PRÊCHÉ A DIJON DEVANT M. LE PRINCE
Pourquoi la Providence a-t-elle éprouvé tant de contradictions* Atteniion au jugement dernier, unique moyen pour résoudre toutes les difficultés qui naissent des désordres qui sont dans ce monde. Raisons qui doivent porter le juste à ne point s^impaticnter dans ses ainictions , à ne point murmurer contre la prospérité des impies, et à ne point la désirer. Combien les maux qu'il endure lui sont utiles pour sa guérison : secours que Dieu lui donne pour se soutenir contre tous les accidens de la vie, dans respéraucc assurée d'une joie immortelle.
Mundus antem gaudebit, vosautem conlristabimini ; sed iristitia vestra vcrtelur in gaudium.
Le monde se réjouira, et vous serez dans la tristesse; mais votre tristesse se changera en joie, Joan. xvi. 20.
JDe toutes les passions qui nous troublent, je ne crains point, fidèles, de vous assurer que la plus pleine d'illusion c'est la joie , bien qu elle soit la plus désirée : et le Sage n a jamais parlé avec plus de sens,
que lorsqu'il a dit dans l'Ecclësiaste « qu'il reputoit » le ris une erreur , et que la joie étoit une trompe- » rie )) : Risum reputavi erroremi^). Et la raison, c est , si je ne me trompe , que , depuis la désobéissance de l'homme, Dieu a voulu retirer à lui tout ce qu'il avoit répandu de solide contentement sur la terre dans l'innocence des commencemens : il l'a, dis-je, voulu retirer à lui , pour le rendre un jour à ses bienheureux ; et que la petite goutte de joie qui nous est restée d'un si grand débris, n'est pas capable de satisfaire une ame dont les désirs ne sont point finis , et qui ne se peut jamais reposer qu'en Dieu. C'est pourquoi nous lisons dans notre Evangile que Jésus laisse la joie au monde , comme un présent qu'il estime peu; Mundus ^audcbit, et que le partage de ses enfans , c'est une salutaire tristesse qui ne veut point être consolée par les plaisirs que le monde cherche : vos auLeni coiilristabimini.
Mais encore que le sujet de mon évangile m'oblige aujourd'hui à vous faire voir la vanité des réjouissances du monde , ne vous persuadez pas , chrétiens, que je veuille par-là tempérer la joie de la belle journée que nous attendons. Je sais bien que TertuUien a dit autrefois , que « la licence ordinai- » rement épioit le temps des réjouissances publiques , ». et qu'elle n'en trouvoit point qui lui fût plus » propre » : Est omnis publicœ lœtiiiœ liixurîa captatrix (^). Mais celle que nous verrons bientôt éclater, est si raisonnable et si bien fondée, que l'Eglise même y veut prendre part, quelle y mêlera ses actions de grâces , dont cette chapelle royale réson-
i}) Ecclcs. II. 2. — W De Corona, n. i3.
neva toute : et d'ailleurs il est impossible que cette joie ne soit infiniment juste , venant d'un principe de reconnoissance.
Et certainement, Monseigneur, quelque grands préparatifs que l'on fasse pour recevoir demain -votre Altesse, son entrée n'aura rien de plus magnifique, rien de plus grand ni de plus glorieux, que les vœux et la reconnoissance publique de tous les ordres de cette provirice, que votre haute générosité a comblée de biens, et à qui votre main armée a donné la paix, que votre autorité lui conserve. Le plus digne emploi d'un grand prince, c'est de sauver les pays entiers, et de montxer, comme votre Altesse, l'éminence de sa dignité par l'étendue de ses influences. C'est l'effet le plus relevé que puisse produire en vous votre sang illustre, mclé si souvent dans celui des rois. Toutes ces obligations si universellement répandues, ce sont, Monseigneur, autant de colonnes que vous érigez à votre gloire dans les cœurs des hommes , colonnes augustes et majestueuses, et plus durables que tous les marbres; oui, plus fermes et plus durables que tous les marbres. Autrefois de pareils bienfaits vous ont dressé de pareilles marques dans cette ville illustre et fameuse que l'Empire nous a rendue, et qui a été si longtemps heureuse soiis votre conduite. Elles durent et dureront à jamais dans les affections de ces peuples, qu'un si long temps n'a jias altérées. Que de trophées de cette nature s'ctoit élevé en Guyenne votre ame si grande et si bienfaisante ! L'envie n'a jamais pu les abattre : elle les a peut-être couverts pour un temps ; mais enfin , tout le monde a ouvert les yeux ,
28 Sun LA PROVIDENCE.
et l'éclat solide de votre vertu a dissipé Fillusion de quelques anne'es. Tant il est vrai, Monseigneur, qu'une puissance si peu limitée ^ et qui ne s'occupe, comme la vôtre, qu'à faire du bien, laisse des impressions immortelles. Mais je ne prétends pas ici prévenir les doctes et éloquentes harangues par lesquelles votre Altesse sera célébrée. Je dois ma voix au Sauveur des âmes et aux vérités de son Ëvangile : il me sufilt d'avoir dit ce mot , pour me joindre aux acclamations du public, et témoigner la part que je prends aux avantages de ma patrie. Ecoutons maintenant parler Jésus -Christ, après que, etc.
Ce que dit TertuUien est très^véritable, « que les » hommes sont accoutumés , il y a long- temps, à » manquer au respect qu'ils doivent à Dieu », et à traiter peu révéremment les choses sacrées ; Semper humana gens maie de Deo meruit (0 : car outre que , dès l'origine du monde, l'idolâtrie a divisé son empire , et lui a voulu donner des égaux ; l'ignorance téméraire et précipitée a gâté, autant quelle a pu, l'auguste pureté de son être, par les opinions étranges qu'elle en a formées. L'homme a eu l'audace de lui disputer tous les avantages de sa nature, et il me seroit aisé de vous faire voir qu'il n'y a aucun de ses attributs qui n'ait été l'objet de quelque blasphème. Mais de toutes ses perfections infinies , celle qui a été exposée à des contradictions plus opiniâtres, c'est sans doute cette Providence éternelle qui gouverne les choses humaines. Rien n'a paru plus insupportable à l'arrogance des libertins , que de se
lO Apolog. n. 4o.
SUR LA PROVIDENCE. 2g
voir continuellement observes par cet œil toujours veillant de la Providence divine : il leur a paru , à ces libertins, que cétoit une contrainte importune de reconnoître qu'il y eût au ciel une force supérieure qui gouvernât tous nos mouvemens, et châtiât nos actions déréglées avec une autorité souveraine. Ils ont voulu secouer le joug de cette Providence qui veille sur nous; afin d'entretenir dans l'indépendance une liberté indocile, qui les porte a vivre à leur fantaisie, sans crainte, sans retenue et sans discipline.
Telle étoit la doctrine des Epicuriens, laquelle, toute brutale qu'elle est, tâchoit de s'appuyer sur des argumens; et ce qui paroissoit le plus vraisemblable , c'est la preuve qu'elle a tirée de la distribution des biens et des maux, telle qu'elle est représentée dans notre Evangile. «Le monde se réjouira, » dit le Fils de Dieu, et vous, mes disciples, vous » serez tristesCO». Qu'est-ce à dire ceci , chrétiens? Le monde , les amateurs des biens périssables , les ennemis de Dieu seront dans la joie : encore ce désordre est- il supportable; mais vous, ô justes, ô enfans de Dieu , vous serez dans l'affliction , dans la tristesse. C'est ici que le libertinage s'écrie que l'innocence ainsi opprimée rend un témoignage certain contre la Providence divine, et fait voir que les affaires humaines vont au hasard et à l'aventure.
Ah ! fidèles, qu'opposerons -nous à cet exécrable blasphème, et comment défendrons-nous contre les impies les vérités que nous adorons ? Ecouterons-nous les amis de Job ,- qui lui soutiennent qu'il est coupable, parce qu'il étoit affligé; et que sa vertu étoit
C») Joan. XVI. ao.
3o SUR LA PHOVIDENCE.
fausse , parce qu'elle étoit exerce'e ? « Quand est-ce » que l'on a vu , disoient - ils , que les gens de bien » fussent maltraités? cela ne se peut, cela ne se » peut (0 ». Mais au contraire, dit le Fils de Dieu, ceux dont je prédis les afflictions , ce ne sont ni des trompeurs ni des hypocrites; ce sont mes disciples les plus fidèles , ce sont ceux dont je propose la vertu au monde, comme l'exemple le plus achevé d'une vie bonne. « Ceux-là, dit Jésus, seront affligés»; Vos autem contristabimini : voilà qui paroît bien étrange, et les amis de Job ne l'ont pu comprendre. D'autre part , la philosophie ne s'est pas moins embarrassée sur cette difficulté importante : écoutez comme parloient certains philosophes, que le monde appeloit les stoïciens. Ils disoient avec les amis de Job : C'est une erreur de s'imaginer que l'homme de bien puisse être affligé ; mais ils se prenoient d'une autre manière : c'est que le sage,disoient-ils, est invulnérable et inaccessible à toute sorte de maux : quelque disgrâce qui lui arrive , il ne peut jamais être malheureux, parce qu'il est lui-même sa félicité. C'est le prendre d'un ton bien haut pour des hommes foibles et mortels. Mais , ô maximes vraiment pompeuses ! ô insensibilité affectée ! ô fausse et imaginaire sagesse , qui croit être forte , parce qu'elle est dure; et généreuse, parce qu'elle est endée ! Que ces principes sont opposés à la modeste simplicité du Sauveur des âmes ! qui considérant dans notre Evangile ses fidèles dans l'affliction, confesse qu'ils en seront attristés; Vos auiem contris^ tabimim:et partant leurs douleurs seront effectives.
») Job. IV. 7.
SUR LA PROVIDENCE. 3t
Plus nous avançons, chrétiens , plus les difficultés nous paroissent grandes. Mais voyons encore en un mot le dernier effort de la philosopliie impuissante; afin que, reconnoissant l'inutilité de tous les remèdes, nous recourions avec plus de foi à l'Evangile du Sauveur des âmes. Sénèque a fait un traité exprès pour défendre la cause de la Providence et fortifier le juste souffrant; où après avoir épuisé toutes ses sentences pompeuses et tous ses raisonnemens magnifiques, enfin il introduit Dieu parlant en ces termes au juste et à l'homme de bien affligé : « Que veux-tu que je fasse, dit-il; je n'ai pu te re- )) tirer de ces maux, mais j'ai armé ton courage » contre toutes choses » : Quia non poteram vos istis subducere j animos vestros adirer sus omnia armavii 0. Je n'ai pu ; quelle parole à un Dieu ! Est-ce donc une nécessité absolue qu'on ne puisse prendre le parti de la Providence divine , sans combattre ouvertement sa toute-puissance? C'est ainsi que réussit la philosophie , quand elle se mêle de faire parler cette majesté souveraine, et de pénétrer ses secrets.
Allons, fidèles , à Jésus -Christ, allons à la véritable sagesse. Ecoutons parler notre Dieu dans sa langue naturelle , je veux dire dans les oracles de son Ecriture. Cherchons aux innocens affligés des consolations plus solides dans l'évangile de cette journée. Mais afin de procéder avec ordre, réduisons nos raisonnemens à trois chefs, tirés des paroles du Sauveur des âmes, que j'ai alléguées pour mon texte, a Le monde, dit-il, se réjouira, et vous, ô 5) justes, vous serez tristes; mais voire tristesse sera
(' De Provident. cap. vi.
32 SUR LA rilOVÏDENCE.
» changée en joie ». Le monde se réjouira; mais ce sera certainement d'une joie telle que le monde la peut avoir, trompeuse, inconstante et imaginaire, parce qu'il est écrit que « le monde passe (0 » : Mundus autem gaudebit. « Vous, ô justes, vous » serez tristes » ; mais c'est votre médecin qui vous parle ainsi , et qui vous prépare cette amertume ; donc elle vous sera salutaire : T^os autem contristahimini. Que si peut-être vous vous plaignez qu'il vous laisse sans consolation sur la terre au milieu de tant de misères, voyez qu'en vous donnant cette médecine , il vous présente de l'autre main la douceur d'une espérance assurée , qui vous ôte tout ce mauvais goût , et remplit votre ame de plaisirs célestes : « Votre tristesse, dit-il, sera changée en » joie » : Tristitia vestra vertetur in gaudium.
Par conséquent , ô homme de bien , si parmi tes afflictions il t'arrive de jeter les yeux sur la prospérité des méchans, que ton cœur n'en murmure point, parce qu'elle ne mérite pas d'être désirée; c'est la première vérité de notre Evangile. Si cependant les misères croissent, si le fardeau des malheurs s'augmente , ne te laisse pas accabler ; et reconnois , dans la douleur qui te presse, l'opération du médecin qui te guéi it : F^os autem contristabimini; c'est le second point. Enfin si tes forces se diminuent, soutiens ton courage abattu , par l'attente du bien que l'on te propose , qui est une santé éternelle dans la bienheureuse immortalité : Tristitia vestra vertetur in gaudium; c'est par où je finirai ce discours. Et voilà en abrégé, chrétiens, toute l'économie de cet
(>)/. Joan.u. 17.
entretien ,
entretien , et le sujet du saint Evangile que FEglise a lu ce matin dans la ce'le'bration des divins mystères. Reste que vous vous rendiez attentifs à ces vérités importantes. Laissons tous les discours superflus ; cette matière est essentielle , allons à la substance des choses avec le secours de la grâce.
PREMIER POINT
Pour entrer d'abord en matière , je commence mon raisonnement par cette proposition infaillible, qu'il n'est rien de mieux ordonné que les événemens des choses humaines ; et toutefois qu'il n'est rien aussi où la confusion soit plus apparente. Qu'il n'y ait rien de mieux ordonné, il m'est aisé de le faire voir par ce raisonnement invincible.
Plus les choses touchent de près à la Providence et à la sagesse divine, plus la disposition en doit être belle : or dans toutes les parties de cet univers, Dieu n'a rien de plus cher que l'homme, qu'il a fait à sa ressemblance : rien par conséquent n'est mieux ordonné que ce qui touche cette créature chérie, et si avantagée par son Créateur. Et si nous admirons tous les jours tant d'art, tant de justesse, tant d'économie dans les astres , dans les élémens , dans toutes les natures inanimées ; a plus forte raison , doit-on dire qu'il y a un ordre admirable dans ce qui regarde les hommes. Il y a donc certainement beaucoup d'ordre; et toutefois il faut reconnoître qu'il n'y a rien qui paroisse moins. Au contraire , plus nous pénétrons dans la conduite des choses humaines , dans les événemens des affaires , plus nous sommes contraints d'avouer qu'il y a beaucoup de
BOSSUET. XiV. 3
34 SUPc LA PROVIDENCE.
désordre. Ce seroit une insolence inouie, si nous voulions ici faire le procès à tout ce qu'il y a jamais eu de grand dans le monde. Il y a eu plus d'un David sur le trône; ce n'est pas pour une fois seulement que la grandeur et la piété se sont jointes : il y a eu des hommes extraordinaires que la vertu a portés au plus grand éclat ; et la malice n'est pas si universelle , que l'innocence n'ait été souvent couronnée. Mais, chrétiens, ne nous flattons pas; avouons, à la honte du genre humain , que les crimes les plus hardis ont été ordinairement plus heureux que les vertus les plus renommées. Et la raison en est évidente : c'est sans doute que la licence est plus entreprenante que la retenue. La fortune veut être prise par force ; les affaires veulent être emportées par la violence : il faut que les passions se remuent, il faut prendre des desseins extrêmes. Que fera ici la vertu avec sa foible et impuissante médiocrité ? je dis , foible et impuissante dans l'esprit des hommes. Elle est trop sévère et trop composée : c'est pourquoi le divin Psalmiste , après avoir décrit le bruit que les pécheurs ont fait dans le monde, il vient ensuite à parler du Juste : « Et le Juste , dit-il, qu'a-t-il fait « ? Justus autem quid fecit {^) 1 II semble, dit-il, qu'il n'agisse pas ; et il n'agit pas en effet selon l'opinion des mondains, qui ne connoissent point d'action sans agitation, ni d'affaire sans empressement. Le juste n'ayant donc point d'action , du moins au sentiment des hommes du monde, il ne faut pas s'étonner, fidèles, si les grands succès ne sont pas pour lui.
0) Ps. X. 3.
Et certes rexpe'rience nous apprend assez que ce qui nous meut, ce qui nous excite, ce n'est pas la droite raison : on se contente de l'admirer et de la faire servir de prétexte; mais l'intérêt, la passion, la vengeance, c'est ce qui agite puissamment les ressorts de l'ame : et en un mot le vice, qui met tout en œuvre, est plus actif, plus pressant, plus prompt ; et ensuite , pour l'ordinaire , il réussit mieux que la vertu , qui ne sort point de ses règles, qui ne marche qu'à pas comptés, qui ne s'avance que par mesure. D'ailleurs, les histoires saintes et profanes nous montrent partout de fameux exemples qui font voir les prospérités des itopies , c'est-àdire, Tiniquité triomphante. Quelle confusion plus étrange ! David même s'en scandalise , et il avoue que sa constance devient chancelante , « quand il » considère la paix des pécheurs » ; Pacem peccatorum vidensi^) : tant ce désordre est épouvantable; et cependant nous vous avons dit qu'il n'est rien de mieux ordonné que les événemens des choses humaines. Comment démêlerons-nous ces obscurités , et comment accorderons-nous ces contrariétés apparentes? comment prouverons-nous un tel paradoxe, que l'ordre le plus excellent se doive trouver dans une confusion si visible? Accordons par une doctrine solide ces contrariétés apparentes, et montrons à riiomme de bien qu'il ne doit pas envier les prospérités de ce monde qui se réjouit.
J'apprends du Sage, dans l'Ecclésiaste (2), que l'unique moyen de sortir de cette épineuse difficulté, c'est de jeter les yeux sur le jugement. Regardez les
0) Ps. ixxu. 3. — W Eccle. m. 17.
choses humaines dans leur propre suite ; tout y est confus et mêlé : mais regardez -les par rapport au jugement dernier et universel; vous y voyez reluire lin ordre admirable. Le monde comparé à ces tableaux qui sont comme un jeu de l'optique, dont la figure est assez étrange ; la première vue ne vous montre qu'une peinture qui n'a que des traits informes, et un mélange confus de couleurs : mais sitôt que celui qui sait le secret vous le fait considérer par le point de vue , ou dans un miroir tourné en cylindre qu'il applique sur cette peinture confuse ; aussitôt les lignes se ramassant , cette confusion se démêle, et vous produit une image bien proportionnée. Il en est ainsi de ce monde : quand je le contemple dans sa propre vue , je n'y aperçois que désordre ; si la foi me le fait regarder par rapport au jugement dernier et universel, en même temps j'y vois reluire un ordre admirable. Mais entrons profondément en cette matière , et éclaircissons par les Ecritures la difficulté proposée. Suivez, s'il vous plaît, mon raisonnement.
Remarquons avant toutes choses que le jugement dernier et universel est toujours représenté dans les saintes Lettres par un acte de séparation. « On » mettra , dit-on , les mauvais à part ; on les tirera » du milieu des justes (0 » : et enfin tout l'Evangile parle de la sorte. Et la raison en est évidente , en ce que le discernement est la principale fonction du juge, et la qualité nécessaire du jugement : de sorte que cette grande journée en laquelle le Fils de Dieu descendra du ciel , c'est la journée du discernement
(0 Matt.xui. 48,49-
SUR LÀ PIlOVIDENCE. 87
gênerai : que si c'est la journe'e du discernement, où les bons seront sépares d'avec les impies 5 donc en attendant ce grand jour, il faut qu'ils demeurent mêlés.
Approche ici, ô toi qui murmures en voyant la prospe'rité des pécheurs: Ah! la terre les devroit engloutir ; ah ! le ciel se devroit éclater en foudre. Tu ne songes pas au secret de Dieu. S'il punissoit ici tous les réprouvés, la peine les discerneroit d'avec les bons : or , l'heure du discernement n'est pas arrivée; cela est réservé pour le jugement : ce n'est donc pas encore le temps de punir généralement tous les criminels; parce que ce n'est pas encore celui de les séparer d'avec tous les justes. « Ne » vois-tu pas, dit saint Augustin (0, que pendant )) l'hiver l'arbre mort et l'arbre vivant paroissent » égaux ; ils sont tous deux sans fruits et sans feuilles. » Quand est-ce qu'on les pourra discerner ? Ce sera » lorsque le printemps viendra renouveler la na- » ture, et que cette verdure agréable fera paroître » dans toutes les branches la vie que la racine te- » noit enfermée». Ainsi, ne t'impatiente pas, ô homme de bien ; laisse passer l'hiver de ce siècle, où toutes choses sont confondues : contemple ce grand renouvellement de la résurrection générale, qui fera le discernement tout entier, lorsque la gloire de Jésus-Christ reluira visiblement sur les justes. Si cependant ils sont mêlés avec les impies, si Tivraie croît avec le bt)n grain , si même elle s'élève au-dessus; c'est-à-dire, si l'iniquité semble triomphante, n'imite pas l'ardeur inconsidérée de ceux qui, pous-
CO In Psal. cxLViii, n. 16, col. 1681.
ses d'un zèle indiscret , voudroient arracher ces mauvaises herbes; c'est un zèle indiscret et précipite'. Aussi le Père de famille ne le permet pas : « Attendez, dit-il, la moisson (0 », c'est-à-dire la fin du siècle , où toutes choses seront démêlées ; alors on fera le discernement , et « ce sera le temps )) de chaque chose » , selon la parole de l'Ecclésiaste (2).
Ces excellens principes étant établis , je ne me contente plus de vous dire que ce que Dieu tarde à punir les crimes, ce qu'il les laisse souvent prospérer, n'a rien de contraire à sa Providence; je passe outre maintenant , et je dis que c'est un effet visible de sa Providence : car la sagesse ne consiste pas à faire les choses promptement , mais à les faire dans le temps qu'il faut. Cette sagesse profonde de Dieu ne se gouverne pas par les préjugés , ni par les fantaisies des enfans des hommes; mais selon l'ordre immuable des temps et des lieux , qu'elle a éternellement disposé. « C'est pourquoi , dit TertuUien , » voici des paroles précieuses , Dieu ayant remis le M jugement à la fin des siècles, il ne précipite pas 3) le discernement , qui en est une condition néces- M saire. En attendant il se montre également à tous 3> miséricordieux et sévère ; et il a voulu que les » étrangers eussent part aux biens, et que les siens )) eussent aussi part aux maux » : Qui semel œter^ num judicium destinavit post sœculijinem , nonprœcipitat discretionem , quœ est condàio judicii ante sœculi finem. yEqucdis est intérim super omne ho^ minum genus j et indulgens , et increpans ; commu" (0 MatL xiiu 3o {^)£ccl. m. 17.
SUR LA PnOVIDENCE. 3()
nia voluit esse et commoda profanis , et incommoda suis (0. Remarquez cette excellente parole ; il ne précipite pas le discernement. Pre'cipiter les affaires, c'est le propre de la foiblesse , qui est contrainte de s'empresser dans l'exécution de ses desseins ; parce qu'elle dépend des occasions, et que ces occasions sont certains momens dont la fuite précipitée cause aussi de la précipitation à ceux qui les cherchent. Mais Dieu qui est l'arbitre de tous les temps , qui sait que rien ne peut échapper ses mains, il ne pwcipite pas ses conseils; jamais il ne prévient le temps résolu , il ne s'impatiente pas : il se rit des prospérités de ses ennemis; «parce que, dit le » roi -prophète ('^), il sait bien où il les attend, 5) il voit de loin le jour qu'il leur a marqué pour en )) prendre une rigoureuse vengeance » : Quoniani prospicit quod "veniet dies efus. Mais en attendant ce grand jour, voyez comme il distribue les biens et les maux avec une équité merveilleuse, tirée de la nature même des uns et des autres.
Je distingue deux sortes de biens et de maux. 11 y a les biens et les maux mêlés, qui dépendent de l'usage que nous en faisons. Par exemple , la maladie est un mal, qui peut tourner en bien par la patience; comme la santé est un bien ^ qui peut dégénérer en mal , en favorisant la débauche : c'est ce que j'appelle les biens et les maux mêlés, qui participent de la nature du bien et du mal, selon l'usage où on les applique. Mais il y a outre cela le bien souverain, qui jamais ne peut être mal ; comme la félicité éternelle : il y a aussi certains maux extrêmes, qui ne
CO Jpàlog.n. 4u-- W Ps. XXXVII. i3.
4o SUR LA PROVIDENCE.
peuvent tourner en bien à ceux qui les souffrent ; comme les supplices des re'prouvés. Cette distinction e'tant suppose'e , je dis que ces biens et ces maux suprêmes, si je puis parler de la sorte, appartiennent au discernement général, où les bons seront séparés pour jamais de la société des impies; et que ces biens et ces maux mêlés se distribuent avec équité dans le mélange des choses présentes.
Car il falloit que la Providence destinât certains Liens aux justes , où les méchans n'eussent point de partj et de même qu elle préparât aux méchans des peines, dont les bons ne fussent jamais tourmentés. De là vient ce discernement éternel qui se fera dans le jugement. Et avant ce temps limité, tout ce qu'il y a de biens et de maux devoit être commun aux uns et aux autres, c'est-à-dire, à l'impie aussi bien qu'au juste; parce que les élus et les réprouvés étant en quelque façon confondus durant tout le cours de ce siècle , la justice et la miséricorde divine sont aussi par conséquent tempérées. C'est ce qui fait dire au prophète, « que le calice qui est dans les » mains de Dieu est plein de vin pur et de vin mêlé » ; Calix in manu Domini vini meri plenus mixto ('). Ce passage est très-remarquable, et nous y voyons bien représentée toute l'économie de la Providence. Il y a premièrement « le vin pur » , c'est-à-dire la joie céleste, qui n'est altérée par aucun mélange de mal; c'est une joie toute pure; Vini meri. Il y a aussi le mélange, et c'est ce que ce siècle doit boire, ainsi que nous l'avons expliqué; parce qu'il n'y a que des biens et des maux mêlés; Plenus mixto. Et
(0 Ps, ULXiy. 9.
SUU LA l'ROVIDEiVCr:. 4^
enfin il y a la liej Fœx ejus non est exinanita ; et c'est ce que boiront les pécheurs; Bibent omnes peccatores (0. Ces pécheurs surpris dans leurs crimes, ces pécheurs éternellement séparés des justes, ils boiront toute la lie, toute Tamertume de la vengeance divine.
Tremblez, tremblez, pécheurs endurcis, devant la colère qui vous poursuit : car si dans le mélange du siècle présent, oii Dieu en s'irritant se modère, où sa justice est toujours mêlée de miséricorde , où il frappe d'un bras qui se retient, nous ne pouvons quelquefois-supporter ses coups; où en serez-vo'js, misérables , si vous êtes un jour contraints de porter le poids intolérable de sa colère , quand elle agira de toutes ses forces, et qu'il n'y aura plus aucune douceur qui tempère son amertume ? Et vous , admirez , ô enfans de Dieu , comme votre Père céleste tourne tout a votre avantage, vous instruisant nonseulement par paroles , mais encore par les choses mêmes. Et certes s'il punissoit tous les crimes , s'il n'épargnoit aucun criminel , qui ne croiroit que toute sa colère seroit épuisée dès ce siècle , et qu'il ne réserveroit rien au siècle futur? Si donc il les attend, s'il les souffre, sa patience même vous avertit de la sévérité de ses jugemens. Et quand il leur permet si souvent de réussir pendant cette vie , quand il soufii-e que le monde se réjouisse, quand il laisse monter les pécheurs jusque sur les trônes ; c'est encore une instruction qu'il vous donne , mais une instruction importante. Si personne ne prospéroit que les justes, les hommes étant ordinairement
0) Ps. Lxxiy. g.
4^ SUR LA PllOVIDENCE.
attachés aux biens, ne serviroient Dieu que pour les prospe'rite's temporelles ; et le service que nous lui rendrions, au lieu de nous rendre religieux , nous feroit avares; au lieu de nous faire désirer le ciel, nous captiveroit dans les biens mortels.
Voyez, dit-il , mortels abusés, voyez l'état que je fais des biens après lesquels vous courez avec tant d'ardeur; voyez à quel prix je les mets, et avec quelle facilité je les abandonne à mes ennemis; je dis à mes ennemis les plus implacables, à ceux auxquels ma juste fureur prépare des torrens de flammes éternelles. Regardez les républiques de Rome et d'Athènes; elles ne connoîtront pas seulement mon nom adorable, elles serviront les idoles. Toutefois elles seront florissantes par les lettres, par les conquêtes et par l'abondance, par toute sorte de prospérités temporelles : et le peuple qui me révère , sera relégué en Judée, en un petit coin de l'Asie, environné des superbes monarchies des Orientaux infidèles. Voyez ce Néron , ce Domitien ; ces deux monstres du genre humain, si durs par leur humeur sanguinaire, si efféminés par leurs infâmes délices, qui persécuteront mon Eglise par toute sorte de cruautés, qui oseront même se bâtir des temples pour braver la divinité ; ils seront les maîtres de l'univers. Dieu leur abandonne l'empire du monde, comme un présent de peu d'importance qu'il met dans les mains de ses ennemis.
Ah! qu'il est bien vrai, ô Seigneur, que vos pensées ne sont pas les pensées des hommes , et que vos voies ne sont pas nos voies (0 î O vanité et grandeur
(') IsaL Lv. 8.
humaine, triomphe d'un jour, superbe néant, que tu parois peu à ma vue, quand je te regarde par cet endroit! Ouvrons les yeux à cette lumière : laissons, laissons rejouir le monde , et ne lui envions pas sa prospe'rité. Elle passe, et le monde passe 5 elle fleurit avec quelque honneur dans la confusion de ce siècle : viendra le temps du discernement. « Vous la dissi- » perez , ô Seigneur, comme un songe de ceux qui 3) s'éveillent; et pour confondre vos ennemis, vous )) de'truirez leur image en votre cite' : » In cwUate tua imagincm ipsoriim adnihilum rédiges (0. Qu'estce à dire, vous de'truirez leur image? C'est-à-dire, vous détruirez leur félicité, qui n'est pas une félicité véritable, mais une ombre fragile de félicité : vous la briserez ainsi que du verre, et vous la briserez en votre citéj In cwitaie tua; c'est-à-dire devant vos élus, afin que l'arrogance des cnfans des hommes demeure éternellement confondue.
Par conséquent, 6 juste, 6 fidèle, recherche uniquement les biens véritables que Dieu ne donne qu'à ses serviteurs; apprends à mépriser les biens apparens, qui, bien loin de nous faire heureux, sont souvent un commencement de supplice. Oui , cette félicité des enfans du siècle, lorsqu'ils nagent dans les plaisirs illicites , que tout leur rit , que tout leur succède; cette paix, ce repos que nous admirons, « qui, selon l'expression du prophète, fait 3) sortir l'iniquité de leur graisse » ; Prodiit quasi ex adipe iniquitas eorum (2) ^ qui les enfle , qui les enivre jusqu'à leur faire oublier la mort; c'est un supplice , c'est une vengeance que Dieu commence
(0 Ps, LXXII. 30.— (a) Ps. LXXII. 7.
d'exercer sur eux. Cette impunité, c'est une peine qui les précipite au sens réprouvé , qui les livre aux désirs de leur cœur ; leur amassant ainsi un trésor de haine dans ce jour d'indignation , de vengeance et de fureur éternelle. N'est-ce pas assez pour nous écrier avec l'incomparable Augustin : Nihil est infelicius felicitate peccantium , quâ pœnalis nutritur impunitas ^ et mata voluntas uelut hostis interior roboraturi^) : « Il n'est rien de plus misérable que » la félicité des pécheurs qui entretient une impu- » nité qui tient lieu de peine , et fortifie cet ennemi 5) domestique , je veux dire la volonté déréglée » , en contentant ses mauvais désirs. Mais si nous voyons par-là, chrétiens, que la prospérité peut être une peine, ne pouvons -nous pas faire voir aussi que l'affliction peut être un remède? Ainsi notre première partie ayant montré à l'homme de bien qu'il doit considérer sans envie les enfans du siècle qui se réjouissent, nous lui ferons voir dans le second point qu'il doit tirer de l'utilité des disgrâces que Dieu lui
envoie.
SECOND POINT
Donc , fidèles , pour vous faire voir combien les afflictions sont utiles , connoissons premièrement quelle est leur nature ; et disons que la cause générale de toutes nos peines, c'est le trouble qu'on nous apporte dans les choses que nous aimons. Or nous pouvons y être troublés en trois différentes manières , qui me semblent être comme les trois sources d'oii découlent toutes les misères dont nous nous plaignons. Premièrement on nous inquiète
CO Ep. cxxxviii. ad Marcell. n. i4, tom. ii, col. ^i6.
quand on nous refuse ce que nous aimons : car il n'est rien de plus misérable que cette soif qui jamais n'est rassasiée, que ces désirs toujours suspendus qui courent éternellement sans rien prendre. On ne peut assez exprimer combien l'ame est travaillée par ce mouvement. Mais on l'afflige beaucoup davantage , quand on la trouble dans la possession du bien qu'elle tien t j « parce que , dit saint Augustin ( 0 , » quand elle possède ce qu'elle aimoit, comme les i) honneurs, les richesses, elle se l'attache à elle- » même par la joie qu'elle a de l'avoir, elle se l'in- M corpore en quelque façon , si je puis parler de la » sorte; cela devient comme une partie de nous- » mêmes, et pour dire le mot de saint Augustin, )) comme un membre de notre cœur » : de sorte que si on vient à nous l'arracher, aussitôt le cœur en gémit, il est tout déchiré, tout ensanglanté par la violence qu'il souffre. La troisième espèce d'affliction , qui est si ordinaire dans la vie humaine , ne nous ôte pas^ entièrement le bien qui nous plaît ; mais elle nous traverse de tant de côtés, elle nous presse tellement d'ailleurs , qu'elle ne nous permet pas d'en jouir. Vous avez acquis de grands biens, il semble que vous deviez être heureux ; mais vos continuelles infirmités vous empêchent de goûter le fruit de votre bonne fortune : est-il rien de plus importun ? C'est avoir le verre en main , et ne pouvoir boire, bien que vous soyez tourmenté d'une soif ardente ; et cela nous cause un chagrin extrême.
Voilà les trois genres d'afflictions qui produisent toutes nos plaintes ; n'avoir pas ce que nous aimon;s ,
(0 De Ub. Arbitf. lib. i, cap. xy, n. 33, tom. i, col. 583.
le perdre après l'avoir possède, le posséder sans en goûter la douceur, à cause des empêchemens que les autres maux y apportent. Si donc je vous fais voir , chrétiens , que ces trois choses nous sont salutaires, n'aurai-je pas prouvé manifestement que c'est un effet merveilleux de la bonté paternelle de Dieu sur les justes, de vouloir qu ils soient attristés dans la vie présente , comme Jésus leur prédit dans notre Evangile. C'est ce que j'entreprends de montrer avec le secours de la grâce.
Et premièrement il nous est utile de n'avoir pas ce que nous aimons ; et c'est en quoi le monde s'abuse, qui voyant un homme qui a ce qu'il veut, s'écrie avec un grand applaudissement : qu'il est heureux ! qu'il est fortuné ! Il a ce qu'il veut ; est-il pas heureux? Il est vrai , le monde le dit , mais l'Evangile de Jésus-Christ s'y oppose : et la raison , c'est que nous sommes malades. Je vous nie , délicats du siècle, que la misère consiste à n'avoir pas ce que vous aimez ; c'est plutôt à n'aimer pas ce qu'il faut : et de même la félicité n'est pas tant à posséder ce que vous aimez , qu'à aimer ce qui le doit être.
Pour entendre solidement cette vérité, remarquez que la félicité est la santé de Tame. Nulle créature n'est heureuse si elle n'est saine ; et c'est la même chose il l'égard de l'ame, qu'elle soit heureuse et qu'elle soit saine; à cause qu'elle est saine quand elle est dans une bonne constitution , et cela même la rend heureuse. Comparez maintenant ces deux choses, n'avoir pas ce que nous aimons, et aimer ce qui ne doit pas être aimé; et considérez lequel des deux rend l'homme plus véritablement misé-
rable. Direz-vous que c'est n'avoir pas ce que vous aimez ? Mais quand vous n'avez pas ce que vous aimez, c'est un empêchement qui vient du deliors. Au contraire, quand vous aimez ce qu'il ne faut pas, c'est un dérèglement au dedans. Le premier, c'est une mauvaise fortune ; il se peut faire que l'inte'rieur n'en soit point troublé : le second est une maladie qui l'altère et qui le corrompt. Et puisqu'il n'y a point de bonheur sans la santé et le bon état du dedans, il s'ensuit que celui-là est plus malheureux qui aime sans une juste raison , que celui qui aime sans un bon succès; parce qu'il est plus déréglé , et par conséquent plus malade-. Dans les autres maux ; délivrez-moi : mais où il y a du désordre et ensuite du péché : Ah ! guérissez-moi , s'écrie-t-il : c'est qu'il y a du dérèglement , et conséquemment de la maladie. D'où il résulte très-évidemment (jue le bonheur ne consiste pas à obtenir ce que l'on désire.
Cela est bon quand on est en bonne santé. On accorde à un homme sain de manger à son appétit : mais il y a des appétits de malade , qu'il est nécessaire de tenir en bride; et ce seroit une opinion bien brutale d'établir la félicité à contenter les désirs irréguliers qui sont causés par la maladie. Or , fidèles, toute notre nature est remplie de ces appétits de malade , qui naissent de la foiblesse de notre raison et de la mortalité qui nous environne. N'est-ce pas un appétit de malade que cet amour désordonné des richesses, qui nous fait mépriser les biens éternels ? N'est-ce pas un appétit de malade que de courir après les plaisirs, et de négliger en
nous la partie céleste pour satisfaire la partie mortelle ? Et parce qu'il nait en nous une infinité de ces appétits de malade, de là vient que nous lisons dans les saintes Lettres que Dieu se venge souvent de ses ennemis en satisfaisant leurs désirs. Etrange manière de se venger; mais qui de toutes est la plus terrible.
C'est ainsi qu'il traita les Israélites qui murmuroient au désert contre sa bonté. « Qui est-ce , disoit }) ce peuple brutal , qui nous donnera de la chair ? » nous ne pouvons plus souiFrir cette manne (0 ». Dieu les exauça en sa fureur; et leur donnant les viandes qu'ils demandoient , sa colère en même temps s'éleva contre eux. C'est ainsi que , pour punir les plus grands pécheurs, nous apprenons du divin apôtre (2) qu'il les livre à leurs propres désirs ; comme s'il disoit, il les livre entre les mains des bourreaux ou de leurs plus cruels ennemis. Que s'il est ainsi, chrétiens, comme l'expérience nous l'apprend assez , que nous nourrissons en nousmêmes tant de désirs qui nous sont nuisibles et pernicieux : donc c'est un effet de miséricorde de nous contrarier souvent dans nos appétits, d'appauvrir nos convoitises qui sont infinies, en leur refusant ce qu'elles demandent; et le vrai remède de nos maladies, c'est de contenir nos affections déréglées, par une discipline forte et vigoureuse, et non pas de les contenter par une molle condescendance. V^os autem contristabimini ; « Pour vous, vous serez » dans la tristesse » en n'ayant pas ce que vous aimez ; c'est la première peine qui vous est utile.
(0 i>'^M/7j. XI. 4 , 6. Ps. Lxxvii. 21 , 27 , 3i. — {?)Rom. i. 24.
Mais >
Stm LA PÏIOVIDENCE* /Jg
Mais, fidèles, il ne t'est pas moins salutaire qu'on t'enlève quelquefois ce que tu possèdes. Connoissons-le par expérience. Quand nous possédons les biens temporels, il se fait certains nœuds secrets qui engagent le cœur insensiblement dans Famour des choses présentes; et cet engagement est plus dangereux , en ce qu'il est ordinairement plus imperceptible. Le désir se fait mieux sentir, parce qu'il a de l'agitation et du mouvement; mais la possession assurée, c'est un repos , c'est comme un sommeil; on s'y endort, on ne le sent pas. C'est ce que dit l'apôtre saint Paul , que ceux qui amassent de grandes richesses « tombent dans les lacets « : Jncidunt in laqueum (0. C'est que la possession des richesses a des filets invisibles où le cœur se prend insensiblement. Peu à peu il se détache du Créateur par l'amour désordonné de la créature; et à peine s'aperçoit-il de cet attachement vicieux. Mais qu'on lui dise que cette maison est brûlée, que cette somme est perdue sans ressource par la banqueroute de ce marchand; aussitôt le cœur saignera, la douleur de la plaie lui fera sentir « combien ces 5) richesses étoient fortement attachées aux libres de 3) l'ame , et combien il s'écartoit de la droite voie )) par cet attachement excessif» : Quantum hœc amando peccauerint j perdendo senserunl , dit saint Augustin (2). Il verra combien ces richesses pouvoient être plus utilement employées; et qu'enfin il n'a rien sauvé de tous ses grands biens , que ce qu'il a mis en sûreté dans le ciel, l'y faisant passer par les mains des pauvres : il ouvrira les yeux aux
(0 /. Tim. VI. 9. — W De Civit. Dei, lib. i , cap. x, tom. yii , col. 1 1 . BOSSUET. XIV. ^ 4
5o SUR LA PROVIDENCE.
biens éternels qu'il commençoit déjà d'oublier. Ainsi ce petit mal guérira les grands, et sa blessure sera son salut.
Mais si Dieu laisse à ses serviteurs quelque possession des biens de la terre ; ce qu'il peut faire de meilleur pour eux , c'est de leur en donner du dégoût , de répandre mille amertumes secrètes sur tous les plaisirs qui les environnent , de ne leur permettre jamais de s'y reposer, de secouer et d'abattre cette fleur du monde qui leur rit trop agréablement ; de leur faire naître des difficultés , de peur que cet exil ne leur plaise, et qu'ils ne le prennent pour la patrie ; de piquer leur cœur jusqu'au vif, pour leur faire sentir la misère de ce pèlerinage laborieux, et exciter leurs affections endormies à la jouissance des biens véritables. C'est ainsi qu'il vous faut traiter , ô enfans de Dieu , jusqu'à ce que votre santé soit parfaite : cette convoitise, qui vous rend malades, demande nécessairement cette médecine. Il importe que vous ayez des maux à souffrir tant que vous en aurez à corriger : il importe que vous ayez des maux à souffrir , tant que vous serez au milieu des biens où il est dangereux de se plaire trop. Si ces remèdes vous semblent durs, «ils excusent, dit Tertullien, le mal qu'ils 3) vous font , par l'utilité qu'ils vous apportent » : Emolumento caralionis offensant sut excusant (0.
Mais admirez la bonté de notre Sauveur, qui, de peur que vous soyet accablés, vous donne de quoi vous mettre au - dessus de tous les malheurs de la vie. Et quel est ce secours qu'il vous donne? C'est
(0 De Pœnit.n. lo.
SUR LA PROVIDENCE. 5l
une espérance assurée que la joie de l'immortalité bienheureuse suivra de près vos afflictions. Or il n'est rien de plus solide que cette espérance , appuyée sur la parole qui porte le monde, et si évidemment attestée par toute la suite de notre Evangile. Attestée premièrement par la joie du siècle : car si Dieu donne de la joie à ses ennemis, songez ce qu'il préparé à ses serviteurs : si tel est le contentement des captifs, quelle sera la félicité des enfans ? Attestée en second lieu par la tristesse des justes : car si tel est le plaisir de Dieu que durant tout le cours de la vie présente la vertu soit toujours aux mains avec tant de maux qui l'attaquent; si d'ailleurs, selon la règle immuable de la véritable sagesse, la guerre se fait pour avoir la paix : donc cette vertu, qu'on met à l'épreuve , enfin un jour se verra paisible, et ce Dieu qui l'a fait combattre lui donnera un joui'- la paix assurée. Et si nous apprenons de saint Paul (0 « que la souffrance produit Tépreuve « ; si lorsque le capitaine éprouve un soldat, c'est qu'il lui destine quelque bel emploi : console-toi, ô juste souffrant; puisque Dieu t'éprouve parla patience, c'est une marque qu'il veut t' élever, et tu dois mesurer ta grandeur future par la difficulté de l'épreuve. Et c'est pourquoi l'apôtre ayant dit que la souffrance produit l'épreuve , il ajoute aussitôt après que « l'épreuve produit l'espérance (2) ». .
Mais quelle parole pourroit exprimer quelle est la force de cette espérance? C'est elle qui nous fait trouver un port assuré parmi toutes les tempêtes de cette vie. C'est pourquoi l'apôtre l'appelle notre
(Oiîom. V. S.—W/ôiU 4.
ancre (0 : et de même que l'ancre empêche que le navire ne soit emporte'; et quoiqu'il soit au milieu des ondes, elle l'e'tablit sur la terre, lui faisant en quelque sorte rencontrer un port entre les vagues dont il est battu : ainsi quoique nous flottions encore ici -bas, l'espe'rance qui est l'ancre de notre ame nous donnera de la consistance, si nous la savons jeter dans le ciel.
Donc, ô justes, consolez-vous dans toutes les disgrâces qui vous arrivent ; et quand la terre trembleroit jusqu'aux fondemens, quand le ciel se mêleroit avec les enfers , quand toute la nature seroit renverse'e, que votre espérance demeure ferme : le ciel et la terre passeront , mais la parole de celui qui a dit que notre tristesse sera changée en joie, sera éternellement immuable ; et quelque fléau qui tombe sur vous , ne croyez jamais que Dieu vous oublie. « Le Seigneur sait ceux qui sont à lui (2); et 3) son œil veille toujours sur les justes (3) ». Quoiqu'ils soient mêlés avec les impies, désolés par les mêmes guerres, emportés par les mêmes pestes, battus enfin des mêmes tempêtes , Dieu sait bien démêler les siens de cette confusion générale. Le même feu fait reluire l'or et fumer la paille ; « Le » même mouvement , dit saint Augustin (4) , fait » exhaler la puanteur de la boue et la bonne sen- » teur des parfums » ; et le vin n'est pas confondu avec le marc, quoiqu'ils portent tous deux le poids du même pressoir : ainsi les mêmes afflictions qui consument les médians, purifient les justes. Que si
(') Hehr. VI. 19.— (') II Tim. n. 19. — (3) Ps. xxxiii. 16.— (4) De Civil. Dei, lib. i , cap. vm, toni, viii, col. 8.
quelquefois les pécheurs prospèrent, s'ils tâchent quelquefois de faire rougir l'espérance de l'homme de bien par l'ostentation d'un éclat présent , disons» leur avec le grand saint Augustin (0 : « 0 herbe » rampante, oserois-tu te comparer à Tarbre fruitier 5) pendant la rigueur de l'hiver, sous le prétexte » qu'il perd sa verdure durant cette froide saison , » et que tu conserves la tienne? Viendra l'ardeur du 3) grand jugement qui te desséchera jusqu'à la ra- 3» cine , et fera germer les fruits immortels des ar- » bres que la patience aura cultivés ».
Méditons, méditons, fidèles, cette grande et terrible vicissitude : le monde se réjouira, et vous serez tristes j mais votre tristesse tournera en joie , et la joie du monde sera changée en un grincement de dents éternel. Ah! si ce changement est inévitable , loin de nous l'amour des plaisirs du monde. Quand les enfans du siècle nous inviteront à leurs délices, à leurs débauches, à leurs autres joies dissolues, craignons de nous joindre à leur compagnie : l'heure de notre réjouissance n'est pas arrivée. « Pourquoi » m'invitent-ils, dit Tertullien (2)? Je ne veux point » de part à leurs joies , parce qu'ils seront exclus de » la mienne ». Il y a une vicissitude de biens et de maux; on y va par tour : il y a une loi établie, que nous expérimenterons tour à tour les biens et les maux. J'appréhende de me réjouir avec eux , de peur de pleurer un jour avec eux. Cest être trop délicat de vouloir trouver du plaisir partout : il sied mal à un chrétien de se réjouir, pendant
W In Ps. XLViii, Serm. ii, /ï. 3, 4> tom. iv , col. 436, 437.— (.») De Spect. n. a8.
qu'il n'est pas avec Jésus-Christ. Si j'ai quelqu'affection pour ce divin Maître, il faut que je le suive en tous lieux; et avant que de me joindre à lui dans l'éternité de sa gloire , il faut que je l'accompagne du moins un moment dans la dureté de sa croix. Ce sont, fidèles, les sentimens avec'lesquels vous devez gagner ce jubilé que je vous annonce. C'est ainsi que vous pourrez obtenir cette paix si ardemment désirée, et qui en est le véritable sujet : car il n'est point d'oraison plus forte que celle qui part d'une chair mortifiée par la pénitence , et d'une ame dégoûtée des plaisirs du siècle.
SUPi LE DANGER DES PLAISIRS DES SE2VS. 55