PRÊCHÉ DEVANT LES RELIGIEUSES DE S, CYR
Fragilité et grande misère du monde : puissance et funestes effets de sa séduction. Motifs pressons pour porter les chrétiens à s'en séparer entièrement. Origine des communautés religieuses. En quoi consiste la pauvreté dont on y fait profession. Infidélités sans nombre, qu'oncommet journellement dans les monastères contre celte vertu. Avantages de la virginité : jusqu'où elle doit s'étendre. A qui se rapporte l'obéissance que l'on rend aux supérieurs. Dans quel esprit il faut se soumettre à ceux qui abusent de leur autorité. Avec quel soin les religieuses doivent éviter le commerce du monde, les sentimens de la vanité, et les amusemens de l'esprit.
l j E monde entier n'est rien ; tout ce qui est mesuré par le temps va finir. Le ciel, qui nous couvre par sa voûte immense, est comme une tente, selon la comparaison de l'Ecriture (0 : on la dresse le soir pour les voyageurs, et on l'enlève le lendemain.
(*) Nous n'avons point Toriginal de ce sermon, dont nous avons trouvé plusieurs copies dans le diocèse de Meaux : toutes l'attribuent à Bossuet, et il est aisé de l'y reconnoître. Le troisième point prouve qu'il a été fait pour la maison de Saint-Cyr. {£dù. de Déforis. )
{y! Job. xxXYi. 2g.
Quelle doit être notre vie et notre conversation icibas, dit un apôtre (0, puisque ces cieux que nous voyons, et cette terre qui nous porte, vont être embrases par le feu ? La fin de tout arrive ; la voilà qui vient ; elle est presque déjà venue. Tout ce qui paroît de plus solide n'est qu'une figure qui passe quand on en veut jouir , qu'une ombre fugitive qui disparoît. « Le temps est court , dit saint Paul par- » lant des vierges (2) ; donc il faut user du monde » comme n'en usant pas » , n'en user que pour le vrai liesoin , en user sobrement sans en vouloir jouir, en user en passant sans s'y arrêter et sans y tenir. C'est donc une pitoyable erreur que de s'imaginer qu'on sacrifie beaucoup à Dieu quand on quitte le monde pour lui : c'est renoncer à une illusion pernicieuse; c'est renoncer à de vrais maux, déguisés sous une vaine apparence de biens. Perd - on un appui quand on jette un roseau fêlé, qui, loin de nous soutenir, nous perceroit la main, si nous voulions nous y appuyer? Faut-il bien du courage pour s'enfuir d'une maison qui tombe en ruine, et qui nous écraseroit dans sa cliute?
Que quitte-t-on en quittant le monde ? Ce que quitte celui qui , à son réveil, sort d'un songe plein d'inquiétudes. Tout ce qui se voit , qui se touche , qui se compte, qui se mesure par le temps, n'est qu'une ombre de l'être véritable : à peine commence-t-il à être , qu'il n'est déjà plus. Ce n'est rien sacrifier à Dieu , que de lui sacrifier la nature entière : c'est lui donner le néant, la vanité, le mensonge même. D'ailleurs ce monde, si vain et si fra-
10 //. Petr. iiï. 10, 1 1. — W /. Cor. \u. 29, 3i.
DE L ÉTAT RELIGIEUX. /\2l
gile, est trompeur, ingrat, plein de trahisons. O combien dure est sa servitude ! Enfans des hommes, que ne vous en coûte-t-il point pour le flatter, pour tâcher de lui plaire , pour mendier ses grâces? Quelles traverses, quelles alarmes , quelles bassesses, quelle lâcheté pour parvenir à ce qu'on n a point de honte d'appeler les honneurs! Quel ëtat violent, et pour ceux qui s'efforcent de parvenir , et pour ceux mêmes qui son t parvenus ! Quelle pauvreté effective dans une abondance apparente! Tout y trahit le cœur, jusqu'à l'espérance même dont on paroît nourri : les désirs s'enveniment ; ils deviennent farouches et insatiables : l'envie déchire les entrailles; on est malheureux non-seulement par son propre malheur, mais encore par la prospérité d'autrui. On est peu touché de ce qu'on possède; on ne sent que ce qu'on n'a pas : l'expérience de la vanité de ce qu'on a ne ralentit jamais la fureur d'acquérir ce qu'on sait bien qui est aussi vain, et aussi incapable de rendre heureux. On ne peut ni assouvir les passions ni les vaincre ; on en sent la tyrannie , et on ne veut point être délivré.
O! si je pouvois traîner le monde entier dans lescloîtres et dans les solitudes , j'arracherois de sa bouche un aveu de sa misère et de son désespoir. Mais hélas! que vois -je? Va-t-on dans le monde l'étudier de près dans son état le plus naturel , on n'entend dans toutes les familles que gémissemens de cœurs oppressés. L'un est dans une disgrâce qui lui enlève le fruit de ses travaux depuis tant d'années , et qui met sa patience à bout ; l'autre souffre dans sa place des dégoûts et des désagrémens : ce-
4^2 SUR LES Or.LIGATIONS
lui-ci perd ; l'autre craint de perdre : cet autre n'a pas assez ; il est dans un ëtat violent. L'ennui les poursuit tous, jusque dans les spectacles et dans la foule des plaisirs : ils avouent qu'ils sont mise'rables ; et je ne veux que le monde pour apprendre aux hommes combien le monde est digne de mépris.
Mais pendant que les enfans du siècle parlent ainsi , quel est le langage de ceux qui doivent être les enfans de Dieu ? He'las ! ils conservent une estime et une admiration secrète, pour les choses les plus vaines, que le monde même, tout vain qu'il est, ne peut s'empêcher de me'priser. O mon Dieu, arrachez , arrachez du cœur de vos enfans cette erreur maudite. J'en ai vu , même de bons, de sincères dans leur piété', qui, faute d'expérience, étoient éblouis d'un éclat grossier. Ils étoient étonnés de voir des gens, avancés dans les honneurs du siècle, leur dire : Nous ne sommes point heureux. Cette vérité leur étoit encore nouvelle, comme si l'Evangile ne la leur avoit pas révélée , comme si leur renoncement au monde n'avoit pas dû être fondé sur une pleine et constante persuasion de sa vanité. O mon Dieu , le monde , par le langage même de ses passions , rend témoignage à la vérité de votre Evangile , qui dit : « Malheur au monde (0 » ; et vos enfans ne rougissent point de montrer que le monde a encore pour eux quelque chose de doux et d'agréable.
Ce monde n'est pas seulement fragile et misérable; il est encore incompatible avec les vrais biens. Les peines que nous lui voyons souffrir sont pour lui le commencement des douleurs éternelles. Comme
(') Matl. xvni. 7.
DE l'état RELIGIEUX. ^93
la joie céleste se forme peu à peu dès cette vie dans le cœur des justes, où est le royaume de Dieu; les horreurs et le désespoir de l'enfer se forment aussi peu à peu dans le cœur des hommes profanes, qui vivent loin de Dieu. Le monde est un enfer déjà commencé; tout y est envie, fureur, haine de la vérité et de la vertu , impuissance et désespoir d'appaiser son propre cœur, et de rassasier ses désirs.
Jésus-Christ est venu du ciel sur la terre foudroyer de ses malédictions ce monde impie , après en avoir enlevé ses élus. « Dieu nous a arrachés, dit saint » Paul (0, à la puissance des ténèbres, pour nous » transférer au royaume de son Fils bien-aimé«. Le monde est le royaume de Satan , et les ténèbres du péché couvrent cette région de mort. « Malheur )) au monde, à cause des scandales (^) ». Ilélas ! les justes mêmes sont ébranlés. O qu elle est redoutable cette puissance des ténèbres , qui aveugle les plus clairvoyans ! C'est une puissance d'enchanter les esprits, de les séduire, de leur ôter la vérité même, après qu'ils l'ont crue, sentie et aimée. O puissance terrible , qui répand l'erreur , qui fait qu'on ne voit plus ce qu'on voyoit, qu'on craint de le revoir, et qu'on se complaît dans les ténèbres de la mort ! Enfans de Dieu , fuyez cette puissance ; elle entraîne tout, elle flatte, elle tyrannise, elle enlève les cœurs. Ecoutez Jésus-Christ , qui crie : « On ne peut servir » deux maîtres. Dieu et le monde (?) ». Ecoutez un de ses apôtres, qui ajoute : « Adultères, ne savez- » vous pas que l'amitié de ce monde est ennemie de
(0 Coloss. I. i3. — W MiUt. XVIII. 7. — (3) Ibid. VI 24.
» Dieu (0 » ? Point de milieu; nulle espérance d'en trouver : c'est abandonner Dieu , c'est renoncer à son amour, que d'aimer son ennemi.
Mais en renonçant au monde , faut-il renoncer à tout ce que le monde donne? Ecoutez encore un autre apôtre ; c'est saint Jean (2) : « N'ainaez ni le 5) monde , ni les choses qui sont dans le nlonde » , ni lui, ni ce qui lui appartient; tout ce qu'il donne est aussi vain, aussi corrompu, aussi empoisonné que lui.
Mais quoi, faut-il que tous les chrétiens vivent dans ce renoncement? Ecoutez -vous vous-même du moins, si vous n'écoutez pas les apôtres. Qu'avezvous promis dans votre baptême, pour entrer non dans la perfection d'un ordre religieux, mais dans le simple christianisme et dans l'espérance du salut? Vous avez renoncé à Satan, à ses pompes. R emarquez quelles sont ces pompes : Satan n'en a point de distinguées de celles du siècle. Les pompes du siècle , qu'on est tenté de croire innocentes, sont donc, selon vous-même, celles de Satan; et vous avez promis de les détester. Cette promesse si solennelle, qui vous a introduit dans la société des fidèles, ne serat-elle qu'une comédie et une dérision sacrilège ? Le renoncement au monde, et la détestation de ses vanités , est donc essentiel au salut de chaque chrétien. Celui qui quitte le monde, qu'y ajoute-t-il ? Il* s'éloigne de son ennemi , il détourne les yeux pour ne pas voir ce qu'il abhorre ; il se lasse d'être aux prises avec cet ennemi, ne pouvant jamais faire ni trêve ni paix. Est-ce là un grand sacrilicc? n'est-
(O/flc. IV. 4- — ^'') I- Joan, n. i5.
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ce pas plutôt un grand soulagement, une sûreté douce , une paix qu'on devroit chercher pour soimême dès qu'on de'sire être chrétien, et n'aimer pas ce que Dieu condamne? Quand on ne veut point aimer Dieu, quand on ne veut aimer que ses passions, et s'y livrer sans religion, par ce désespoir dont parle saint Paul (0, je ne m'étonne pas qu'on aime le monde et qu'on le cherche. Mais quand on croit la religion , quand on désire de s'y attacher, quand on craint la justice de Dieu, quand on se craint soi-même, et qu'on se défie de sa propre fragilité; peut-on craindre de quitter le monde dès qu'on veut faire son salut? n'y a-t-il pas plus de sûreté et de facilité, de secours, de consolations dans la solitude?
Laissons donc pour un moment les vues de perfection : ne parlons que d'amour de son sahit, que d'intérêt propre, que de douceur et de paix de cette vie. Où sera-t-il cet intérêt même temporel , pour une ame en qui toute religion n'est pas éteinte? Où sera-t-elle cette paix , sinon loin d'une mer si orageuse, qui ne fait voir partout qu'écueils et que naufrages ? Où sera-t-elle , sinon loin des objets qui enilamment les désirs, qui irritent les passions, qui empoisonnent les cœurs les plus innocens , qui réveillent tout ce qu'il y a de plus malin dans l'homme, qui ébranlent les âmes les plus fermes et les plus droites ? Hélas ! je vois tomber les plus hauts cèdres du Liban, et je courrai au-devant du péril, et je craindrai de me mettre à l'abri de la tempête? N'est-ce pas être ennemi de soi-même, rejeter le
(0 Eph. lY. 19.
salut et la paix, en un mot, aimer sa perte, et la chercher dans- un trouble continuel ?
Après cela , faut-il s'étonner si saint Paul exhorte les vierges à demeurer libres (0, n'ayant d'autre époux que l'Epoux céleste. Il ne dit pas : C'est afin que vous soyez dans une plus haute perfection, et dans une oraison plus e'minente ; il dit : Afin que vous ne soyez point dans un malheureux partage entre Jésus - Christ et un époux mortel , entre les saints exercices de la religion , et les soins dont on ne peut se garantir quand on est dans l'esclavage du siècle ; c'est « afin que vous puissiez prier sans » empêchement : c'est que vous auriez, dit-il, dans » le mariage, les tribulations de la chair, et je » voudrois vous les épargner : c'est, dit -il encore, » que je voudrois vous voir dégagées de tout em- » barras ». A la vérité, ce n'est pas un précepte; car cette parole, comme Jésus -Christ le dit dans l'Evangile (2) , ne peut être comprise de tous : mais heureux, je dis même, heure.ux dès cette vie, ceux à qui il est donné de la comprendre, de la goûter et de la suivre. Ce n'est pas un précepte; mais c'est un conseil de l'apôtre, de l'apôtre, dis -je, plein de l'Esprit de Dieu : c'est un conseil que tous n'ont pas le courage de suivre; mais qu'il donne à tous en général ; afin qu'il soit suivi de ceux à qui Dieu mettra au cœur ce goût de la bienheureuse liberté.
De là vient qu'en ouvrant les livres des saints Pères , je ne trouve de tous côtés , même dans les sermons faits à tout le peuple sans distinction, que des exhortations pressantes, pour conduire les chré-
(«) /. Cor. vu. 25 et seq. — (') Matt. xix. 1 1.
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tiens en foule dans les solitudes. C'est ainsi que saint Basile fait un sermon exprès , pour inviter tous les chrétiens à la vie solitaire. Saint Grégoire de Nazianze , saint Chrysostôme , saint Jérôme, saint Ambroise , l'Orient , TOccident , tout retentit des louanges du désert, et de la fuite du siècle. J'aperçois même, dans la règle de saint Benoît, qu'on ne craignoit point de consacrer les enfans avant qu'ils eussent l'usage de raison : les parens, sans craindre de les tyranniser, croyoient pouvoir les vouer à Dieu dès le berceau. Vous vous en étonnez, vous qui mettez une si grande différence entre la vie du commun des chrétiens, vivans au milieu du siècle, et celle des âmes religieuses, consacrées à Dieu dans la solitude. Mais apprenez que parmi ces vrais chrétiens, qui ne regardoient le siècle qu'avec horreur, il y avoit peu de différence entre la vie pénitente et recueillie que l'on menoit dans sa famille, et celle que l'on menoit dans un désert. S'il y avoit quelque différence, c'est qu'il est plus doux, plus facile, plus sûr de mépriser le monde de loin que de près. On ne croyoit donc point gêner la liberté des enfans , puisqu'ils dévoient , comme chrétiens , ne prendre nulle part aux pompes et aux joies du monde. C'étoit leur épargner des tentations, et leur préparer une heureuse paix, que de les ensevelir tout vivans dans cette société, avec les anges de la terre.
Aimable simplicité des enfans de Dieu , qui n'avoient plus rien à ménager ici-bas! ô pratique étonnante! mais qui n'est si disproportionnée à nos mœurs , qu'à cause que les disciples de Jésus-Christ
ne savent plus ce que c'est que de porter la croix avec lui, et que de dire avec lui : Malheur, malheur au monde. On n'a point de honte d'être chrétien , et de vouloir jouir de sa liberté pour goûter le fruit défendu , pour aimer le monde que Jésus- Christ déteste. O lâcheté honteuse , qui étoit réservée pour la consommation de l'iniquité dans les derniers siècles ! On a oublié qu'être chrétien , et n'être plus de ce monde , c'est essentiellement la même chose.
Hélas ! quand vous reverrons-nous , ô beaux jours, ô jours bienheureux , où toutes les familles chrétiennes, sans quitter leurs maisons et leurs travaux, vivoient comme nos communautés les plus régulières? C'est sur ce modèle que nos communautés se sont formées. On se taisoit, on prioit , on travailloit sans cesse des mains , on se cachoit : en sorte que les chrétiens étoient appelés un genre d'hommes qui fuy oient la lumière. On obéissoit au pasteur, au père de famille : point d'autre attente que celle de notre bienheureuse espérance pour l'avènement du grand Dieu de gloire; point d'autre assemblée que celle oii l'on écoutoit les paroles de la foi; point d'autre festin que celui de l'A-gneau , suivi d'un repas de charité; point d'autre pompe que celle des fêtes et des cérémonies ; point d'autre plaisir que celui de chanter les psaumes et les sacrés cantiques; point d'autres veilles que celles oii l'on ne eessoit de prier. O beaux jours ! quand vous reverrons-nous? Qui me donnera des yeux, pour voir la gloire de Jérusalem renouvelée? Heureuse postérité, sous laquelle reviendront ces anciens jours. De tels chré-
DE l'état heligieux. 4^9
tiens etoient solitaires , et changeoient les villes ea de'seits.
Dès ces premiers temps, nous admirons en Orient des hommes et des femmes qu'on nommoit Ascètes, c'est-à-dire, exercitans : c'étoient des chrétiens dans le célibat, qui suivoient toute la perfection du conseil de l'apôtre. En Occident, quelle foule de vierges et de personnes de tout âge, de toutes conditions, qui dans l'obscurité et dans le silence ignoroient le monde et etoient ignorées de lui, parce que le monde n'étoit pas digne d'elles ! Les persécutions poussèrent jusque dans les plus aflreux déserts les patriarches des anachorètes, saint Paul et saint Antoine : mais la persécution fit moins de solitaires que la paix et le triomphe de l'Eglise, après la conversion de Constantin. Les chrétiens, si simples et si ennemis de toute mollesse , craignoient plus une paix flatteuse pour les sens, qu'ils n'avoient craint la cruauté des tyrans. Les déserts se peuplèrent d'anges innombrables , qui vivoient dans des corps mortels sans tenir à la terre : les solitudes sauvages fleurirent; les villes entières etoient presque désertes; d'autres villes, comme Oxyrinque, dans l'Egypte, devenoient autant de monastères. Voilà la source des communautés religieuses : ô qu'elle est belle î qu'elle est touchante ! que la terre ressemble au ciel, quand les hommes y vivent ainsi !
Mais hélas, que cette ferveur des anciens jours nous reproche le relâchement et la tiédeur des nôtres ! Il me semble que j'entends saint Antoine qui se plaint de ce que le soleil vient troubler sa prière , qui a été aussi longue que la nuit. Je crois le
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voir qui reçoit une lettre de l'Empereur, et qui dit à ses disciples : Re'jouissez-vous , non de ce que FEmpereur m'a écjit; mais de ce que Dieu nous a écrit une lettre, en nous donnant l'Evangile de son Fils (0. Je vois saint Pacôme , qui, marchant sur les traces de saint Antoine, devient de son côte, dans un autre désert, le père d'une postérité innombrable. J'admire Hilarion, qui fuit de pays en pays, jusqu'au-delà des mers, le bruit de ses vertus et de ses miracles qui le poursuit. J'entends un solitaire , qui, ayant vendu le livre des Evangiles , pour donner tout aux pauvres et pour ne posséder plus rien, s'écrie : J'ai tout quitté, même jusqu'au livre qui m'a appris à quitter tout. Un autre , c'est le grand Arsène, devenu sauvage, s'il m'est permis de parler ainsi, consoloit les autres solitaires qui se plaignoient de ne le point voir, en leur disant : Dieu sait, Dieu sait , mes frères , si je ne vous aime point ; mais je ne puis être avec lui et avec vous. Voilà les hommes que Dieu a montrés de loin au monde dans les déserts pour le condamner, et pour nous apprendre à le fuir.
Sortons, sortons de Babylone , persécutrice des enfans de Dieu, et enivrée du sang des saints; hâtons-nous d'en sortir, de peur de participer à ses crimes et à ses plaies. Ici je parle devant Dieu qui me voit, qui m'entend; je parle en Jésus-Christ, et c'est sa parole qui est dans ma bouche. Je vous dois la vérité; je vous la donne toute pure, sans exagération. Que celui qui est attaché au monde par des
(0 ^pud. S. Alhanas, Vit. S. Anton. /;. 8i , tom. i, pari, ii", pa^. 855, 85G.
DE l'état RELIGIEUX. ' ^Sl
liens légitimes que la Providence a formes, y demeure en paix; qu'il en use comme n'en usant point: qu'il vive dans le monde sans y tenir ni par le plaisir, ni par intérêt ; mais qu'il tremble , et qu'il ne se console qu'en s'abandonnant aux desseins de Dieu. Je dis bien davantage : que celui qui n'a jamais cherché le monde , et que Dieu y appelle par des marques décisives de vocation , y aille , et Dieu sera avec lui. « Mille traits tomberont à sa gauche et dix » mille à sa droite , sans le toucher. Il foulera aux « pieds l'aspic et le basilic, le lion et le dragon (0 »; rien ne le blessera, pourvu qu'il n'aille qu'à mesure que Dieu le mènera par la main. Mais ceux que Dieu n'y mène point, iront-ils s'exposer d'eux-mêmes? craindront-ils de s'éloigner des tentations et de faciliter leur salut ? Non ; quiconque veut chercher Dieu , doit fuir le monde autant que son état lui permet de le fuir.
Mais que faire dans la retraite ? quelles en seront les occupations ? quel en sera le fruit ? c'est ce qui me reste à vous expliquer.
SECOND POINT
Toutes les communautés religieuses ont trois vœux qui font l'essentiel de leur état , pauvreté , chasteté , obéissance. La correction des mœurs et la stabilité , marqués dans la règle de saint Benoît , reviennent au même but, qui est de tenir les hommes dans l'obéissance jusqu'à la mort. Examinons, en peu de mots, tous ces divers engagemens.
Rien n'effraie plus que la pauvreté : c'est pourquoi
COP^.xc. 7, i3.
Jésus-Christ , qui est venu révéler des vérités cadiées depuis l'origine des siècles, comme dit l'Evangile (0, commence ses instructions, en renversant le sens humain , par la pauvreté. « Bienheureux les pauvres )) d'esprit » , dit-il (2) ; ailleurs il est dit : « Bienheu- » reux les pauvres (3) » , mais c'est la même chose ; c'est-à-dire , Bienheureux ceux qui sont pauvres par l'esprit, par la volonté, par le mépris des fausses richesses, par le renoncement à tous biens créés, à tout talent naturel , au trésor même le plus intime et dont on est le plus jaloux , je veux dire de sa propre sagesse , de son propre esprit. Heureux qui s'appauvrit ainsi soi-même, qui ne se laisse rien : heureux qui est pauvre jusqu'à se dépouiller de tout soi-même ; heureux qui n'a plus d'autre bien que la pauvreté du Sauveur, dont le monde a été ainsi enrichi , selon l'expression de saint Paul (4).
On promet à Dieu d'entrer dans cet état de nudité et de renoncement; on le promet, et c'est à Dieu : on le déclare à la face des saints autels : mais après avoir goûté le don de Dieu , on retombe dans le piège de ses désirs. L'amour-propre , avide et timide , craint toujours de manquer : il s'accroche à tout , comme une personne qui se noie se prend à tout ce qu'elle trouve, même à des ronces et à des épines pour se sauver. Plus on ôte à l'amour-propre, plus il s'etForce de reprendre d'une main ce qui échappe à l'autre. Il est inépuisable en beaux prétextes : il se replie comme un serpent, il se déguise, il prend toutes les formes ; il invente mille nouveaux
(0 Matt. xui. 35. — Ibid. y- 3 i?) Luc. yi. 20. — (4) //. Cor.
besoins,
DE l'état religieux. 4^3
besoins, pour flatter sa délicatesse et pour autoriser ses relâchemens. 11 se de'dommage en petits détails des sacrifices qu'il a faits en gros : il se retranche dans un meuble, dans un habit, un livre, un rien qu'on n'oseroit nommer : il tient à un emploi, à une confidence, à une marque d'estime, à une vaine amitié'. Voilà ce qui lui tient lieu des charges, des honneurs , des richesses , des rangs , que les ambitieux du siècle poursuivent ; tout ce qui a un goût de propriété, tout ce qui fait une petite distinction, tout ce qui console l'orgueil abattu et resserré dans des bornes si étroites, tout ce qui nourrit un reste de vie naturelle , et qui soutient ce qu'on appelle moi j tout cela est recherché avec avidité. On le conserve; on craint de le perdre; on le défend avec subtilité , bien loin de l'abandonner : quand les autres nous le reprochent , nous ne pouvons nous résoudre à nous l'avouer à nous-mêmes ; on est plus jaloux là-dessus qu'un avare ne le fut jamais de son trésor.
Ainsi la pauvreté n'est qu'un nom ; et le grand sacrifice de la piété chrétienne, se tourne en pure illusion et en petitesse d'esprit. On est plus vif pour des bagatelles , que les gens du monde ne le sont pour les plus grands intérêts : on est sensible aux moindres commodités qui manquent : on ne veut rien posséder ; mais on veut tout avoir , même le superflu, si peu qu'il flatte notre goût : non-seulement la pauvreté n'est point pratiquée, mais elle est inconnue. On ne sait ce que c'est que d'être pauvre par la nourriture grossière , pauvre par la nécessité du travail, pauvre par la simplicité et la
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petitesse du logement , pauvre dans tout le de'tail de la vie.
Où sont ces anciens instituteurs de la vie religieuse , qui ont voulu se faire pauvres par sacrifice, comme les pauvres de la campagne le sont par ne'cessite'. Ils s'étoient proposé pour modèle de leur vie, celle de ces ouvriers champêtres, qui gagnent leur vie par le travail ; et qui , par ce travail , ne gagnent que le nécessaire. C'est dans cette vraie et admirable pauvreté qu'ont vécu tant d'hommes capables de gouverner le monde, tant de vierges délicates nourries dans l'opulence et dans les délices, tant de personnes de la plus haute condition.
C'est par-là que les communautés peuvent être généreuses, libérales, désintéressées. Autrefois les solitaires d'Orient et d'Egypte non-seulement vivoient du travail de leurs mains, mais faisoient encore des aumônes immenses. On voyoit sur la mer des vaisseaux chargés de leurs charités : maintenant il faut des revenus prodigieux pour faire subsister une communauté. Les familles accoutumées à la pauvreté épargnent tout; elles subsistent de peu : mais les communautés ne peuvent se passer de l'abondance. Combien de centaines de familles subsisteroient honnêtement de ce qui suffit à peine pour la dépense d'une seule communauté , qui fait profession de renoncer aux biens des familles du siècle, pour embrasser la pauvreté? Quelle dérision! quel renversement! Dans ces communautés, la dépense des infirmes surpasse souvent celle des pauvres malades d'une ville entière. C'est qu'on est de loisir pour s'écouter soi-même dans les moindres infirmités;
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c'est qu'on a le loisir de les prévenir, d'être toujours occupé de soi et de sa délicatesse; c'est qu'on ne mène point une vie simple, pauvre, active et courageuse. De là vient, dans les maisons qui devroient être pauvres, une âpreté scandaleuse pour l'intérêt : le fantôme de communauté sert de prétexte pour le couvrir; comme si la communauté étoit autre chose que l'assemblage des particuliers qui ont renoncé à tout; et comme si le dé intéressement des particuliers ne devoit pas rendre toute la communauté désintéressée.
Ayez affaire à de pauvres gens chargés d'une grande famille ; souvent vous les trouverez droits, modérés , capables de relâcher pour la paix, et d'une facile composition. Ayez affaire à une communauté régulière , elle se fait un point de conscience de vous traiter avec rigueur. J'ai honte de le dire ; je ne le dis qu'en secret et en gémissant, je ne le dis qu'à l'oreille, pour instruire les épouses de Jésus -Christ; mais enfin il faut le dire, puisque malheureusement il est vrai. On ne voit point de gens plus ombrageux, plus difficultueux , plus tenaces , plus ardens dans les procès que ces personnes, qui ne devroient pas même avoir d'affaires. Cœurs bas , cœurs rétrécis , est-ce donc dans l'Ecole chrétienne que vous avez été formés? Est-ce ainsi que vous avez appris Jésus- Christ , Jésus-Christ qui n'a pas eu de quoi reposer sa tête, et qui a dit, comme saint Paul nous l'assure, « On est bien plus heureux de donner que de rece- » voir (0 »? *
[Mais ne vous imaginez pas que votre état soit ^0 Act. XX. 35.
plus pénible; parce que vous avez embrasse la pauvreté' de Je'sus-Chri&t.] Entrez dans les familles de la plus haute condition; pe'ne'trez au dedans de ces palais magnifiques : le dehors brille , mais le dedans n'est que misère; partout un état violent, des dépenses que la folie universelle a rendues comme nécessaires ; des revenus qui ne viennent point , des dettes qui s'accumulent et qu'on ne peut payer, une foule de domestiques dont on ne sait lequel retrancher, des enfans qu'on ne peut pourvoir; on souffre, et on cache sa souffrance : non - seulement on est pauvre, selon sa condition, mais pauvi^ honteux ; et l'on fait souffrir d'autres pauvres, je veux dire des créanciers pauvres, prêts à faire banqueroute, et à la faire frauduleusement. Voilà ce qu'on appelle les riches de la terre ; voilà ces gens îqui éblouissent les yeux de tout le genre humain.
Vierges pauvres , épouses de Jésus-Christ attaché nu sur la croix, oseriez -vous vous comparer avec les riches? Vous avez promis de tout quitter : ils font profession de chercher et de posséder les plus grands biens. Ne faites point cette comparaison par leurs biens et par les vôtres, mais par vos besoins et par les leurs. Quels sont vos vrais besoins auxquels on ne satisfait pas? Combien de besoins de leur condition auxquels ils ne peuvent satisfaire ? Mais encore leur pauvreté est honteuse et sans consolation : la vôtre est glorieuse , et vous n'y ayez que trop d'honneur à craindre.
Cette pauvreté, si toutefois on peut la nommer telle, puisque vous ne manquez de rien, «st pourtant ce qui effraie, ce qui fait murmurer, ce qui fait
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qu*on porte impatiemment le joug de Je'susChrist. Qu'il est le'ger ! qu'il est doux ce joug ! on s'en trouve pourtant accablé. Quelle commodité de trouver tout dans la maison où l'on se renferme pour toute sa vie, sans avoir besoin du dehors , sans recourir à aucune industrie , sans être exposé aux coups de la fortune, sans être chargé d'aucune bienséance qui tyrannise, sans courir risque de perdre, sans avoir besoin de gagner, enfin étant bien sûr de ne manquer jamais que d'un superflu qui donneroit plus de peine que de plaisir? Qui est-ce qui pourroit se vanter d'en trouver autant dans sa famille? Qui estce qui ne seroit pas plus pauvre au milieu de ces prétendues richesses, qu'on nel'est en se dépouillant ainsi de tout dans cette maison?
O mon Dieu, quand est-ce que vous donnerez des cœurs nouveaux, des cœurs dignes de vous, des cœurs ennemis de la propriété , des cœurs à qui vous puissiez suffire, des cœurs qui mettent leur joie à se détacher et à se priver de plus en plus , comme les cœurs ambitieux et avai-es du monde s'accoutument de plus en plus à étendre leurs désirs et leurs possessions? Mais qui est-ce qui osera se plaindre de la pauvreté? qu'il vienne, je vais le confondre; ou plutôt, ô mon Dieu, instruisez, touchez, animez ,^ faites sentir jusqu'au fond du cœur, combien il est doux d'être libre par la nudité, combien on est heureux de ne tenir à rien ici-bas?
Au vœu de pauvreté on joint celui de chasteté ; mais vous avez entendu l'apôtre qui dit : a Je souhaite i) que vous soyez débarrassés 5>. Et encore : « Ceux » qui entrent dans les liens du mariage sentii-ont les
)) tribulations de la chair 5 et je voudrois vous les 3) épargner (0 ».
Vous le voyez, la chasteté n'est point un joug dur et pesant, une peine et un état rigoureux : c'est au contraire une liberté, une paix, une douce exemption des soins cuisans et des tribulations amères , qui affligent les hommes, dans le mariage. Le mariage est saint, honorable, sans tache, selon la doctrine de Fapôtre (2) : mais, selon le même apôtre, il y a une autre voie plus pure et plus douce j c'est celle de la sainte virginité. Il est permis de chercher un secours à l'infirmité de la chair : mais heureux qui n'en a pas besoin et qui peut la vaincre; car elle cause de sensibles peines à quiconque ne la peut dompter qu'à demi.
Demandez, voyez, écoutez : que trouvez -vous dans toutes les familles, dans les mariages même qu'on croit les mieux assortis et les plus heureux, sinon des peines, des contradictions, des angoisses? Les voilà ces tribulations dont parle l'apôtre ; il n'en a point parlé en vain. Le monde en parle encore plus que lui : toute la nature humaine est en souffrance. Laissons là tant de mariages pleins de dissentions scandaleuses; encore une fois, prenons les meilleurs: il n'y paroît rien de malheureux; mais pour empêcher que rien n'éclate , combien faut - il que le mari et la femme souffrent l'un de l'autre?
Ils sont tous deux également raisonnables , si vous le voulez, chose étrangement rare, et qu'il n'est pas permis d'espérer; mais chacun a ses humeurs, ses préventions, ses habitudes, ses liaisons.
CO /. Cor. vu. 28, 32. — t») Hebr. xui. 4-
DE l'état religieux. 4^9
Quelques convenances qu'ils aient entre eux, les naturels sont toujours assez opposés pour causer une contrariété fréquente dans une société si longue : on se voit de si près, si souvent, avec tant de défauts de part et d'autre, dans les occasions les plus naturelles et les plus imprévues , où l'on ne peut point être préparé : on se lasse; le goût s'use, l'imperfection rebute, l'humanité se fait sentir de plus en plus; il faut à toute heure prendre sur soi, et ne pas montrer tout ce qu'on y prend ; il faut à son tour prendre sur son prochain, et s'apercevoir de sa répugnance. La complaisance diminue , le cœur se dessèche ; on se devient une croix l'un à l'autre : on aime sa croix, je le veux ; mais c'est la croix qu'on porte. Souvent on ne tient plus l'un à l'autre que par devoir tout au plus, ou par une estime sèche, ou par une amitié altérée et sans goût, et qui ne se réveille que dans les fortes occasions. Le commerce journalier n'a presque rien de doux : le cœur ne s'y repose guère; c'est plutôt une conformité d'intérêt, un lien d'honneur, un attachement fidèle, qu'une amitié sensible et cordiale. Supposons même cette vive amitié ; que fera-t-elle? où peut -elle aboutir? Elle cause aux deux époux des délicatesses , des sensibilités, des alarmes. Mais voici où je les attends : enfin il faudra que l'un soit presque inconsolable à la mort de l'autre ; et il n'y a point dans Thumanité de plus cruelles douleurs , que celles qui sont préparées pour le meilleur mariage du monde.
Joignez à ces tribulations celle des enfans, ou indignes et dénaturés; ou aimables, mais insensibles à l'amitié ; ou pleins de bonnes et de mauvaises qua-
lités, dont le mélange fait le supplice des parens; ou enfin lieuieusement nés, et propres à déchirer le cœur d'un père et d'une mère , qui dans leur vieillesse voient , par la mort prématurée de cet enfant, éteindre toutes leurs espérances. Ajouterai-je encore toutes les traverses qu'on souffre dans la vie, par les domestiques, par les voisins, par les ennemis, par les amis même, les jalousies, les artifices, les calomnies, les procès, les pertes de biens, les embarras des créanciers? Est-ce vivre ? O affreuses tribulations! qu'il est doux de vous voir de loin dans la solitude !
O sainte solitude! ô sainte virginité! heureuses les chastes colombes, qui , sur les ailes du divin amour, vont chercher vos délices dans le désert ! O âmes choisies et bien -aimées, à qui il est donné de vivre avec indépendance de la chair ! Elles ont un Epoux qui ne peut mourir, en qui elles ne verront jamais ombre d'imperfection, qui les aime, qui les rend heureuses par son amour : elles n'ont à craindre que de ne faimer pas assez, ou d'aimer ce qu'il n'aime pas.
Car il faut l'entendre; la virginité du corps n'est bonne qu'autant qu'elle opère la virginité de l'esprit. [Se contenter de la première,] ce seroit réduire la rebgion à une privation corporelle , a une pratique judaïque. Il n'est utile de dompter la chair , que pour rendre l'esprit plus libre et plus fervent dans l'amour de Dieu. Cette virginité du corps n'est qu'une suite de l'incorruptibilité d'une ame vierge, qui ne se souille par aucune affection mondaine. Aimez-vous ce que Dieu n'aime pas? aimez-vous ce
DE l'état religieux. 44^
qu'il aime , d'un autre amour que le sien ? vous n'êtes plus vierges: si vous l'êtes encore du corps, ce n'est plus rien ; vous ne l'êtes plus par l'esprit. Cette fleur si belle est flétrie et foulée aux pieds : l'indigne cre'ature , le me'lange impur et honteux , enlève l'amour que l'Epoux vouloit seul avoir. Vous irritez toute sa jalousie , ô e'pouses adultères; votre cœur s'ouvre aux ennemis de Dieu. Revenez, revenez à lui ; écoutez ce que dit saint Pierre : « Ren- » dez vos âmes chastes par l'obéissance à la cha- » rite (0 j) ; c'est-à-dire, qu'il n'y a que la loi du pur amour qui rapporte tout à Dieu , par laquelle l'ame puisse être vierge et digne des noces de l'Agneau sacré.
Si donc on invite les vierges à conserver cette pureté virginale , ce n'est pas pour leur demander plus qu'aux autres; et quand même on leur demanderoit des choses au - dessus du commun des chrétiens , ne doivent-elles pas donner à Dieu à proportion de ce qu'elles reçoivent de lui ? Heureuses , s'il leur est donné de suivre l'Agneau partout où il va. Mais de plus, cette virginité céleste n'est point une perfection rigoureuse qui appesantit le joug de Jésus-Christ. Au contraire , vous l'avez vu par les paroles de l'apôtre , et par la peinture sensible des gens qui languissent dans les liens de la chair. Cette virginité n'est utile que pour rendre l'esprit vierge et sans tache , que pour mettre l'ame dans une plus grande liberté de vaquer à Dieu.
L'Eglise désireroit que tous pussent tendre à cet état angéhque , et elle dit volontiers, comme saint
(») /. Petr. I. aa.
44^ àUR LES OBLlGAT10]VS
Paul, à tous ses enfans (0 : « Je vous aime d'un » amour de jalousie, qui est la jalousie de Dieu » mcme : je vous ai tous promis à un seul Epoux , » comme ne faisant tous ensemble qu'une seule )> Epouse chaste ; et cet Epoux, c'est Jésus-Christ ». Je sais bien qu'il n'est pas donne' à tous de comprendre ces vérités j mais enfm heureux ceux qui ont des oreilles pour les entendre , et un cœur pour les sentir.
La troisième promesse qu'on fait en renonçant au monde , c'est d'obéir toute sa vie aux supérieurs de la maison où l'on se voue à Dieu.
L'obéissance, me direz -vous, est le joug le plus dur et le plus pesant. N'est - ce pas assez d'obéir à Dieu et aux hommes , de qui nous dépendons naturellement , sans établir de nouvelles dépendances ? En promettant d'obéir, on s'assujettit non -seulement à la sagesse et à la charité , mais aux passions , aux fantaisies, aux duretés des supérieurs, qui sont toujours des hommes imparfaits, et souvent jaloux de la domination. Voilà ce qu'on est tenté de penser contre l'obéissance. Ecoutez , en esprit de recueillement et d'humilité , ce que je tâcherai de vous dire.
A proprement parler, ce* n'est point aux hommes qu'il faut obéir j ce n'est point eux qu'il faut regarder dans l'obéissance. Quand ils exercent le ministère avec fidélité, ils font régner la loi ; et loin de régner eux-mêmes, ils ne font que servir à la faire régner: non-seulement ils deviennent soumis à la loi comme les autres; mais ils deviennent clTective-
{^] 11. Cor. XI. a.
DE l'état religieux. 44^
nient les serviteurs de tous ceux à qui ils sont oblige's de commander.
Ce n'est point ici un langage magnifique pour couvrir la domination ; c'est une vérité que nous devons prendre à la lettre, aussi sérieusement qu'elle nous est enseignée par saint Paul et par Jésus-Christ même. Le supérieur vient servir, et non pas pour être servi. Il faut qu'il entre dans tous les besoins ; qu'il se proportionne aux petits, qu'il se rapetisse avec eux, qu'il porte les foil)les, qu'il soutienne ceux qui sont tentés; qu'il soit l'homme, non -seulement de Dieu, mais encore de tous les autres hommes qu'il est chargé de conduire; qu'il s'ouldie, qu'il se compte pour rien , qu'il perde la liberté pour devenir , par la charité, l'esclave et le débiteur de ses frères ; qu'en un mot, il se fasse tout à tous pour les gagner tous. Jugez , jugez si ce ministère est pénible, et s'il vous convient, comme dit l'apôtre (0, d'être cause, par votre indocilité, que les supérieurs l'exercent avec angoisse et amertume.
Mais, direz- vous, les supérieurs sont imparfaits, et il faut souffiir leur caprice; c'est ce qui rend l'obéissance rude. J'en conviens; ils sont imparfaits, ils peuvent abuser de leur autorité : mais s'ils en abusent, tant pis pour eux; il ne vous en reviendra que des biens solides. Ce qui est caprice dans le supérieur par rapport aux règles de son ministère, est, par rapport à vous, selon les intentions de Dieu, une occasion de vous humilier, et de mortifier votre amour-propre trop sensible. Le supérieur fait une faute ; mais il ne la fait qu'à cause que Dieu l'a per-
(») Hehr. xiii. 17.
mise pour votre bien. Ce qui est donc en un sens la volonté' injuste et capricieuse du supe'rieur, est, en un autre sens plus profond et plus important, la volonté de Dieu même sur vous.
Cessez donc de considérer le supérieur, qui n'est qu'un instrument indigne et défectueux d'une trèsparfaite et très -miséricordieuse Providence. Regardez Dieu seul , qui se sert des défauts des supérieurs pour corriger les vôtres. Ne vous irritez pas contre l'homme, car l'homme n'est rien; ne vous élevez point contre celui qui vous tient la place de Dieu même, et en qui tout est divin pour votre correction, même jusqu'aux défauts par lesquels il exerce votre patience. Souvent les défauts des supérieurs nous sont plus utiles que leurs vertus; parce que nous avons encore plus de besoin de mourir à nousmêmes et à notre propre sens, que d'être éclairés, édifiés, consolés par des supérieurs sans défauts.
De plus, quelle comparaison entre ce qu'on souffre dans une communauté, des préventions, ou, si vous voulez , des bizarreries des supérieurs , et ee qu'il faudroit souffrir dans le monde d'un mari brusque, dur et hautain, d'enfans mal nés, de parens épineux, de domestiques indociles, infidèles, d'amis ingrats et injustes, de voisins envieux, d'ennemis artificieux et implacables, de tant de bienséances gênantes, de tant de compagnies ennuyeuses, de tant d'affaires pleines d'amertume? Quelle comparaison entre le joug du siècle et celui de Jésus-Christ, entre les sujétions innombrables du monde, et celles d'une communauté ?
Dans la communauté, la solitude, le silence, l'o-
DE l'état religieux. 44^
béissance exacte à la règle et aux constitutions , vous garantissent presque de tout ce qu'il y auroit à souffrir des humeurs, tant des supe'rieurs que de vos e'gaux. Tout est régie' : en le suivant, vous en êtes quitte. La règle et les constitutions ne sont point des fardeaux ajoute's au joug de l'Evangile : [ mais elles ne sont proprement que l'Evangile] expliqué en détail , et appliqué à la vie de communauté. Si la règle n'est que l'explication de l'Evangile pour cet état, les supérieurs ne sont que les surveillans, pour faire pratiquer cette règle évangélique : ainsi tout se réduit à l'Evangile.
Lors même que les supérieurs, passant au-delà des bornes, traitent durement leurs inférieurs, que peuvent-ils contre eux, à le bien prendre? Ce n'est presque rien : ils peuvent mortifier leur goût dans de petites choses, leur retrancher quelque vaine consolation, les critiquer un peu sèchement. Mais cela ne peut aller loin : comme les affaires du monde , ici tout est réglé , tout est écrit , tout a ses bornes précises. Les exercices journaliers ne laissent rien à décider : il n'y a qu'à chanter les louanges de Dieu , travailler, se trouver ponctuellement à tout, ne se mêler jamais des choses dont on n'est point chargé, se taire , se cacher , chercher son soutien en Dieu , et non dans les amitiés particulières. Le pis qui vous puisse arriver, c'est de n'être jamais dans les emplois de confiance, qui sont pénibles et dangereux, qu'on est fort heureux de n'avoir jamais , et qu'on est obligé de craindre. Le pis qui vous puisse arriver, c'est que les supérieurs vous huiriilient et vous mettent en pénitence : comme si vous ne deviez pas y être tou-
44^ SVK LES OBLIGATIONS
jours ; comme si la vie clii ëtienne et religieuse n'e'Loit pas un sacrifice d'amour, d'humiliation et de pe'ni* tence continuelle.
Où est -il donc , ce joug si dur de l'obéissance ? Hélas! je dois bien plus craindre ma volonté propre que celle d'autrui. Ma volonté, si bonne, si raisonnable, si vertueuse quelle soit, est toujours ma propre volonté, qui me livre à moi-même, qui me rend indépendant de Dieu, et propriétaire de ses dons , si peu que je m'y arrête. La volonté d'autrui, qui a autorité sur moi, quelque injuste qu'elle soit, est à mon égard la volonté de Dieu toute pure. Le supérieur commande mal; mais moi j'obéis bien , heureux de n'avoir plus qu'à obéir. De tant d'affaires, il ne m'en reste qu'une, qui est de n'avoir plus ni volonté ni sens propre , de me laisser mener comme un petit enfant, sans raisonner, sans prévoir, sans m'informer : tout est fait pour moi, pourvu que je ne fasse qu'obéir. Dans cette candeur et cette simplicité enfantine, je n'ai qu'à me défendre de ma vaine et curieuse raison , qu'à n'entrer point dans les motifs des supérieurs, qu'à me décharger de tous mes soins sur leur sollicitude.
O douce paix! ô heureuse abnégation de soimême! ôlibertédesenfansdeDieu, qui vont, comme Abraham , sans savoir où ! O pauvreté d'esprit , par laquelle on se dépouille de sa propre sagesse et de sa propre volonté, comme on se dépouille de son argent et de son patrimoine! Par-là tous les vœux, pris dans leur vraie perfection, se réunissent : le même pur amour, qui fait qu'on se renonce soimême sans réserve, rend lame vierge aussi bien
DE l'état religieux. 44?
que le corps, appauvrit riiomnie jusqu'à lui ôter son esprit et sa volonté; enfin le met dans une désappropriation de lui-même, où il n'a plus de quoi se conduire, et où il ne sait plu:î que laisser faire autrui. Heureux qui fait ces choses, heureux qui les goûte, heureux même qui commence à les entendre et à leur ouvrir son cœur.
Qu'on ne dise donc plus que l'obéissance est rude : au contraire, ce qui est rude , c'est d'être livré à soimême et à ses désirs. Malheur, dit l'Ecriture (0, à celui qui marche dans sa voie, qui se rassasie du fruit de ses propres conseils. Malheur à celui qui se croit libre quand il n'est point déterminé par autrui, qui ne sent pas qu'il est entraîné au dedans par un orgueil tyrannique , par des passions insatiables, et même par une vaine sagesse, qui, sous une apparence pompeuse, est souvent pire que les passions mêmes. Non , qu'on ne dise plus que l'obéissance est rude : au contraire, il est doux de n'être plus à soi, à ce maître aveugle et injuste. Que volontiers je m'écrie avec saint Bernard : Qui me donnera cent supérieurs, au lieu d'un pour me gouverner? Ce n'est pas une gêne , c'est un secours : plus je dépendrai de mes supérieurs , moins je serai exposé à moimême. Il en est des supérieurs comme des clôtures : ce n'est pas une prison qui tienne en captivité; c'est un rempart qui défend l'ame foible contre le monde trompeur et contre sa propre fragilité. A-t-^n jamais pris la garde d'un prince pour une troupe d'hommes qui lui ôtent la liberté? Celui qui se renferme dans
COP/w. i.3i.
448 SUR LKS OBLIGATIONS
une citadelle contre l'ennemi, conserve par- là sa liberté', loin de la perdre.
Mais il est temps de finir : hâtons-nous de considérer le dernier engagement de cette maison , qui est celui d'instruire et d'élever saintement de jeunes demoiselles.
TROISIÈME POINT
Saint Benoît n'a point cru troubler le silence et la solitude de ses disciples, en les chargeant de l'instruction de la jeunesse. Ils étoient moines, c'est-àdire , solitaires , et ne laissoient point que d'enseigner les Lettres saintes aux enfans qu'on vouloit élever loin de la contagion du siècle. En effet, on peut s'occuper au dedans d'une solitude de cette fonction de charité, sans admettre le monde chez soi : il suffit que les supérieurs aient avec les parens un commerce inévitable, qui est assez rare quand on le réduit au seul nécessaire. Tout le reste de la communauté jouit tranquillement de la solitude : on se tait toutes les fois qu'on n'est pas obligé d'enseigner ; on ne parle que par obéissance, pour le besoin et avec règle : ce n'est ni amusement, ni conversation dissipante ; c'est sujétion pénible , c'est travail réglé. Ce travail doit être mis à la place du travail des mains, pour les personnes qui sont si chargées de l'instruction , qu'elles ne peuvent travailler à aucun ouvrage : ce travail demande une patience infinie ; il y faut même un grand recueillement : car si vous vous dissipez en instruisant, vos instructions deviennent inutiles j vous n'êtes plus qu'un airain sonnant,
comme
DE l'état religieux. J\.i\g
comme dit Tapôtie (0, qu'une timbale qui retentit vainement ; vos paroles sont mortes , elles n'ont plus l'esprit de vie ; votre cœur est de're'gle', il n'a plus ni force, ni action , ni sentiment de vérité, ni grâce de persuasion , ni autorite'; tout y languit, rien ne s'exécute que par forme.
Ne vous plaignez donc pas que l'instruction vous dessèche et vous dissipe : mais au contraire ne perdez jamais un moment pour vous recueillir et vous remplir de l'esprit d'oraison ; afin que vous puissiez résister dans vos fonctions à la tentation de vous dissiper. Quand vous vous bornerez à l'instruction simple, familière, charitable, dont vous êtes chargées par votre état , votre vocation ije vous dissipera jamais : ce que Dieu fait faire n'éloigne jamais de Dieu : mais il ne le faut faire qu'autant qu'il y détermine, et donner tout le reste au silence, à la lecture et à l'oraison. Ces heures précieuses qui vous resteront, pourvu que vous les ménagiez fidèlement, seront le grain de sénevé marqué dans l'Evangile W , qui, étant le moindre des grains de la terre, croît jusqu'à devenir un grand arbre, sur les branches duquel les oiseaux du ciel viennent se percher : tantôt un quart-d'heure, tantôt une demi-heure, puis quelques minutes, si vous le voulez, tous ces momens entre-coupés ne paroissent rien; mais ils font tout , pourvu qu'en bon ménager on sache les mettre à profit. De plus grands temps que vous auriez à vous, vous laisseroient trop à vous-mêmes et à votre imagination : vous tomberiez dans une langueur ennuyeuse, dans des occupations choisies à votre mode,
(07. Cor. xni. i. — C*) Mattli. xiii. 3i, 3a.
45o SUR LES OBLIGATIONS
dont vous vous passionneriez. Il vaut mieux rompre sans cesse sa volonté dans des fonctions gênantes , par la décision d'autrui, que de se recueillir selon son goût et sa volonté propre. Quiconque fait la volonté d'autrui par un renoncement sincère à la sienne, fait une excellente oraison et un sacrifice d'holocauste , qui monte en odeur de suavité jusqu'au trône de Dieu.
Ne craignez pas de n'être pas assez solitaires. O que vous aurez de silence et de solitude, pourvu que vous ne parliez jamais que quand votre fonction vous fera parler! Quand on retranche toutes les visites du dehors, excepté celles d'une absolue nécessite, qui sont très-rares; quand on retranche au dedans toutes les curiosités, les amitiés vaines et molles, les murmures, les rapports indiscrets, en un mot toutes les paroles oiseuses, dont il faudra un jour rendre compte ; quand on ne parle que pour ol)éir , pour s'instruire , pour édifier , ce qu'on dit ne dissipe point.
Gardez-vous donc bien de vous considérer comme n'étant point solitaires , à cause que vous êtes chargées de l'instruction du prochain : cette idée de votre état seroit pour vous un piège continuel. Non non, vous ne devez point vous croire dans un état séculier, ce n'est qu'à force d'avoir renoncé au monde et à sort commerce , que vous serez propres à en préserver cette jeunesse innocente, et précieuse aux yeux de Dieu. Plus vous avez d'embarras par cette éducation de tant de filles d'une naissance distinguée , plus vous êtes exposées par le voisinage de la Cour , et par la protection que vous en retirez , moins vous
DE l'état RELIGIEUX. /J.^ I
devez avoir de complaisance pour le siècle. Si l'ennemi est à vos portes , vous devez vous retrancher contre lui avec plus de précaution , et redoubler vos gardes. O que le silence, que l'humilité, éjtie l'obéissance, que l'obscurité, que le recueillem^rit, que l'oraison sans relâche sont nécessaires aux épouses de Jésus-Christ, qui sont si près de l'enchantement de la Cour et de l'air empesté des fausses grandeurs ! Contre des périls si terribles , vous ne sauriez, je ne crains pas de le dire, être trop sauvages, trop alarmées, trop enfoncées dans votre solitude, trop attachées k toutes les choses extérieures qui vous sépareront du monde , de ses modes et de ses vaines politesses. Vous ne sauriez mettre trop de grilles, trop de clôtures, trop de formalités gênantes et ennuyeuses entre lui et vous. Craignez de ne pas passer assez pour de vraies religieuses , qui n'aiment que la réforme et l'obscurité, qui oublient le monde jusqu'à lui vouloir déplaire par leur simplicité; autrement vous vivez tous les jours sur le bord du plus affreux des précipices.
Mais un autre piège que vous devez craindre , c'est votre naissance. Epouses de Jésus-Christ, écoutez et voyez; oubliez la maison de votre père (0. La naissance, qui flatte l'orgueil des hommes, n*est rien ; c'est le mérite de nos ancêtres, qui n'est point le nôtre ; c'est se parer du bien d'autrui : de plus , ce n'est presque jamais qu'un vieux notn oublié dans le monde, avili par beaucoup de gens sans mérite, qui n'ont pas su le soutenir. La noblesse n'est so«-* vent qu'une pauvreté vaine, ignorante et grossière,
(0 Ps. XHV. II,
4^2 SUll LES OBLIGATIONS
oisive , qui se pique de me'pi iser tout ce qui lui manque, est-ce là de quoi avoir le cœur si enfle' ?Je'sus- Christ sorti de tant de rois, de tant de souverains pontifes de la loi judaïque, de tant de patriarches , à remonter jusqu'à la création du monde ; Jésus- Christ , dont la naissance étoit la plus illustre , sans comparaison , qui ait paru dans tout le geme humain , est réduit au métier de charpentier, grossier et pénible, pour gagner sa vie. Il joint, à la plus auguste naissance, l'état le plus vil et le plus méprisable , pour confondre la vanité et la mollesse des nobles, pour tourner en ignominie ce que la fausse gloire des hommes conserve avec tant de jalousie.
Détrompons- nous donc; il n'y a plus en Jésus- Christ de libres ni d'eselaves, de nobles ni de roturiers: en lui tovit est noble par les dons de la foi; en lui tout est bas , tout est petit , tout est anéanti , parle renoncement aux vaines distinctions, et par le mépris de tout ce que le monde trompeur élève. Soyons nobles comme Jésus -Christ ; n'importe, il faut être charpentier avec lui; il faut, comme lui , travailler à la sueur de son front dans l'obscurité, dans le silence et l'obéissance. Vous qui étiez libres, vous ne l'êtes plus ; la charité vous a faits esclaves. Vous n'êtes pas ici pour vous-mêmes, vous n'y êtes que les esclaves de ces enfans, qui sont ceux de Dieu. N'entendez -vous pas l'apôtre qui dit : « Etant libre » je me suis fait esclave de tous pour les gagner » tous (0 » : voilà votre modèle. Cette maison n'est pas à vous, ce n'est point pour vous qu'elle a été dotée et fondée; c'est pour l'éducation des jeunes
CO /. Cor. IX. 19.
DE l'état religieux. 4^3
demoiselles qu'on a fait cet e'tablissement : vous n'y entrez que par rapport à elles, et pour le besoin qu'elles ont de quelqu'un qui les conduise et qui les forme. Si donc il arrivoit, ô Dieu ne le souffrez jamais, que plutôt les bâtimens se renversent ! s'il arrivoit que vous ne'gligeassiez vos fonctions essentielles; si, oubliant que vous êtes en Jésus - Christ les servantes de cette jeunesse , vous ne songiez plus qu'à jouir en paix des biens consacre's à leur e'ducation ; si l'on ne trouvoit dans cette humble école de Je'sus- Christ, que des dames vaines et fastueuses; he'las quel scandale! les e'pouses de Je'sus-Christ toutes? couvertes de rides, deviendroient alors l'objet du mépris de ce monde même auquel elles auroient voulu plaire. Accoutumez -vous donc, dès le commencement, à aimer les fonctions les plus basses, à n'en mépriser aucune, à ne rougir point d'une servitude qui fait votre unique gloire. Aimez ce qui est petit ; goûtez ce qui vous abaisse; ignorez le monde, et faites qu'il vous ignore : ne craignez point de devenir grossières, à force d'être simples. La vraie, la bonne simplicité fait la parfaite politesse, que le monde, tout poli qu'il est, ne sait pas connoître. Il vaudroit bien mieux être un peu grossières pour être plus simples, plus éloignées des manières vaines et affectées du siècle.
Mais puisque vous êtes destinées à l'instruction de la jeunesse, il faut sans doute que vous soyez exactement instruites des choses que vous devez apprendre à ces enfans. Vous devez savoir les vérités de la religion , les maximes d'une conduite sage, modeste et laborieuse ; car vous devez former ces filles , ou pour
des cloîtres, ou pour entrer dans des familles honnêtes et chrétiennes, où le capital est la sagesse des mœurs, l'application à l'économie, et l'amour d'une pie'te' simple. Ainsi apprenez -leur à se taire et à se cacher, à travailler, à souffrir, à obéir et à épargner Voilà ce qu'elles auront besoin de savoir, supposé qu'elles se marient. Mais fuyez comme un poison toutes les curiosités, tous les amusemens d'esprit; car les femmes n'ont pas moins de penchant à être vaines par Jeur esprit, que par leur corps. Souvent les lectures qu'elles font , avec tant d'empressement, se tournent en parures vaines et en ajustemens immodestes de leur esprit : souvent elles lisent par vanité comme elles se coiffent. Il faut faire de l'esprit comme du corps; tout superflu doit être retranché : tout doit sentir la simplicité et l'oubli de soi-même. O quel amusement pernicieux, dans ce qu'on appelle lectures les plus solides ! On veut tout savoir, juger de tout, se faire valoir sur tout. Rien ne ramène tant le monde vain et faux dans les solitudes, que cette vaine curiosité des livres. Si vous lisez simplement pour vous nourrir des paroles de la foi , vous lirez peu ; vous méditerez beaucoup ce que vous aurez lu.
Pour bien lire, il faut digérer la lecture, et la convertir en sa propre substance. Il n'est pas question d'avoir compris un grand nombre de vérités lumineuses; il est question d'aimer beaucoup chaque vérité , d'en laisser pénétrer peu à peu son cœur , de regarder long-temps de suite le même objet , de s'y unir, moins par des réflexions subtiles, que par le sentiment du cœur. Aimez, aimez, vous saurez beau-
DE l'état religieux. ^^j
coup en apprenant peu ; car l'onction intérieure vous enseignera toutes choses. O qu'une simplicité' ignorante qui ne sait qu'aimer Dieu , sans s'aimer soi-même, est au-dessus de tous les docteurs ! L'esprit lui suggère toutes vérite's sans les lire en de'tail : car il lui fait sentir, par une lumière intime et profonde, une lumière de vérité, d'expérience et de sentiment , qu'elle n'est rien , et que Dieu est tout. Qui sait cela , sait tout : voilà la science de Jésus- Christ , en comparaison de laquelle toute la sagesse mondaine n'est que perte et ordure , selon saint Paul (0, Par cette simplicité, vous pai-viendrez à instruire le monde , sans avoir aucun commerce dangereux avec lui ; vous redresserez , vous arroserez , vous ferez croître et fleurir ces jeunes plantes , dont les fruits se communiqueront ensuite dans tout le royaume. Vous formerez de dignes vierges, qui répandront dans les cloîtres le doux parfum de Jésus- Christ ; vous procurerez à la société des mères de familles, recommandables par leur vertu, qui seront pour leurs enfans des sources de grâces et de bénédiction , et qui contribueront par leur piété , et l'exemple de toute leur conduite, à faire aimer et révérer le Dieu que nous adorons, qui est aujourd'hui si peu connu et si mal servi.
Seigneur, répandez votre esprit sur cette maison qui est la vôtre; couvrez-la de votre ombre; protégez-la du bouclier de votre amour; soyez tout autour d'elle , comme un rempart de feu , pour la défendre de tant d'ennemis. Tandis que votre gloire habitera au milieu comme dans son sanctuaire, ne souffrez
(0 Philip, m. 8.
456 SUR LES OBLIGATIONS DE l'ÉTAT RELIoiEUX.
pas, Seigneur, que la lumière se change en te'nèbres, ni que le sel de la terre s'affadisse el soit foulé aux pieds. Donnez des cœurs selon le vôtre, l'horreur du monde , le mépris de soi-même , le renoncement à tout amour-propre , et le divin et généreux amour qui est l'ame de toutes les véritables vertus; amour si ignoré , mais si nécessaire j amour , dont ceux mêmes qui en parlent et qui le désirent , ne comprennent point l'étendue sans bornes ; amour, sans lequel toutes les vertus sont superficielles, et ne jettent point de profondes racines dans les cœurs ; amour , qui fait seul la parfaite adoration en esprit et en vérité; amour, unique fin de notre création. O amour , venez vous-même; animez, régnez, vivez, consumez tout l'homme paréos flammes pures ; qu'il ne reste que vous pour l'éternité.