POUR EXCITER LA CHARITÉ DES FIDÈLES EN LEUR FAVEUR
Pauvreté et abondance , deux genres d'épreuve. Patience et charilé, deux voies uniques pour arriver au royaume céleste. Qu'est-ce que la foi : miracles et martyres , deux moyens par lesquels elle a été établie et soutenue. Combien Thommage que nous devons à la vérité , exige que nous soyons résolus à souffrir pour elle : grande utilité que nous retirons de ces souffrances. Quelle est Fépreuve des riches : que doiveni-ils faire pour y être fidèles. Obligation qu'ils ont d'imiter, à l'égard des pauvres, la libéralité du Sauveur envers nous.
Deus tentavit eos , et invenit illos dignos se.
Dieu les a mis à l^e'preu\>e, et les a trouvés dignes de lui. Sap. m. 5.
Le serviteur est bienheureux , lorsque son maître daigne éprouver sa fidélité; et le soldat doit avoir beaucoup d'espérance, lorsqu'il voit aussi que son capitaine met son courage à l'épreuve : car comme on n'éprouve pas en vain la vertu ; l'essai qu'on fait de la leur, leur est un gage assuré et des emplois qu'on leur veut donner, et des grâces qu'on leur prépare:
BOSSUET. xiv. 25
d'où il est aise de comprendre combien Tapôtre a raison de dire que « l'e'preuve produit l'espérance » : Frobatio verb spem (0. C'est ce qui m'oblige , Messieurs , pour fortifier l'espe'rance dans laquelle doivent vivre les enfans de Dieu , de vous parler des épreuves qui en sont le fondement immuable : et je vous exposerai plus au long les raisons particulières qui m'engagent à en traiter dans cette assemblée , après avoir imploré le secours d'en-haut par l'intercession de la sainte Vierge. Ave, Maria.
Comme c'étoit de l'or le plus affiné que les enfans d'Israël consacroient a Dieu , pour faire l'ornement de son sanctuaire ; la vertu doit être la plus épurée qui servira d'ornement au sanctuaire céleste, et au temple qui n'est point bâti de main d'homme. Dieu a dessein d'épurer les âmes; afin de les rendre dignes de la gloire , de la sainteté , de la magnificence du siècle futur : mais afin de les épurer, et d'en tirer tout le fin , si je puis parler de la sorte , il leur prépare aussi de grandes épreuves. Et remarquez, Messieurs, qu'il y en a de deux genres ; l'épreuve de la pauvreté , et celle de l'abondance : car non -seulement les afflictions, mais encore les prospérités sont une pierre de touche à laquelle la vertu peut se reconnoître. Je l'ai appris du grand saint Basile, dans cette excellente homélie qu'il a faite sur l'avarice (2) ; et saint Basile l'a appris lui-même des Ecritures divines.
Nous lisons dans le livre du Deutéronome : « Le » Seigneur vous a conduit par le désert, afin de » vous affliger et devons éprouver tout ensemble » :
(«) Rom. V. 4- — ("*) S' Basil. Jlom, de Avarit. n. i , tom. u, pag. 43.
Adduxit te Dominus tuus per desertum , ut affliger et te atque tentaret (0 ; voilà l'épreuve par l'aifliction. Mais nous lisons aussi en TExode , lorsque Dieu fit pleuvoir la manne , qu'il parle ainsi à Moïse : « Je « pleuvrai, dit-il, des pains du ciel » : Ecce , ego pluam vohis panes de cœlo (2); et il ajoute aussitôt après : « C'est afin d'e'prouver mon peuple, et de » voir s'il marchera dans toutes mes voies » : et voilà en termes formels l'e'preuve des prospérités et de l'abondance ; Ut teniem eiim , utrum ambulet in lege meuj annon (^).
« Toutes choses, dit le saint apôtre (4), arrivoient » en figure au peuple ancien » , et nous devons rechercher la vérité de ces deux épreuves dans la nouvelle alliance : je vous en dirai ma pensée , pour servir de fondement à tout ce discours.
Je ne vois dans le nouveau Testament que deux voies pour arriver au royaume j ou celle de la patience, qui souffre les maux; ou celle de la charité, qui les soulage (5). La grande voie et la voie royale, par laquelle Jésus-Christ a marché lui-même, est celle des afflictions. Le Sauveur n'appelle à son banquet, que les foibles , que les malades , que les languissans : il ne veut voir en sa compagnie que ceux qui portent sa marque , c'est-à-dire, la pauvreté et la croix. Tel étoit son premier dessein , lorsqu'il a formé son Eglise. Mais si tout le monde étoit pauvre, qui pourroit soulager les pauvres, et leur aider à soutenir le fardeau qui les accable ? C'est pour cela, chrétiens , qu'outre la voie des afflictions , qui est la plus
(I) Deui. vin. 2. — W Exod, XYi. 4- *^{^)lbid. —(4) /. Cor. x. 1 1 . — 1^5) Luc. XIV. 21.
assurée , il a plu à notre Sauveur d'ouvrir un autre chemin aux riches et aux fortunés , qui est celui de la charité et de la communication fraternelle. Si vous n'avez pas cette gloire de vivre avec Jésus-Christ dans l'humiliation et dans l'indigence, voici une autre voie qui vous est montrée, une seconde espérance qui vous est offerte; c'est de secourir les misérables, et d'adoucir leurs douleurs et leurs amertumes. Ainsi Dieu nous éprouve en ces deux manières : si vous vivez dans l'affliction , croyez que le Seigneur vous éprouve , pour reconnoître votre patience : si vous êtes dans l'abondance , croyez que le Seigneur vous éprouve , pour reconnoître votre charité : Tentât vos Dominus Deiis vesier (0. Et par-là vous voyez, mes Frères, les deux épreuves diverses dont je vous ai fait l'ouverture.
La vue de mon auditoire me jette profondément dans cette pensée : car que vois-je dans cette assemblée, sinon l'exercice de ces deux épreuves? Deux objets attirent mes yeux , et doivent aujourd'hui partager mes soins. Je vois d'un côté des âmes souffrantes, que la profession de la foi expose à de grands périls j et de l'autre, des personnes de condition, qui semblent ici accourir pour soulager leurs misères : je suis redevable aux uns et aux autres; et pour m'acquitter envers tous, j'exhorterai en particulier chacun de mes auditeurs à être fidèle à son épreuve. Je vous dirai, mes très-chères Sœurs : Souffrez avec soumission, et votre foi sera épurée par l'épreuve de la patience. Je vous dirai, Messieurs et Mesdames : Donnez libéralement, et votre charité
(0 Dealer, xm. 3.
ENVEHS LES NOUVELLES CATHOLIQUES. BSq
sera épurée par l'épreuve de la compassion. Ainsi cette exhortation sera partagée entre les deux sortes de personnes qui composent cette assemblée; et le partage que je vois dans mon auditoire, fera celui de ce discours.
PREMIER POINT
Je commence par vous, mes très -chères Sœurs, nouveaux enfans de l'Eglise et ses plus chères délices ; nouveaux arbres qu elle a plantés, et nouveaux fruits qu'elle goûte. Je ne puis m'empêcher d'abord de vous témoigner devant Dieu que je suis touché de vos maux : la séparation de vos proches, les outrages dont ils vous accablent, les dures persécutions qu'ils font à votre innocence, les misères et les périls oii votre foi vous expose m'aflligent sensiblement; et comme de si grands besoins et des extrémités si pressantes demandent un secours réel, j'ai peine, je vous l'avoue, à ne vous donner que des paroles. Mais comme votre foi en Jésus-Christ ne vous permet pas de compter pour rien les paroles de ses ministres , ou plutôt ses propres paroles dont ses ministres sont établis les dispensateurs; je vous donnerai avec joie un trésor de consolation dans des paroles saintes et évangéliques, et je vous dirai avant toutes choses, avec le grand saint Basile (0 : Vous souiirez, mes très-chères Sœurs, devez -vous vous en étonner, étant chrétiennes ? Le soldat se reconnoît par les hasards et les périls; le marchand, par la vigilance; le laboureur, par son travail opiniâtre ; le courtisan, par ses assiduités ; et le chrétien , par les douleurs et par les afflictions. Ce n'est pas assez de le dii^e; il faut
CO Hom. in fam. et skcit. n. 5 , iom. ii, p. 67,
établir cette vérité par quelque principe solide, et faire voir, en peu de paroles, que l'e'preuve de la foi c'est la patience : mais afin de le bien entendre, examinons, je vous prie , quelle est la nature de la foi, et la manière divine dont elle veut être prouvée. La foi est une adhérence de cœur à la véi'ité éternelle , malgré toutes les raisons et les témoignages des sens et de la liaison : de là vous pouvez comprendre qu'elle dédaigne tous les argumens que peut inventer la sagesse humaine. Mais si les raisons lui manquent; le ciel même lui fournit des preuves, et elle est suffisamment établie par les miracles et par les martyres.
C'est , mes Frères , par ces deux moyens qu'a été soutenue la foi chrétienne. Elle est venue sur la terre troubler tout le monde par sa nouveauté, étonner tous les esprits par sa hauteur , effrayer tous les sens par la sévérité inouie de sa discipline. Tout l'univers s'est uni contre elle, et a conjuré sa perte : mais , malgré toute la nature , elle a été établie par les choses prodigieuses que Dieu a faites pour l'autoriser, et par les cruelles extrémités que les hommes ont endurées pour la défendre. Dieu et les hommes ont fait leurs efforts pour appuyer le christianisme. Quel a dû être l'effort de Dieu, sinon d'étendre sa main à des signes et à des prodiges ? Quel a dû être l'effort des hommes , sinon de souffrir avec soumission des peines et des tourmens? Chacun a fait ce qui lui est propre ; car il n'y avoit rien de plus convenable , ni à la puissance divine, que de faire de grands miracles pour autoriser la foi chrétienne j ni à la foiL'lesse humaine ,
ENVERS LES NOUVELLES CATHOLIQUES. 3qi
que de souffrir de grands maux pour en soutenir la vérité. Voilà donc la preuve de Dieu; faire des miracles : In eo quocl manum tuant extendas ad sanitates ^ et signa et prodigia fieri per nomen sancti Filii lui Jesu (0. Voici la preuve des hommes ; souffrir des tourmens : l'homme étant si foible , ne pouvoit rien faire de grand , ni de remarquable , que de s'abandonner à souffrir. Ainsi ce que Dieu a opéré, et ce que les hommes ont souffert, a également concouru à prouver la vérité de la foi : les miracles que Dieu a faits, ont montré que la doctrine du christianisme surpassoit toute la nature; et les cruautés inouies auxquelles se sont soumis les fidèles , pour défendre cette doctrine , ont fait voir jusqu'où doit aller le glorieux ascendant qui appartient à la vérité sur tous les esprits et sur tous les cœurs.
Et en effet , chrétiens , jamais nous ne rendrons à la vérité l'hommage qui lui est dû, jusqu'à ce que nous soyons résolus à souffrir pour elle : et c'est ce qui a fait dire à Tertullien , que « la foi est obligée )) au martyre » : Debitricem niartyriifidcm (2). Oui, sainte vérité de Dieu , souveraine de tous les esprits, et arbitre de la vie humaine ; le témoignage de la parole est une preuve trop foible de ma servitude ; je dois vous prouver ma foi par l'épreuve des souffrances. O vérité éternelle , si j'endure pour l'amour de vous, si mes sens sont noyés pour l'amour de vous dans la douleur et dans l'amertume ; ce vous sera une preuve que j'y ai renoncé de bon cœur pour m'attacher à vos ordres. Pour faire voir à toute
(») AcU IV, 3o. — (» ; ^orp. n. 8.
39^ STJR LA CHARITÉ
la terre que je m'abaisse volontairement sous le joug que vous m'imposez , je veux bien m'abaisser encore jusqu'aux dernières humiliations : qu'on me jette dans les prisons , et qu'on charge mes mains de fers ; je regarderai ma captivité comme une image glorieuse de ces chaînes intérieures par lesquelles j'ai lié ma volonté toute entière , et assujetti mon entendement à l'obéissance de Jésus - Christ et de sa sainte doctrine : In caplwitalem redi^entes intellectum in obsequium Christi (0.
Consolez-vous donc, mes très-chères Sœurs, dans la preuve que vous donnez par vos peines, de la pureté de votre foi : vous êtes un grand spectacle à Dieu , aux anges et aux hommes : vos souffrances font l'honneur de la sainte Eglise, qui se glorifie de voir en vous , même au milieu de sa paix et de son triomphe, une image de ses combats, et une peinture animée des martyres qu'elle a soufferts. Ne vous occupez pas tellement des maux que vous endurez, que vous ne laissiez épancher vos cœurs dans le souvenir agréable des récompenses qui vous attendent. Encore un peu, encore un peu, dit le Seigneur, et je viendrai moi-même essuyer vos larmes; et je m'approcherai de vous pour vous consoler , et vous verrez le feu de ma vengeance dévorer vos persécuteurs; et cependant je vous recevrai en ma paix et en mon repos , au sein de mes éternelles miséricordes.
Vous endurez pour la foi; ne vous découragez
pas : songez que la sainte Eglise s'est fortifiée par
les tourmens, accrue par la patience, établie par
l'effort des persécutions. Et à ce propos, chrétiens,
(») //. Cor. X. r,.
ENVERS LES NOUVELLES CATHOLIQUES. SqB
je me souviens que saint Augustin se représente que les fidèles , étonnés de voir durer si long - temps ces cruelles persécutions par lesquelles l'Eglise étoit agitée, s'adressent à elle-même, et lui en demandent la cause (0. Il y a long-temps, ô Eglise, que Ton frappe sur vos pasteurs, et que Ton dissipe vos troupeaux ; Dieu vous a - t - il oubliée ? les vents grondent , les flots se soulèvent , vous flottez deçà et delà battue des ondes et de la tempête ; ne craignez-vous pas à la fin d'être entièrement abîmée et ensevelie sous les eaux ? Le même saint Augustin ayant ainsi fait parler les fidèles , fait aussi répondre l'Eglise, par ces paroles du divin Psalmiste : Sœpe expugnayerunt me à juifentute inea, dicat nunc Israël (2). Mes enfans, dit la sainte Eglise, je ne m'étonne pas de tant de traverses; j'y suis accoutumée dès ma tendre enfance : les ennemis qui m'attaquent n'ont jamais cessé de me tourmenter dès ma première jeunesse ; et ils n'ont rien gagné contre moi , et leurs efforts ont été toujours inutiles : Etenim non potuerunt mihi (3) .
Et certainement, chrétiens, l'Eglise a toujours été sur la terre, et jamais elle n'a été sans afflictions. Elle étoit représentée en Abel ; et il a été tué par Caïn son frère : elle a été représentée en Enoch ; et il a fallu le séparer du milieu des iniques et des impies , qui ne pouvoient compatir avec son innocence : Et translatus est ah iniquis (4) : elle nous a paru dans la famille de Noé; et il a fallu un miracle pour la délivrer, non -seulement des eaux du
(») In Ps. cxxvni, /i. 2 , 3 , tom. iv, col. i448. — W Ps. cxxviii, i. — {}) Ihiil a. — (4) Heb. xi. 5.
déluge, mais encore des contradictions des enfans du siècle. Le jour me manqueroit , comme dit l'apôtre (0, si j'entreprenois de vous raconter ce qu'ont souffert , des impies , Abraham et les patriarches , Moïse et tous les prophètes, Je'sus-Ghrist et ses saints apôtres. Par conse'quent, dit la sainte Eglise, par la bouche du saint Psalmiste , je ne m'étonne pas de ces violences : Sœpe expugnayerunt me h juventute niea ; numquid ideb non perveni ad senectutem (2) ? Regardez , mes enfans , mon antiquité , considérez ces cheveux gris ; « ces cruelles persécutions dont a » été tourmentée mon enfance, m'ont-elles pu em- » pêcher de parvenir heureusement à cette vieillesse )) vénérable » ? Ainsi je ne m'étonne plus des persécutions : si c'étoit la première fois , j'en serois peutêtre troublée; maintenant la longue habitude fait que je ne m'en émeus point ; je laisse agir les pécheurs : Supra dorswn meum. fahrica^erunt peccatores (5) : je ne tourne pas ma face contre eux pour m'opposer à leurs violences; je ne fais que tendre le dos pour porter les coups qu'ils me donnent : ils frappent cruellement, et je souffre sans murmurer; c'est pourquoi ils prolongent leurs iniquités, et ne mettent point de bornes à leur furie : Prolonga\>erunt iniquitatcm suam (^) : ma patience sert de jouet à leur injustice ; mais je ne me lasse pas de souffrir; je suis bien aise de prouver ma foi à celui qui m'a appelée , et de me montrer digne de son choix , par une si noble épreuve d'un amour constant et fidèle : Deus tentavit eos , et invenit illos dignos se.
(0 Ilebr.xi. 32. — '*)«y. ^ug. in Ps. cxxvm, n. 3 , tom. iv ,col. l448' — (3) Ps. cxxvm. 3. — (4) Ibid.
Entrez , mes Sœurs, dans ces sentimens ; souffrez pour Famour de la sainte Eglise : la grâce que Dieu vous a faite , de vous ramener à son unité , ne vous sembleroit pas assez précieuse, si elle ne vous coûtoit quelque chose. Songez à ce qu'ont souffert les saints personnages dont je vous ai récité les noms et rappelé le souvenir : joignez-vous à cette troupe bienheureuse de ceux qui ont souffert pour la vérité, et « qui ont blanchi leurs étoles dans le sang de l'A- » gneau sans tache (0 ». Autant de peines qu'on souffre, autant de larmes qu'on verse pour avoir embrassé la foi ; autant de fois on se lave dans le sang du sauveur Jésus, et on y nettoie ses péchés, et on sort de ce bain sacré avec une splendeur immortelle ; et c'est alors que Jésus nous dit : Voici mes fidèles et mes bien-aimés ; « et ils marcheront » avec moi ornés d'une céleste blancheur , parce )) qu'ils sont dignes d'une telle gloire » : Et amhulabunt mecuni in alhis , quia digni sunt (^). Voyez donc, mes très-chères Sœurs, voyez Jésus -Christ qui vous tend les bras, qui soutient votre foiblesse, qui admire aussi votre force, et prépare votre couronne : il vous a éprouvées par la patience, et vous a trouvées dignes de lui : Tentavit eos , et invertit illos dignos se.
Mais nous, que ferons-nous, chrétiens? demeurerons-nous insensibles , et serons-nous spectateurs oisifs d'un combat si célèbre et si glorieux ? ne donnerons-nous que des paroles, et quelques frivoles consolations a des peines si effectives ? et pendant que ces filles innocentes, qui souffrentpersécution pour la
(») ^poc. VII. 14. — W ^^i^- "I- 4-
justice, sont dans le feu de Taffliction , où Dieu épure leur foi ; ne ferons-nous point distiller sur elles quelque rosée de nos charités, pour les rafraîchir dans cette fournaise , et les aider à souffrir une épreuve si violente? C'est de quoi il faut vous entretenir dans le reste de ce discours, que je tranche en peu de paroles.
SECOND POINT
Je parle donc maintenant à vous qui vivez dans les richesses et dans l'abondance. Ne vous persuadez pas que Dieu vous ait ouvert ses trésors avec une telle libéralité, pour contenter votre luxe : c'est qu'il a dessein d'éprouver si vous avez un cœur chrétien, c'està-dire, un cœur fraternel et un cœur compatissant.
David , considérant autrefois les immenses profusions de Dieu envers lui, se sentit obligé par reconnoissance de faire de magnifiques préparatifs pour orner son temple ; et lui offrant de grands dons , il y ajouta ces paroles : « Je sais, dit-il, ô mon Dieu, » que vous éprouvez les cœurs , et que vous aimez 3) la simplicité; et c'est pourquoi. Seigneur tout- » puissant , je vous ai consacré ces choses avec une )) grande joie en la simplicité de mon cœur » : Scîo , Deus meus , quod probes corda et simplicitatem diligas ; unde et ego in siinplicitate cordis mei lœtus obtuli unwersa hœci^). Vous voyez comme il reconnoît que les bontés de Dieu étoient une épreuve; et qu'il vouloit éprouver , en lui donnant , s'il avoil un cœur libéral, qui offrît à Dieu volontairement ce qu'il recevoit de sa main.
Croyez, ô riches du siècle, qu'il vous ouvre ses mains dans la même vue : s'il est libéral envers vous, c'est qu'il a dessein d'éprouver si votre ame sera attendrie par ses bontés, et sera touchée du désir de les imiter. De là cette abondance dans votre maison, de là cette affluence de biens, de là ce bonheur, ce succès, ce cours fortuné de vos affaires. 11 veut voir , chrétien , si ton cœur avide engloutira tous ces Liens pour ta propre satisfaction; ou bien, si se dilatant par la charité, il fera couler ses ruisseaux sur les pauvres et les misérables , comme parle l'Ecriture sainte (0 : car ce sont les temples qu'il aime; et c'est là qu'il veut recevoir les effets de ta gratitude.
Voici, Messieurs, une grande épreuve; c'est ici qu'il nous faut entendre la malédiction des grandes fortunes. L'abondance , la prospérité a coutume d'endurcir le cœur de l'homme : l'aise , la joie , l'affluence, remplissent l'ame de sorte qu'elles en éloignent tout le sentiment de la misère des autres, et mettent à sec, si l'on n'y prend garde , la source de la compassion. C'est pourquoi le divin apôtre parlant des fortunés de la terre, de ceux qui s'aiment eux-mêmes, et qui vivent dans les plaisirs, dans la bonne chère, dans le luxe, dans les vanités, les appelle « cruels et impitoyables, sans affection, sans » miséricorde, amateurs de leurs voluptés » : Homines seipsos amantes , immites , sine affectione , sine beni^nitate, voluptatum amatores (2). Voilà une merveilleuse contexture de qualités différentes. Vous croyiez peut- être, Messieurs, que cet amour des plaisirs ne fût que tendre et délicat ; ou bien plai-
(0 Is. LViiî. 10, 1 1. — W //. Tim. m. 3.
SgS SUR LA CHARITÉ
sant et flatteur ; mais vous n'aviez pas encore songé qu'il fût cruel et impitoyable. Mais c'est que le saint apôtre, pe'ne'trant par l'Esprit de Dieu dans les plus intimes replis de nos cœurs, voyoit que ces hommes voluptueux , attache's excessivement à leurs propres satisfactions , deviennent insensibles aux maux de leurs frères : c'est pourquoi il dit qu'ils sont sans affection , sans tendresse et sans miséricorde ; ils ne regardent qu'eux-mêmes. Et le prophète Isaïe représente au naturel leurs véritables sentimens, lorsqu'il leur attribue ces paroles : Ego sum ^ et prœier me non est altéra (0 : « Je suis , et il n'y a que moi 3) surla.terre ». Qu'est-ceque toute cette multitude? têtes de nul prix , et gens de néant : penser aux intérêts des autres , leur délicatesse ne le permet pas. Chacun ne compte que soi ; et tenant tous les autres dans l'indifférence , on tâche de vivre à son aise dans une souveraine tranquillité des fléaux qui affligent le reste des hommes.
O Dieu clément et juste ! ce n'est pas pour cette raison que vous avez départi aux riches du monde quelque écoulement de votre abondance. Vous les avez faits grands , pour servir de pères à vos pauvres : votre providence a pris soin de détourner les maux de dessus leurs têtes , afin qu'ils pensassent à ceux du prochain : vous les avez mis à leur aise et en liberté , afin qu'ils fissent leur affaire du soulagement de vos enfans. Telle est l'épreuve oii vous les mettez; et leur grandeur au contraire les rend dédaigneux, leur abondance secs, leur félicité insensibles ; encore qu'ils voient tous les jours , non tant des pauvres et
CO Is. XLVII. 10.
des misérables , que la misère elle-même et la pauvreté en personne , pleurante et gémissante à leur porte.
O riches, voilà votre épreuve; et afin d*y être fidèles, écoutez attentivement cette parole du Sauveur des âmes : « Donnez-vous de garde de toute » avarice » : Cavete ah omni avaritiai^). Cette parole du Fils de Dieu demande un auditeur attentif. Donnez-vous de garde de toute avarice; c'est qu'il y en a de plus d'une sorte ; il y a une avarice sordide , une avarice noire et ténébreuse , qui enfouit ses trésors, qui n'en repaît que sa vue, et qui en interdit l'usage à ses mains. « De quoi lui servent-ils , 3) sinon qu'il voit de ses yeux beaucoup de richesses » ? Quid prodest possessori , nisi quod cernit divitias oculis suis (2) ? Mais il y a encore une autre avarice , qui dépense , qui fait bonne chère, qui n'épargne rien à ses appétits. Je me trompe peut-être, mes Frères, d'appeler cela avarice , puisque c'est une extrême prodigalité; je parle néanmoins avec l'Evangile : elle mérite le nom d'avarice , parce que c'est une avidité qui veut dévorer tous ses biens, qui donne tout à ses appétits, et qui ne veut rien donner aux néces» sites des pauvres et des misérables ; et je parle en cela selon l'Evangile. Jésus-Christ ayant dit ces mots : Donnez-vous de garde de toute avarice , apporte l'exemple d'un homme qui, ravi de son abondance, veut agrandir ses greniers, et augmenter sa dépense : car il paroît bien , chrétiens , qu'il vouloit user de ses richesses , puisqu'il se dit à lui-même : ce Mon ame, voilà de grands biens; repose-toi, fais (0 Luc. XII. i5. — W Ecçhi, V. 10.
4oO SUK LA CHARITÉ
3) grande chère, mange et bois long -temps à ton » aise M : Requiesce , comede , hibe , epulare (0. Voyez de quoi il repaît son ame; « de même, dit » saint Basile (2), que s'il avoit une ame de bête ». Encore qu'il donne tout à son plaisir, et qu'il tienne une table si abondante et si de'licate , Jésus-Christ néanmoins le traite d'avare, condamnant l'avidité de son cœur , qui consume tous ses biens pour soi , qui donne tout à ses excès et à ses débauches, et n'ouvre point ses mains aux nécessités ni aux besoins de ses frères. Prenez garde à cette avarice de cœur, à cette avidité; modérez vos passions, et faites un fonds aux pauvres sur la modération de vos vanités ; Manum inferre rei suce in causa eleemosjnœ (5).
Pourquoi agrandir tes greniers ? Je te montre un lieu convenable où tu mettras tes richesses plus en sûreté : laisse un peu déborder ce fleuve ; laisse-le se répandre sur les misérables : mais pourquoi tout donner à tes appétits ? Mon ame , dis-tu , repose-toi , mange et bois long-temps à ton aise. Regarde de quels biens tu repais ton ame ; de même , dit saint Basile, que si tu avois une ame de bête. Ne me dis point : Que ferai-je? il faut te [ modérer, réprimer l'avidité de tes désirs , contraindre tes passions dans de justes bornes. ] Si vous ne le faites, mes Frères, il n'y a point d'espérance de salut pour vous : car, pour arriver à la gloire que Jésus-Christ nous a méritée, il faut porter son image, il faut être marqué à son caractère ; il faut , en un mot , lui être conforme. Quelle ressemblance avez-vous avec sa pau-
(0 Luc. XII. 19. — (») Hom. de Aifar. n. 6, tom. 11, p. 48.— (3) Tertull. de Patient, n. 7.
vreté
ENVERS LES NOUVELLES CATHOLIQUES. 4o I
vreté dans voire abondance ; avec ses délaissemens dans vos joies ; avec sa croix , avec ses épines , avec son fiel et ses amertumes parmi vos de'lices dissolues? est-ce là une ressemblance , ou plutôt [n'est-ce pas] une manifeste contrarie'té ? Voici néanmoins quelque ressemblance et quelques ressources pour vous : c'est que la croix de notre Sauveur n'est pas seulement un exercice , mais encore une inondation d'une libéralité infinie : il donne pour nous son ame et son corps, il prodigue tout son sang pour notre salut. Imitez du moins quelque trait, sinon de ces souffrances affreuses, du moins d'une libéralité si aimable et si attirante : donnez au prochain, sinon vos peines, du moins vos commodités; sinon votre vie et votre substance, du moins le superflu de vos biens ou le reste de vos excès. Entrez dans les saints désirs du Sauveur, et dans les empressemens de sa charité pour les hommes : il a [guéri ] les malades, il a repu les faméliques, il a soutenu les désespérés. C'est là sans doute la moindre partie que vous puissiez imiter de la vie de notre Sauveur. Soyez les imitateurs, sinon des souffrances qu'il a endurées à la croix, du moins des libéralités qu'il y exerce. Jésus -Christ demande une partie des biens qu'il vous a donnés , pour sauver son bien et son trésor : son trésor , ce sont les âmes. Venez travailler au salut des âmes : considérez ces filles non moins innocentes qu'affligées. Faut-il vous représenter et les périls de ce sexe , et les dangereuses suites de sa pauvreté, l'écueil le plus ordinaire où sa pudeur fait naufrage? Faut-il vous dire les tentations où leur foi se trouve exposée dans les extrémités qui les pressent ?
BossuET. xiy. a6
Considérez le ravage qu a fait There'sie. Quelle plaie ! quelle ruine ! quelle funeste désolation ! La terre est de'solée, le ciel est en deuil et tout couvert de ténèbres, après qu'un si grand nombre d'étoiles qui dévoient briller dans son firmament, a été traîné au fond de l'abîme avec la queue du dragon (0. L'Eglise gémit et soupire de se voir arracher si cruellement une si grande partie de ses entrailles : [dans cette affliction elle forme un] asile pour recueillir quelque reste de son naufrage ; [ et vous ne vous mettez point en peine de le soutenir : ] cette maison depuis si long-temps n'a pas encore de pain. Qu'attendez- vous, mes chers Frères? quoi, que leurs parens, qu'elles ont quittés, viennent offrir le pain que votre dureté leur dénie? Horrible tentation ! Dans le schisme, le plus grand malheur, c'est la charité éteinte. Le diable, pour leur imposer, [leur présente une] image de la charité dans le secours mutuel qu'ils se donnent les uns aux autres. Voulezvous donc qu elles pensent qu'il n'y a point de charité dans l'Eglise, et qu'elles tirent cette conséquence : Donc l'Esprit de Dieu s'en est retiré. Vous leur vantez votre foi; et l'apôtre saint Jacques vous dit : Montre ta foi par tes œuvres (2). C'est ainsi que le malin s'efforce de les séduire , et de les replonger dans l'abîme d'où elles ne sont encore qu'à demi sorties. Veux-tu être aujourd'hui , par ta dureté, coopérateur de sa malice, autoriser ses tromperies , et donner elîicace à ses tentations? Sois plutôt coopérateur de la charité de Jésus pour sauver les âmes. Maintenant que je vous parle, ce divin
(») ApoG, zxi. 4. — ^») Jac> 11. 18.
Sauveur VOUS éprouve. Si vous aimez les âmes, si vous désirez leur salut , si vous êtes effraye's de leurs périls, vous êtes ses véritables disciples. Si vous sortez de cet oratoire sans être touchés de si grands malheurs , vous reposant du soin de cette maison sur ces dames si charitables , comme si cette œuvre importante ne vous regardoit pas autant qu'elles; funeste épreuve pour vous, qui prouvera votre dureté, convaincra votre obstination , condamnera votre ingratitude.
4o4 SUR LA VIE CHRÉTIENNE.