‹ Œuvres saintesChapitre 12 sur 96 · LES DEUX CAMILLES : LA FONDATION · texte numérisé non relu

LES DEUX CAMILLES : LA FONDATION

Rapport historique sur l'œuvre des Pères Camilliens et la fondation de leur hospice et dispensaire, à Lille; présenté au Congrès des catholiques du Nord, en son assemblée solennelle du l^r décembre 1878.

Messeigneurs, Messieurs,

C'est une simple histoire que je voudrais avoir l'honneur de vous raconter ici, une page de cette longue histoire de la charité lilloise qu'on ne connaîtra jamais tout entière ici-bas, mais qu'une main divine transcrit sur le livre de vie où vous la Irouverez. Voulez- vous me permettre d'en détacher un feuillet, et de vous le présenter ce soir?

Vous avez certainement rencontré dans nos rues ; nos bons Pères Camilliens se rendant dans quelque { maison de malades, portant sur leur habit reli- 1 gieux la croix rouge qui rappelle les ordres [ hospitaliers de l'époque des Croisades. Quels sont jdonc ces croisés du dix-neuvième siècle? Quelle

croisade est la leur? D'où viennent-ils? Comment et pourquoi sont-ils maintenant parmi nous? J'ai le bonheur de le savoir et le devoir de vous le dire. C'était il y a un peu moins de trois ans, en 1875 ou 1876. Une communauté de Tordre de saint Camille de Lellis, établie près du sanctuaire de Notre-Dame de la Chaux, au diocèse d'Autun, désirant assurer l'œuvre hospitalière qu'elle avait grand'peine à faire vivre dans cette ville, fit un appel général à la charité catholique. Or, la charité a une capitale dans le Nord : ils écrivirent à Lille. Il faut croire que leur lettre reçut bonne réponse ; car, à quelque temps de là, le Supérieur reconnaissant venait remercier ici un de ses bienfaiteurs insignes i. Accédant à un pieux désir, le religieux lui laissa l'histoire de saint Camille, fondateur de son ordre, sous les auspices duquel se plaça ainsi, dès le premier instant, l'œuvre dont je vous entretiens.

1. La présence de M. Camille Féron, à la lecture de ce Rapport en 1878, ne nous a pas permis de dire comment son esprit tout religieux avait été frappé de la parenté de son nom de baptême avec celui du fondateur et patron de cet ordre, comme d'un appel personnel à venir en aide à leur œuvre. Les hommes de Dieu, est- il dit dans les Deux Frères, ont l'oreille particulièrement sensible à tout ce qui leur semble un signe de la volonté de Dieu. Il parut à celui-ci que ce n'était pas sans quelque dessein providentiel et vue de charité que le patron des pauvres infirmes, qui était aussi le sien, s'adressait à lui personnellement dans cette circonstance. Il y reconnut l'offre et le mandat à lui signifié d'accomplir l'œuvre hospitalière d'assistance des malades, à laquelle il préluda par l'achat d'un terrain d'environ 6.000 mètres carrés, destiné aux constructions d'un hospice sur lequel ce Rapport nous était demandé. Saint Camille était avec lui. Ce fut une des convictions et dévotions de toute sa vie (V. des Deux Frères, p. 227 et suiv.).

LES DEUX CAMILLES. 79

Je ne dirai rien de plus de cette première origine de notre institution, de peur d'en dire trop. La charité chrétienne est, de sa nature, anonyme. Je me trompe, elle a un nom, et ce nom est celui que lui donne saint Jean : Deus cavitas est, la charité c'est Dieu. Et si, dans l'élan d'une trop juste reconnaissance, il est une main vers laquelle il faille se retourner, on pourra bien, en passant, surprendre la main de l'homme, la saisir furtivement, la serrer rapidement, mais pour de là s'élever plus haut, et tout de suite aller chercher, bénir, glorifier et adorer ensemble la main de Dieu.

C'est dans cette visite du Père supérieur à son correspondant, et dans une conversation dont le Ciel a gardé le secret, que se fît jour le projet d'un établissement de ses religieux à Lille. Naguère et encore très occupé du sort des classes ouvrières, notre concitoyen savait par expérience à quel point l'âme et le corps du malade ont besoin d'une main pieuse pour panser les blessures de l'une comme de l'autre. Mais l'heure était difficile. C'était celle où votre ville s'imposait des sacrifices héroïques pour la fondation de notre Université. Était-il sage de détourner de cette direction principale une partie de ses ressources?

Cependant, une circonstance pouvait concilier les intérêts de part et d'autre. La Commission, chargée de constituer le service hospitalier d'une Faculté de médecine, avait déjà pensé à la création d'un Dispensaire où les malades pauvres rece-

vraient gratuitement des consultations, des soins et des remèdes. Les Sœurs de Saint-Vincent de Paul acceptaient la gérance du Dispensaire des femmes. Qui serait chargé du dispensaire des hommes? Les Camilliens se présentaient à propos pour ce service. Cette opportunité n'était-elle pas un de ces traits auxquels se trahit Tincognito de la Providence?

Mais encore fallait-il que son intervention, par le ministère de ses envoyés, reçut V exequatur de Tautorité ecclésiastique. Vous connaissez, Messieurs, la devise que portent les armes de Son Éminence, M^'^ notre Archevêque : Caritas Chi'isti urget nos. Mais l'Apôtre, qui nous apprend que la charité est bénigne, se hâte d'ajouter aussitôt qu'elle esi patiente. Monseigneur voulut attendre, pour s'éclairer. Sa Grandeur écrivit, s'informa. Les réponses furent lumineuses. Les religieux qui se présentaient avaient fait leurs preuves. Comme les apôtres Pierre et Jean disaient à l'infirme de la porte du Temple, les Camilliens pouvaient répondre : « Nous n'avons ni or, ni argent, mais ce que nous avons, nous te l'apportons! » Ce qu'ils apportaient au Dispensaire, c'était le dévouement, le zèle, la piété, le courage. Et, quant à leur pauvreté, elle n'était pas tenue pour une objection à Lille où ils avaient des parrains fort bien accrédités et intentionnés.

On pouvait toutefois leur opposer peut-être leur nationalité : ils étaient étrangers. Étrangers, oui... comme l'était le bon Samaritain de l'Évangile,

LES CAMILLIENS. 81

lequel, dit le Seigneur, fat cependant le vérita- J)le prochain pour le blessé qu'il pansa, pour le malade qu'il hospitalisa, puisqu'il fut celui qui fecit ei misericordiam.

Sur ces entrefaites, la charité des Gamilliens avait été appelée à s'employer, à Cambrai, auprès d'un prêtre vénéré, le plus vénéré, j'ose dire, non seulement de la métropole, mais de tout le diocèse; et nul service assurément n'était plus que celui-là capable de gagner à cet ordre les cœurs de la province entière. Surtout il se créait des droits à la reconnaissance du cardinal Régnier, qui tenait le malade, son vicaire général, pour un de ses plus dignes amis^ Le regard du Bon Pasteur, sans cesse préoccupé des besoins de son clergé, se porta au delà, et la ^Tie du prêtre infirmier aux côtés du saint prêtre, qu'il visitait chaque jour, ouvrit à son grand cœur une perspective, une idée, qui se changea bientôt en dessein et en résolution : celle de faire profiter ses prêtres malades de cette assistance des religieux Gamilliens, et d'ériger cette expérience en institution. N'était-ce pas, messieurs et vénérés confrères, les faire entrer dans votre Église par une belle porte?

Votre archevêque s'était dit : « Ces prêtres, ces curés, ces ouvriers écrasés du poids de leur ministère, à quelles angoisses morales, à quels dangers physiques, ne sont-ils pas exposés quand ils tombent malades, dans l'isolement de leur cure où

1. ^[. l'abbé Bernard, vicaire général, ancien curé-doyen de Sainle-Calherine de Lille. V. sa Vie, par le M" Anal, de Ségur.

des devoirs impérieux les retiennent au delà de leurs forces! Mais voici : nous avons maintenant les Camilliens. Ces Pères infirmiers se rendront auprès d'eux ; non seulement ils les soigneront à domicile, mais momentanément ils les remplaceront dans le saint ministère ; car nous savons que tel est un des objets prévus de leur Institut.

Le jour où cette inspiration tomba du cœur de Dieu dans le cœur de notre Archevêque, les Pères Camilliens avaient conquis leur place et rang dans la Cité sainte. Même il ne tint pas à ce cœur paternel qu'ils ne s'établissent immédiatement, non pas seulement à Lille, mais à Cambrai, au sein de sa ville archiépiscopale, comme un corps d'ambulanciers, sousles yeuxde FÉtat-major, toujours prêt à se porter, sur un signal de lui, partout où serait signalé quelque blessé tombé dans le sacré combat.

Saint Camille avait vaincu. Car, durant tout ce temps on l'avait invoqué, on l'avait admiré, on avait lu sa vie. Et je comprends parfaitement quel impatient désir de le voir revivre ici dans son œuvre et dans ses fils devait inspirer une semblable lecture. Messieurs, nous avons, en France, notre Vincent de Paul et nous en sommes fiers; mais le Vincent de Paul de l'Italie, saint Camille, le connaissons-nous bien^?

Ce saint du seizième siècle commence par être

1. V. notre ouvrage : Saints et saintes de Dieu, saint Camille de Lellis, p. 59 et suiv.

Page 1