‹ Œuvres; revues sur les manuscrits originaux et les éditions les plus correctes (volume 5)Chapitre 23 sur 51 · XVII · texte numérisé non relu

XVII

DE MA.RIE-THÉTtÈSE d'aUTRICHE. 891

roient armer contre lui. Nos vrais ennemis sont en nous-mêmes ; et Louis combat ceux-là plus que tous les autres. Vous voyez tomber de toutes parts les temples de l'hérësie : ce qu'il renverse au dedans est un sacrifice bien plus agre'able j et l'ouvrage du chrétien , c'est de détruire les passions qui feroient de nos cœurs un temple d'idoles. Que serviroit à Louis d'avoir étendu sa gloire partout oiî s'étend le genre humain? Ce ne lui est rien d'être l'homme que les autres hommes admirent : il veut être, avec David, « riiomme selon le cœur de Dieu (') ». C'est pourquoi Dieu le bénit. Tout le genre humain demeure d'accord qu'il n'y a rien de plus grand que ce qu'il fait ; si ce n'est qu'on veuille compter pour plus grand encore tout ce qu'il n'a pas voulu faire , et les bornes qu'il a données à sa puissance. Adorez donc , ô grand Roi , celui qui vous fait régner, qui vous fait vaincre , et qui vous donne dans la victoire , malgré la fierté qu'elle inspire, des sentimens si modérés. Puisse la chrétienté ouvrir les yeux, et reconnoître le vengeur que Dieu lui envoie. Pendant, ô malheur! ô honte! ô juste punition de nos péchés! pendant, dis -je, quelle est ravagée par les infidèles qui pénètrent jusqu'à ses entrailles; que tarde-t-elle à se souvenir et des secours de Candie, et de la fameuse journée du Raab, où Louis renouvela dans le cœur des infidèles l'ancienne opinion qu'ils ont des armes françaises fatales à leur tyrannie ; et par des exploits inouis , devint le rempart de l'Autriche , dont il avoit été la terreur ?

Ouvrez donc les yeux , chrétiens, et regardez ce

i') I.Reg.xm. i4-

Sga ORAISON funèbre

héros , dont nous pouvons dire comme saint Paulin disoit du grand Thëodose (0 , que nous voyons en Louis, « non un roi, mais un serviteur de Jésus- » Christ, et un prince qui s'e'lève au-dessus des » hommes, plus encore par sa foi que par sa cou- » ronne ».

C'étoit, Messieurs, d'un tel héros que Marie- Thérèse devoit partager la gloire d'une façon particulière , puisque non contente d'y avoir part comme compagne de son trône , elle ne cessoit d'y contribuer par la persévérance de ses vœux.

Pendant que ce grand Roi la rendoit la plus illustre de toutes les reines, vous la faisiez, Monseigneur, la plus illustre de toutes les mères. Vos respects l'ont consolée de la perte de ses autres enfans. Vous les lui avez rendus : elle s'est vue renaître dans ce Prince qui fait vos délices et les nôtres ; et elle a trouvé une fille digne d'elle dans cette auguste Princesse, qui par son rare mérite , autant que par les droits d'un nœud sacré, ne fait avec vous qu'un même cœur. Si nous l'avons admirée dès le moment qu'elle parut , le Roi a confirmé notre jugement j e|; maintenant devenue, malgré ses souhaits, la principale décoration d'une Cour, dont un si grand Roi fait le soutien , elle est la consolation de toute la France.

Ainsi notre Reine, heureuse par sa naissance, qui lui rendoit la piété aussi bien que la grandeur comme

(») In Theodosio nori imperatorem, sed Christi serynm, nec regno, sed fide principem prœdicamus. — Le texte porte : « In Theodosio » non tam imperatorem , quàm Christi servumj.... nec rcgno, sed » fide principem praedicarcm ». ^d Sev. Ep. xxvm. n. 6.

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héréditaire, par sa sainte e'ducation , par son mariage, par la gloire et par l'amour d'un si grand Roi y par le me'rite et par les respects de ses enfans, et par la vénération de tous les peuples , ne voyoit rien sur la terre qui ne fût au-desSous d'elle. Elevez maintenant , ô Seigneur , et mes pensées et ma voix. Que je puisse représenter à cette auguste audience l'incomparable beauté d'une ame que vous avez toujours habitée, qui n'a jamais « affligé votre Esprit j) saint (i) » , qui jamais n'a perdu « le goût du don » céleste (2) »; afin que nous commencions, malheureux pécheurs, à verser sur nous-mêmes un torrent de larmes ; et que , ravis des chastes attraits de l'innocence , jamais nous ne nous lassions d'en pleurer la perte.

A LA VÉRITÉ, chrétiens, quand on voit dans l'Evangile (3) la brebis perdue, préférée par le bon pasteur à tout le reste du troupeau ; quand on y lit cet heureux retour du prodigue retrouvé , et ce transport d'un père attendri qui met en joie toute sa famille ; on est tenté de croire que la pénitence est préférée h l'innocence même, et que le prodigue retourné reçoit plus de grâces que son aîné, qui ne s'est jamais échappé de la maison paternelle. Il est l'aîné toutefois; et deux mots, que lui dit son père, lui font bien entendre qu'il n'a pas perdu ses avantages : u Mon lils, lui dit-il (4), vous êtes toujours

(') Nolitc contristare Spiritum sanctum Dei. Ephes. iv. 3o. (») Gustaverunt donum cœleste. Heb. vi. 4-

(3) Luc. XV. 4 et 20.

(4) Fili, tu semper mecum es, et oamia mea tua sunt. IbLd. 3i.

M avec moi; et tout ce qui est à moi est à vous ». Cette parole , Messieurs , ne se traite guère dans les chaires, parce que cette inviolable fidélité ne se trouve guère dans les mœurs. Expliquons-la toutefois , puisque notre illustre sujet nous y conduit , et qu'elle a une parfaite conformité avec notre texte. Une excellente doctrine de saint Thomas nous la fait entendre, et concilie toutes choses. Dieu témoigne plus d'amour au juste toujours fidèle : il en témoigne davantage aussi au pécheur réconcilié ; mais en deux manières différentes. L'un paroîtra plus favorisé, si l'on a égard à ce qu'il est ; et l'autre^ si l'on remarque d'où il est sorti. Dieu conserve au Juste un plus grand don ; il retire le pécheur d'un plus grand mal. Le juste semblera plus avantagé , si l'on pèse son mérite ; et le pécheur plus chéri , si l'on considère son indignité. Le père du prodigue l'explique lui-même : « Mon fils, vous êtes tou- » jours avec moi , et tout ce qui est à moi est à » vous » ; c'est ce qu'il dit à celui à qui il conserve un plus grand don : « Il falloit se réjouir, parce j) que votre frère étoit mort , et il est ressuscité (0 iy; c'est ainsi qu'il parle de celui qu'il retire d'un plus grand abîme de maux. Ainsi les cœurs sont saisis d'une joie soudaine par la grâce inespérée d'un beau jour d'hiver, qui, après un temps pluvieux, vient réjouir tout d'un coup la face du monde ; mais on ne laisse pas de lui préférer la constante sérénité d'une saison plus bénigne : et , s'il nous est permis d'expliquer les sentimens du Sauveur par ces senti-

(0 Gaudere oportebat, quia fraler tuus hic mortuus erat, et revixit. Ltic. XV. 32.

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mens humains, il s'émeut plus sensiblement sur les pécheurs convertis , qui sont sa nouvelle conquête ; mais il réserve une plus douce familiarité aux justes , qui sont ses anciens et perpétuels amis : puisque s'il dit, parlant du prodigue : « Qu'on lui rende sa pre- M mière robe (0 », il ne lui dit pas toutefois : « Vous » êtes toujours avec moi »; ou, comme saint Jean le répète dans l'Apocalypse : « Ils sont toujours avec » l'Agneau , et paroissent sans tache devant son » trône ». Sine macula sunt ante thronum Dei.

Comment se conserve cette pureté dans ce lieu de tentations, et parmi les illusions des grandeurs du monde; vous l'apprendrez de la Reine. Elle est de ceux dont le Fils de Dieu a prononcé dans l'Apocalypse i?) : « Celui qui sera victorieux , je le ferai » comme une colonne dans le temple de mon Dieu ». Faciam îllum columnam in templo Deimei. Il en sera l'ornement , il en sera le soutien par son exemple : il sera haut, il sera ferme. Voilà déjà quelque image de la Reine. « Il ne sortira jamais du temple ». Foras non egredietur amplius (3j. Immobile comme une colonne , il aura sa demeure fixe dans la maison du Seigneur , et n'en sera jamais séparé par aucun crime. « Je le ferai » , dit Jésus-Christ : et c'est l'ouvrage de ma grâce. Mais comment affermira - 1 - il cette colonne ? Ecoutez , voici le mystère : « et j'é- » crirai dessus » , poursuit le Sauveur : j'élèverai la colonne ; mais en même temps je mettrai dessus une inscription mémorable. Hé! qu'écrirez-vous , ô Sei-

(') Dixit pater ad serves suos : Citô proferte stolam primam, et induite illam. Luc. xv. as.

C») Apoc. nu 12, — i?) Ibid.

3q6 op.aison funèbre

gneur? Trois noms seulement, afin que l'inscription soit aussi courte que magnifique. « J'y écrirai , dit- » il (0, le nom de mon Dieu , et le nom de la cité » de mon Dieu , la nouvelle Jérusalem , et mon M nouveau nom ». Ces noms , comme la suite le fera paroître, signifient une foi vive dans l'intérieur, les pratiques extérieures de la piété dans les saintes observances de l'Eglise , et la fréquentation des saints, sacremens : trois moyens de conserver Tinnocence , et l'abrégé de la vie de notre sainte Princesse. C'est ce que vous verrez écrit sur la colonne, et vous lirez dans son inscription les causes de sa fermeté. Et d'abord : « J'y écrirai, dit- il , le nom de mon Dieu » , en lui inspirant une foi vive. C'est, Messieurs, par une telle foi que le nom de Dieu est gravé profondément dans nos cœurs. Une foi vive est le fondement de la stabilité que nous admirons : car d'où viennent nos inconstances , si ce n'est de notre foi chancelante? parce que ce fondement est mal affermi, nous craignons de bâtir dessus , et nous marchons d'un pas douteux dans le chemin de la vertu. La foi seule a de quoi fixer l'esprit vacillant ; car écoutez les qualités que saint Paul lui donne (2) : Fides sperandarum substantia rerum. « La foi, dit-il, est une » substance » , un solide fondement , un ferme soutien. Mais de quoi ? de ce qui se voit dans le monde ? Comment donner une consistance , ou , pour parler avec saint Paul, une substance, et un corps à cette omFre fugitive? La foi est donc un soutien, mais

(0 Scribam super eutn nomen Dei mei, et nomeu civiiatis Dei mai novae Jérusalem,.... et nomen meum novum. Apoc, m. ii. WHeb.xui.

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« des choses qu'on doit espérer ». Et quoi encore? Argumentum non apparentium : « c'est une pleine » conviction de ce qui ne paroît pas ». La foi doit avoir en elle la conviction. Vous ne l'avez pas, direzvous : j'en sais la cause ; c'est que vous craignez de l'avoir, au lieu de la demander à Dieu qui la donne. C'est pourquoi tout tombe en ruine dans vos mœurs, et vos sens trop de'cisifs emportent si facilement votre raison incertaine et irrésolue. Et que veut dire cette conviction dont parle l'apôtre, si ce n'est, comme il dit ailleurs (0 , « une soumission de l'intelligence » entièrement captivée sous l'autorité d'un Dieu qui » parle » ? Considérez la pieuse Reine devant les autels ; voyez comme elle est saisie de la présence de Dieu : ce n'est pas par sa suite qu'on la connoît, c'est par son attention et par cette respectueuse iramobilité qui ne lui permet pas même de lever les yeux. Le sacrement adorable approche : ah î la foi du Centurion, admirée par le Sauveur même, ne fut pas plus vive , et il ne dit pas plus humblement : « Je ne suis pas digne (2) ». Voyez comme elle frappe cette poitrine innocente , comme elle se reproche les moindres péchés , comme elle abaisse cette tête auguste devant laquelle s'incline l'univers. La terre, son origine et sa sépulture , n'est pas encore assez basse pour la recevoir : elle voudroit disparoître toute entière devant la majesté du Roi des rois. Dieu lui grave par une foi vive dans le fond du cœur ce

(') In captivitatem rédigeâtes omnem iatellcctum in obseqnium Chrisli. //. Cor. x. 5.

(») Matth. viu. 8, lO.

898 OnAlSONFUNÈURE

que disoit Isaïe (0 : v Cherchez des antres profonds; » cachez-vous dans les ouvertures de la terre devant » la face du Seigneur, et devant la gloire d'une si » haute majesté ».

Ne vous e'tonnez donc pas si elle est si humble sur le trône. O spectacle merveilleux , et qui ravit en admiration le ciel et la terre ! Vous allez voir une JEleine , qui , à l'exemple de David , attaque de tous côtés sa propre grandeur, et tout l'orgueil qu'elle inspire : vous verrez dans les paroles de ce grand Roi la vive peinture de la Reine, et vous en reconnoîtrez tous les sentimens. Domine , non est exaltatum cor meum ! « O Seigneur , mon cœur ne s'est M point haussé (2) »! voilà l'orgueil attaqué dans sa source. Neqiie elati sunt oculi mei ; « mes regards » ne se sont pas élevés » : voilà l'ostentation et le faste réprimé. Â.h ! Seigneur , je n'ai pas eu ce dédain qui empêche de jeter les yeux sur les mortels trop rampans, et qui fait dire à l'ame arrogante : « Il n'y a que moi sur la terre (5) » . Combien étoit ennemie la pieuse Reine de ces regards dédaigneux ! et dans une si haute élévation, qui vit jamais paroître en cette Princesse ou le moindre sentiment d'orgueil , ou le moindre air de mépris? David poursuit : Neque ambulauî in magnis , neque in mirabilihus super me : « Je ne marche point dans de vastes » pensées, ni dans des merveilles qui me passent ».

(») Ingredere in petram, et abscondere in fossa humo a facie timoris Domini, et a gloria majestatis ejus. Isai. n. 10.

W Psal. cxxx. I.

(3) Dicis in corde tup : Ego sum, et non est pr«ter me amplius. Isai. xLvii. 8.

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Il combat ici les excès où tombent naturellement les grandes puissances. « L'orgueil, qui monte tou- » jours (0 », après avoir porté ses prétentions à ce que la grandeur humaine a de plus solide, ou plutôt de moins ruineux, pousse ses desseins jusqu'à l'extravagance , et donne téméraii^ement dans des projets insensés, comme faisoit ce roi superbe, (digne figure de l'ange rebelle ) « lorsqu'il disoit en son » cœur : Je m'élèverai au-dessus des nues, je poserai M mon trône sur les astres, et je serai semblable au » Très-haut (2) ». Je ne me perds point, dit David , dans de tels excès ; et voilà l'orgueil méprisé dans ses égaremens. Mais après l'avoir ainsi rabattu dans tous les endroits par oii il sembloit vouloir s'élever, David l'atterre tout-à-fait par ces paroles : « Si, dit-il , je n'ai M pas eu d'humbles sentimens, et que j'aie exalté mon » ame » : Si non humiliter sentiebam , sed exaltavi animam meam; ou, comme traduit saint Jérôme : •Si non silere feci animant meam : « si je n'ai pas » fait taire mon ame » : si je n'ai pas imposé silence à ces flatteuses pensées qui se présentent sans cesse pour enfler nos cœurs. Et enfin il conclut ainsi ce beau Psaume : Sicut ablactatus ad matrem suam, sic ahlactata est anima mea. « Mon ame a été, dit-il, » comme ui^ enfant sevré ». Je me suis arraché moimême aux douceurs de la gloire humaine, peu capables de me soutenir, pour donner à mon esprit

(0 Superbla eorum qui te oderunt, ascendit semper. Psal,

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