PRÊCHÉ DANS LA CATHÉDRALE DE MEAUX
A l'ouverture d'une MISSION, Elf 1692 (*).
Mépris que nous devons faurc du monde pour aller à Dieu. Obligation de toujours croître en amour et en perfection durant le couis de cette vie. Deux sortes de tristesses : quelle est celle qui est le partage des enfans de Dieu. Dispositions dans lesquelles nous de» vons entrer lorsque Dieu nous frappe, Sentimens de pénitence nécessaires pour obtenir Tindulgence du jubilé. Stabilité essentielle à là' vraie pénitence : amour , seul capable de produire une solide conversion.
Vado ad Patrem meum.
Je m en vais a mon F ère, Joan. xvi. i6,
JNoTRE Seigneur, mes cliers Frères, dit cette parole en la personne de ses fidèles , aussi bien qu'en la sienne ; et pour nous donner la confiance de la ré-
C'') Nous n'avons point le manuscrit original de ce Sermon. H a déjà été imprimé dans un recueil de Lettres et d'Opuscules de Bossuet , i^^S, 2 vol. in-i a. Il est placé au tome 11, pag. 92 at suiv.
péter avec lui , il a dit en un autre endroit : « Je » monte vers mon Père, et vers votre Père; vers » mon Dieu, et vers votre Dieu (0 ». Son Père est donc le nôtre aussi, quoiqu'à titre différent ; le sien par nature , et le nôtre par adoption; et nous pouvons dire avec lui : « Je m'en vais à mon Père ». Je puis même ajouter, mes chers Frères, que cette belle parole nous convient , en un certain sens, plus quà Jésus - Christ ; puisque vivant sur la terre, il étoit déjà avec son Père , selon sa divinité ; et que , même selon sa nature humaine, son ame sainte en voyoit la face. Il étoit toujours avec lui; et dans uq temps où il sembloit encore éloigné de retourner au lieu de sa gloire avec son Père, il ne laissoit pas de dire : « Je ne suis pas seul; mais mon Père qui m'a envoyé, )) et moi, sommes toujours ensemble (2) ».
C'est donc à nous qui sommes vraiment séparés de Dieu, c'est à nous, mes bien-aimés, à faire un continuel effort pour y retourner : c'est à nous à dire sans cesse : « Je vais à mon Père » ; et comme cette parole marquoit la consommation du mystère de Jésus -Christ dans son retour à sa gloire, elle marque aussi la perfection de la vie du chrétien , dans le désir qu'elle nous inspire de retourner à Die» de tout notre cœur.
Pénétrons donc le sens de cette parole : concevons premièrement ce que c'est que d'aller h notre Père; voyons en second lieu ce qui nous doit arriver, en attendant que nous y soyons; et comprenons en dernier lieu quel bien nous y aurons , quand nous y serons parvenus : tout cela nous sera marqué dans
{^) Joan. XX, 17. — i"*) Jùid. nu, \6.
DES EN FA KS DE DIEU. 6g
notre Evangile ; et je ne ferai que suivre pas à pas ce que Je'sus-Glirist nous y propose.
PREMIER POINT
« Je m'en vais à mon Père ». C'est l'ëtat d'un chrétien d'aller toujours : mais d'où est-ce qu'il part, et où est-ce qu'il doit arriver? Saint Jean nous le fait entendre par cette parole : « Je'sus sachant que son » heure étoit venue , de passer de ce monde à son )) Père(O)). N'en disons pas davantage : nous devons faire ce passage avec Je'sus-Christ. « Je ne suis pas n du monde , dit - il , comme ils ne sont pas du )) monde (2) » . Ainsi , selon sa parole , vous n'êtes pas du monde : quittez-le donc , marchez sans relâche j mais marchez vers votre Pcre. Voilà les deux raisons de votre passage : la misère du lieu d'où vous partez ; et la beauté de celui où vous êtes appelés.
Saint Paul, pour nous exprimer le premier : « Le » temps est court (^} » , dit - il. Le temps est court ; si vous ne quittez le monde , il vous quittera : il reste donc « que celui qui est ma- » rié, soit comme ne l'étant pas i, et ceux qui pleu- » rent , comme ne pleurant pas j et ceux qui se ré- 5) jouissent, comme ne se réjouissant pas; et ceux 3) qui achètent, comme n'achetant pas; et ceux qui » usent de ce monde, comme n'en usant pas; parce » que la figure de ce monde passe (4) ». Gomme s'il disoit : Pourquoi voulez-vous demeurer dans ce qui passe? vous croyez que c'est un corps, une vérité;
W Joan. XIII. I. — W Ibid. xvii. i6. -^3) /. Cor. vu. 39. — K^) /iiW, 29, 3o, 3i , 32.
ce n'est qu'une ombre et une figure , qui passe et qui s'évanouit : ainsi en quelque état que vous soyez, ne vous arrêtez jamais. Les liaisons les plus fermes et les plus saintes,telle qu'est celle du mariage, trouvent leur dissolution dans la mort : vos regrets passeront comme vos joies ; ce que vous croyez posséder à plus juste titre, vous échappe, à quelque prix que vous l'ayez achetéj tout passe malgré qu'on en ait.
« Mais c'est autre chose, dit saint Augustin (0, de » passer avec le monde, autre chose de passer du )) monde pour aller ailleurs ». Le premier, c'est le partage des pécheurs : malheureux partage, qui ne leur demeure même pas; puisque si le monde passe, ils passent aussi avec lui. Le second, c'est le partage des enfans de Dieu, qui, de peur de passer toujours, ainsi que le monde, sortent du monde en esprit, et J>assent pour aller à Dieu. Domaines, possessions, palais magnifiques, beaux châteaux, pourquoi voulez-vous m'arréter? vous tomberez un jour; ou si vous subsistez, bientôt je ne serai plus moi-même pour vous posséder : adieu , je passe , je vous quitte, je m'en vais, je n'ai pas le loisir d'arrêter. Et vous, plaisirs, honneurs, dignités, pourquoi étalez-vous vos charmes trompeurs? Je m'en vais. En vain vous me demandez encore quelques momens, ce reste de jeunesse et de vigueur : non , non, je suis pressé; je pars, je m'en vais; vous ne m'êtes plus rien. Mais où allez-vous? Je vous l'ai dit; je m'en vais à mon Père : c'est la seconde raison de hâfer mon départ.
Le monde est si peu de chose, que les philosophes l'ont quitté, sans même savoir où aller : dégoûtés
(0 In Joan. Tract, lv, n. i , iom. m, paru ii , col. 653.
BES ENFANS DE DIEU. 'J l
de sa vanité et de ses misères, ils l'ont quitté; ils l'ont quitté, dis -je, sans même savoir s'ils trouveroient, en le quittant, une autre demeure où ils pussent s'établir solidement. Mais , moi , je sais où je vais : je vais à mon Père. Que craint un enfant, quand il va dans la maison paternelle? Ce malheureux prodigue, qui s'étoit perdu en s'en éloignant, et qui s'étoit jeté en tant de péchés et en tant de misères, trouve une ressource, en disant : « Je me )) lèverai, et je retournerai chez mon père (0 ». Prodigues, cent fois plus perdus que le prodigue de l'Evangile, dites donc : Je me lèverai, je retournerai; mais plutôt ne dites pas. Je retournerai; partez à l'instant. Jésus -Christ vous apprend à dire, non pas, J'irai à mon Père ; mais. J'y vais ; je pars à l'instant: ou si vous dites. Je retournerai, avec le prodigue , que cette résolution soit suivie d'un prompt effet, comme la sienne; car il se leva aussitôt, et il vint à son Père. Dites donc dans le même esprit , Je retournerai à mon Père : là les mercenaires, les âmes imparfaites, ceux qui commencent à servir Dieu , et qui le font encore par quelque espèce d'intérêt , ne laissent pas de trouver dans sa maison un commencement d'abondance : combien donc en trouveront ceux qui sont parfaits, et qui le servent par un pur amour? Allez donc, marchez: quand le mondée seroit aussi beau qu'il s'en vante et qu'il le paroît à vos sens, il le faudroit quitter pour une plus grande beauté, pour celle de Dieu et de son royaume. Mais maintenant ce n'est rien , et vous hésitez ; et vous dites toujours : J'irai, je me
(OZUC. XV. l8.
lèverai, je retournerai à mon Pèref sans jamais dire: Je vais.
Mais enfin supposons que vous partiez; vous voilà dans la maison paternelle. Attiré par les sensibles douceurs d*une conversion naissante, vous y demeurez : c'est le veau gras qu'on vous y a donné d'abord ; c'est la musique qu'on fait retentir dans toute la maison à votre retour. Voulez-vous donc demeurer dans cet état agréable , et y attacher votre cœur ? Non, non, marchez, avancez : recevez ce que Dieu vous donne; mais élevez-vous plus haut, à la croix, à la souffrance, aux délaissemens de Jésus-Christ, à la sécheresse qui lui a fait dire : « J'ai soif (0 »; où néanmoins il ne reçoit encore que du vinaigre.
Hé bien , me voilà donc arrivé ; j'ai passé par les épreuves, et Dieu m'a donné la persévérance; je n'ai donc qu'à m'arrêter. Non, marchez toujours, Etes-vous plus avancé qu'un saint Paul , qui avoit bu tant de fois le calice de la passion de son Sauveur? écoutez comme il parle, ou plutôt considérez comme il agit. Il dit aux Philippiens : « Mes Frères, » je ne crois pas être arrivé (2) ». Et quoi, grand apôtre , n'êtes-vous pas du nombre des parfaits ? et pourquoi avez -vous dit dans cet endroit même : « Tout ce que nous sommes de parfaits, ayons ce 3) sentiment (5) » ? Il est parfait, et néanmoins : « Non , dit-il , mes Frères , je ne suis pas encore où )) je veux aller , et il ne me reste qu'une chose à » faire (4) «. Entendez-vous : Il ne me reste qu'une chose à faire. Et quoi? « C'est qu'oubhant ce que » j'ai fait, et tout l'espace que j'ai laissé derrière moi