SUR LE D AN G EU
3> la philosophie des païens » : Obsecro te , non sit honestior philosophia gentium^ quam nostra christiana , qiiœ una est vera philosophia ; quando quidem studium vel amor sapientiœ signijicatur hoc noniine.
L'amour des plaisirs affoiblit le cœur et énerve le principe de droiture qui est en nous, pour résister à tous les crimes. Les joies des sens amollissent l'ame, la rendent légère , ôtent la réflexion , le poids de l'esprit et du jugement, dissipent au dehors et ne laissent ni force ni courage pour Dieu , pour qui nous les devons uniquement réserver : Fortitudinem meam ad te cusiodiam (0. [De là] une espèce d'ivresse qui ofTusque les lumières de l'esprit et fait naître une ardeur violente qui pousse à tout crime. Cette ivresse ne se passe pas; parce qu'elle ne prend pas le cerveau par des fumées grossières, mais le cœur par une attache très-intime et très-délicate. Le cœur ne résiste plus à rien j et il suffit de ne pas user avec une sage modération de ce qui peut être permis , pour réduire l'ame insensiblement dans cet état funeste : Id quod non expediehat admis i ^ dum non tempero qiiod lie ébat (^).
[Combien faut -il donc] éviter les douceurs qui nous séduisent, les violences qui nous entraînent. Celles-là à craindre par la durée; celles-ci par la promptitude de leurs mouvemens : celles-là nous flattent; celles-ci nous poussent par force. On n'attend pas que l'enfant se soit blessé pour lui ôter une épée. Otez le regard avant que le cœur soit percé ; ôtez la fréquentation si familière avant qu'elle de-
(OP^. Lviii. lo. — (») 6*. Paulin, ad Sever. Epist. xxx, n. 3.
vienne un engagement ; et la douceur de la grâee , qui vous sera inspiiëe, vous fera trouver plus de plaisir dans ce qui vous est commande', que vous n'en auriez dans les objets qui mettroient obstacle à votre obéissance : Ut inspirald gratiœ suavitate per Spiritum sanctum , faciat plus delectare quod prœcipit, quam délectai quod impedit (0. [Que la] difficulté de revenir [sur ses pas, quand une fois on s'est laissé prendre aux attraits de la volupté , vous retienne; et pensez que si vous vous livrez à ses impressions ] elle vous conduira où vous ne voudriez pas aller ; Quoniam volens qub no Hem perveneram (^).
[Mais, dira le voluptueux], qu'on ne m'envie pas mes plaisirs qui ne font tort à personne , ni mes divertissemens qui ne me font faire aucune injustice. (( Vous ne savez, dit saint Augustin (3), où vous » pousseront ces flatteurs. Voyez, poursuit ce grand » homme, les buissons hérissés d'épines qui font » horreur à la vue. La racine n'en est pas piquante; « mais c'est elle qui pousse ces pointes perçantes 5) qui déchirent et ensanglantent les mains o. Ainsi l'attache aux plaisirs semble d'abord être douce ; mais elle s'elFarouche et devient cruelle quand elle trouve de la résistance ; mais elle se porte aisément à se remplir par des pilleries , lorsqu'elle s'est épuisée par ses excessives dépenses.
Quand j'entends parler les voluptueux dans le livre de la Sapience, je ne vois rien de plus agréable
CO tS". August. de Spirit. et LUter. n. Si , tojn. x, col. i\^. — (») S. Aug. Confess. lib. viii , cap. v, tom. i , col. 1 49- — (^) In Ps. lu, n. 3 , tom. IV, coL '|S8. In Ps. cxxxix, n. 4, col. i553.
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ni de plus riant. Ils ne parlent que de festins, que' de danses, que de fleurs, que de passe -temps. Coronenius nos rosis antequam marcescant : nullum pratum sit quod non pertranseat luxuria nostra (0 : « Couronnons, disent-ils, nos têtes de fleurs avant 3) qu'elles soient flétries : qu'il n'y ait point de pré, » où notre intempérance ne se signale ». Ils invitent tout le monde à leur bonne chère, et ils veulent leur faire part de leurs plaisirs. Nerno nostrûm exors sit luxuriœ nostrœ : ubiqiie relinquamus signa lœtitiœ (^). Que leurs paroles sont douces ! que leur humeur est enjouée ! que leur compagnie est désirable ! Mais si vous laissez pousser cette malheureuse racine, les épines sortiront bientôt : car écoutez la suite de leurs discours, et vous les verrez résolus à opprimer le juste qui les contredit , à réparer par des pilleries ce qu'ils ont dissipé par leurs débauches. « Opprimons, » ajoutent-ils, le juste et le pauvre -, ne pardonnons M point à la veuve ni à l'orphelin » : Opprimamus paupereni justum (5). Quel est ce soudain changement? et qui auroit jamais attendu d'une douceur si plaisante une cruauté si impitoyable ?
C'est en effet, chrétiens, que l'ame s'étant une fois éloignée de Dieu , fait de terribles progrès dans ce malheureux voyage. Le principe de toute droiture, c'est-à-dire la crainte de Dieu, étant affoibli, elle n'a plus de force ni de résistance : elle s'abandonne peu k peu , et tombe d'excès en excès et de désordre en désordre. « De même qu'un espion, dit » saint Grégoire de Nysse (4) , s'il est rejeté d'abord,
CO Sap. H. 8. — C») IbiJ. 9 — (3) nul i o. ^ (4) /,i EccksiasL Hom. vai, tom.i, p, 4^0, 461.
DES PLAISIRS DES SEIVS. Gl
« s'en retourne honteux et confus; mais s'il est reçu 3) dans la place, il gagne peu à peu les uns par les » autres avec un air innocent, et enfin le parti des » traîtres devient le plus fort : ainsi un vicieux amour » des plaisirs ayant une fois entrée dans le cœur par » une secrète intelligence , il sollicite l'un après » l'autre tout ce qu'il y a en nous de mauvais désirs : » il se fait, dit ce saint éveque, une grande défecj> tion ; tout se range de ce côté. La raison inconsii) dérée qui s'étoit trop facilement confiée aux sens, » est trahie par ces infidèles m : tout est perdu , tout [ est renversé ].
C'est donc avec raison que l'Eglise nous détache des plaisirs du monde, même des licites. Le carême [ a été institué ] pour cet exercice : nous nous en servons pour une occasion de scandale. Mais quand les joies sensuelles ne seroient pas dangereuses , c'est assez qu'elles soient vaines [ pour nous porter à les rejeter ].
^ SECOND POINT
Je vous ai fait parler un philosophe comme un auteur non suspect , pour vous faire voir les périls où la volupté mettoit la vertu : je vous produirai maintenant un roi. Si un philosophe , qui a passé sa vie dans un coin de son cabinet, [ étoit le seul qui s'élevât contre les plaisirs , ] on diroit qu'il parleroit en spéculatif; mais un roi , à qui la fortune n'avoit rien refusé et qui ne s'étoit rien refusé lui-même , [ qui avoit ] promené ses sens par toute sorte d'expérience , [ est bien propre à vous convaincre de la vanité de tous les plaisirs des sens. ] Salomon [ vous
S'A SURLEDANGER
l'atteste hautement ]. Deux obstacles [ nous empêchent d'en jouir : ] ou on ne peut pas par impuissance ; il nous décrit son abondance : ou on ne veut pas par retenue ; il nous fait entendre qu'il avoit abandonné ses sens : Quœ desideras^erunt oculi mei, non negawi eis , nec prohibui cor meum (0 : « Je n'ai rien refusé à mes yeux de tout ce qu'ils ont » désiré; et j'ai permis à mon cœur de jouir de tous 3) les plaisirs ». Ne se qontenter pas de quelques plaisirs , vouloir que tous ses sens et tous ses désirs soient satisfaits par quelque chose d'exquis ; [ c'est ce que Salomon avoit fait. ] Après cela que dit-il? Il s'éveille, il se reconnoît, et « il a trouvé, dit-il, » que tout cela étoit vanité et affliction d'esprit (2) » : pesez ces deux mots. Vanité, parce qu'il n'y a point de corps ; tout le prix vient de la foiblesse de la raison ; et c'est alors qu'il dit : Risum reputavi errorem ; et gaudio dixi : Quid frustra deciperis (3) ? « J'ai dit » au ris : Tu n'es que folie; et à la joie: Pourquoi » veux-tu me séduire » ? Preuve que tous ces grands divertissemens touchent plus les enfans que tous les autres. Etre paré, courir deçà et delà, se déguiser, se masquer, [sont des jeux d'enfans:] nous nous rions de leurs badineries; et les nôtres sont d'autant plus ridicules que nous y mêlons plus de sérieux ; car il n'y a rien de plus ridicule que le sérieux dans les niaiseries. L'amour de tous ces divertissemens, c'est donc un reste d'enfance.
Bien plus c'est une folie : qui rit avec plus d'emportement que les insensés ? Fatuus in risu exaltât ofocem suam : vir autem sapiens vix tacite ridehit (4) :
CO EcQhs. II. 10. —W Ihid. II. — '^)lhid, 2. — [!\) Ibitl xxi. 33.
« L'insensé élève sa voix en riant ; mais l'homme » sage rira à peine tout bas » : avec crainte , parce qu'il craint toujours de se tromper; parce qu'un certain sérieux intime désavoue toutes ces fausses joies et a honte de s'y laisser emporter ; parce qu il ne sait s'il y a plus de sujet ou de tristesse ou de joie. Dégoût, appétit, encore dégoût, puis renouvellement d'ardeur; c'est ce qui arrive dans tous les plaisirs. C'est donc une disposition déraisonnable à cause du changement; et par conséquent vanité, foiblesse de raison. Le carnaval achevé, que vous reste-t-il ? Le corps fatigué et l'esprit vide. O l'homme n'est que vanité , et aussi ne poursuit-il que des choses vaines : Verumtamen in imagine pertransit homo; sed et frustra conturbatur (0 : il n'est rien et il ne recherche que des riens pompeux. Tout est vanité; ajoutons et affliction d'esprit.
Nulle voie si aplanie , où il ne se trouve des embarras. Nulle passion si douce, qui ne fasse naître mille passions accablantes. L'espérance balancée par la crainte : l'amour.... , il ne convient pas à la gravité de cette chaire de parler de ses douleurs; mais nous pouvons bien parler de l'enfer de la jalousie. Nul ne fait moins ce qu'il veut que celui qui veut faire tout ce qu'il veut ; parce que dans Texécutiori de ses volontés , impuissant de soi-même , il dépend d'autrui. Les hommes sont contredisans , les butineurs contraires : on se choque , on se traverse mutuellement; il est malaisé de faire concourir avec nos desseins [ ceux des autres ] : donc affliction d'esprit. Quiconque ne résiste pas à ses volontés, est
(') Ps. xxxyni. 8.