DES ENFANS DE DIEU
» dans la carrière où je cours, je m'e'tende à ce qui 3> est devant moi ». Je m'étende; que veut-il dire? Je fais continuellement de nouveaux efforts; je me brise, pour ainsi dire, et je me disloque moi-même, par Teffort continuel que je fais pour m' avancer; et cela incessamment , sans prendre haleine , sans poser le pied un moment dans l'endroit de la carrière où je me trouve ; « Je cours de toutes mes » forces vers le terme qui m'est proposé (0 ». Et encore , quel est ce terme ? et verrons-nous une fin à votre course durant cette vie mortelle ? Ecoutez ce qu'il répond : « Soyez n^es imitateurs comme je » le suis de Jésus-Christ (2) ». Imitateur de Jésus- Christ ! je ne m'étonne donc plus si après tant d'efforts, tant de souffrances, tant de conversions, tant de prodiges de votre vie, vous dites toujours que vous n'êtes pas encore arrivé. Le terme où vous tendez , qui est d'imiter la perfection de Jésus-Christ , est toujours infiniment éloigné de vous : ainsi vous irez toujours , tant que vous serez en cette vie ; puisque vous tendez à un but où vous ne serez jamais arrivé parfaitement.
Et vous,, mes Frères, que ferez -vous, sinon ce qu'ajoute le même apôtre dans son Epître aux Philippiens(5)? « Soyez, mes Frères, mes imitateurs, et pro- » posez-vous l'exemple de ceux quise conduisent selon » le modèle que vous avez vu en nous ». Il faut donc toujours avancer, toujours croître : en quelque degré de perfection qu'on soit , ne s'y reposer jamais , ne s'y arrêter jamais. Je men vais, je m'en vais plus haut, et toujours plus près de mon Père : Vado ad
(0 PhiUp. m. 14. — W /. Cor, IV. 16. — C3) Philip. III. 17.
^4 SÎJB. LA TRISTESSE
Patrem. Le chemin où l'on marche^ la montagne où l'on veut, pour ainsi dire, grimper, est si roide, que si l'on n'avance toujours , on retombe ; si l'on ne monte sans cesse, et qu'on veuille prendre un moment pour se reposer, on est entraîné en bas par son propre poids. Il faut donc toujours passer outre, toujours s'éi-ever, sans s'arrêter nulle part. C'est la pâque de la nouvelle alliance, qu'il faut célébrer en habit de voyageur, le bâton à la main, la robe ceinte, et manger vite l'agneau pascal; « car » c'est la pâque, c'est-à-dire le passage du Sei- » gneur (0 » : et comme Moïse l'explique après, « c'est » la victime du passage du Seigneur (2) », qui nous apprend aussi à passer toujours outre , sans nous arrêter jamais : car Jésus-Christ, qui est cette victime, s'en va toujours à son Père, et nous y mène avec lui. Si nous ne faisons un continuel effort pour nous approcher de lui, et nous y unir de plus en plus , nous n'accomplissons pas le précepte : « Vous » aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur, » de toutes vos pensées , de toutes vos forces (3) » .
Mais quand on sera arrivé à ce parfait exercice de l'amour de Dieu, alors du moins il sera permis de s'arrêter, et de prendre du repos? Quoi, vous ne savez donc pas qu'en aimant , on acquiert de nouvelles forces pour aimer ! le cœur s'anime, se dilate; le Saint-Esprit, qui le possède, lui inspire de nouvelles forces pour aimer de plus en plus. Ainsi vous n'aime» point de toutes vos forces, si vous n'aimez encore de ces nouvelles forces que vous donne le parfait amour. Il faut donc croître en (0 Exod. xiT. 1 r. — ('' Jhid. 27. — (3) Deut. vi. 5.
DES ENFANS DE DIEU. n 5
amour pendant tout le cours de cette vie : celui qui donne des bornes à son amour ne sait ce que c'est que d'aimer : celui qui ne tend pas toujours à un plus haut degré de perfection ne connoît pas la perfection , ni les obligations du christianisme. « Soyez y> parfaits, dit le Sauveur, comme votre Père ce'leste 3> est parfait (0 ». Pour avancer vers ce but, où l'on n'est jamais tout-à-fait en cette vie , il faut croître en perfection, toujours aimer de plus en plus. Je ne sais si dans le ciel même l'amour n'ira point toujours croissant ; puisque l'objet qu'on aimera e'tant infini, et infiniment parfait, il fournira éternellement à l'amour de nouvelles flammes. Si néanmoins il faut dire qu'il y a des bornes, c'est Dieu seul qui lés donne; et comme, durant cette vie, on peut toujours avancer, toujours croître, il le faut donc toujours faire, toujours dire : « Je vais à mon Père » ; c'est-à-dire, je marche non-seulement pour y aller lorsque j'en suis éloigné; mais lors même que je m'en approche et que je m'y unis, je tâche de m'en approcher et de m'y unir davantage; jusqu'à ce que je parvienne à cette parfaite unité où je ne serai avec lui qu'un même esprit, « où je lui serai tout- » à-fait semblable , en le voyant tel qu'il est (2) » ; où enfin, et pour tout dire en un mot, « où lui- » même sera tout en tous P) » , et rassasiera tous nos désirs. Mais en attendant, qu'avons-nous à faire? C'est ce que je vous devois expliquer dans la seconde partie de ce discours, ou plutôt ce que Jésus-Christ vous expliquera lui-même dans notre Evangile.
(0 Malt. V. 48. —('}/. Joan. m. 2. —v^) /. Cor. xv, 28.
'jS SUR LA TRISTESSE
SECOND POINT
Ce que vous avez à faire, dit-il, en attendant le jour de votre délivrance, c'est que « vous pleurerez i) et vous gémirez , et le monde se réjouira ; mais M vous , vous serez dans la tristesse » : F^os autem contristabimini^^). Pour entendre cette tristesse, il, faut écouter le saint apôtre , qui nous dit qu'il y a de deux sortes de tristesse : « Il y a la tristesse du » siècle , la tristesse selon le monde ; et la tristesse » selon Dieu (2) ». Ne croyez pas, mes Frères, sous prétexte que Jésus-Christ a prononcé que le monde seroit dans la joie, ne croyez pas, dis-je, qu'il ait voulu dire que ses joies seront sans amertume , où qu'elles ne seront pas suivies de douleur. Qui ne voit , par expérience , que ceux qui aiment le monde ont presque toujours à pleurer la perte de leurs Liens , de leurs plaisirs , de leur fortune , de leurs espérances, et en un mot de ce qu'ils aiment? Si donc Jésus-Christ a dit que le monde se réjouira , c'est qu'il cherchera toujours à se réjouir ; c'est là son génie , c'est là son caractère : mais quoiqu'il cherche toujours la joie , il ne lui arrive jamais de la trouver à son gré; c'est-à-dire pure et durable. Salomon a dit , il y a long-temps que ces deux qualités manquent aux joies de la terre : « Le ris sera » mêlé de douleur (5) »; les joies du monde ne sont donc jamais pures : « les pleurs suivent de près la » joie » ; elle ne sera donc jamais durable ; et quelque heureux qu'on soit dans le monde, il y a plus
(0 Joan. XVI. 20. — W //. Cor. vu, 10. — (3) Prov. xiv. i3.