PRINCESSE PALATINE
Apprehendi te ab extremis terrae, et a longinquis ejus vocavi te : elegi te, et non abjeci te : ne timeas, quia ego tecum sum.
Je t'ai pris par la main , pour te ramener des extrémités de la terre '.je t'ai appelé des lieux les plus éloignés : je t'ai choisi, et je ne t'ai pas rejeté : ne crains point, parce que je suis avec toi. C'est Dieu même qui parle ainsi. Isai. xli. 9,10.
Monseigneur,
J E voudrois que toutes les âmes éloignées de Dieu ; que tous ceux qui se persuadent qu'on ne peut se vaincre soi-même, ni soutenir sa constance parmi les combats et les douleurs ; tous ceux enfin qui désespèrent de leur conversion ou de leur persévérance , fussent présens à cette assemblée. Ce discours leur feroit connoître qu'une ame fidèle à la grâce, malgré les obstacles les plus invincibles , s'élève à la perfection la plus éminente. La Princesse à qui nous rendons les derniers devoirs, en récitant selon sa coutume l'office divin, lisoit les paroles d'Isaïe, que j'ai rapportées. Qu'il est beau de méditer l'E-
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criture sainte , et que Dieu y sait bien parler, nonseulement à toute l'Eglise , mais encore à chaque fidèle selon ses besoins ! Pendant qu'elle méditoit ces paroles, (c'est elle-même qui le raconte dans une lettre admirable ) Dieu lui imprima dans le cœur que c'e'toit à elle qu'il les adressoit. Elle crut entendre une voix douce et paternelle qui lui disoit : « Je t'ai ramenée des extrémités de la terre , des » lieux les plus éloignés (0 » ; des voies détournées, où. tu te perdois , abandonnée à ton propre sens , si loin de la céleste patrie , et de la véritable voie qui est Jésus-Christ. Pendant que tu disois en ton cœur rebelle : Je ne puis me captiver ; j'ai mis sur toi ma puissante main , « et j'ai dit : Tu seras ma servante : » je t'ai choisie » dès l'éternité , « et je n'ai pas re- » jeté >) ton ame superbe et dédaigneuse. Vous voyez par quelles paroles Dieu lui fait sentir l'état d'oii il l'a tirée. Mais écoutez comme il l'encourage parmi les dures épreuves où il met sa patience : « Ne crains » point » au milieu des maux dont tu te sens accablée, « parce que je suis ton Dieu » qui te fortifie : « ne te détourne pas de la voie où je t'engage , » puisque je suis avec toi » , jamais je ne cesserai de te secourir ; « et le juste que j'envoie au monde » , ce Sauveur miséricordieux , ce Pontife compatissant, « te tient par la main » : Tenebit te dextera justi mei. Voilà , Messieurs , le passage entier du saint prophète Isaïe , dont je n'avois récité que les premières paroles. Puis- je mieux vous représenter les conseils de Dieu sur cette Princesse, que par des paroles dont il s'est servi pour lui expliquer les secrets
(>) Isai. XLi. 9, 10.
d'anjne de gonzague. 4^7
de ces admirables conseils? Venez maintenant , pécheurs , quels que vous soyez , en quelques régions écartées que la tempête de vos passions vous ait jetés ; fussiez-vous dans ces terres ténébreuses dont il est parlé dans l'Ecriture (0 , et dans l'ombre de la mort ; s'il vous reste quelque pitié de votre ame malheureuse , venez voir d'où la main de Dieu a retiré la princesse Awne ; venez voir où la main de Dieu l'a élevée. Quand on voit de pareils exemples dans une Princesse d'un si haut rang ; dans une Princesse qui fut nièce d'une Impératrice , et unie par ce lien à tant d'Empereurs, sœur d'une puissante Reine, épouse d'un fils de Roi, mère de deux grandes Princesses, dont l'une est un ornement dans l'auguste maison de France , et l'autre s'est fait admirer dans la puissante maison de Brunswick; enfin dans une Princesse dont le mérite passe la naissance, encore que sortie d'un père et de tant d'aïeux souverains, elle ait réuni en elle avec le sang de Gonzague et de Clèves, celui des Paléologues, celui de Lorraine , et celui de France par tant de côtés : quand Dieu joint à ces avantages une égale réputation, et qu'il choisit une personne d'un si grand éclat pour être l'objet de son éternelle miséricorde , il ne se propose rien moins que d'instruire tout l'univers. Vous donc qu'il assemble en ce saint lieu ; et vous principalement , pécheurs , dont il attend la conversion avec une si longue patience, n'endurcissez pas vos cœurs : ne croyez pas qu'il vous soit permis d'apporter seulement à ce discours des oreilles curieuses. Toutes
(') Populus qui ambulabat in tenebris.... Habitantibus in regione mnbrae mortis. Isai. ix. 2.
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les vaines excuses dont vous couvrez votre impénitence , vous vont être ôtées. Ou la Princesse Palatine portera la lumière dans vos yeux , ou elle fera tomber, comme un de'luge de feu, la vengeance de Dieu sur vos têtes. Mon discours , dont vous vous croyez peut-être les juges, vous jugera au dernier jour : ce sera sur vous un nouveau fardeau , comme parloient les prophètes : Onus verbi Domini super Israël (0 ; et si vous n'en sortez plus chrétiens, vous en sortirez plus coupables. Commençons donc avec con^ fiance l'œuvre de Dieu. Apprenons, avant toutes choses, à n'être pas éblouis du bonheur qui ne remplit pas le cœur de l'homme; ni des belles qualités, qui ne le rendent pas meilleur ; ni des vertus , dont l'enfer est rempli , qui nourrissent le péché et l'impénitence, et qui empêchent l'horreur salutaire que l'arae pécheresse auroit d'elle-même. Entrons encore plus profondément dans les voies de la divine Providence, et ne craignons pas de faire paroître notre Princesse dans les états différens où elle a été. Que ceux-là craignent de découvrir les défauts des âmes saintes, qui ne savent pas combien est puissant le bras de Dieu, pour faire servir ces défauts non-seulement à sa gloire, mais encore à la perfection de ses élus. Poumons, mes Frères, qui savons à quoi ont servi à saint Pierre ses reniemens, à saint Paul les persécutions qu'il a fait souffrir à l'Eglise, à saint Augustin ses erreurs, à tous les saints pénitens leurs péchés ; ne craignons pas de mettre la Princesse Palatine dans ce rang , ni de la suivre jusque dans l'incrédulité où elle étoit enfin tombée. C'est de là
(0 Zach. XII. I.
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que nous la verrons sortir pleine de gloire et de vertu , et nous be'nirons avec elle la main qui l'a relevée : heureux si la conduite que Dieu tient sur elle nous fait craindre la justice, qui nous abandonne à nous-mêmes , et désirer la miséricorde , qui nous en arrache. C'est ce que demande de vous, très-haute et très-puissante Princesse , Anne de Gow-
ZAGUE DE ClÈVES, PrINCESSE DE MaKTOUE ET DE MoNT- FERRAT, ET CoMTESSE PaLATINE DU RhiN.
Jamais plante ne fut cultivée avec plus de soin , ni ne se vit plutôt couronnée de fleurs et de fruits que la princesse Anne. Dès ses plus tendres années, elle perdit sa pieuse mère Catherine de Lorraine. Charles duc de Nevers, et depuis duc de Mantoue, son père , lui en trouva une digne d'elle; et ce fut la vénérable mère Françoise de la Châtre, d'heureuse et sainte mémoire , abbesse de Faremonstier , que nous pouvons appeler la restauratrice de la règle de saint Benoît, et la lumière de la vie monastique. Dans la solitude de sainte Fare, autant éloignée des voies du siècle , que sa bienheureuse situation la sépare de tout commerce du monde ; dans cette «ainte montagne, que Dieu avoit choisie depuis mille ans, où les épouses de Jésus-Christ faisoient revivre la beauté des anciens jours; où les joies de la terre étoient inconnues ; où les vestiges des hommes du monde, des curieux et des vagabonds ne paroissoient pas : sous la conduite de la sainte abbesse, qui savoit donner le lait aux enfans , aussi bien que le pain aux forts , les commencemens de la princesse Anne étoient heureux. Les mystères lui furent ré-
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vélés : l'Ecriture lui devint familière : on lui avoit appris la langue latine , parce que e'e'toit celle de l'Eglise; et l'office divin faisoit ses de'lices. Elle aimoit tout dans la vie religieuse, jusqu'à ses austérités et à ses humiliations; et durant douze ans qu'elle fut dans ce monastère , on lui voyoit tant de modestie et tant de sagesse , qu'on ne savoit à quoi elle* étoit le plus propre , ou à commander ou à obéir. Mais la sage abbesse , qui la crut capable de soutenir sa réforme , la destinoit au gouvernement ; et déjà on la comptoit parmi les princesses qui avoient conduit cette célèbre abbaye, quand sa famille, trop empressée à exécuter ce pieux projet , le rompit. Nous sera-t-il permis de le dire ? La princesse Marie , pleine alors de l'esprit du monde , croyoit , selon la coutume des grandes maisons, que ses jeunes sœurs dévoient être sacrifiées à ses grands desseins. Qui ne sait oiî son rare mérite et son éclatante beauté, avantage toujours trompeur, lui firent porter ses espérances? Et d'ailleurs dans les plus puissantes maisons, les partages ne sont-ils pas regardés comme une espèce de dissipation , par où. elles se détruisent d'elles-mêmes : tant le néant j est attaché! La princesse Bénédicte, la plus jeune des trois sœurs , fut la première immolée à ces intérêts de famille. On la fit abbesse, sans que, dans un âge si tendre , elle sût ce qu'elle faisoit ; et la marque d'une si grave dignité fut comme un jouet entre ses mains. Un sort semblable étoit destiné à la princesse Anne. Elle eût pu renoncer à sa lijjerté, si on lui eût permis de la sentir; et il eût fallu la conduire, et non pas la précipiter dans le bien.
d'awne de gonzague. 43*^
C'est ce qui renversa tout à coup les desseins de Faremonstier. Avenai parut avoir un air plus libre, et la princesse Bénédicte y présentoit à sa sœur une retraite agréable. Quelle merveille de la grâce ! Malgré une vocation si peu régulière , la jeune abbesse devint un modèle de vertu. Ses douces conversations rétablirent , dans le cœur de la princesse Anne , ce que d'importuns empressemens en avoient banni. Elle prêtoit de nouveau l'oreille à Dieu qui l'appeloit avec tant d'attraits à la vie religieuse; et l'asile qu'elle avoit choisi, pour défendre sa liberté, devint un piège innocent pour la captiver. On remarquoit dans les deux Princesses la même noblesse dans les sentimens , le même agrément , et si vous me permettez de parler ainsi , les mêmes insinuations dans les entretiens : au dedans les mêmes désirs, au dehors les mêmes grâces; et jamais sœurs ne furent unies par des liens ni si doux ni si puissans. Leur vie eût été heureuse dans leur éternelle union , et la princesse Anne n'aspiroit plus qu'au bonheur d'être une humble religieuse d'une sœur dont elle admiroit la vertu. En ce temps le duc de Mantoue leur père mourut : les affaires les appelèrent à la Cour : la princesse Bénédicte , qui avoit son partage dans le ciel, fut jugée propre à concilier les intérêts dilférens dans la famille. Mais, ô coup funeste pour la princesse Anne! la pieuse abbesse mourut dans ce beau travail , et dans la fleur de son âge. Je n'ai pas besoin de vous dire combien le cœur tendre de la princesse Anne fut profondément blessé par cette mort. Mais ce ne fut pas là sa plus grande plaie. M^îU esse de ses désirs^
43» ORAISON FUIUÈBIIE
elle vit le monde; elle en fut vue : bientôt elle sentit qu'elle plaisoit; et vous savez le poison subtil qui entre dans un jeune cœur avec ces pensées. Ces beaux desseins furent oublies. Pendant que tant de naissance, tant de biens, tant de grâces qui l'acconipagnoient, lui attiroient les regards de toute l'Europe , le prince Edouard de Bavière , fds de l'électeur Frédéric V, comte Palatin du Rhin , et roi de Bohême, jeune prince qui s'étoit réfugié en France durant les malheurs de sa maison, la mérita. Elle préféra aux richesses les vertus de ce Prince , et cette noble alliance, où de tous côtés on ne trouvoit que des rois. La princesse Anwe l'invite à se faire instruire : il connut bientôt les erreurs où les derniers de ses pères, déserteurs de l'ancienne foi, l'avoient engagé. Heureux présages pour la maison Palatine ! Sa conversion fut suivie de celle de la princesse Louise sa sœur, dont les vertus font éclater par toute l'Eglise la gloire du saint monastère de Maubuisson; et ces bienheureuses prémices ont attiré une telle bénédiction sur la maison Palatine , que nous la voyons enfin catholique dans son chef. Le mariage de la princesse Anne fut un heureux commencement d'un si grand ouvrage. Mais hélas! tout ce qu'elle aimoit de voit être de peu de durée. Le Prince son époux lui fut ravi, et lui laissa trois princesses , dont les deux qui restent pleurent encore la meilleure mère qui fût jamais, et ne trouvent de consolation que dans le souvenir de ses vertus. Ce n'est pas encore le temps de vous en parler. La Princesse Palatine est dans l'état le plus dangereux de sa vie. Que le raoïide voit peu de ces veuves dont
parle
d'anne de gokzague. 433
parle saint Paul('), «qui, vraiment veuves et dé- » solées » , s'ensevelissent , pour ainsi dire , ellesmêmes dans le tombeau de leur ëpoux; y enterrent tout amour humain avec ces cendres cliéiies; et délaisse'es sur la terre, « mettent leur espérance en « Dieu , et passent les nuits et les jours dans la » prière » ! Voilà l'état d'une veuve chrétienne , selon les préceptes de saint Paul : état oublié parmi nous, où la viduité est regardée, non plus comme un état de désolation, car ces mots ne sont plus connus, mais comme un état désirable, où, affranchi de tout joug, on n'a plus à contenter que soimême, sans songer à cette terrible sentence de saint Paul (2) : « La veuve qui passe sa vie dans les plaisirs»; remarquez qu'il ne dit pas, La veuve qui passe sa vie dans les crimes ; il dit : « La veuve qui la passe » dans les plaisirs , elle est morte toute vive » ; parce qu'oubliant le deuil éternel et le caractère de désolation , qui fait le soutien comme la gloire de son état, elle s'abandonne aux joies du monde. Combien donc en devroit-on pleurer comme mortes, de ces veuves jeunes et riantes , que le monde trouve si heureuses! Mais surtout, quand on a connu Jésus- Christ , et qu'on a eu part à ses grâces ; quand la lumière divine s'est découverte, et qu'avec des yeux illuminés on se jette dans les voies du siècle : qu'arrive-t-il à une a,me qui tombe d'un si haut état , qui
0) Viduas honora, quae verè viduae sant.... Quae autem verè vidua est, etdesolata, speret in Deum, et instet obsecrationibus et oralioaibus nocte ac die. /. Tirn. v. 3 , 5.
(*) Nam quae in deliciis est, vivens mortua est. Il/id. 6.
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renouvelle contre Jésus - Christ , et encore contre Jésus-Christ connu et goûté , tous les outrages des Juifs, et le crucifie encore une fois? Vous reconnoissez le langage de saint PauKO» Achevez donc, grand Apôtre, et dites-nous ce qu'il faut attendre d'une chute si déplorable. « Il est impossible, dit-il, qu'une » telle ame soit renouvelée par la pénitence». Irapossible : quelle parole! Soit, Messieurs, qu'elle signifie que la conversion de ces âmes , autrefois si favorisées, surpasse toute la mesure des dons ordinaires, et demande, pour ainsi parler, le dernier effort de la puissance divine : soit que l'impossibilité dont parle saint Paul , veuille dire qu'en effet il n'y a plus de retour à ces premières douceurs qu'a goûtées une ame innocente, quand elle y a renoncé avec connoissance ; de sorte qu'elle ne peut rentrer dans la grâce que par des chemins difficiles et avec des peines extrêmes. Quoi qu'il en soit, chrétiens, l'un et l'autre s'est vérifié dans la Princesse Palatine. Pour la plonger entièrement dans l'amour du monde, il falloit ce dernier malheur ; quoi? la faveur de la Cour. La Cour veut toujours unir les plaisirs avec les affaires. Par un mélange étonnant, il n'y a rien de plus sérieux, ni ensemble de plus enjoué. Enfoncez : vous trouvez partout des intérêts cachés, des jalousies délicates qui causent une
(i) Impôssibile est enim eos qui semel sunt illuminati , gustaverunt etiam donum cœleste , et participes facti sunt Spirilûs sancti; gustaverunt nihilominus bonum Dei verbum , virtutesque sxculi Venturi, et prolapsi sunt; rursus renovari ad pœnitentiam, rursum crucifigentes sibimetipsis FiliumDei, et ostentui habentes. Heb. \i. 4 et seq.
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extrérae sensibilité, et dans une ardente ambition, des soins et un sérieux aussi triste qu'il est vain. Tout est couvert d'un air gai , et vous diriez qu'on ne songe qu'à s'y divertir. Le génie de la Princesse Palatine se trouva également propre aux divertissemens et aux affaires. La Cour ne vit jamais rien de plus engageant; et sans parler de sa pénétration, ni de la fertilité infinie de ses expédiens , tout cédoit au charme secret de ses entretiens. Que vois-je durant ce temps ? Quel trouble ! quel affi-eux spectacle se présente ici à mes yeux ! La monarchie ébranlée jusqu'aux fondemens , la guerre civile, la guerre étrangère , le feu au dedans et au dehors ; les remèdes de tous côtés plus dangereux que les maux : les Princes ari-etés avec grand péril, et délivrés avec un péril encore plus grand : ce Prince , que l'on regardoit comme le héros de son siècle , rendu inutile à sa patrie dont il avoit été le soutien ; et ensuite , je ne sais comment , contre sa propre inclination , armé contre elle : un ministre persécuté, et devenu nécessaire, non-seulement par l'importance de ses services, mais encore par ses malheurs, où l'autorité souveraine étoit engagée. Que dirai-je? Etoit-ce là de ces tempêtes , par oii le ciel a besoin de se décharger quelquefois? et le calme profond de nos jours devoit-il être précédé par de tels orages ? Ou bien étoit -ce les derniers efforts d'une liberté remuante , qui alloit céder la place à l'autorité légitime? Ou bien étoit-ce comme un travail de la France prête à enfanter le règne miraculeux de Louis? Non, non : c'est Dieu, qui vouloit montrer qu'il donne la mort, et qu'il ressuscite; qu'il plonge
jusqu'aux enfers, et qu'il en retire (0 ; qu'il secoue la terre, et la brise, et qu'il guérit en un moment toutes ses brisures C^). Ce fut là que la Princesse Palatine signala sa fidélité, et fit paroître toutes les richesses de son esprit. Je ne dis rien qui ne soit connu. Toujours fidèle à l'Etat et à la grande reine Anne d'Autriche, on sait qu'avec le secret de cette Princesse , elle eut encore celui de tous les partis : tant elle étoit pénétrante, tant elle s'attiroit de confiance ,. tant il lui étoit naturel de gagner les cœurs ! Elle déclaroit aux chefs des partis jusqu'où elle pouvoit s'engager j et on la croyoit incapable ni de tromper ni d'être trompée. Mais son caractère particulier étoit de concilier les intérêts opposés, et en s'élevant au-dessus, de trouver le secret endroit, et comme le nœud par où on les peut réunir. Que lui servirent ses rares talens ? que lui servit d'avoir mérité la confiance intime de la Cour? d'en soutenir le ministre deux fois éloigné, contre sa mauvaise fortune, contre ses propres frayeurs, contre la malignité de ses ennemis , et enfin contre ses amis , ou partagés, ou irrésolus , ou infidèles? Que ne lui promit-on pas dans ces besoins ! Mais quel fruit lui en revint-il ? sinon de connoître par expérience le foible des grands politiques; leurs volontés changeantes , ou leurs paroles trompeuses ; la diverse face des temps ; les amusemens des promesses ; l'illusion des amitiés de la terre , qui s'en vont avec les
(i) Dominas mortiflcat, etvivifîcat j deducît ad inferos, et reducit. /. Heg. II. 6.
(») Coiftmovisti terram, et conturbasti eam : sana contritiones èjus, quia commota est. Psal. lix. 4-
d'anwe de gonzaguk. 437 .
années et les intérêts; et la profonde obscurité du cœur de l'homme , qui ne sait jamais ce qu'il voudra, qui souvent ne sait pas bien ce qu'il veut, et qui n'est pas moins caché ni moins trompeur à lui-même qu'aux autres. O éternel Roi des siècles, qui possédez seul l'immortalité , voilà ce qu'on vous préfère ; voilà ce qui éblouit les âmes qu'on appelle grandes ! Dans ces déplorables erreurs , la Princesse Palatine avoit les vertus que le monde admire , et qui font qu'une ame séduite s'admire elle-même : inébranlable dans ses amitiés, et incapable de manquer aux devoirs humains. La Reine sa sœur en lit l'épreuve dans un temps où leurs cœurs étoient désunis. Un nouveau conquérant s'élève en Suède. On y voit un autre Gustave non moins fier, ni moins hardi, ou moins belliqueux que celui dont le nom fait encore trembler l'Allemagne. Charles Gustave parut à la Pologne surprise et trahie, comme un lion qui tient sa proie dans ses ongles tout prêt à la mettre en pièces. Qu'est devenue cette redoutable cavalerie qu'on voit fondre sur l'ennemi avec la vitesse d'un aigle ? Oii sont ces âmes guerrières , ces marteaux d'armes tant vantés, et ces arcs qu'on ne vit jamais tendus en vain ? Ni les chevaux ne sont vites , ni les hommes ne sont adroits que pour fuir devant le vainqueur. En même temps la Pologne se voit ravagée par le rebelle Cosaque , par le Moscovite infidèle , et plus encore par le Tartare , qu'elle appelle à son secours dans son désespoir. Tout nage dans le sang, et on ne tombe que sur des corps morts. La Reine n'a plus de retraite ; elle a quitté le royaume : après de courageux , mais de vains efforts, le Roi est contraint
de la suivre : réfugiés dans la Silésie , où ils manquent des choses les plus nécessaires, il ne leur reste qu'à considérer de quel coté alloit tomber ce grand arbre ébranlé par tant de mains , et frappé de tant de coups à sa racine ; ou qui en enleveroit les rameaux épars (0. Dieu en avoit disposé autrement. La Pologne étoit nécessaire à son Eglise, et lui devoit un vengeur. Il la regarde en pitié. Sa main puis- ' santé ramène en arrière le Suédois indompté (2^) , tout frémissant qu'il étoit. Il se venge sur le Danois, dont la soudaine invasion l'avoit rappelé, et déjà il l'a réduit à l'extrémité. Mais l'Empire et la Hollande se remuent contre un conquérant qui menaeoit tout le Nord de la servitude. Pendant qu'il rassemble de nouvelles forces , et médite de nouveaux carnages , Dieu tonne du plus haut des cieux : le redouté capitaine tombe au plus beau temps de sa vie ; et la Pologne est délivrée. Mais le premier rayon d'espérance vint de la Princesse Palatine : honteuse de n'envoyer que cent mille livres au roi et à la reine de Pologne , elle les envoie du moins avec une incroyable promptitude. Qu'admira-t-on davantage, ou de ce que ce secours vint si à propos , ou de ce qu'il vint d'une main dont on ne l'attendoit pas, ou de ce que , sans chercher d'excuse dans le mauvais état où se trouvoient ses affaires , la Princesse Pala-
(i) Clamavit fortiter, et sic ait : Succidite arborera, et praecidite ramos ejus : excutite folia ejus, et dispergite fructus ejus. Dan. ly. ]i^ 30. Succident eum alieni, et crudelLssimi nationura, et projiçient eum super montes, et in cunctis convallibus corruent rami ejus, etconfringentur arbusta ejus in universis rupibus terrae. Ezcch. XXXI. 13.
W Reducam te in viam, per qnam venisti. ly. Reg. \ix. 28.
D*AN2rE DE GONZAGUE. 4^9
tine s'ôta tout pour soulager une sœur qui ne l'aimoit pas ? Les deux Princesses ne furent plus qu'un même cœur : la Reine parut vraiment reine par une bonté et par une magnificence dont le bruit a retenti par toute la terre ; et la Princesse Palatine joignit au respect qu'elle avoit pour une aînée de ce rang et de ce mérite , une éternelle reconnoissance. Quel est, Messieurs, cet aveuglement dans une ame chrétienne, et qui le pourroit comprendre , d'être incapable de manquer aux hommes , et de ne craindre pas de manquer à Dieu? comme si le culte de Dieu ne tenoit aucun rang parmi les devoirs î Contez-nous donc maintenant, vous qui les savez, toutes les grandes qualités de la Princesse Palatine; faites-nous vair, si vous le pouvez, toutes les grâces de cette douce éloquence qui s'insinuoit dans les cœurs par des tours si nouveaux et si naturels ; dites qu elle étoit généreuse , libérale , reconnoissante , fidèle dans ses promesses, juste : vous ne faites que raconter ce qui l'attachoit à elle-même. Je ne vois dans tout ce récit que le prodigue de l'Evangile (0 , qui veut avoir son partage, qui veut jouir de soi-même et des biens que son père lui a donnés : qui s'en va le plus loin qu'il peut de la maison paternelle , « dans un pays écarté » , oii il dissipe tant de rares trésors, et en un mot où il donne au monde tout ce que Dieu vouloit avoir. Pendant qu'elle contentoit le monde, et se contentoit elle-même, la Princesse Palatine n'étoit pas heureuse j et le vide des choses humaines se faisoit sentir à son cœur. Elle n'étoit heureuse , ni pour avoir avec l'estime du
W Luc. XV. 13, i3.
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monde , qu'elle avoit tant désirée , celle du Roi même ; ni pour avoir l'amitié et la confiance de Philippe, et des deux Princesses qui ont fait successivement avec lui la seconde lumière de la Cour : de Philippe, dis-je, ce grand prince, que ni sa naissance , ni sa valeur, ni la victoire elle-même , quoiqu'elle se donne à lui avec tous ses avantages, ne peuvent enfler; et de ces deux grandes Princesses, dont on ne peut nommer l'une sans douleur, ni connoître l'autre sans l'admirer. Mais peut-être que le solide établissement de la famille de notre Princesse achèvera son bonheur. Non , elle n'étoit heureuse , ni pour avoir placé auprès d'elle la princesse Anne , sa chère fille et les délices de son cœur, ni pour l'avoir placée dans une maison où tout est grand. Que sert de s'expliquer davantage ? On dit tout , quand on prononce seulement le nom de Louis de Bourbon , prince de Gondé , et de Henri- Jules de Bourbon, duc d'Anguien. Avec un peu plus de vie, elle auroit vu les grands dons , et le premier des mortels, touché de ce que le monde admire le plus après lui , se plaire à le reconnoître par de dignes distinctions. C'est ce qu'elle devoit attendre du mariage de la princesse Anne. Celui de la princesse Bénédicte ne fut guère moins heureux , puisqu'elle épousa Jean Fridéric , duc de Brunswick et d'Hanovre , souverain puissant, qui avoit joint le savoir avec la valeur, la religion catholique avec les vertus de sa maison, et pour comble de joie à notre Princesse , le service de l'Empire avec les intérêts de la France. Tout étoit grand dans sa famille ; et la princesse Marie sa fille n'auroit eu à désirer sur la terre qu'une
ij'awne de gonzague. 44i
vie plus longue. Que s'il falloit avec tant d'éclat, la tranquillité' et la douceur, elle trouvoit dans un prince,. aussi grand d'ailleurs que celui qui honore cette audience , avec les grandes qualités , celles qui pouvoient contenter sa délicatesse; et dans la Duchesse sa chère fille , un naturel tel qu'il le falloit à un cœur comme le sien , un esprit qui se fait sentir sans vouloir briller, une vertu qui devoit bientôt forcer l'estime du monde , et , comme une vive lumière, percer tout-à-coup , avec un grand éclat, un beau, mais sombre nuage. Cette alliance fortunée lui donnoit une perpétuelle et étroite liaison avec le prince , qui de tout temps avoit le plus ravi son estime ; prince qu'on admire autant dans la paix que dans la guerre , en qui l'univers attentif ne voit plus rien à désirer , et s'étonne de trouver enfin toutes les vertus en un seul homme. Que falloit-il davantage, et que manquoit-il au bonheur de notre Princesse ? Dieu , qu'elle avoit connu \ et tout avec lui. Une fois elle lui avoit rendu son cœur. Les douceurs célestes , qu'elle avoit goûtées sous les ailes de sainte Fare, étoient revenues dans son esprit. Retirée à la campagne , séquestrée du monde, elle s'occupa trois ans entiers à régler sa conscience et ses affaires. Un million , qu'elle retira du duché de Rethelois , servit à multiplier ses bonnes œuvres ; et la première fut d'acquitter ce qu'elle devoit , avec une scrupuleuse régularité, sans se permettre ces compositions si adroitement colorées , qui souvent ne sont qu'une injustice couverte d'un nom spécieux. Est-ce donc ici cet heureux retour que je vous promets depuis si long- temps? Non , Messieurs j vous ne verrez en-
core à cette fois qu'un plus déplorable éloignement. Ni les conseils de la Providence, ni l'état de la y Princesse ne permettoient qu'elle partageât tant
soit peu son cœur : une ame comme la sienne ne souffre point de tels partages; et il falloit ou tout-àfait rompre, ou se rengager tout-à-fait avec le inonde. Les affaires l'y rappelèrent : sa piété s'y dissipa encore une fois : elle éprouva que Jésus- Christ n'a pas dit en, vain : Fiunt novissima hominis illius pejora prioribus (0 : « L'état de l'homme 5> qui retombe devient pire que le premier ». Tremblez , âmes réconciliées , qui renoncez si souvent à la grâce de la pénitence : tremblez , puisque chaque chute creuse sous vos pas de nouveaux abîmes : tremblez enfin au terrible exemple de la Princesse Palatine. A ce coup le Saint-Esprit irrité se retire : les ténèbres s'épaississent ; la foi s'éteint. Un saint abbé (*), dont la doctrine et la vie sont un ornement de notre siècle , ravi d'une conversion aussi admirable et aussi parfaite que celle de notre Princesse , lui ordonna de l'écrire pour l'édification de l'Eglise. Elle commence ce récit en confessant son erreur. Vous , Seigneur , dont la bonté infinie n'a rien donné aux hommes de plus efficace pour effacer leurs péchés , que la grâce de les reconnoître , recevez l'humble confession de votre servante ; et en mémoire d'un tel sacrifice , s'il lui reste quelque chose à expier après une si longue pénitence, faites-lui sentir aujourd'hui vos miséricordes. Elle confesse donc, chrétiens, qu'elle avoit
(') Luc. XI. 26.
^) M. de Rancé, abbé de la Trappe.