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L'AUMONE : SON DIVIN MODÈLE

Homélie sur V Evangile de la Multiplication des pains. S. Jean, vi; S. Matth., xiv; S. Marc, vi; S. Luc, ix.

Aimer comme Jésus; Donner comme Jésus; S'oublier comme Jésus.

Mes chers Confrères,

A cette heure solennelle de la clôture de nos exercices, laquelle réunit votre assemblée au pied de cet autel et à cette Table sainte, souffrez que, faisant trêve aux pieux entretiens qui ont rempli ces journées, je ne voie plus que Jésus- Christ considéré comme modèle de votre charité dans Lexercice de l'aumône envers les malheureux et les nécessiteux. Pour le trouver, ce divin Modèle, à l'œuvre de sa plus aimable bienfai-

1. Ce même discours abrégé a été postérieurement prononcé à la messe de communion de Y Assemblée générale des Conférences du Nord et du Pas-de-Calais, à Lille, le dimanche 5 juin 1898.

OiaVRES SAINTES. 1

sance, j'ai ouvert le saint Évangile, à la page où est raconté, dans toutes ses circonstances, son miracle de la Multiplication des pains aux fidèles qui Font suivi dans le désert de Bethsaïde.

Là vous apparaîtra, dans chacune de ses dispositions et opérations saintes, l'idéal vivant de votre propre aumône : celle du cœur, celle de la main, celle des lèvres.

D'abord, Messieurs, vous entendrez sortir du Cœur de Jésus un cri de compassion sur cette foule sans pain, à laquelle nul ne pense; et vous comprendrez tout de suite combien et comment Jésus-Christ aime! — Vous le verrez, après cela, bénir, multiplier, servir à cette multitude iidèle le pain du corps premièrement, en attendant que, le lendemain, partant de là, il leur distribue le pain de la vérité, en leur faisant entrevoir et désirer un Pain autrement miraculeux, céleste et divin que l'autre ; et vous saurez par là ce que Jésus donne et comment il le donne. Enfin, lorsque, après le miracle, Tenthousiasme éclate, qu'on le salue comme le Messie, et qu'on veut l'enlever de force, afin de le faire Roi, vous le verrez se retirer seul et silencieux sur la montagne où il prie dans la nuit, et vous aurez compris comment Jésus s'oublie.

Alors, pour conclure, je n'aurai plus à vous dire qu'une chose : Il faut aimei^ comme Jésus. Il faut donner, comme Jésus. Il faut s' oublier , comme Jésus.

0 Seigneur, telle est la leçon et l'exemple qu'en

cette journée nous attendons de vous. Parlez vous-même aux âmes dans cette instruction. Aussi bien, vous le savez, ô Maître, ce serait ma joie de me taire, pour ne faire entendre, écouter, bénir et aimer que vous!

Il faut donc premièrement aimer comme Jésus : Le peuple l'avait suivi dans le désert où il s'était retiré à quelques lieues par delà le lac de Tibériade et la ville de Gapharnaûm. Le Maître avait enseigné, on l'avait admiré ; il avait guéri les malades, on l'avait adoré. La journée se passa ainsi : c'était une journée du ciel; on avait oublié tous les besoins de la terre. Cependant le soir était venu; on était loin des villes, on n'avait pas de pain. Jésus lève alors les yeux : sublevatis ocidis. Il voit devant lui la foule <( laquelle, raconte saint Matthieu, lui paraît comme un troupeau de brebis sans pasteur «. Il voit plus loin encore. Derrière cette multitude sans pain, il voit les affamés de tout temps et de tout genre, les affamés du corps, les affamés de Fàme. Et c'est alors que s'émeut,^ dit le récit divin, sa miséricorde attendrie : Misericovdia motus. Écoutez, chers Confrères ! Ce tressaillement de son cœur, c'est la charité qui s'éveille, c'est le miracle qui prélude. Alors de ce cœur s'échappe ce grand cri de l'amour, dont je suis venu apporter ici l'écho retentissant et vibrant de siècle en siècle, jusqu'au nôtre : Misereor super

tiu'bam. J'ai pitié de cette foule; ou plutôt de la foule, quelle qu'elle soit, d'où qu'elle vienne : Misereor super turbam! Car c'est ainsi, vous le savez, que s'est beaucoup complu à l'interpréter notre société moderne.

Or, entendu dans cette généralité et universalité, l'amour de la foule, des masses, comme nous disons aujourd'hui, était alors un sentiment bien nouveau dans le monde. L'homme, tel que le montrent l'histoire et le spectacle de sa vie, l'homme aime petitement et pauvrement. Il aime dans la parenté, il aime dans l'amitié, dans son cercle de société peut-être. C'est tout, ou à peu près tout : ne le sortez pas de là ; il lui faut l'intimité. Mais la foule, la foule, l'inconnu, l'étranger, le vulgaire, qui donc l'aimait alors? Qui donc s'éprit jamais de ces collectivités? Qui donc les aima dans l'antiquité; et qui, aujourd'hui encore, les aime pour elles-mêmes?

L'amour de l'homme ne s'accorde qu'à deux choses en ce monde : la beauté, la bonté. Nous n'aimons Dieu lui-même que parce qu'il est la beauté ineffable, infinie dans ses perfections. Ou bien, nous l'aimons encore parce qu'il est pour nous la bonté libérale qui fait ruisseler ses dons sur toute créature. Rien nest aimable, ni aimé, que ce qui porte au front ce double rayon du ciel. Mais la bonté et bienfaisance du pauvre, lequel n'ayant rien ne peut rien nous donner! Quel bien m'a-t-il fait et me pourra-t-il jamais faire ce misérable? Et la beauté du pauvre, la beauté du

mendiant, du malade, de l'infirme, la beauté de l'idiotisme et de la décrépitude! Et c'est cela, ditesvous, que je devrai aimer!

Arrêtez, chrétiens, ne blasphémez pas. Vous n'avez vu encore de ces pauvres déshérités que le dehors. Vous ne savez donc pas que, tels qu'ils sont, notre bon et grand Seigneur Jésus lés a non seulement aimés et préférés sur terre, mais qu'il les a consacrés. J'allais presque dire : déifiés. Écoutez-le : « Ce que vous aurez fait à l'un de ces petits, c'est à moi que cela sera fait! » A moi, l'entendez-vous? A lui le très Grand, le très Bon, le très Beau : Mihi fecistis.

Dès lors le pauvre m'apparalt comme un sacrement de Dieu. Sa misère, ses haillons, ce que vous voyez de lui, ce ne sont plus que les espèces et les apparences du Christ. Entendez les saints : « Ah! que le pauvre est beau, envisagé en Jésus- Christ! » s'écriait votre Vincent de Paul. Tout ce que vous requériez pour aimer, beauté, bonté, le pauvre le possède désormais surnaturellement. Et je ne m'étonne plus, chers confrères, de vous voir, et de voir, avant vous, les rois, les reines, les soldats et les prêtres, les pontifes, les vierges, à genoux devant la majesté surhumaine du pauvre, lui apporter leur culte, leurs biens, leur jeunesse, leur vie. C'est qu'il porte, dans ses traits transfigurés par la foi, toute la beauté de Dieu. C'est qu'il porte dans ses mains les trésors infinis de la bonté de Dieu.

Ici, dans notre Évangile, il est vrai, la foule

qui touche Jésus de compassion et d'amour, n'est pas une foule quelconque, c'est une foule fidèle, c'est une foule amie. J'allais dire presque, par anticipation, c'est une foule chrétienne que celle qui, sortant des villes a suivi — je dis mal, — a devancé à pieds Jésus jusque dans cette solitude, comme il est écrit en saint Marc : Pédestres de omnibus civitatibus concurrenint illuc, et prevenerunt Eum. La compassion de Jésus pour eux est faite de sa reconnaissance comme de sa tendresse. C'est d'eux aussi qu'il est dit que, « les regardant arriver en foule, ils lui parurent comme des brebis errantes sans pasteur ». C'est encore une parole d'amour que celle-là, car, si elles ont laissé aux villes les mercenaires qui les exploitaient, dans leur propre intérêt de richesse ou de gloire, c'est pour venir à lui. Tunique Bon Pasteur. Elles ont entendu sa voix; elles le connaissent aujourd'hui ; et c'est pour le chercher, le suivre et être à lui que ces gens ont déserté leurs demeures et leurs travaux, jusqu'à oublier même le soin de leur subsistance. Comment Lui ne les aimerait-il pas, ne les plaindrait-il pas, ne les récompenserait-il pas? C'est de lui qu'ils ont faim et soif; de sa présence, de sa parole : de la nourriture spirituelle, plus que de la corporelle.

Ils auront l'une après l'autre, mais celle du pain premièrement. Car, si elle n'est pas certes la question la plus haute, elle est la plus urgente. Et toujours actuelle pour le pauvre, cette âpre question du pain !

Jésus la pose à ses apôtres dans un petit conseil familier, dans lequel son amour prononcera le dernier mot : « Où achèterons-nous du pain, pour les faire manger? » Mais Févangéliste saint Jean observe qu'il émettait ce doute pour éprouver leur foi, car le divin Seigneur savait ce qu'il allait faire. Mais c'était une leçon qu'il voulait donner à ses apôtres, la leçon delà sollicitude pour les besoins du peuple. Et cette leçon, c'est son cœur qui la présente au vôtre. Ghers Confrères, ne la recueillerez-vous pas?

Au sein de ce conseil, diverses solutions se présentent , dont la plus radicale consiste à abandonner les nécessiteux à leurs propres ressources. « Laissez-les partir, dit Philippe; qu'ils s'en aillent aux bourgs et aux fermes voisines pour acheter des vivres » ; c'est-à-dire qu'ils se tirent d'affaire euxmêmes et comme ils peuvent. Gomment cela? à leurs frais, lit emant, en prenant sur leur avoir et leurs économies. L'avoir du pauvre, du journalier, du pêcheur du lac, du batelier! Les économies de l'ouvrier, père de famille, à trois francs, ou à cinquante sous par jour! Y pensent-ils? Et cependant cette solution, qui assurément n'est pas la plus magnanime, n'est-elle pas la plus habituelle encore? En somme, c'est de congédier ces malheureux qu'il s'agit.

Mais Jésus-Ghrist proteste : c'est une fois de plus la protestation de son cœur et le cri de son amour. C'en est aussi le commandement : Date illis vos manducare. C'est à vous, à nous de leur donner à

8 COiNFERENCES DE SAINT-VINCENT DE PAUL.

manger et de les faire vivre, à vous, à vous. Messieurs et Confrères : à vous ce noble souci, à vous ce labeur, mais à vous aussi ce mérite, cette grâce, cet honneur, et là-haut cette gloire ! Ne les voulez-vous pas?

Mais c'est ici que s'accuse l'insuffisance des ressources, celle des apôtres alors, celle de nos conférences aujourd'hui : « Deux cents deniers, dit Philippe qui ne les possédait peut-être pas, deux cents deniers de pain ne suffiraient pas à en procurer à chacun un petit morceau. » N'est-ce pas encore souvent. Messieurs, le raisonnement plaintif de la caisse des Conférences de Saint- Vincent de Paul? Il est vrai; mais il est vrai aussi que ce cri de détresse est un acte de foi et un appel de fonds à la caisse inépuisable de la Providence éternelle.

Celle-ci vient à point. C'est André qui l'annonce. Oh! ce n'est pas l'opulence : « Il y a ici, dit-il timidement, un garçon avec cinq pains et deux poissons. Mais qu'est-ce que cela pour tant de monde? »

J'ai parfois désiré, dans mes méditations, de connaître quelque chose de ce jeune donateur ou pourvoyeur inconnu, pour le féliciter ou le remercier. Mais non : son anonymat représente mieux l'incognito de cette Providence de qui l'intervention, fortuite, semble-t-il, est assurée aux vraies œuvres de la charité chrétienne. L'aumône de ce garçonnet, TCaioàpiov, représentait à peu près la nourriture d'une journée, dans une famille du peuple. Qu'est-ce que cela? André se le demande;

mais Jésus le sait. Derrière l'insuffisance reconnue de cette ressource, il y a la large main de la toute-puissance de Dieu. C'est la réponse de l'amour. Et le miracle va multiplier par mille et mille fois l'aumône et le bienfait.

Comment et combien Jésus aime, nous venons de le voir. Voyons maintenant comme il donne.

Les dons de Dieu sont multiples, et sans mesure comme son amour. Il y en a pour la vie du corps, lequel se nourrit de pain. Il y en a pour la vie de l'esprit, qui se nourrit de vérité. Il y en a pour la vie de l'âme, qui se nourrit de Dieu même. Cette belle gradation se trouve merveilleusement marquée dans notre Évangile. Suivons-la, s'il vous plaît; et, envoyant cette succession ascendante des dons de Jésus-Christ, apprenons de son exemple ce que nous-mêmes devons donner.

D'abord, dans ce que Jésus donne, ce pain et ces deux poissons, multipliés par lui, laissez-moi trouver l'objet premier d'une charité bien comprise : le nécessaire, l'utile, et le tout en abondance. — Le nécessaire c'est le pain, et tout ce qui constitue l'indispensable aliment de la vie! Que vous, les riches, vous ayez avec cela le superflu : de grandes maisons, de belles rentes, Dieu soit loué! Ce n'est pas cela que je vous demande de faire posséder au pauvre. Mais il est un besoin qui est celui de tous : il faut vivre, subsister, trouver

sur cette terre du pain pour se nourrir, un lit pour y dormir, du bois ou du charbon pour se chauffer, un toit pour se couvrir, une habitation plus claire avec un peu d'espace et d'air respirable, par une fenêtre ouverte du côté du ciel. Voilà la nécessité, voilà le pain, voilà la première aumône, Faumône fondamentale, celle qui fait l'objet de la prière que nous adressons nousmêmes à la charité de notre Père des cieux : « Donnez-nous aujourd'hui notre pain de chaque jour. »

A cela, notre bon Sauveur ajoute deux poissons; c'est-à-dire qu'au nécessaire il ajoute l'utile. Ne dites pas que c'est trop; et ne soyez pas, mes Frères, de ceux qui trouvent que le pauvre ne Test plus dès lors qu'il n'en est pas réduit à manger son pain sec. Dans un siècle surtout où le bien-être déborde, quel mal y aurait-il à ce que, grâce à vous, le pauvre fût mieux nourri qu'autrefois, son habitation moins sombre, ses vêtements plus propres, sa famille mieux tenue, sa vie plus supportable? Et même, ce que le plus populaire de nos rois souhaitait pour le dimanche de chacun de ses sujets, pourquoi la charité, qui est une mère, ne le souhaiterait-elle pas à chacun de ses enfants?

Ce que Jésus donne, il le donne religieusement. Je le vois d'abord qui lève les yeux au Ciel, et qui bénit les frugales provisions de l'enfant. Ne feronsnous pas de même? Ne commencerons-nous pas par invoquer Dieu, et appeler sa main sur le peu que nous pouvons donner, pour que notre aumône l'honore en nous sanctifiant?

Le proverbe dit : « La façon de donner vaut mieux que ce qu'on donne. » A cet égard, mes Frères, laissez-moi remarquer dans' le récit évangélique, des attentions de charité qui me ravissent.

Jésus commande de faire asseoir la foule sur la colline herbeuse; elle s'assied devant lui sur les pentes gazonnées : Facile eos discumhere ! N'imiterons-nous pas cette douce et simple manière de mettre le pauvre à l'aise, et comme de pair avec nous? Ces égards qui l'honorent ne sont-ils pas un honneur rendu à Dieu même que nous vénérons en lui?

Jésus fait disposer cette grande multitude sur le flanc de la colline, par groupes ou rangées de cent et de cinquante, dit l'Évangile. Est-ce trop raffiner que d'y chercher un exemple de l'ordre qui doit présider à la distribution de vos charités, Messieurs, pour que chacun y ait sa part? C'est ainsi que l'Église y a pourvu dans tous les temps. Au \\i' siècle, saint Grégoire le Grand partage la Ville-Sainte en sept quartiers auxquels il prépose sept Défenseurs régionnaires, pour la protection et ralimentation des pauvres. Deux siècles après, Rome montrait encore les registres où s'alignaient, en longues colonnes, les noms de ces assistés du grand Pape.

Ce dut être un spectacle admirable que le modeste festin évangélique. Vous le représentez-vous? Voyez-vous Notre-Seigneur passant devant ces rangées symétriques d'hommes et de pieuses femmes qui baisent ses mains bénissantes, et recueil-

lent les paroles de grâce et de vie qui descendent de ses lèvres ! Gela ne vous est-il pas arrivé quelquefois à vous-même, lorsqu'en tel jour de fête, vous portiez aux clients de votre charité un surr croit d'abondance et conséquemment de joie pour tous ceux de la maison?

Enfin, ce que Jésus donne, il le donne largement. De ces cinq pains et de ces deux poissons, qu'il fait distribuer par les Apôtres, « tous mangèrent autant qu'ils voulurent », est-il écrit. A preuve, l'Évangile ajoute : « Quand ce fut fait, le Seigneur dit : « Ramassez ces morceaux qui sont restés, pour qu'ils ne soient pas perdus. » Ils les ramassèrent donc, et remplirent douze corbeilles des débris des cinq pains d'orge, après que tous eurent mangé. Or, le nombre des convives avait été environ cinq mille hommes, sans compter les femmes et les enfants. »

Et maintenant hardiment, je vous propose pour modèle la libérale générosité de Jésus, en cette multiplication des vivres. C'est un miracle, il est vrai. Et peut-être, cher confrère, n'avez-vous jamais fait de miracle? Essayez de celui-là : il est dans votre main. Même les moins riches peuvent faire l'aumône de cinq pains d'orge. Même les enfants, comme celui de notre Évangile, peuvent se charger de présenter les deux poissons. Faites tout ce que vous pourrez; le Seigneur fera le reste. Il vous en paiera le prix à vous-même dès ce monde, car si vous aidez Dieu à faire ce miracle, il en fera d'autres plus grands pour vous et pour

VOS enfants. « Dieu, dit saint François de Sales, Dieu prendra soin des enfants de ceux qui auront pris soin des enfants de Dieu. »

Voilà pour la vie du corps. Maintenant, élevez vos cœurs 1 Le miracle de Jésus-Christ n'est que Texorde et le prologue à des choses plus hautes.

Tournez la page, lisez. Le lendemaiu de ce miracle, Jésus s'adresse encore aux mêmes hommes rassemblés. Mais ce n'est plus de pain d'orge qu'il s'agit. A quelles hauteurs célestes est monté le discours! C'est d'un autre pain qu'il parle : c'est une autre nourriture, et toute spirituelle, qu'il distribue à la foule.

D'abord l'aliment de l'esprit : la doctrine et la vérité, présentées à leur foi : « En vérité, en vérité, je vous le dis, vous êtes venus me chercher parce que je vous ai procuré le pain du corps à manger. Travaillez maintenant non pour une nourriture d'un jour et périssable, mais pour la nourriture qui vous conservera pour la vie éternelle... Faites les œuvres de Dieu, et croyez en Celui qu'il vous a envoyé. »

Vie de la foi, est-ce tout? Montez, montez encore : Voici qu'un autre Pain apparaît, proposé, annoncé, promis dans ce même discours. Et ce Pain est un Pain céleste; et ce Pain céleste, ô Dieu! c'est Jésus-Christ lui-même : « Je suis le Pain \ivant descendu du Ciel. Le Pain que je donnerai sera mon propre corps livré pour la vie du monde ; et celui qui me mange vivra éternellement. »

Vous savez le reste, chrétiens. Ainsi le pain du corps; le pain de la foi, le pain du Ciel, l'Eucharistie : tel est ce que j'appellerai le triple viatique de l'homme sur le chemin de cette vie. Audessus, il n'y a plus que la vie éternelle dont ce Pain céleste est l'avant-goiit et le gage : qui mandiicat me vivet in œternum»

Eh bien. Messieurs, c'est jusque-là qu'il vous faudra aller, si vous aussi vous voulez donner au pauvre quelque chose qui vaille. Votre charité ne sera vraiment chrétienne qu'autant qu'elle mènera là.

Vous procurerez donc au peuple le bien-être matériel : Cibus qui peint. C'est bien. Puis, à ce peuple qui de plus a besoin de lumière, de vertu et d'amour, vous apporterez l'immortel aliment de la vérité, vivante dans votre parole, vivante dans votre exemple : Operamini cibum qui non périt. C'est mieux. « 0 mon frère, mon frère, à qui j'apporte ce pain, cet aliment terrestre, j'ai des présents plus hauts et plus dignes de toi. J'ai entre mes mains un Testament qui est fait en ta faveur, testament de grâces, testament de gloire, qui t'assure l'héritage de la vie éternelle. Y croistu? Le veux-tu?

« Mais je n'ai pas tout dit : je ne t'ai pas encore ouvert le sanctuaire où c'est ton Dieu lui-même qui deviendra ton pain dans la communion : « Je suis le Pain de Vie qui suis descendu du ciel. Celui qui mangera ce pain vivra pour l'éternité. Et ce pain c'est ma chair avec mon sang. Et celui qui

mange cette chair et qui boit ce sang vivra en moi, de moi, et moi en lui. »

« Le veux-tu? Il t'attend. Viens avec moi, mon frère, viens prendre place à la Table où ce Dieu bon t'invite à te nourrir de lui. Entends-tu bien? vivre de sa Vie à lui : sa vie de sainteté, de force, de pureté, de bonté, au lieu de ta vie de péché et de faiblesse à toi? Sa vie de dignité et de grandeur aussi, au lieu de ta pauvre vie d'abjection et de misère? Les hommes, pour te flatter, font de toi un souverain; ils t'appellent un roi, pauvre roi de douleur I Viens avec moi, j'ai de plus grandes ambitions pour toi. Quand tu auras reçu ce Pain, tu seras presque un Dieu. »

Arrivée à cette hauteur, qui est l'autel, la charité a fait son œuvre tout entière. Elle a donné comme Jésus; il ne lui reste plus qu'à s'oublier comme Lui.

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