‹ Œuvres; revues sur les manuscrits originaux et les éditions les plus correctesChapitre 126 sur 321 · CHAPITRE XH · texte numérisé non relu

CHAPITRE XH

Saint Augustin dans ses premières lettres et dans ses premiers écrits a tout donné à la grâce : passages de ce Père dans les trois livres du libre arbitre : passage conforme à ceux-là dans le livre des Mérites et de la Rémission des péchés. Reconnaissance que la doctrine des livres du libre arbitre étoit pure par un passage des Rétractations, et un du livre de la Nature et de la Grâce.

Ce qui paroît dans ses premiers livres, paroîtpar la même raison dans ses premières lettres, puisque dès les commencemens on lui voit demander à Dieu pour la famille d'Antonin, non -seulement le progrès des bonnes œuvres , mais , ce qu'il y a d'essen-

(•} Lib. vu. c. XXI.

tiel dans cette matière , ïa vraie foi , la vraie dévotion, qui ne peut être que la catholique (0.

Saint Augustin remarque souvent que l'action de grâces qu'on rend à Dieu pour avoir bien fait , est , avec la prière , la preuve complète de la grâce prévenante de Je'sus - Christ ; puisque , comme ce seroit une moquerie de demander à Dieu ce qu'il ne donneroit pas , c'en seroit une autre de lui rendre grâces de ce qu'il n'aurait pas donné (2). Mais saint Augustin ne connoît pas moins l'action de grâces, qui répond à la prière, qu'il a connu la prière même , lorsqu avant que d'être élevé à la prêtrise il écrit à Licentius (5) : Allez et apprenez de Paulin combien abondant est le sacrifice de louange et d'actions de grâces qu'il rend à Dieu, en lui rapportant tout le bien qu'il en a reçu , de peur de tout perdre , s'il ne le rendoit à celui de qui il le tient.

Il ne faut donc pas s'étonner, si dans ses trois livres du libre arbitre , qu'il composa aussitôt après sa conversion , étant encore laïque , ce grand homme, en soutenant contre les manichéens la liberté naturelle à l'homme, ne laisse pas de parler correctement de la grâce , comme il le remarque lui-même dans la rétractation de cet ouvrage. Car dit-il (4) , j'ai expliqué dans le second livre , que non-seulement les plus grands biens , mais encore les plus petits , ne pouvaient venir que de Dieu, qui est l'auteur de tout bien ; ce qu'en effet il a enseigné au chap. xix de ce livre -, et il rapporte

(') Epist. XX. al. cxxvi. — '*) De don. persev. cap. 11. n. 3. — (3) Ep. xxYi. al. XXXIX. n. 5. — C^) Lib. 11. c. xix, xx. Retract, l. 1. c. ix. n. 4»

tout au long les passages de ce chapitre et du xx.% où après avoir fait la distinction des grands biens, des moyens et des petits qui se trouvent dans l'homme , et avoir e'tabli que les plus grands ne pouvant être ni ceux du corps, qui sont au-dessous de lame , ni dans l'ame le libre arbitre , dont nous pouvons bien et mal user , mais uniquement la vertu, c'est-à-dire, comme il l'explique, le bon iisage du libre arbitre dont personne n'use mal , il conclut que ce dernier genre de bien , c'està-dire le bon usage du libre arbitre, est d'autant plus de Dieu , qu'il est le plus excellent de tous , et qu'il participe plus de la nature du bien que les deux autres : d'où il infère encore, comme un corollaire d'une si belle doctrine , qu'il ne peut se présenter aucun bien , ni à nos sens, ni à notre intelligence , ni en quelque manière que ce soit à notre pensée y qui ne nous vienne de Dieu. Voilà les paroles que saint Augustin dans son premier livre des Rétractations (0 cite de son second livre du libre arbitre , et après avoir encore tiré du troisième , chap. xviii et xix, un passage qui n'est pas moins beau, il finit ainsi la rétractation de cet ouvrage : Vous voyez , dit-il ("2), que long-temps devant les pélagiens , nous avons traité cette matière comme si nous eussions dès-lors disputé contre eux , puisque nous avons établi que le bon usage du libre arbitre y qui n'est autre chose que la vertu, étant du nombre des grands biens , il ne pouvait par conséquent venir que de Dieu seul.

C'est donc lui-même qui nous dit que dès-lors

('■ /. Retract, cis.. n. 5. — W IhiJ. n. 6.

il avoit pleinement connu le don de la grâce, puisque même il Te'tablissoit sur le principe le plus géne'ral qu'on pût prendre pour l'e'tablir, en le fondant sur le titre même de la création , par lequel Dieu est la cause de tout bien en l'homme , à même raison qu'il Test de tout l'être, selon les divers degrés avec lesquels on le peut participer. Et c'est si bien là un des grands principes dont saint Augustin se sert contre les pélaglens, qu'il le répète sans cesse , et en particulier très-amplement dans le second livre des Mérites et de la Rémission des péchés (0, comme il paroît par ces paroles : « Si l'on dit que la bonne volonté vient » de Dieu, à cause que c'est Dieu qui a fait l'homme, M sans lequel il n'y auroit point de bonne volonté, » on pourra par la même raison attribuer à Dieu » la mauvaise volonté , qui ne seroit pas non plus » que la bonne , si Dieu n'avoit pas fait l'homme ; » et ainsi, à moins que d'avouer que non-seulement » le libre arbitre, dont on peut bien et mal user, )) mais encore la bonne volonté , dont on n'use » jamais mal, ne peut venir que de Dieu, je ne » vois pas qu'on puisse soutenir ce que dit l'apôtre : » Qu'a.vez-vous que vous n'ayez point reçu? que si 5) notre lil)re arbitre , par lequel nous pouvons » faire le bien et le mal , ne laisse pas de venir a de Dieu , parce que c'est un bien , et que notre » bonne volonté vienne de nous-mêmes , il s'en- )) suivra que ce qu'on a de soi-même vaudra mieux . » que ce qu'on a de Dieu, ce qui est le comble M de l'absurdité, que Ton ne peut éviter qu'en

(') Lib. II. depecc. mer. et rem. c. xvin.

» reconnoissant que la bonne volonté nous est » donnée divinement », c'est-à-dire, de Dieu même.

Voilà comment saint Augustin disputoit contre les pélagiens : voilà comment il avoit disputé si long-temps auparavant contre les manichéens; et il a eu raison de nous dire qu'il avoit dès-lors aussi vigoureusement soutenu la grâce de Dieu , que s'il eût eu à la soutenir contre Pelage présent.

Et il remarque très-bien dans ses Rétractations , que la grâce qu'il soutenoit dans les trois livres du libre arbitre, étoit la véritable grâce; c est-à-dire , celle qui n est pas donnée selon les mérites (0; par où il marque toujours et contre les pélagiens et contre les semi-pélagiens la notion de la grâce , par laquelle les uns et les autres sont également confondus. Il dit donc de cette grâce dans ses Rétractations, que s'il n'en a pas parlé davantage dans ses livres du libre arbitre , c'est qu'il n'en étoit pas question alors (^J ; et néanmoins il ajoute, non-seulement qu'il ne îy a pas entièrement oubliée, nok om- «iKO RETicuiMus (3) ; mais encore, qu'il Va défendue comme il eût pu faire contre Pelage.

Il dit dans les mêmes livres des Rétractations (4) , que c'est en vain que les pélagiens lui vouloient faire accroire qu'il étoit pour eux ; et pour montrer combien il est ferme dans ce jugement qu'il porte sur ses livres du libre arbitre , il dit encore , dans le livre de la Nature et de la Grâce , que dans ces livres du libre arbitre, il na point anéanti

(«) Vid. Lib. de don. perses, c.-n, xn. et tôt. L. Retract \. c. \x. n. 3, 4. — W llid. n. a. — (3) IHd. n. 6. — (4) Ibid. n. 3, 4.

la grâce de Dieu y non evacuavi gratiam Dei (0 : ce qu'on fait toujours selon lui, lorsqu'on n'en reconnoît pas la prévention , et qu'on croit qu'elle est donne'e selon les propres mérites , ou des œuvres, ou de la foi même.

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