et par l'institution de ses saints mystères et parl'efrusion de son sang. Comme donc il descendoit le long de la montagne des Olives ; sitôt qu'il put découvrir cette cité, il se mit à considérer ses hautes et superbes murailles, ses beaux et invincibles remparts, ses édifices si magnifiques , son temple la merveille du monde, unique et incomparable comme le Dieu auquel il étoit dédié : puis repassant en son esprit jusqu'à quel point cette ville devoit être bientôt désolée , pou r n'avoir point voulu suivre ses salutaires conseils , il ne put retenir ses larmes; et touché au vif en son cœur d'une tendre compassion , il commença sa plainte en ces termes : Jérusalem , cité de Dieu , dont les prophètes ont dit des choses si admirables (0, que mon Père^ choisie entre toutes les villes du monde pour y faire adorer son saint nom ; Jérusalem , que j'ai toujours si tendrement aimée, et dont j'ai chéri les habitans comme s'ils eussent Aé mes propres frères; mais Jérusalem, qui n'as payé mes bienfaits que d'ingratitude, qui as déjà mille fois dressé des embûches à ma vie, et enfin
^») Ps. LXXXYI. 3.
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dans peu de jours tremperas tes mains dans mon sang; ah ! si tu reconnoissois , du moins en ces jours qui te sont donnés pour faire pénitence , si tu reconnoissois les grâces que je t'ai présentées , et de quelle paix tu jouirois sous la douceur de mon empire , et combien est extrême le malheur de ne point suivre mes commandemens ! Mais hélas ! ta passion t'a voilé les yeux, et t'a rendue aveugle pour ta propre félicité: viendra, viendra le temps, et il te touche de près, que tes ennemis t'environneront de remparts, et te presseront, et te mettront à l'étroit, et te renverseront de fond en comble ; parce que tu n'as pas connu le temps dans lequel je t'ai visitée.
Il n'y eut jamais de doctrine si extravagante, que celle qu'enseignoient autrefois les marcionites, les plus insensés hérétiques qui aient jamais troublé le repos de la sainte Eglise. Ils s'étoient figurés la divinité d'une étrange sorte : car, ne pouvant comprendre comment sa bonté si douce et si bienfaisante pou voit s'accorder avec sa justice si sévère et si rigoureuse; ils divisèrent l'indivisible essence de Dieu, ils séparèrent le Dieu bon d'avec le Dieu juste. Et voyez, s'il vous plaît, chrétiens, si vous auriez jamais entendu parler d'une pareille folie. Ils établirent deux dieux , deux premiers principes ; dont l'un, qui n'avoit pour toute qualité qu'une bonté insensible et déraisonnable , semblable en ce point à ce dieu oisif et inutile des épicuriens , craignoit tellement d'être incommode à qui que ce fût , qu'il ne vouloit pas même faire de la peine aux méchans , et par ce moyen laissoit régner le vice à son
aise :
A l'égard des PÉcfirEUTis. 28g
aise : d'où vient que Tertullien le nomme « un dieu i) sous l'empire duquel les péchés se réjouissoient » : Sub quo delicta gauderent (0.
L'autre, à l'opposite, étant d'un naturel cruel et malin , toujours ruminant à part soi quelque dessein de nous nuire, n'avoit point d'autre plaisir que de tremper, disoient-ils, ses mains dans le sang, et tâchoit de satisfaire sa mauvaise humeur par les délices de la vengeance : à quoi ils ajoutoient, pour achever cette fable , qu'un chacun de ces dieux faisoit un Christ à sa mode et formé selon son génie ; de sorte que notre Seigneur, qui étoit le Fils de ce Dieu ennemi de toute justice , ne devoit être , à leur avis, ni juge , ni vengeur des crimes; mais seulement maître, médecin et libérateur. Certes je m'étonnerois, chrétiens, qu'une doctrine si monstrueuse ait jamais pu trouver quelque créance parmi les fidèles; si jenesavois qu'il n'y a point d'abîme d'erreurs dans lequel l'esprit humain ne se précipite , lorsque enflé des sciences humaines, et secouant le joug de la foi, il se laisse emporter à sa raison égarée. Mais autant que leur opinion est ridicule et impie, autant sont admirables les raisonnemens que leur opposent les Pères; et voici entre autres une leçon excellente du grave Tertullien au second livre contre Marcion.
Tu ne t'éloignes pas tant de la vérité, Marcion, quand tu dis que la nature divine est seulement bienfaisante. « Il est vrai que, dans l'origine des choses, » Dieu n'avoit que de la bonté ; et jamais il n'au: oit «fait aucun mal à ses créatures, s'il n'y avoit été » forcé par leur ingratitude » : Deits à primordio
(0 Advers. Marcion. 1. 11, n. i3.
BoSSUET. XIV. 19
tantuîJi bonus (0. Ce n'est pas que sa justice ne Tait accompagné dès la naissance du monde; mais en ce temps il ne Foccupoit qu'à donner une belle disposition aux belles choses qu'il avoit produites : il lui faisoit de'cider la querelle des élémens; elle leur assignoit leur place ; elle prononçoit entre le ciel et la terre, entre le jour et la nuit; enfin elle faisoit le partage entre toutes les créatures qui étoient enveloppées dans la confusion du premier chaos. Telle étoit l'occupation de la justice dans l'innocence des commencemens. « Mais depuis que la malice s'est » élevée, dit Tertullien (2), depuis que cette bonté 5) infinie, qui ne devoit avoir que des adorateurs, » a trouvé des adversaires » : j4t enim, ut malum postea erupity atque indejam cœph honitas Dei cum aduersario agere ; « la justice divine a été obligée 3) de prendre un bien autre emploi : il a fallu qu'elle j) vengeât cette bonté méprisée; que du moins elle » la fît craindre à ceux qui seroient assez aveugles » pour ne l'aimer pas. Par conséquent, tu t'abuses, » Marcion , de commettre ainsi la justice avec la » bonté, comme si elle lui étoit opposée : au con- » traire elle agit pour elle , elle fait ses affaires, elle » défend ses intérêts » : Omne justiliœ opiis ^ procuratio honitatis est. Et voilà sans doute les véritables sentimens de Dieu notre Père touchant la miséricorde et la justice: ce qui étant ainsi, il n'y a plus aucune raison de douter que le sauveur Jésus, l'envoyé du Père, qui ne fait rien que ce qu'il lui voit faire , n'ait pris les mêmes pensées.
Et sans en aller chercher d'autres preuves dans
(') Adyers. Marcion. l. 11, n. 1 1. — « W lùid. «. i3.
A l'égard des pécheurs. 2QI
la suite de sa sainte vie, l'Evangile que je vous ai proposé nous en donne une bien évidente. Mon Sauveur s'approche de Jérusalem; et considérant Tingratitude extrême de ses citoyens envers lui, il se sent saisi de douleur, il Jaisse couler des larmes : « Ah! » si tu savois, s'écrie-t il, ce qui f est présenté pour î) la paix » ! mais , hélas ! ta es aveuglée : Si cogno^ visses (0. Qui ne voit ici les marques d'une véritable compassion? C'est le propre de la douleur de s'interrompre elle-même. « Ah ! si tu savois » , dit mon Maître : puis arrêtant là son discours , plus il semble se retenir , plus il fait paroître une véritable tendresse : ou plutôt , si nous l'entendons , ce « Si » tu savois » prononcé avec tant de transport, signifie un désir violent ; comme s'il eût dit : Ah ! plût à Dieu que tu susses ! C'est un désir qui le presse si fort dans le cœur, qu'il n'a pas assez de force pour l'énoncer par la bouche comme il le voudroit , et ne le peut exprimer que par un élan de pitié. Ainsi donc la voix de ton pasteur t'invite à la pénitence, ô ingrate Jérusalem : trop heureuse, hélas ! que tes malheurs soient plaints d'une bouche si innocente, et pleures de ces yeux divins, si ton aveuglement te pouvoit permettre de profiter de ses larmes. Mais comme il prévoit que tu seras insensible aux témoignages de son amour , il change ses douceurs en menaces ; et viendra le temps , poursuit-il , que tu seras entièrement ruinée par tes ennemis : pour quelle raison ? parce que tu n'as pas reconnu l'heure dans laquelle je t'ai visitée. C'est là jLO Luc. XIX. 42.
2gi SUR LA. BONTÉ ET LÀ RIGUEUR DE DIEU
la cause de leurs misères : par où nous voyons que ce discours de mon Maître n'est pas une simple prophétie de leur disgrâce future. Il leur reproche le mépris qu'ils ont fait de lui; il leur fait entendre que son affection méprisée se tournera en fureur, que lui-même, qui daigne les plaindre, les verra périr sans être touché de pitié , et qu'il les poursuivra par les mains des soldats romains , ministres de
sa vengeance.
Voilà dans le même discours le Sauveur miséricordieux et le Sauveur inexorable; et c'est ce que je prétends vous faire considérer aujourd'hui avec l'assistance divine. Sachez, ô fidèles, qu'étant, comme nous sommes , l'Israël de Dieu et les vrais enfans de la race d'Abraham, nous héritons des promesses et des menaces de ce premier peuple : ce que mon Maître a fait une fois au sujet de Jérusalem , tous les jours il le fait à notre sujet , ingrats et aveugles que nous sommes : il invite et menace , il embrasse et rejette; premièrement doux, après implacable. Je vous représenterai donc aujourd'hui , par l'explication de mon texte, les larmes et les plaintes du Sauveur qui nous appellent à lui ; puis la colère du même Sauveur qui nous repousse bien loin de son trône; Jésus déplorant nos maux, à cause de sa propre bonté; Jésus devenu impitoyable, à cause de l'excès de nos crimes. Ecoutez premièrement la voix douce et bénigne de cet Agneau sans tache ; et après vous écouterez les terribles rugissemens de ce lion victorieux né de la tribu de Juda : c'est le sujet de cet entretien.
A l'égard des pécheurs. 2()3
PREMIER POINT
Pour vous faire entendre par une doctrine solide combien est immense la miséricorde de notre Sauveur, je vous prie de conside'rer une vérité que je viens d'avancer tout à l'heure, et que j'ai prise de Tertullien. Ce grand homme nous a enseigné que Dieu a commencé ses ouvrages par un épanchement de sa bonté sur toutes ses créatures , et que sa première inclination , c'est de nous bien faire. Et en vérité il me semble que sa raison est bien évidente : car pour bien connoître quelle est la première des inclinations, il faut choisir celle qui se trouvera la plus naturelle, d'autant que la nature est la racine de tout le reste. Or notre Dieu , chrétiens , a-t-il rien de plus naturel que cette inclination de nous enrichir par la profusion de ses grâces? Comme une source envoie ses eaux naturellement , comme le soleil naturellement répand ses rayons; ainsi Dieu naturellement fait du bien : étant bon, abondant, plein de richesses infinies par sa condition naturelle, il doit être aussi, par nature, bienfaisant , libéral, magnifique. Quand il te punit, ô impie, la raison n'en est pas en lui-même ; il ne veut pas que personne périsse : c'est ta malice , c'est ton ingratitude qui attire son indignation sur ta tête. Au contraire, si nous voulons l'exciter à nous faire du bien , il n'est pas nécessaire de chercher bien loin des motifs; sa propre bonté, sa nature d'elle-même si bienfaisante lui est un motif très-pressant , et une raison intime qui ne le quitte jamais. C'est pourquoi Tertullien dit fort ^ propos , que « la bonté est la pre-
» lïiière, parce qu'elle est selon la nature « : Prior bonitas , secundum naturam; « et que la sévérité » suit après, parce qu'il lui faut une cause « : 5ei^eritas posterior ^ secundum causam (0; comme s'il disoit : A la munificçnce divine, il ne lui faut point de raison , si on peut parler de la sorte ; c'est la propre nature de Dieu. Il n'y a que la justice qui va chercher des causes et des raisons : encore ne les cherche-t-elle pas, nous les lui donnons; c'est nous qui fournissons par nos crimes la matière à sa juste vengeance. Par conséquent , comme dit très-bien le même Tertullien , « ce que Dieu est bon , c'est du » sien et de son propre fonds; ce qu'il est juste, » c'est du nôtre » : De suo optimus ; de nostro justus ("2). L'exercice de la bonté lui est souverainement volontaire; celui de la justice, forcé: celui-là procède entièrement du dedans ; celui-ci d'une cause étrangère. Or il est évident que ce qui est naturel^ intérieur, volontaire, précède toujours ce qui est étranger et contraint. Il est donc vrai, ce que j'ai touché dès l'entrée de ce discours, ce que je viens de prouver par les raisons de Tertullien , « que, )) dans l'origine des choses. Dieu n'a pu faire pa- » roître que de la bonté « : Deus à primordio tauiîim bonus.
Passons outre maintenant, et disons : le sauveur Jésus, chrétiens, notre amour et notre espérance, notre pontife, notre avocat, notre intercesseur; qu'est-il venu faire au monde? qu'est-ce que nous en apprend le grand apôtre saint Paul (3) ? N'en-
(0 yiJvers. Marcion. l. u , n. n. — («) De Resur. carn. n. i^- — • i^) PhiUp. m. 21.
A l'égard dès pécheurs. 2q5
Seigne-t-il pas qu'il est venu pour renouveler toutes choses en sa personne, pour ramener tout a la première origine, pour reprendre les premières traces de Dieu son Père , et réformer toutes les créatures selon le premier plan , la première idée de ce grand Ouvrier? C'est la doctrine de saint Paul en une infinité d'endroits de ses divines épîtres : et partant , n'en doutons pas , le Fils de Dieu est venu sur la terre revêtu de ces premiers sentimens de son Père ; c'està-dire, ainsi que je l'ai exposé tout à l'heure, de clémence, débouté, de charité infinie. C'est pourquoi nous expliquant le sujet de sa mission : « Dieu 3) n'a pas envoyé son Fils au monde, dit-il (0, afin 5) de juger le monde; mais afin de sauver le monde ». Mais n'a-t-il pas assuré, direz-vous, que « son Père » avoit remis tout son jugement en ses mains (2) »? et ses apôtres n'ont-ils pas prêché par toute la terre, après son ascension triomphante, que « Dieu l'avoit » établi juge des vivans et des morts (3) » ? « Néan- » moins , dit-il (4) , je ne suis pas envoyé pour juger » le monde ». Tout le pouvoir de mon ambassade ne consiste qu'en une négociation de paix : et plût à Dieu que les hommes ingrats eussent voulu recevoir Téternelle miséricorde que je leur étois venu présenter! Je ne paroissois sur la terre que pour leur bien faire; mais leur malice a contraint mon Père d'attacher la qualité de juge à ma première commission. Ainsi sa première qualité est celle de Sauveur; celle de juge est, pour ainsi dire, accessoire : et d^autant [ qu'il ] ne l'a acceptée que comme à
CO Joan. m. 17. — W Ibid. y. 22. —• C^) Act. x. 42. — {^) Joan.
29e SUR LA BONTÉ ET LÀ RIGUEUR DE DIEU
regret, y e'tant oblige' par les ordres exprès de son Père , de là vient qu'il en a réservé l'exercice à la fin des siècles. En attendant il reçoit miséricordieusement tous ceux qui viennent à lui ; il s'offre de bon cœur à eux, pour être leur intercesseur auprès de son Père : enfin telle est sa charge , et telle sa fonction; il n'est envoyé que pour fan-e miséricorde.
Et à ce propos, il me souvient d'un petit mot de saint Pierre , par lequel il dépeint fort bien le Sauveur à Corneille. <c Jésus de Nazareth, dit-il , homme 5) approuvé de Dieu , qui passoit bien faisant et gué- 5) rissant tous les oppressés « : Pertransiit benefaciendo y et sanando omnes oppressas à diabolo (0. O Dieu, les belles paroles, et bien dignes de mon Sauveur ! La folle éloquence du siècle , quand elle veut élever quelque valeureux capitaine , dit qu'il a parcouru les provinces moins par ses pas , que par ses victoires(2). Les panégyriques sont pleins de semblables discours. Et qu'est-ce à dire, à votre avis, que paicourir les provinces par des victoires ? n'estce pas porter partout le carnage et la pillerie ? Ah ! que mon Sauveur a parcouru la Judée d'une manière bien plus aimable î il l'a parcourue moins par ses pas que par ses bienfaits. Il alloit de tous côtés , guérissant les malades, consolant les misérables, instrui ant les ignorans , annonçant à tous avec une fermeté invincible la parole de vie éternelle, que le Saint-Esprit lui avoit mise à la bouche : Pertransiit benefaciendo . Ce n'étoit pas seulement les lieux où il arrêtoit, qui se trouvoient mieux de sa présence : autant de pas, autant de vestiges de sa bonté.
(») Act. X. 38. — (>) PUn. Secund. Paneg. Traj. dict.
A l'égard des pécheurs. ^97
Il rendoit remarquables les endroits par où il passoit, par la profusion de ses grâces. En cette bourgade, il n'y a plus d'aveugles ni d'estropiés : sans doute , disoit-on, le de'bonnaire Jésus a passé par-là.
Et en effet, chrétiens, quelle contrée de la Palestine n'a pas expérimenté mille et mille fois sa douceur? Et je ne doute pas qu'il n'eût été chercher les malheureux jusqu'au bout du monde, si les ordres de son Père ne l'eussent arrêté en Judée. Vit-il jamais un misérable, qu'il n'en eût pitié? Ah ! que je suis ravi , quand je vois dans son Evangile qu'il n'entreprend presque jamais aucune guérison importante, qu'il ne donne auparavant quelque marque de compassion ! il y en a mille beaux endroits dans les évangiles. La première grâce qu'il leur faisoit , c'étoit de les plaindre en son ame avec une affection véritablement paternelle : son cœur écoutoit la voix de la misère qui l'attendrissoit , et en même temps il sollicitoit son bras à les soulager.
Que ne ressentons -nous du moins , ô fidèles, quelque peu de cette tendresse ? Nous n'avons pas en nos mains ce grand et prodigieux pouvoir pour subvenir aux nécessités de nos pauvres frères : mais Dieu et la nature ont inséré dans nos âmes je ne sais quel sentiment qui ne nous permet pas de voir souffrir nos semblables , sans y prendre part , à nioinç que de n'être plus hommes. Mes Frères, faisons donc voir aux pauvres que nous sommes touchés de leurs misères, si nous n'avons pas dépouillé toute sorte d'humanité. Ceux qui ne leur donnent qu'à regret, que poiM' se délivrer de leurs importunités , ont-ils jamais pris la peine de considérer que c'est le Fils
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de Dieu qui les leur adresse ; que ce seroit bien souvent leur faire une double aumône , que de leur épargner la honte de nous demander; que toujours la première aumône doit venir du cœur ; je veux dire, fidèles, une aumône de tendre compassion : c'est un présent qui ne s'épuise jamais; il y en a dans nos âmes un trésor immense et une source infinie ; et cependant c'est le seul dont le Fils de Dieu fait état. Quand vous distribuez de l'argent ou du pain, c'est faire l'aumône au pauvre ; mais quand vous accueillez le pauvre avec ce sentiment de tendresse, savez-vous ce que vous faites? vous faites l'aumône à Dieu : « J'aime mieux, dit-il, la miséricorde, que 5) le sacrifice (0 ». C'est alors que votre charité donne des ailes à cette matière pesante et terrestre; et par les mains des pauvres dans lesquelles vous la consignez , elle la fait monter devant Dieu comme une offrande agréable. C'est alors que vous devenez véritablement semblables au sauveur Jésus, qui n'a pris une chair humaine qu'afin de compatir à nos infirmités avec une affection plus sensible.
Oui certes , il est vrai , chrétiens : ce qui a fait résoudre le Fils de Dieu à se revêtir d'une chair semblable à la nôtre , c'est le dessein qu'il a eu de ressentir pour nous une compassion véritable ; et en voici la raison, prise de l'-Epître aux Hébreux, dont je m'en vais tâcher de vous exposer la doctrine ; et rendez-[vous], s'il vous plaît, attentifs. Si le Fils de Dieu n'avoit prétendu autre chose que de s'unir seulement à quelques-unes de ses créatures ; les intelligences célestes se présentoient , ce semble , à
{')3IaU.ix. i3.
A l'égard des pécheurs. 299
propos dans son voisinage , qui , à raison de leur immortalité et de leurs autres qualités éminentes, ont sans doute plus de rapport avec la nature divine : mais , certes , il n'avoit que faire de chercher dans ses créatures ni la grandeur ni l'immortalité. Qu'est-ce qu'il y cherchoit , chrétiens ? la misère et la compassion. C'est pourquoi , dit excellemment la savante Epître aux Hébreux : Non angelos appréhenda j sed semen Abrahœ apprehendit (0 : « il n'a 5) pas pris la nature angclique ; mais il a voulu » prendre » , servons - nous des mots de l'auteur , « il a voulu appréhender la nature humaine ». La belle réflexion que fait, à mon avis, sur ces mots le docte saint Jean-Chrysostôme (2). Il a j dit l'apôtre, appréhendé la nature humaine : elle s'en Fuy oit , elle ne vouloit point du Sauveur : qu'a-t-il fait ? Il a couru après d'une course précipitée, « sau- )> tant les montagnes (5) » , c'est-à-dire , les ordres des anges, comme il est écrit aux Cantiques: « il a » couru , comme un géant , à grands pas et déme- » sûres » , passant en un moment du ciel en la terre : Exultawit ut gigas ad currendani viani (4). Là il a atteint cette fugitive nature , il Fa saisie , il l'a appréhendée au corps et en l'ame : Semen Abrahœ apprehendit. Il a eu pour ses frères, c'est-à-dire, pour nous autres hommes , une si grande tendresse, qu' « il a voulu en tout point se rendre semblable à » eux » : Debuitper omniafratribus s imilari {^) . Il a vu que nous étions composés de chair et de sang : pour cela, il a pris non un corps céleste, comme
(0 Heb, II. 16. — (') In Epist. ad Hehr. Homil. y,n.i, tom. xir, ;>. 5i. — (3) Cant. 11. 8. — (4j Ps. xviii. 6. — (5) Heb. n. 17.
3oO SUR LÀ BONTÉ ET LÀ RIGUEUR DE DIEU
disoient les marcionites; non une chair fantastique et un spectre d'homme , comme assuroient les manichéens; quoi donc? une chair tout ainsi que nous, un sang qui avoit les mêmes qualités que le nôtre : Quia pueri communicasferunt carni et sang^uini , et ipse similiter parlicipavit iisdein (0 , dit le grand apôtre aux Hébreux ; et cela pour quelle raison ? Ut misericors fieret (2) : « afin d'être miséricordieux » , poursuit le même saint Paul.
Et quoi donc, le Fils de Dieu , dans l'éternité de sa gloire, étoit-il sans miséricorde? Non, certes: mais sa miséricorde n étoit pas accompagnée d'une compassion effective \ parce que, comme vous savez, toute véritable compassion suppose quelque douleur; et partant le Fils de Dieu, dans le sein du Père éternel, étoit également incapable de pâtir et de compatir : et lorsque l'Ecriture attribue ces sortes d'affections à la nature divine , vous n'ignorez pas que cette façon de parler ne peut être que figurée. C'est ce qui a obligé le Sauveur à prendre une nature humaine ; « Parce qu'il vouloit ressentir une » réelle et véritable pitié » : JJt misericors fieret. Si donc il vouloit être touché pour nous d'une pitié réelle et véritable, il falloit qu'il prît une nature capable de ces émotions : ou bien disons autrement, et toutefois toujours dans les mêmes principes : Notre Dieu, dans la grandeur de sa majesté, avoit pitié de nous comme de ses enfans et de ses ouvrages ; mais depuis l'incarnation, il a commencé à nous plaindre, comme ses frères, comme ses semblables, comme des hommes tels que lui. Depuis ce temps-
{})Heb. II. i/j. — W/itf/. 17.
A l'i^gard des pécheurs. 3oi
là, il ne nous a pas plaints seulement comme ron voit ceux qui sont dans le port plaindre souvent les autres qu'ils voient agités sur la mer d'une furieuse tourmente ; mais il nous a plaints comme ceux qui courent le même péril se plaignent les uns les autres, par une expérience sensible de leurs communes misères : enfin , l'oserai-je dire ? il nous a plaints , ce bon frère , comme ses compagnons de fortune , comme ayant eu à passer par les mêmes misères que nous ; ayant eu , ainsi que nous , une chair sensible aux douleurs , et un sang capable de s'émouvoir, et une température de corps sujette, comme la nôtre, à toutes ks incommodités de la vie et à la nécessité de la mort. C'est pourquoi l'apôtre se glorifie de la grande bénignité de notre pontife : « Ah ! nous n'a- :» vous pas un pontife, dit-il (0, qui soit insensible à » nos maux » : Non habemus poniificem , qui non possit compati injîrmitatihus nostris : pour quelle raison ? « Parce qu'il a passé par toute sorte d'é- » preuves » : Tentatum per omnia.
Vous le savez , chrétiens j parmi toutes les personnes dont nous plaignons les disgrâces , il n'y en a point pour lesquelles nous soyons émus d'une compassion plus tendre , que celles que nous voyons dans les mêmes afflictions , dont quelque fâcheuse rencontre nous a fait éprouver la rigueur. Vous perdez un bon ami ; j'en ai perdu un autrefois : dans cette rencontre d'afflictions, ma douleur et ma compassion s'en échauffera davantage; je sais par expérience combien il est sensible de perdre un ami. Ici je vous annonce une douce consolation , ô pauvres (') Htb. IV. i5.
302 SUR LA BONTÉ ET LÀ TvIGUEUR DE DIEU
nécessiteux, malades oppresse's, enfin généralement misérables, quels que vous soyez. Jésus mon pontife n a épargné à son corps ni les sueurs , ni les fatigues , ni la faim, ni la soif, ni les infirmités, ni la mort : il n'a épargné à son esprit ni les tristesses , ni les injures , ni les ennuis, ni les appréhensions. O Dieu! qu'il aura d'inclination de nous assister , nous qu'il voit du plus haut des cieux battus de ces mêmes orages dont il a été autrefois attaqué! Tentatum per omnia. Il a tout pris jusqu'aux moindres choses , a tout jusqu'aux plus grandes infirmités, si vous en 3) exceptez le péché » : Absque peccato (0 : encore connoît-il bien par sa propre expérience combien est grand le poids du péché : « il a daigné porter » les nôtres à la croix sur ses épaules innocentes » : Peccata nostra ipse pertulit in corpore suo super lignum (2). On diroit « qu'il s'est voulu rendre en 5) quelque sorte semblable aux pécheurs » : In similiLudinem carnis peccati j dit saint Paul (5), afin de déplorer leur misère avec une plus grande tendresse. De la ces larmes amères, de là ces plaintes charitables que nous avons vues aujourd'hui dans notre Evangile.
Et je remarque , ô fidèles , que cette compassion ne l'a pas seulement accompagné durant le cours de sa vie : car si l'apôtre l'a , comme vous voyez , attachée à sa qualité de pontife j selon sa doctrine, tout pontife doit compatir. Or le Sauveur n'a pas seulement été mon pontife , lorsqu'il s'est immolé pour mes péchés sur la croix : « mais à présent il est » entré au sanctuaire par la vertu de son sang; afin
(') Heb. lY. 1 5. -- C») /. Pctr. II. 24. — (3) Rom. vin. 3.
À l'égard des pécheurs. 3o3
3> de paroître pour nous devant la face de Dieu (0 » , et y exercer un sacerdoce éternel selon l'ordre de Melcliise'dech. Il est donc pontife et sacrificateur à jamais ; c'est la doctrine du même apôtre : ce qui a donné la hardiesse à l'admirable Origène de dire ces affectueuses paroles : « Mon Seigneur Jésus » pleure encore mes péchés, il gémit et soupire pour » nous » : Dominas meus Jésus luget etiam nunc peccata mea , gémit suspiratque pro nobisi"^). Il veut dire que , pour éti e heureux , il n'en a pas dépouillé les sentimens d'humanité : il a encore pitié de nous; il n'a pas oublié ses longs travaux, ni toutes les autres épreuves de son laborieux pèlerinage : il a compassion de nous voir passer une vie dont il a éprouvé les misères, qu'il sait être assiégée de tant de diverses calamités. Ce sentiment le touche dans la félicité de sa gloire , encore qu'il ne le trouble pas; il agit en son cœur, bien qu'il n'agite pas son cœur : si nous avions besoin de larmes , il en donneroit.
Pour moi, je vous l'avoue, chrétiens, c'est là mon unique espérance; c'est là toute ma joie et le seul appui de mon repos : autrement dans quel désespoir ne m'abîmeroit pas le nombre infini de mes crimes? Quand je considère le sentier étroit sur lequel Dieu m'a commandé de marcher; la prodigieuse difficulté qu'il y a de retenir, dans un chemin si glissant, une volonté si volage et si précipitée que la mienne; quand je jette les yeux sur la profondeur impénétrable du cœur de l'homme, capable de cacher dans ses replis tortueux tant d'inclinations cor-
(0 Heb, IX. la, a4- — ^*)-^« Zewï. Hom.Yii, n.ijt. u,p,iii.
3o4 SUR LA. BONTÉ ET LA. RIGUEUR DE DIEU
rompues dont je n'aurai nulle connoissance; enfin quand je vois l'amour - propre faire pour l'ordinaire la meilleure partie de mes actions ; je frémis d'horreur, ô fidèles, qu'il ne se trouve beaucoup de péchés dans les choses qui me paroissent les plus innocentes : et quand même je serois très-juste devant les hommes, ô Dieu éternel, quelle justice humaine ne disparoîtroit point devant votre face? et qui seroit celui qui pourroit justifier sa vie, si vous entriez avec lui dans un examen rigoureux? Si le saint apôtre saint Paul , après avoir dit avec une si grande assurance, qu' « il ne se sent point » coupable en soi-même , ne laisse pas de craindre » de n'être pas justifié devant vous » : Nihil mihi conscius sum; sed non in hoc justifie atus suni{^)\ que dirai-je, moi misérable? et quels devront donc être les troubles de ma conscience? Mais, ô mon aimable Pontife, c'est vous qui répandez une certaine sérénité dans mon cœur, qui me fait vivre en paix sous l'ombre de votre protection. Pontife fidèle et compatissant à mes maux j non, tant que je vous verrai à la droite de votre Père avec une nature semblable à la mienne, je ne croirai jamais que le genre humain lui déplaise , et la terreur de sa majesté ne m'empêchera point d'approcher de l'asile de sa miséricorde. Vous avez voulu être appelé, par le prophète Isaïe, « Un homme de douleurs , et qui » sait ce que c'est que l'infirmité m : Virum dolorum et scientem infirmiiatemi'^) . Vous savez en effet par expérience , vous savez ce que c'est que l'infirmité de ma chair, et combien elle pèse à l'esprit, et
(' /. Cor. IV. 4. — . W h. LUX. 3.
que
A l'égaud des pécheurs. 3o5
que vous-même en votre passion avez eu besoin de toute votre constance pour en soutenir la foil)lesse. « L'esprit est fort , disiez-vous ; mais la chair est in- 3) firme (0 » : cela me rend très -certain que vous aurez pilié de mes maux. Fortifiez mon ame, ô Seigneur, d'une sainte et salutaire confiance, par laquelle me de'fiant des plaisirs , me défiant des honneurs de la terre, me de'fiant de moi-même, je n'appuie mon cœur que sur votre miséricorde ; €t établi sur ce roc immobile, je voie briser à mes pieds les troubles et les tempêtes qui agitent la vie humaine.
Mais, ô Dieu, e'ioignez de moi une autre sorte de confiance qui règne parmi les libertins ; confiance aveugle et teme'raire , qui ajoutant l-audace au crime, et l'insolence à l'ingratitude, les enhardit à se révolter contre vous par l'espérance de l'impunité. Loin de nous, loin de nous, ô fidèles ! une si détestable manie : car de même que la pénitence, en même temps qu elle amollit la dureté de nos cœurs, attendrit aussi et amollit par ses larmes le cœur irrité de Jésus; ainsi notre endurcissement nous rendroit à la fin le cœur du même Jésus endurci et inexorable. Arrêtons-nous ici, chrétiens; et sur cette considération, entrons avec l'aide de Dieu dans notre seconde partie.
SECOND POINT
Ceux qui sont tant soit peu versés dans les Ecritures , savent bien qu'une des plus belles promesses que Dieu ait faites à son Fils , est celle de lui don-
CO Matt. XXVI. 4i.
3o6 SUR LA BONTÉ ET LA llIGUEUR DE DIEU
ner l'empire de tout l'univers , et de faire par ce moyen que tous les hommes soient ses sujets. Or encore que nous fassions semblant d'être chrétiens, et qu'à nous entendre parler, on pût croire que nous tenons ce titre à honneur; si est-ce néanmoins que nous n'épargnons rien pour empêcher que cet oracle divin ne soit véritable. Et certainement il s'en faut beaucoup que le Sauveur ne règne sur nous ; puisque d'observer sa loi , c'est la moindre de nos pensées : et toutefois comme il seroit très -injuste qu'à cause de notre malice, le Fils de Dieu fût privé d'un honneur ^qui lui est si bien dû j lorsque par nos rebellions il semble que nous nous retirions de son empire , il trouve bien le moyen d'y rentrer par une autre voie. Le Fils de Dieu donc peut régner en deux façons sur les hommes.
Il y en a sur lesquels il règne par ses charmes, par les attraits de sa grâce , par l'équité de sa loi , par la douceur de ses promesses , par la force de ses vérités ; ce sont les justes ses bien - aimés : et c'est ce règne que David prophétise en esprit au psaume : « Allez, ô le plus beau des hommes, avec 3) cette grâce et cette beauté qui vous est si natu- » relie; allez -vous- en , dit -il, combattre et ré- » gner » : Specie tua et pulchritudine tua (0. Que cet empire est doux, chrétiens! et de quel supplice , de quelle servitude ne seront pas dignes ceux qui refuseront une domination si juste et si agréable ? Aussi le Fils de Dieu régnera sur eux d'une autre manière , bien étrange , et qui ne leur sera pas sup-
CO Ps. XLIV. 5.
A l'égA-rd des pécheurs. So^
portable : il y régnera par la rigueur de ses ordonnances, par l'exécution de sa jtistice, par Texercice de sa vengeance. C'est de ce règne qu'il faut entendre le psaume second , dans lequel Dieu est introduit parlant à son Fils en ces termes : a Vous » les re'girez , ô mon Fils , avec un sceptre de fer , » et vous les romprez tout ainsi qu'un vaisseau » d'argile » : Reges eos in virga ferrea , et sicut <vas figuli confringes eos (0 j et ces autres paroles : (j Asseyez-vous a ma droite, jusqu'à ce que je ré- )) duise vos ennemis à vous servir de marche-pied » : Donec ponam inimicos tuos scabellum pedum tuorum (2) ; et celles-ci : « Le Seigneur règne ; que la » terre tressaille de joie » : Dominus regnawit ; exultet terra (3); celles-là enfin : « Le Seigneur » règne ; que tous les peuples soient saisis de » frayeur » : Dominus regnavit ; irascantur po~ puli{^). Et de ces ve'rite's, nous en avons un exemple évident dans le peuple juif.
Le Fils de JDieu vient à eux dans un appareil de douceur , plutôt comme leur compagnon que comme leur maître. C'étoit un homme sans faste et sans bruit, le plus paisible qui fût au monde : il vouloit régner sur eux par sa miséricorde et par ses bienfaits , ainsi que je vous le disois tout à l'heure. Mais comme il n'y a point de fontaine dont la course soit si tranquille , à laquelle on ne fasse prendre par la résistance la rapidité d'un torrent ; de même le Sauveur, irrité par tous ces obstacles que les Juifs aveugles opposent à sa bonté, semble déposer en un moment toute cette humeur pacifique. C'est ce ^0 Ps. II. 9. — C^^ Ps. cix. a.— WP*. xcyi. i.^'\fi)Ps. xcvm. i.
3o8 SUR LA BONTÉ ET LA RIGUEUR DE DIEU
qu'il leur fit entendre une fois , étant près de Je'rusalem , par une parabole excellente rapportée en saint Luc ; dans laquelle il se dépeint soi - même sous la figure d'un roi, qui s'en étant allé bien loin dans une terre étrangère , apprend que ses sujets se sont révoltés contre lui ; et pour vous le faire court, voici la sentence qu'il leur prononce : « Pour mes )) ennemis, dit-il (0, qui n'ont pas voulu que je » régnasse sur eux, qu'on me les amène, et qu'on )) les égorge en ma présence » : où, certes, vous Iç voyez bien autre que je ne vous le représentois dans ma première partie. Là il ne pouvoit voir un misérable j qu'il n'en eût pitié : ici il fait venir ses ennemis, et les fait égorger à ses yeux.
En effet , il a exercé sur les Juifs une punition exemplaire , que vous voyez clairement déduite dans notre Evangile : et d'autant qu'il m'a semblé inutile de chercher bien loin des raisons , où mon propre texte me fournit un exemple si visible et si authentique dans la désolation de Jérusalem; je me suis résolu de me servir des moyens que le Fils de Dieu lui-même semble m'avoir mis à la main. Je m'en vais donc employer le reste de cet entretien à vous représenter, si je puis, les ruines de Jérusalem encore toutes fumantes du feu de la colère divine : et comme vous avez reconnu dans notre première partie, qu'il n'y a rien de plus aimable que les embrassemens du Sauveur; j'espère qu'étant étonnés dans le fond de vos consciences d'un événement si tragique , vous serez contraints d'avouer qu'il n'y a rien de plus terrible que de tomber en ses mains, quand sa
(0 Luc. xi.\. 12 cf seq.
A l'égaud des pécheurs. 3og
bonté, surmontée par la multitude des crimes, est devenue implacable: pour cela, je toucherai seulement les principales circonstances.
Jérusalem, demeure de tant de rois, qui, dans le temps qu elle fut ruinée, étoit sans difficulté la plus ancienne ville du monde, et le pouvoit disputer en beauté avec celles qui étoicnt les plus renommées dans tout l'Orient ; pendant deux mille et environ deux cents ans qui ont mesuré sa durée, a certainement éprouvé beaucoup de différentes fortunes : mais nous pouvons toutefois assurer que, tandis qu'elle est demeurée dans l'observance de la loi de Dieu , elle étoit la plus paisible et la plus heureuse ville du monde. Mais déjà il y avoit long - temps qu'elle se rendoit de plus en plus rebelle à ses volontés, qu'elle souilloit ses mains par le meurtre de ses saints prophètes, et attiroit sur sa tête un déluge de sang innocent qui grossissoit tous les jours; jusqu'à tant que ses iniquités étant montées jusqu'au dernier comble, elles contraignirent enfin la justice divine à en faire un châtiment exemplaire. Comme donc Dieu avoit résolu que cette vengeance éclatât par tout l'univers , pour servir à tous les peuples et à tous les âges d'un mémorial éternel; il y voulut employer les premières personnes du monde , je veux dire, les Romains, maîtres de la terre et des mers , Vespasien et Tite que déjà il avoit destinés à l'empire du genre humain : tant il est vrai que les plus grands potentats de la terre ne sont , après tout , autre chose que les ministres de ses conseils.
Et afin que vous ne croyiez pas que ce débordement de l'armée romaine dans la Judée, soit plu-
3 lO SUR LA BONTÉ ET LA. RIGUEUR DE DIEU
tôt arrivé par un événement fortuit, que par un ordre exprès de la Providence divine, écoutez la menace qu'il en fait à son peuple par la bouche de son serviteur Moïse; c'est-à-dire, six à sept cents ans avant que ni Jérusalem ni Rome fussent bâties ; elle est couchée au Deutéronome. « Israël , dit » Moïse , si tu résistes jamais aux volontés de ton 3) Dieu , il amènera sur toi des extrémités de la M terre , une nation inconnue , dont tu ne pourras M entendre la langue (0 » ; c'est-à-dire, avec laquelle tu n'auras aucune sorte de commerce : ce sont les propres mots de Moïse. Un mot de réflexion, chrétiens. Les Mèdes, les Perses, les Syriens , dont nous apprenons par l'histoire , que Jérusalem a subi le joug avant sa dernière ruine , étoient tous peuples de l'Orient , avec lesquels par conséquent elle pouvoit entretenir un commerce assez ordinaire : mais pour les Romains , que de vastes mers, que de longs espaces de terre les eu séparoient ! Rome à l'Occident , Jérusalem à son égard jusque dans les confins de l'Orient ; c'est ce qu'on appelle proprement les extrémités de la terre. Aussi les Romains s'étoient déjà rendus redoutables par tout le monde, que les Juifs ne les connoissoient encore que par quelques bruits confus de leur grandeur et de leurs victoires. Mais poursuivons notre prophétie.
« Ce peuple viendra fondre sur toi tout ainsi
j) qu'une aigle volante » : In similituâinem aquilas
volantis. Ne vous semble-t-il pas à ces marques recon-
noître le symbole de l'empire romain , qui portoit
CO Deut. xxym. 49»
À l'égard des pécheurs. 3 I I
dans ses étendards une aigle aux ailes de'ploye'es : passons outre. « Une nation audacieuse , continue » Moïse (0 » , (et y eut-il jamais peuple plus orgueilleux que les Romains , ni qui eût un plus grand mépris pour tous les autres peuples du monde , qu'ils considéroient h leur égard comme des esclaves?) « qui ne respectera point tes vieillards, j) et n'aura point de pitié de tes enfans ». Ceci me fait souvenir de cette fatale journée dans laquelle les soldats romains étant entrés de force dans la ville de Jérusalem , sans faire aucune distinction •de sexe ni d'âge , les enveloppèrent tous dans un massacre commun. Quoi plus? «Ce peuple, dit » Moïse , t'assiégera dans toutes tes places » : et il paroît par l'histoire qu'il n'y en a eu aucune dans la Judée qui n'ait été contrainte de recevoir garnison romaine, et quasi toutes après un long siège. Et enfin « ils porteront par terre tes hautes )) et superbes murailles qui te rendoient insolente » : Destruentur mûri lui Jîrmi atque sublimes , in quibus habebas fiduciam (^). Ne diroit-on pas que le prophète a voulu dépeindre ces belles murailles de Jérusalem , ces fortifications si régulières , ces remparts si superbement élevés, « ces tours de si ad- » mirable structure, qu'il n'y avoit rien de sem^ » blable dans tout l'univers » , selon que le rapporte Josephe (^) ? et tout cela toutefois fut tellement renversé , qu'au dire du même Josephe , historien juif, témoin oculaire de toutes ces choses, et de
(ï) Deut. xxvni. 5o. — (*) Ihid. 52. — (3) Z>e Bell. Judaic. lib. v^ aap. IV, n. 3, pag. i223. Ed. Oxon. 1720.
3l2 SUR LA BONTÉ ET LA RIGUEUR DE DIEU
celles que j'ai à vous dire , « il n'y resta pas aucun « vestige que cette ville eût jamais été (0 ».
O redoutable fureur de Dieu , qui anéantis tout ce que tu fmppes ! Mais il falloit accomplir la prophétie de mon Maître , qui assure dans mon évangile , « qu'il ne demeureroit pas pierre sur pierre 3) dans l'enceinte d'une si grande ville » : Non relinquent in le lapident super lapident (2). C'est ce que firent les soldats romains , en exécution des ordres de Dieu : et Tite leur capitaine et le fils de leur empereur, après avoir mis fin à cette fameuse expédition , resta toute sa vie tellement étonné des marques* de la vengeance divine, qu'il avoit si évidemment découverte dans la suite de cette guerre , que quand on le congratuloit d'une conquête si glorieuse : « Non, » non, disoit-il, ce n'est pas moi qui ai dompté les 5) Juifs ; je n'ai fait que prêter mon bras à Dieu qui » étoit irrité contre eux (5) ». Parole que j'ai d'autant plus soigneusement remarquée, qu'elle a été prononcée par un empereur infidèle , et qu'elle nous est rapportée par Philostrate , historien profane , dans la vie d'Apollonius Thyaneus.
Après cela, chrétiens, nous qui sommes les enfans de Dieu , comment ne serons-nous point effrayés de ses jugemens, qui étonnent jusqu'à ses ennemis? Mais ce n'est ici que la moindre partie de ce qu'il prépare à ce peuple : vous allez voir tout à l'heure quelles machines il fait jouer, quand il veut faire sentir la pesanteur de son bras aux grandes villes et aux nations tout entières; et Dieu veuille que nous
(0 De Bell. Judaic. lib. vu, cap. i, n. i , pag. iag5. — (') Luc^ XIX. 44. — (3) Philost. Apol. Tjan. Vil. l. VJ , c xiv.
A l'égard DES PÉCHEURS. 3l3
n'en voyions pas quelque funeste exemple en nos jours. Non, non, nation déloyale, ce n'est pas assez, pour te punir, de l'arme'e des Romains : non que les Komains , je l'avoue , ne soient de beaucoup trop forts pour toi ; et c'est en vain que tu prétends de'fendre ta liberté contre ces maîtres du monde. Mais s'ils sont assez puissans pour te surmonter , il faut quelque chose de plus pour t-'affliger ainsi que tu le mérites : que deux ou trois troupes de Juifs séditieux entrent donc dans Jérusalem , et qu'elle en devienne la proie, afin que tous ensemble ils deviennent la proie des Romains.
O Dieu, quelle fureur ! l'ennemi est à leur porte, et je vois dans la ville trois ou quatre factions contraires qui se déchirent entre elles , qui toutes déchirent le peuj)le , se faisant entre elles une guerre ouverte pour l'honneur du commandement; mais unies toutefois parla société de crimes et de voleries. Figurez-vous dans Jérusalem plus de vingt-deux mille hommes de guerre, gens de carnage et de sang, qui s'étoientaguerrispar leurs brigandages; au reste, si déterminés, qu'on eût dit, rapporte Josephe(0, qu'ils se nourrissoient d'incommodités, et que la famine et la peste leur donnoient de nouvelles forces. Toutefois, Messieurs, ne les considérez pas comme dès soldats destinés contre les Romains : ce sont des bourreaux que Dieu a armés les uns contre les autres. Chose incroyable, et néanmoins très-certaine ! à peine retournoient-ils d'un assaut soutenu contre les Romains , qu'ils se livroient dans
(0 DeBell. Judalc, lib. v , cap. viii , n. 2 , tom. ii,p. 1 238 ^ cap. xii, n.^fp. iii53 i cap.xuij n. 'jj p. 1256.
3 l4 SUR LA BOKTÉ ET LA RIGUEUR DE DIEU
leur ville, de plus cruelles batailles : leurs mains n'étoient pas encore essuyées du sang de leurs ennemis , et ils les venoient tremper dans celui de leurs citoyens. Tite les pressoit si vivement, qu'à peine pouvoient-ils respirer ; et ils se disputoient encore les armes à la main à qui commanderoit dans cette ville re'duite aux abois , qu eux-mêmes avoient désolée par leurs pilleries , et qui n'étoit presque plus qu'un champ couvert de corps morts.
Vous vous étonnez à bon droit de cet aveuglement dont ils sont encore menacés dans mon vingthuitième chapitre du Deutéronome : Percutiam vos amentid etfurore mentis (0 : « Je vous frapperai de » folie et d'aliénation d'esprit ». Mais peut-être vous ne remarquez pas que Dieu a laissé tomber les mêmes fléaux sur nos têtes. La France, hélas ! notre commune patrie, agitée depuis si long-temps par une guerre étrangère, achève de se désoler par ses divisions intestines. Encore parmi les Juifs, tous les deux partis conspiroient à repousser l'ennemi commun, bien loin de vouloir se fortifier par son secoj^rs , ou y entretenir quelqu'intelligence : le moindre soupçon en étoit puni de mort sans rémission.
Et nous, au contraire Ah! fidèles, n'achevons
pas ; épargnons un peu notre honte : songeons plutôt aux moyens d'appaiser la juste colère de Dieu, qui commence à éclater sur nos têtes ; aussi bien la suite de mon récit me rappelle.
Je vous ai fait voir l'ennemi qui les presse au dehors des murailles; vous voyez la division qui les déchire au dedans de leur ville : voici un ennemi
(0 Veut. X.XV1U. 28.
A l'égard DES PÉCHEURS. 3l5
plus cruel qui va porter une guerre furieuse au fond des maisons. Cet ennemi dont je veux parler , c'est la faim , qui , suivie de ses deux satellites , la rage et le de'sespoir , va mettre aux mains non plus les citoyens contre les citoyens , mais le mari contre la femme, et le père contre les enfans; et cela pour quelques vieux restes de pain à demi-r«ngés. Que dis-je, pour du pain ? ils eussent [été] trop heureux : pour cent ordures qui sont remarque'es dans l'histoire , et que je m'abstiens de nommer par le respect de cette audience : jusque-là qu'une femme dénature'e, qui avoit un enfant dans le berceau ; ô mères, de'tournez vos oreilles ! eut bien la rage de le massacrer, de le faire bouillir, et de le manger. Action abominable , et qui fait dresser les cheveux , pre'dite toutefois dans le chapitre du Deute'ronome ((ue j'ai déjà cité tant de fois. « Je te réduirai à une telle ex- » trémité de famine, que tu mangeras le fiuit de » ton ventre « : Comedes fractwn uteri lui (0.
Et , à la vérité, chrétiens, quand je fais réflexion sur les diverses calamités qui affligent la vie humaine j entre toutes les autres la famine me senxble être celle qui représente mieux l'état d'une ame criminelle , et la peine qu'elle mérite. L'ame , aussi bien que le corps , a sa faim et sa nourriture : cette nourriture, c'est la vérité, c'est un bien permanent et solide , c'est une pure et sincère beauté ; et tout cela c'est Dieu même. Gomme donc elle se sent piquée d'un certain appétit qui la rend affamée de quelque bien hors de soi , elle se jette avec avidité sur Tobjet des choses créées qui se présentent à elle,
(0 Dcut. XXV m. 53.
3 l6 SUR LA BOWTÉ ET LA RIGUEUR- DE DIEU
espérant s'en rassasier; mais ce sont viandes creuses, qui ne sont pas assez fortes , et n'ont pas assez de corps pour la sustenter : au contraire , la retirant de Dieu, qui est sa véritable et solide nourriture, ils la jettent insensiblement dans une extrême nécessité, et dans une famine désespérée. D'où vient que l'enfant prodigue , si vous y prenez garde , sortant de la maison paternelle, arrive en un pays où il y a une horrible famine (0; et le mauvais riche, enseveli dans les flammes , demande et demandera éternellement une goutte d'eau , qui ne lui sera jamais accordée (2). C'est la véritable punition des damnés, toujours tourmentés d'une faim et d'une soif si enragée, qu'ils se rongent et se consument eux-mêmes dans leur désespoir. Que si vous voulez voir une image de l'état où ils sont, jetez les yeux sur cette nation réprouvée , enclose dans les murailles de Jérusalem.
Il n'est pas croyable combien il y avoit de monde renfermé dans cette ville : car outre que Jérusalem étoit déjà fort peuplée, tous les Juifs y étoient accourus de tous côtés; afin de célébrer la pâque, selon leur coutume. Or chacun sait la religion de ce peuple pour toutes ses cérémonies. Comme donc ils y étoient assemblés des millions entiers; l'armée romaine survint tout à coup et forma le siège, sans que l'on eût le loisir de pourvoir à la subsistance d'un si grand peuple. Ici je ne puis que je n'interrompe mon discours, pour admirer vos conseils, ô éternel Roi des siècles , qui choisissez si bien le temps de surprendre vos ennemis. Ce n'étoitr pas
(') Luc. XV. 14. — W IbLd. XVI. 24-
A l'égaud des pécheurs. 317
seulement les habitans de Je'rusalem , c e'toit tous les Juifs que vous vouliez châtier. Voilà donc , pour ainsi dire, toute la nation enfermée dans urfe même prison , comme étant déjà par vous condamnée au dernier supplice : et cela dans le temps de Pâque, la principale de leurs solennités; pour accomplir cette fameuse prophétie, par laquelle vous leur dénonciez « que vous changeriez leurs fêtes en deuil » : Conv^ertamfestivitates vestras in luctum (0. Certes, vous vous êtes souvenu, ô grand Dieu, que c'étoit dans le temps de Pâque que leurs pères avoient osé emprisonner le Sauveur: vous leur rendez le change, ô Seigneur; et dans le même temps de Pâque , vous emprisonnez dans la capitale de leur pays leurs enfans, imitateurs de leur opiniâtreté.
En elfet, qui considérera l'état de Jérusalem, et les travaux dont l'empereur Tite fit environner ses murailles; il la prendra plutôt pour une prison, que pour une ville : car encore que son armée fût de près de soixante mille hommes des meilleurs soldats de la terre ; il ne croyoit pas pouvoir tellement tenir les passages fermés , que les Juifs qui savoient tous les détours des chemins , n'échappassent à travers de son camp , ainsi que des loups affamés, pour chercher de la nourriture. Jugez de l'enceinte de la ville , que soixante mille hommes ne peuvent assez environner. Que fait-il ? il prend une étrange résolution , et jusqu'alors inconnue : ce fut de tirer tout autour de Jérusalem une muraille , munie de quantité de forts; et cet ouvrage, qui d'abord paroissoit impossible , fut achevé en trois jours, non sans quel-
(0 Amos. vin. 10.
3l8 SUR LA BONTÉ ET LA. RIGUEUR DE DIEU
que vertu plus qu'humaine. Aussi Josephe remarque « que je ne sais quelle ardeur céleste saisit tout à » coup l'esprit des soldats (0 » ; de sorte qu'entreprenant ce grand œuvre sous les auspices de Dieu , ils en imitèrent la promptitude.
Voilà , voilà , chre'tiens , la prophe'tie de mon évangile accomplie de point en point. Te voilà assiégée de tes ennemis, comme mon Maître te Fa prédit quarante ans auparavant : « O Jérusalem , î) te voilà pressée de tous côtés ; ils t'ont mise à » l'étroit, ils t'ont environnée de remparts et de i) forts (2) » : ce sont les mots de mon texte ; et y a-t-il une seule parole qui ne semble y avoir été mise pour dépeindre cette circonvallation , non de lignes, mais de murailles? Depuis ce temps, quels discours pourroient vous dépeindre leur faim enragée , leur fureur , et leur désespoir; et la prodigieuse quantité de morts qui gisoient dans leurs rues sans espérance de sépulture, exhalant de leurs corps pourris le venin , la peste et la mort ?
Cependant , ô aveuglement ! ces peuples insensés, qui voyoient accomplir à leurs yeux tant d'illustres prophéties tirées de leurs propres livres, écoutoient encore un tas de devins qui leur promettoient l'empire du monde. Comme l'endurci Pharaon, qui, voyant les grands prodiges que la main de Dieu opéroit par la main de Moïse et d'Aaron ses ministres, avoit encore recours aux illusions de ses enchanteurs (5). Ainsi Dieu a accoutumé de se venger de ses ennemis : ils refusent de solides espérances; il
(0 De Bell. Judaic. lih. v, cap, xn, n. 3, pa§. laSi C")Zwc.