‹ Œuvres; revues sur les manuscrits originaux et les éditions les plus correctes (volume 5)Chapitre 35 sur 51 · DE LOUIS DE BOUHBON · texte numérisé non relu

DE LOUIS DE BOUHBON

épreuves apprendre la guerre aux côtés du Prince son père. Au milieu de tant de périls , il voit ce grand Prince renversé dans un fossé, sous un cheval tout en sang. Pendant qu'il lui offre le sien , et s'occupe à relever le Prince abattu, il est blessé entre les bras d'un père si tendre , sans interrompre ses

^ soins , ravi de satisfaire à la fois à la piété et à la gloire. Que pouvoit penser le Prince, si ce n'est que, pour accomplir les plus grandes choses, rien ne manqueroit à ce digne fils , que les occasions ? Et ses tendresses se redoubloient avec son estime. Ce n'étoit pas seulement pour un fils, ni pour sa

* famille, qu'il avoit des sentiraens si tendres. Je l'ai vu, et ne croyez pas que j'use ici d'exagération, je l'ai vu vivement ému des périls de ses amis : je l'ai vu simple et naturel, changer de visage au récit de leurs infortunes , entrer avec eux dans les moindres choses comme dans les plus importantes ; dans les accommodemens calmer les esprits aigris, avec une patience et une douceur qu'on n'auroit jamais attendue d'une humeur si vive , ni d'une si haute élévation. Loin de nous les héros sans humanité. Ils pourront bien forcer les respects, et ravir l'admiration, comme font tous les objets extraordinaires; mais ils n'auront pas les cœurs. Lorsque Dieu forma le cœur et les entrailles de l'homme , il y mit premièrement la bonté comme le propre caractère de la nature divine, et pour être comme la marque de cette main bienfaisante dont nous sortons. La bonté devoit donc faire comme le fond de notre cœur, et devoit être en même temps le premier attrait que nous aurions en nous-mêmes pour gagner les autres

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hommes. La grandeur qui vient par-dessus, loin d'affoiblir la bonté, n'est faite que pour Taider à se communiquer davantage, comme une fontaine publique qu'on e'iève pour la répandre. Les cœurs sont à ce prix : et les grands dont la bonté n'est pas le partage, par une juste punition de leur dédaigneuse insensibilité, demeureront privés éternellement du plus grand bien de la vie humaine, c'est-à-dire, des douceurs de la société. Jamais homme ne les goûta mieux que le Prince dont nous parlons : jamais homme ne craignit moins que la familiarité blessât le respect. Est-ce là celui qui forçoit les villes, et qui gagnoit les batailles? Quoi, il semble avoir oublié ce haut rang qu'on lui a vu si bien défendre ! JReconnoissez le héros, qui, toujours égal à luimême, sans se hausser pour paroître grand, sans s'abaisser pour être civil et obligeant , se trouve naturellement tout ce qu'il doit être envers tous les hommes : comme un fleuve majestueux et bienfaisant, qui porte paisiblement dans les villes l'abondance qu'il a répandue dans les campagnes en les arrosant; qui se donne à tout le monde, et ne s'élève et ne s'enfle , que lorsqu'avec violence on s'oppose à la douce pente qui le porte à continuer son tranquille cours. Telle a été la douceur, et telle a été la force du Prince de Condé. Avez-vous un secret important ? versez-le hardiment dans ce noble cœur : votre affaire devient la sienne par la confiance. Il n'y a rien de plus inviolable pour ce Prince, que les droits sacrés de l'amitié. Lorsqu'on lui demande une grâce, c'est lui qui paroît l'obligé; et jamais on ne vit de joie ni si vive ni si naturelle que celle

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qu'il ressentoit à faire plaisir. Le premier argent qu'il reçut d'Espagne avec la permission du Roi, malgré les ne'cessités de sa maison épuisée , fut donné à ses amis , encore qu'après la paix il n'eût rien à espérer de leur secours; et quatre cent mille écus distribués par ses ordres, firent voir, chose rare dans la vie humaine, la reconnoissance aussi vive dan^ le Prince de Condé, que l'espérance d'engager les hommes l'est dans les autres. Avec lui la vertu eut toujours son prix. Il la louoit jusque dans ses ennemis. Toutes les fois qu'il avoit à parler de ses actions, et même dans les relations qu'il en envoyoit à la Cour, il vantoit les conseils de l'un, la hardiesse de l'autre, chacun avoit son rang dans ses discours; et parmi ce qu'il donnoit à tout le monde , on ne savoit oii placer ce qu'il avoit fait lui-même. Sans envie, sans fard, sans ostentation, toujours grand dans l'action et dans le repos, il parut à Chantilli comme à la tête des troupes. Qu'il embellît cette magnifique et délicieuse maison, ou bien qu'il munît un camp au milieu du pays ennemi, et qu'il fortifiât une place; qu'il marchât avec une armée parmi les périls, ou qu'il conduisît ses amis dans ces superbes allées au bruit de tant de jets d'eau qui ne se taisoient ni jour ni nuit : c'étoit toujours le même homme, et sa gloire le suivoit partout. Qu'il est beau , après les combats et le tumulte des armes , de savoir encore goûter ces vertus paisibles, et cette gloire tranquille qu'on n'a point à partager avec le soldat non plus qu'avec la fortune : où tout charme, et rien n'éblouit : qu'on regarde sans être étourdi ni parle son des trompettes, ni par le bruit des ea-

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lions, ni par les cris des blesse's : oii l'homme paroît tout seul aussi grand, aussi respecté, que lorsqu'il donne des ordres, et que tout marche à sa parole !

Venons maintenant aux qualités de l'esprit ; et puisque , pour notre malheur, ce qu'il y a de plus ^tal à la vie humaine, c'est-à-dire, l'art militaire, est en même temps ce qu'elle a de plus ingénieux et de plus habile, considérons d'abord par cet endroit le grand génie de notre Prince. Et premièrement, quel général porta jamais plus loin sa prévoyance? C'étoit une de ses maximes, qu'il falloit craindre les ennemis de loin, pour ne les plus craindre de près , et se réjouir à leur approche. Le voyez-vous comme il considère tous les avantages qu'il peut ou donner ou prendre ? avec quelle vivacité il se met dans l'esprit en un moment, les temps, les lieux, les personnes, et non -seulement leurs intérêts et leurs talens , mais encore leurs humeurs et leurs caprices ? Le voyez-vous comme il compte la cavalerie et l'infanterie des ennemis, par le naturel des pays , ou des princes confédérés ? Rien n'échappe à sa prévoyance. Avec cette prodigieuse compréhension de tout le détail et du plan universel de la guerre, on le voit toujours attentif à ce qui survient : il tire d'un déserteur, d'un transfuge, d'un prisonnier, d'un passant, ce qu'il veut dire, ce qu'il veut taire, ce qu'il sait, et pour ainsi dire ce qu'il ne sait pas : tant il est sûr dans ses con- . séquences. Ses partis lui rapportent jusqu'aux moindres choses : on l'éveille à chaque moment ; car il tenoit encore pour maxime, qu'un habile capitaine

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peut bien être vaincu, mais qu'il ne lui est pas permis d'être surpris. Aussi lui devons- nous cette louange, qu'il ne l'a jamais été. A quelque heure et de quelque côté que viennent les ennemis , ils le trouvent toujours sur ses gardes ; toujours prêt à fondre sur eux , et à prendre ses avantages : comme une aigle qu'on voit toujours, soit qu'elle vole au milieu des airs, soit qu'elle se pose sur le haut de quelque rocher, porter de tous côtés des regards perçans, et tomber si sûrement sur sa proie, qu'on ne peut éviter ses ongles non plus que ses yeux. Aussi vifs étoient les regards, aussi vite et impétueuse étoit l'attaque , aussi fortes et inévitables étoient les mains du Prince de Condé. En son camp on ne connoît point les vaines terreurs, qui fatiguent et rebutent plus que les véritables. Toutes les forces demeurent entières pour les vrais périls : tout est prêt au premier signal ; et comme dit le prophète (0, « toutes les flèches sont aiguisées, et tous M les arcs sont tendus ». En attendant on repose d'un sommeil tranquille, comme on feroit sous son toit et dans son enclos. Que dis-je qu'on repose ? A Piéton, près de ce corps redoutable que trois puissances réunies avoient assemblé , c'étoit dans nos troupes de continuels divertissemens : toute l'armée étoit en joie, et jamais elle ne sentit qu'elle fût plus foible que celle des ennemis. Le Prince, par son campement, avoit mis en sûreté non-seulement toute notre frontière et toutes nos places, mais encore tous nos soldats : il veille , c'est assez. Enfin l'ennemi décampe; c'est ce que le Prince altendoit. Il part à

(i) Sagiltse ejuâ acutae, et omnes arcus ejiu extenti. Uai. y. aS.

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ce premier mouvement : de'jà Tarmëe hollandaise, avec ses superbes étendards, ne lui échappera pas : tout nage dans le sang, tout est en proie : mais Dieu; sait donner des bornes aux plus beaux desseins. Cependant les ennemis sont poussés partout. Oudenarde est délivrée de leurs mains : pour les tirer eux-mêmes de celles du Prince, le ciel les couvre d'un brouillard épais : la terreur et la désertion se met dans leurs troupes; on ne sait plus ce qu'est devenue cette formidable armée. Ce fut alors que Louis, qui, après avoir achevé le rude siège de Besançon, et avoir encore une fois réduit la Franche- Comté avec une rapidité inouie , étoit revenu tout brillant de gloire pour profiter de l'action de ses armées de Flandre et d'Allemagne, commanda ce détachement qui fit en Alsace les merveilles que vous savez ; et parut le plus grand de tous les hommes, tant par les prodiges qu'il avoit faits en personne, que par ceux qu'il fit faire à ses généraux. Quoiqu'une heureuse naissance eût apporté de si grands dons à notre Prince, il ne cessoit de l'enrichir par ses réflexions. Les campemens de César firent son étude. Je me souviens qu'il nous ravissoit, en nous racontant comme en Catalogne , dans les lieux où ce fameux capitaine , par l'avantage des postes, contraignit cinq légions romaines et deux chefs expérimentés à poser les armes sans combat (0; lui-même il avoit été reconnoître les rivières et les montagnes qui servirent à ce grand dessein ; et jamais un si digne maître n'avoit expliqué par de si doctes leçons les Commentaires de César. Les capitaines

(0 De Bello civili , lib. i,

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