FRAGMENT D'UN DISCOURS
Dieu , la vie de nos amcs par l'union qu'il a avec elles. Obligation du chrétien de mourir au péché , pour recevoir et conserver cette vie divine. D'où vient Dieu laisse-t-il ici-bas dans les saints l'attrait au mal. Comment détruit-il en eux le péché, même dés cette vie.
Je tirerai mon raisonnement de deux excellens discours de saint Augustin : le premier c'est le dixneuvième Traite' sur saint Jean ; le second c'est le Sermon dix -huit des paroles de l'apôtre. Ce grand homme , aux lieux allégués , distingue en Famé deux sortes de vie : l'une est celle qu'elle communique au corps; l'autre est celle dont elle vit elle-même. Comme l'ame est la vie du corps , ce saint évêque enseigne que Dieu est sa vie (0. Pénétrons , s'il vous plaît , sa pensée. L'ame ne pourroit donner la vie à nos corps , si elle n'avoit ces trois qualités. Il faut, premièrement , qu'elle soit plus noble ; car il est plus noble de donner que de recevoir : il faut, en second lieu, qu'elle lui soit unie; car notre vie ne peut point être hors de nous : il faut enfin qu'elle lui communique des opérations que le corps ne puisse exercer sans elle ; car la vie consiste principalement dans l'action. Ces trois choses paroissent clairement
V) Serm. clxi, n. 6,tom. v, col. 777.
SUR LA VIE CHÏIÉTÏ&JVÛ'E. /^O^
en nous : ce corps mortel dans lequel nous vivons, si vous le se'parez de son ame , qu'est-ce autre chose qu'un tronc inutile et qu'une masse de boue? Mais sitôt que l'ame lui est conjointe , il se remue , il voit, il entend , il est capable de toutes les fonctions de la vie. Si je vous fais voir maintenant que Dieu fait, à l'ëgard de l'ame , la même chose que ce que l'ame fait à l'égard du corps; vous avouerez sans doute que, tout ainsi que l'ame est la vie du corps, ainsi Dieu est la vie de l'ame; et la proposition de saint Augustin sera véritable. Voyons ce qui en est , et prouvons tout solidement par les Ecritures.
Et premièi^ment, que Dieu soit plus noble et plusëminent que nos amcs, ce seroit perdre le temps de vous le prouver. Pour ce qui regarde l'union de Diau avec nos esprits, il n'y a non plus de lieu d'en douier, après que l'Ecriture a dit tant de fois, que « Dieu viendroit en nous, qu'il feroit sa demeure » chez nous (0, que nous serions son peuple, et » qu'il demeureroit en nous (2} » ; et ailleurs, que « qui adhère à Dieu est un même esprii^aveclui (3) » ; et enfin, que « la charité a été répandue en nos » cœurs par le Saint-Esprit qu'on nous a donné (4) ». Tous ces témoignages sont clairs, et n'ont pas besoin d'explication.
L'union de Dieu avec nos âmes étant établie, il reste donc maintenant à considérer , si l'ame par cette union avec Dieu est élevée à quelque action de vie dont sa nature ne soit pas capable par elle-même. Mais nous n'y trouverons point de difficultés , si nous
(0 Joan. XIV. 23. — (') Let^it. xxvi. 12. -— \}) I. Cor. vi. 17. — (4) Rom. V. 3.
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avons bien retenu les choses qui ont déjà été accordées. Suivez, s'il vous plaît, mon raisonnement; vous verrez qu'il relève merveilleusement la dignité de la vie chrétienne. Il n'y a rien qui ne devienne plus parfait en s'unissant à un Etre plus noble : par exemple, les corps les plus bruts reçoivent tout à coup un certain éclat, quand la lumière du soleil s'y attache. Par conséquent , il ne se peut faire que l'ame s'unissant à ce premier Etre très-parfait , trèsexcellent et très-bon , elle n'en devienne meilleure. Et d'autant que les causes agissent selon la perfection de leur être , qui ne voit que l'ame étant meilleure elle agira mieux ? Car dans cet état d'union avec Dieu , que nous vous avons montré par les Ecritures, sa vertu est fortifiée par la toute-puissante vertu de Dieu qui s'unit à elle ; de sorte qu^elle participe, en quelque façon, aux actions divines. Cela est peut-être un peu relevé; mais tâchons de le rendre sensible par un exemple.
Considérez les cordes d'un instrument : d'ellesmêmes elles'fiont muettes et immobiles. Sont -elles touchées d'une main savante? elles reçoivent en elles la mesure et la cadence , et même elles la portent aux autres. Cette mesure et cette cadence, elles sont originairement dans l'esprit du maître : mais il les fait en quelque sorte passer dans les cordes, lorsque, les touchant avec art , il les fait participer à son action. Ainsi l'ame, si j'ose parler de la sorte, s' élevant à cette justice, à cette sagesse, à cette infinie sainteté, qui n'est autre chose que Dieu; touchée, pour ainsi dire, par l'Esprit de Dieu, elle devieht juste, elle devient sage, elle devient sainte; et par-
ticipant selon sa portée aux actions divines, elle agit saintement comme Dieu lui-même agit saintement. Elle croit en Dieu, elle aime Dieu, elle espère en Dieu ; et lorsqu'elle croit en Dieu , qu'elle aime Dieu , qu'elle espère en Dieu , c'est Dieu qui fait en elle cette foi, cette espe'rance, et ce saint amour. C'est pourquoi l'apôtre nous dit que « Dieu fait en nous le vouloir et le faire (0 » ; c'est-à-dire, si nous le savons bien comprendre, que nous ne faisons le bien que par l'action qu'il nous donne; nous ne voulons le bien que par la volonté qu'il opère en nous. Donc toutes les actions chrétiennes sont des actions divines et surnaturelles auxquelles l'ame ne pourroit parvenir, n'étoit que Dieu s*unissant à elle, les lui communique par le Saint-Esprit qui est répandu dans nos cœurs. De plus, ces actions que Dieu fait en nous, ce sont aussi actions de vie, et même de vie éternelle. Par conséquent , on ne peut nier que Dieu s'unissant à nos âmes, mouvant ainsi nos âmes, ne soit véritablement la vie de nos âmes. Et c'est là, si nous l'entendons, la nouveauté de vie dont parle l'apôtre (2}. Passons outre maintement, et disons : Si Dieu est notre vie , parce qu'il agit en nous, parce qu'il nous fait vivre divinement, en nous rendant participans des actions divines ; il est absolument nécessaire qu'il détruise en nous le péché , qui non-seulement nous éloigne de Dieu , mais encore nous fait vivre comme des bêtes , hors de la conduite de la raison. Et ainsi , chrétiens , élevons nos cœurs ; et puisque dans cette bienheureuse nouveauté de vie nous devons vivre et agir selon Dieu, rejetons loin de
(0 Philip. II. i3. — W liom. VI. 4-
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nous le péché qui nous fait vivre comme des béteS brutes , et aimons la justice de la vertu , par laquelle nous sommes participans , comme dit l'apôtre saint Pierre (0, de la nature divine. C'est à quoi nous exhorte saint Paul, quand il dit : « Si nous vivons 3) de l'esprit , marchons en esprit » : Si spiritu vwimus, spiritu et ambulemus (2); c'est-à-dire, si nous vivons d'une vie divine , faisons des actions dignes d'une vie divine. Si l'Esprit de Dieu nous anime, laissons la chair et ses convoitises , et vivons comme animés de l'Esprit de Dieu , faisons des œuvres convenables à l'Esprit de Dieu; et comme Jésus-Christ est ressuscité par la gloire du Père , ainsi marchons en nouveauté de vie.
Regardons avec l'apôtre saint Paul (5) Jésus ressuscité, qui est la source de notre vie. Quel étoit le sauveur Jésus pendant le cours de sa vie mortelle? Il étoit chargé des péchés du monde, il s'étoit mis volontairement en la place de tous les pécheurs, pour lesquels il s'étoit constitué caution, et dont il étoit convenu de subir les peines. C'est pour cela que sa chair a été inQrme; pour cela il a langui sur la croix parmi des douleurs incroyables ; pour cela il est cruellement mort avec la perte de tout son sang. Dieu éternel, qu'il est changé maintenant! c( Il est mort au péché » , dit l'apôtre (4) , c'est-àdire, qu'il a dépouillé toutes les foiblesses qui avoient environné sa personne en qualité de caution des pécheurs. « Il est mort au péché , et il vit à Dieu » ; parce qu'il a commencé une vie nouvelle qui n'a plus rien de l'infirmité de la chair, mais en laquelle
CO //. Petr. I. 4. — W Galat. v. aS. — (3) Hehr. xii. 2. — ('0 Rom. VI. 10.
StJIl LA VIE CHRÉTIENNE. 4^9
reluit la gloire de Dieu: Quod autem vivit, vwit Deo. ft Ainsi estimez, continue l'apôtre, vous qui 3) êtes ressuscites avec Jésus- Christ , estimez que » vous êtes morts au péché, et vivans à Dieu par 5) notre Seigneur Jésus-Christ (0 : et comme Jésns- » Christ est ressuscité par la gloire du Père , mar- » chons aussi dans une vie nouvelle (^) ». C'est à quoi nous oblige la résurrection de notre Sauveur , et la doctrine du saint Evangile : et ce que la doctrine évangéhque nous prêche, cela même est confirmé en nous par le saint baptême.
De là étoit née cette belle cérémonie que Ton observoit dans l'ancienne Eglise au baptême des chrétiens. On les plongeoit entièrement dans les eaux, en invoquant sur eux le saint nom de Dieu. Les spectateurs, qui voyoient les nouveaux baptisés se noyer, pour ainsi dire , et se perdre dans les ondes de ce bain salutaire, puis revenir aussitôt lavés de cette fontaine très-pure , se les représentoient en un moment tout changés par la vertu occulte du Saint- Esprit, dont ces eaux étoient animées; comme si, sortant de ce mondé en même temps qu'ils disparoissoient à leur vue, ils fussent allés mourir avec le Sauveur, pour ressusciter avec lui selon la vie nouvelle du christianisme. Telle étoit la cérémonie du baptême à laquelle l'apôtre regarde, lorsqu'il dit , dans le texte que nous traitons , que nous sommes ensevelis avec Jésus -Christ, pour mourir avec lui dans le saint baptême ; afin que comme Jésus-Christ est ressuscité par la gloire du Père, ainsi nous marchions en nouveauté de vie. Il l'egardoit à
CO Rom. VI. 1 1. — {■^)lhiJ. 4.
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cette cérémonie du baptême, qui se piatiquoit sans doute du temps des apôtres : or encore que le temps ait changé, que la cérémonie ne soit plus la même, la vertu du baptême n'est point altérée; à cause qu'elle ne consiste pas tant dans cet élément corruptible, que dans la parole de Jésus -Christ, et dans l'invocation de la Trinité , et dans la communication de l'Esprit de Dieu, qui sont choses sur lesquelles le temps ne peut rien.
En effet, tout autant que nous sommes de baptisés nous sommes tous consacrés dans le saint baptême à la Trinité très-auguste , par la mort du péché et par la résurrection à la vie nouvelle^ C'est pourquoi nos péchés y sont abolis , et la nouveauté de vie y est commencée : et de là vient que nous appelons le baptême le sacrement de régénération et de renouvellement de l'homme par le Saint-Esprit. D'où je conclus que le dessein de Dieu est de détruire en nous le péché; puisqu'il veut que la vie chrétienne commence par l'abolition de nos crimes; et ainsi il nous rend la justice que la prévarication du premier père nous avoit ôtée. Grâces à votre bonté, ô grand Dieu , qui faites un si grand présent à vos serviteurs , par Jésus-Christ le juste, qui se chargeant de nos péchés à la croix, par un divin échange nous a communiqué sa justice.
Mais ici peut-être vous m'objecterez que le péché n'est point détruit, même dans les justes; puisque la foi catholique professe qu'il n'y a aucun homme vivant qui ne soit pécheur. Pour résoudre cette difficulté, et connoître clairement quelle est la justice que le Saint-Esprit nous rend en ce monde , l'ordre
de mon raisonnement m'oblige d'entrer en ma seconde partie, et de vous faire voir le combat du fidèle contre la chair et ses convoitises. Je joindrai donc cette seconde partie avec ce qui me reste à dire de la première, dans une même suite de discours. Je tâcherai pourtant de ne rien confondre ; mais j'ai besoin que vous renouveliez vos attentions.
La seconde partie de la vie chrétienne, c'est de combattre la concupiscence , pour détruire en nous le péché. Or quand je parle ici de concupiscence , n'entendez par ce mot aucune passion particulière, mais plutôt toutes les passions assemblées, que l'Ecriture a accoutumé d'appeler d'un nom général, la concupiscence et la chair. Mais définissons en un mot la concupiscence, et disons avec le grand Augustin : La concupiscence , c'est un attrait qui nous fait incliner à la créature au préjudice du Créateur, qui nous pousse aux choses sensibles au préjudice des biens éternels.
Qu'est-il nécessaire de vous dire combien cet attrait est puissant en nous ? Chacun sait qu'il est né avec nous , et qu'il nous est passé en nature. Voyez, avant le christianisme , comme le vrai Dieu étoit méprisé par toute la terre : voyez , depuis le christianisme, combien peu de personnes goûtent comme il faut les vérités célestes de l'Evangile; et vous verrez que les choses divines nous touchent bien peu. Qui fait cela , fidèles , si ce n'est que nous aimons les créatures désordonnément ? C'est pourquoi l'apôtre saint Paul dit : « La chair convoite contre l'esprit ,
4lO SUR LA VIE CHRÉTIENNE.
cette cérémonie du baptême, qui se pratiquoit sans doute du temps des apôtres : or encore que le temps ait changé y que la cérémonie ne soit plus la même, la vertu du baptême n'est point altérée; à cause qu'elle ne consiste pas tant dans cet élément corruptible, que dans la parole de Jésus -Christ, et dans l'invocation de la Trinité , et dans la communication de l'Esprit de Dieu, qui sont choses sur lesquelles le temps ne peut rien.
En effet, tout autant que nous sommes de baptisés nous sommes tous consacrés dans le saint baptême à la Trinité très-auguste , par la mort du péché et par la résurrection à la vie nouvelle. C'est pourquoi nos péchés y sont abolis , et la nouveauté de vie y est commencée : et de là vient que nous appelons le baptême le sacrement de régénération et de renouvellement de l'homme par le Saint-Esprit. D'où je conclus que le dessein de Dieu est de détruire en nous le péché; puisqu'il veut que la vie chrétienne commence par l'abolition de nos crimes; et ainsi il nous rend la justice que la prévarication du premier père nous avoit ôtée. Grâces à votre bonté, ô grand Dieu , qui faites un si grand présent à vos serviteurs, par Jésus-Christ le juste, qui se chargeant de nos péchés à la croix, par un divin échange nous a communiqué sa justice.
Mais ici peut-être vous m'objecterez que le péché n'est point détruit, même dans les justes; puisque la foi catholique professe qu'il n'y a aucun homme vivant qui ne soit pécheur. Pour résoudre cette difficulté, et connoître clairement quelle est la justice que le Saint-Esprit nous rend en ce monde , l'ordre
de mon raisonnement m'oblige d'entrer en ma seconde partie, et de vous faire voir le combat du fidèle contre la chair et ses convoitises. Je joindrai donc cette seconde partie avec ce qui me reste à dire de la première, dans une même suite de discours. Je tâcherai pourtant de ne rien confondre ; mais j'ai besoin que vous renouveliez vos attentions.
La seconde partie de la vie chrétienne, c'est de combattre la concupiscence , pour détruire en nous le péché. Or quand je parle ici de concupiscence , n'entendez par ce mot aucune passion particulière, mais plutôt toutes les passions assemblées, que l'Ecriture a accoutumé d'appeler d'un nom général, la concupiscence et la chair. Mais définissons en un mot la concupiscence, et disons avec le grand Augustin : La concupiscence , c'est un attrait qui nous fait incliner à la créature au préjudice du Créateur, qui nous pousse aux choses sensibles au préjudice des biens éternels.
Qu'est-il nécessaire de vous dire combien cet attrait est puissant en nous ? Chacun sait qu'il est né avec nous , et qu'il nous est passé en nature. Voyez, avant le christianisme , comme le vrai Dieu étoit méprisé par toute la terre : voyez , depuis le christianisme, combien peu de personnes goûtent comme il faut les vérités célestes de l'Evangile; et vous verrez que les choses divines nous touchent bien peu. Qui fait cela , fidèles , si ce n'est que nous aimons les créatures désordonnément ? C'est pourquoi l'apôtre saint Paul dit ; « La chair convoite contre l'esprit ,
4l2 SUR LA VIE CHRÉTIENNE.
» et Fesprit contre la chair (0 ». Et ailleurs : « Je » me plais en la loi selon l'homme inte'rieur; mais » je sens en moi-même une loi qui re'siste à la loi de » Tesprit (2) » : voilà le combat. Que si l'apôtre même ressent cette guerre, qui ne voit que cette opiniâtre contrariété de la convoitise, répugnante au bien , se rencontre même dans les plus justes?
Dieu éternel , d'oii vient ce désordre ? Pourquoi cet attrait du mal, même dans les saints? Car enfin ils se plaignent tous généralement, que, dans le dessein qu'ils ont de s'unir à Dieu , ils sentent une résistance continuelle. Grand Dieu, je connois vos desseins : vous voulez que nous expérimentions en nous-mêmes une répugnance éternelle à ce qiie votre loi si juste et si sainte désire de nous ; afin que nous sachions distinguer ce que nous faisons par nousmêmes, d'avec ce que vous faites en nous par votre Esprit saint ; et que par l'épreuve de notre impuissance, nous apprenions à attribuer la victoire, non point à nos propres forces, mais à votre bras et à l'honneur de votre assistance. Et ainsi vous nous laissez nos foiblesses , afin de faire triompher votre grâce dans l'infirmité de notre nature. Par où vous voyez, chrétiens, que la concupiscence combat dans les justes, mais que la grâce divinô surmonte. C'est la grâce qui oppose à l'attrait du mal la chaste délectation des biens éternels; c'est-à-dire, la charité qui nous fait observer la loi, non point par la crainte de la peine, mais par l'amour de la véritable justice: et cette charité est répandue en nos cœurs, non par
(0 Gai. V. 17.— \')/?om. VII. 32, 35.
SUR LA VIE CHRÉTIENNE. ^l3
le libre arbitre qui est ne' avec nous, mais par le Saint-Esprit qui nous est donne' (0.
La charité donc et la convoitise se font la guerre sans aucune trêve : à mesure que l'une croît, l'autre diminue, lien est comme d'une balance : autant que vous ôtez à la charité, autant vous ajoutez de poids à la convoitise. Quand la charité surmonte , nous sommes libres de cette liberté dont parle l'apôtre (2), par laquelle Jésus- Christ nous a affranchis. Nous sommes libres, dis-je, parce que nous agissons par la charité, c'est-à-dire, par une affection libérale. Mais notre liberté n'est point achevée, parce que le règne de la charité n'est pas accompli. La Uberté sera entière, quand la paix sera assurée, c'est-à-dire au ciel. Cependant nous gémissons ici-bas; parce que la paix de la charité que nous y avons , étant toujours mêlée avec la guerre de la convoitise, elle n'est pas tant le calme de nos troubles, que la consolation de notre misère : et en voici une belle raison de saint Augustin.
La liberté n'est point parfaite, dit -il, et la paix* n'est pas assurée ; parce que la convoitise , qui nous résiste, ne peut être combattue sans péril : elle ne peut être aussi bridée sans contrainte , ni par conséquent modérée sans inquiétude. Illa quœ resistunt j, periculoso debellantur prœlio ; et illa quœ 'victa suntj, nondum securo îriumphantur otio^ sed adhuc sollicito premuntur imperio (3). Et de là vient que notre justice ici-bas, je parle encore avec le grand Augustin, de là vient que « notre justice consiste plus en la
(0 Rom. V. 5. — (^) Gai IV. 3i. — (3) De Cw. Dei, Ub. xix, cap.^ xxvii, tom. Yii, col. 572.
4l6 SURLÀVIE CHRÉTIENNE.
charité qui les couvre: « La charité, dit l'apôtre >i saint Pierre (0 , couvre la multitude des péchés ».
Bien plus, ce grand Dieu tout-puissant fait éclater la lumière même du sein des plus épaisses ténèbres ; il fait servir à la justice le péché même. Admirable économie de la grâce! oui les péchés mêmes, je l'oserai dire, dans lesquels la fragilité humaine fait tomber le juste, si d'un côté ils diminuent la justice, ils l'augmentent et l'accroissent de l'autre. Et comment cela ? C'est qu'ils enflamment les saints désirs de l'homme fidèle ; c'est qu'en lui faisant connoître sa servitude, ils font qu'il désire bien plus ardemment les bienheureux embrassemens de son Dieu, dans lesquels il trouvera la vraie liberté; c'est qu'ils lui font confesser sa propre foiblesse et le besoin qu'il a de la grâce, dans un état d'un profond anéantissement. Et d'autant que le plus juste c'est le plus humble , le péché même en quelque sorte accroît la justice ; parce qu'il nous fonde de plus en plus dans l'humilité.
Vivons ainsi, fidèles, vivons ainsi; faisons que notre foiblesse augmente l'honneur de notre victoire, par la grâce de notre Seigneur Jésus-Christ. Aimons cette justice divine qui fait que le péché même nous tourne à bien : quand nous voyons ci'oître nos iniquités, songeons à nous enrichir par les bonnes œuvres, afm de réparer notre perte. Le fidèle qui vit de la sorte, expiant ses péchés par les ai^mônes, se purifiant toute sa vie par la pénitence , par le sacrifice d'un cœur contrit, par les œuvres de miséricorde , il ne détruit pas seulement le règne du péché,
C«) /. Petr. IV. 8.
comme
SUR LA. VIE CHRÉTIENNE. /^in
comme je disois tout-à-l'heure , je passe maintenant plus outre, et je dis qu'il détruit entièrement le pe'ché; parce que, dit saint Augustin, « comme notre j) vie n'est pas sans pe'ché, aussi les remèdes pour les » purger ne nous manquent pas » : Sicutpeccata non defueruntj ita etiam remédia ^ quibus purgarentur , affuerunt (0.
Enfin celui qui vit ^ la sorte , détestant les péche's mortels, faisant toute sa vie pe'nitence pour les véniels, à la manière que je viens de dire avec rincomparable saint Augustin , il méritera , dit le même Père. Que nos nouveaux réformateurs entendent ce mot : c'est dans cette belle épître à Hilaire, où ce grand personnage combat l'orgueilleuse hérésie de Pelage, ennemi de la grâce de Jésus-Christ. Cet humble défenseur de la grâce chrétienne se sert en ce lieu du mot de mérite : étoit-ce pour enfler le libre arbitre? n'étoit-ce pas plutôt pour relever la dignité de la grâce , et des saints mouvemens que Dieu fait en nous? Quelle est donc votre vanité et votre injustice, ô très -charitables réformateurs, de prêcher que nous ruinons la grâce de Dieu , parce que nous nous servons du mot de mérite ? si ce n'est peut-être que vous vouliez dire que saint Augustin a détruit la grâce, et que Calvin seul l'a bien établie. Pardonnez-moi cette digression ; je reviens à mon passage de saint Augustin. Un homme passant sa vie dans l'esprit de mortification et de pénitence, « encore qu'il ne vive pas sans péché, il 3) méritera, dit saint Augustin, de sortir de ce » monde sans aucun péché » : Merebiiur hinc exire
(') Ad Hilar. Ep. cLvii, n. 3j tom. ii , col. 543.
4l8 SUR LA VIE CHRÉTIENNE.
sine peccato , quanwis ^ chm hic vis^ej^et^ habuerit noiinulla peccata (0 : et ainsi le péché est détruit en nous , à cause du mérite de la vraie foi qui opère par la charité.
11 est donc vrai , fidèles , ce que j'ai dit , que même dans cet exil Dieu détruit le péché par sa grâce ; il est vrai qu'il y surmonte la concupiscence : et ainsi, par la miséricorde 4(B Dieu, je me suis déjà acquitté envers vous des deux premières parties de ma dette. Faites votre profit de cette doctrine : elle est haute , mais nécessaire. Je sais que les humbles l'entendent; peut-être ne plaira-t-elle pas aux superbes. Les lâches sans doute seront fâchés qu on leur parle toujours de coml)attre. Mais pour vous , ô vrais chrétiens , travaillez sans aucun relâche ; puisque vous avez un ennemi en vous-mêmes, avec lequel, si vous faites la paix en ce monde, vous ne sauriez avoir la paix avec Dieu. Voyez combien il est nécessaire de veiller toujours, de prier toujours, de peur de tomber en tentation. Que si cette guerre continuelle vous semble fâcheuse, consolez-vous par l'espérance fidèle de la glorieuse résurrection, qui se commence déjà en nos corps. C'est la troisième opération que le Saint-Esprit exerce dans l'homme fidèle durant le pèlerinage de cette viej et c'est aussi par où je m'en vais conclure.
(0 Loco mox c'Uato.
SUR LES OBLIGATIONS DE l'ÉTAT RELIGIEUX. 4^9
SERMON