‹ Œuvres saintesChapitre 4 sur 96 · III. — S'oublier comme Jésus · texte numérisé non relu

III. — S'oublier comme Jésus

C'était parmi les Juifs une tradition, mes Frères, que, de même que Moïse avait donné au peuple un pain tombé du Ciel, de même le second Moïse, le second libérateur donnerait au peuple une manne plus précieuse que l'autre. A la suite de la multiplication des pains, reconnaissant à ce trait le Rédempteur promis, ces fidèles enthousiastes, voulurent, dit l'Évangile, l'enlever et le faire roi . Mais ce n'était pas pour régner ainsi qu'il était venu. Se dérobant à leurs poursuites, le Seigneur

16 COiNFÉRENCES DE SAINT- VINCENT DE PAUL.

regagna la montagne sacrée où il priait chaque nuit, et il y resta seul, sous le ciel étoile, avec Dieu son Père !

Vous avez reconnu, Messieurs, votre divin Modèle pour la troisième fois : Thumilité qui se cache; le désintéressement qui se soustrait aux honneurs; la piété qui retourne vers Dieu et lui rapporte tout.

Que d'autres veuillent paraître ! que, semblables aux pharisiens dont parle TÉvangile, ils fassent sonner les trompettes de la publicité devant leurs fastueuses largesses , le chrétien, lui, « cache l'aumône, c'est l'expression des saints Livres, dans le sein de l'indigent; et sa main gauche ne sait pas ce qu'a donné sa droite ».

Que d'autres, comme ces Pharisiens, cherchent à ce prix les honneurs, la faveur publique et les premières places : c'est vendre ce que I'oq donne. Cela n'est plus de la charité, c'est de la cupidité. Et ce n'est pas vous qui jamais ferez de votre bonne action une spéculation. Que vos assistés, que vos obligés, vous témoignent leur reconnaissance, à la bonne heure! mais le triomphe est de trop. Qu'ils disent, comme cette foule rassasiée, que « Dieu a visité son peuple ». Oui, que Dieu soit loué; tout pour lui, rien pour vous! Mais vous, vous dérobant à ces admirations et acclamations, vous ferez comme Jésus se retirant à l'écart sur la montagne solitaire. Oubliez-vous comme Jésus.

Il est en effet, Messieurs, une montagne sacrée qui est le refuge de l'homme de bien contre la se-

duction de l'orgueil et la faveur des hommes. C'est celle que le Seigneur honore de sa présence réelle, c'est la prière, c'est l'Autel. Allez-y, Messieurs, montez-y, en descendant de votre visite au pauvre ou au malade. Ah ! que Ton y est bien reçu de Celui qu'on vient de visiter dans la personne du pauvre! « Je vous ai quitté là, Seigneur, pour vous retrouver ici : me reconnaissezvous? C'est vous, ô Crucifié, que je viens de voir et de servir sur votre croix de misère ; vous dont j'ai soulagé la soif, dont j'ai pansé les plaies saintes et adorables : me reconnaissez-vous? Mais que dis-je! ô mon Maître! qu'est-ce que mon pauvre dévouement auprès de votre sacrifice? Qu'est-ce que ma chétive aumône auprès de votre immolation? Servi inutiles sumus. »

Alors, de sa croix, le Seigneur se penchera vers vous, comme il fit jadis pour François d'Assise son frère. Il descendra à vous pour vous embrasser, pour vous remercier : « J'avais faim, tu m'as nourri. J'avais soif, tu m'as abreuvé. J'étais malade, tu m'as soigné. Viens, tu n'as pas voulu être roi sur la terre, viens, possède avec moi le royaume que je t'ai préparé depuis le commencement du monde ». Ainsi soi t-il!

Discours prononcé à Orléans 1876. Puis à Lille et Douai 1883, 1886, en cette forme.

Mes Ghers Frères,

C'est un beau et grand jour, plein de lumière et de grâces, que celui de cette fête de 1 Epiphanie, pour venir vous entretenir de Toeuvre de la Propagation de la Foi. Cette œuvre a ses origines et ses prémices au pied de cette Crèche où les Mages de FOrient sont venus adorer. Ce sont des missionnaires que ces adorateurs qui bravent les soupçons et les desseins secrètement menaçants d'un Hérode, pour marcher droit à la lumière qui les guide vers la pauvreté et la majesté de Jésus Rédempteur; puis, qui de là s'en vont, par un autre chemin, porter dans leur Orient la foi qui les a conduits à ce berceau. Or, c'est encore l'étoile des Mages que celle de la vocation de ces milliers de propagateurs de la foi, qu'elle appelle, qu'elle éclaire, qu'elle dirige et réjouit, sur les chemins où ils vont chercher les nations infidèles pour les amener aux pieds du Roi des rois.

Messieurs, chaque année, à Rome, la fête de rÉpiphanie et de l'adoration des Mages se prolonge et se commémore dans une institution qu'il faut que je vous dise. Là, au Palais de la Propagande, qui est, comme vous savez, le siège du Séminaire et de la Sacrée Congrégation préposée au gouvernement des Missions étrangères, il est de tradition, qu'en chacun des jours de l'octave de l'Epiphanie, il soit successivement prononcé, dans l'église de ce lieu, par quelque missionnaire indigène, un discours en la langue de son propre pays, sur le mystère du jour et en l'honneur du divin Désiré des nations. C'est un souvenir et un écho de l'adoration et des adorateurs lointains de Bethléem.

Je ne dis pas que beaucoup comprennent les orateurs polyglottes. Mais je garantis l'impression religieuse produite par la succession de ces discours prononcés dans l'idiome de ces peuplades primitives, depuis les dialectes brisés de TOcéanie sauvage jusqu'aux rudimentaires accents des nègres de l'Afrique des sables. Ce sont les conquêtes de la foi; et lorsqu'au cours du sermon, s'en détache un nom divin, compris de tous, le même dans toutes les langues, toutes les têtes s'inclinent devant ce nom de Jésus, qui fait courber toute tête au ciel, en terre et aux enfers!

Tel est, mes Frères, le sacré mystère sous les auspices duquel se présente à votre religion l'œuvre tout évangélique de la Propagation de la Foi. Mais, auguste dans son origine, elle se recom-

mande en plus à votre personnelle reconnaissance, mêlée qu'elle est ensuite aux origines de votre histoire nationale et chrétienne; puis, de nos jours, inscrite, par son organisation et extension contemporaine, à l'une des plus belles pages de l'histoire de l'Église de France.

Qu'est-ce donc premièrement qu'a fait pour nous cette OEuvre de la Propagation de la Foi, sous ses formes successives? Et secondement, que devez-vous faire pour elle, dans l'Association dont vous êtes les membres? Je vais essayer de vous le dire.

La dette que nous avons originairement contractée envers elle est celle même de notre conversion primitive à Jésus-Christ. Ah î parce que ce grand arbre de la religion chrétienne, vous l'avez trouvé planté et fleurissant à côté de votre berceau, et que vous n'avez eu que la peine de tendre la main pour vous nourrir de ses fruits, allez- vous oublier la main qui l'a fait naître, la rosée de sueurs et de sang qui l'ont fait grandir et fructifier? Savez-vous dans quelle terre aride et dévastée il lui a fallu naître et croître, et parmi quels orages! Avez-vous connaissance de ce qu'était la barbarie de la religion des (iermains vos pères, faite de férocité et d'immondicité, pétrie de sang et de fange? La religion barbare des Francs, la nôtre, en était là. La religion civilisée, celle de l'Empire romain, peut-

être pire encore. Voilà où nous en étions, mes Frères.

Et si, grâces à Dieu, il n'en est plus ainsi; si nous avons maintenant un Jésus à adorer, une Vierge à vénérer, une croix à embrasser, un ciel à espérer, de grâce, neToublions pas : c'est qu'il y a quinze, seize, dix-huit cents ans, il y avait à Jérusalem, à Rome, à Antioche, â Alexandrie, des hommes, des chrétiens, des chrétiennes qui se privaient, se cotisaient, se dépouillaient pour racheter, par leurs Apôtres, l'âme chère de vos pères; et que c'était cette obole, recueillie, durant le mystère souterrain de leurs catacombes, qui envoyait vers vous ces semeurs de la parole qui préparèrent la moisson où nous sommes entrés.

Plus haut encore : lisez les Actes des Apôtres, lisez les Épitres de saint Paul, et dites-moi si Tœuvre de la Collecte, celle de V Hospitalité offerte aux semeurs de la parole sainte que recommande TApôtre^ ne sont pas, sous un autre nom, les préludes ou ébauches de celle de la Propagation de la Foi dont nous sommes les fils? N'oublions pas notre berceau; honorons notre père, honorons notre mère : Pour nous, l'œuvre de la Propagation de la Foi fut d'abord une mère.

Mère de douleur, veuillez le croire. Que de sanglants assauts, que de flots de sang versés! Comptez vos martyrs à vous, ceux de votre pays, la

L Et en Saint Jean, Ep, m, 7-8 : « Nos debemus suscipcre eos qui profecli sunt in noinine Jesu, ut cooperatores simus veritatis. »

Flandre et le Hainaut. Ceux du iii*^ siècle, Saint Piat à Seclin, Saint Chrysole à Comines, Saint Eubert à Lille. Saint Martin à Gysoing. Sous le prince salien Clodion, à Tournai, l'Escaut est rougi du sang des chrétiens massacrés. Même la conversion et le baptême de Glovis n'en arrêteront pas le torrent chez les tribus voisines.

A l'ère de vos missionnaires martyrs succède celle de vos grands évêques apostoliques : Saint Médard, Saint Éloi, Saint Amand, cet incomparable apôtre des Menapiens, évangéliste de tout le pays d'ici, Tournai, Douai, Valenciennes. — Puis vient l'ère de la prédication monastique, faisant de ses abbayes nombreuses autant de foyers de lumière et de civilisation. C'était, Messieurs, la Propagande de ce temps-là, avec ses séminaires envoyant ses émissaires sonner le grand réveil, des bords de l'Escaut jusqu'aux rives de la Somme : Ite, angeli veloces! ...

Mais je m'arrête, et je vous demande, à vous qui, chaque année, vous agenouillez devant leurs reliques : n'en entendez-vous pas sortir une voix qui crie, non vengeance, mais charité, en prononçant pour le passé le nom de ces campagnes conquérantes, et pour le présent celui de l'œuvre qui les continue, dans un univers agrandi, sous le nom populaire de Propagation de la Foi?

C'est sous ce nom béni que s'est organisée de nos jours la conquête apostolique dans une Association de charité qui est un des plus beaux fleurons de la couronne de l'Église de France. Car

c'est en France qu'elle est née; et je ne saurais dire s'il est une œuvre à la fois plus française comme plus catholique que celle-là, marquée du double caractère de prosélytisme qui est celui de notre nation, et du caractère de spontanéité et d'initiative populaire qui est celui de notre temps.

Souvenez-vous, mes Frères. Une pieuse fille de Lyon en a l'inspiration ; de pauvres ouvrières de l'industrie lyonnaise en forment le premier groupement ; la cotisation d'un sou par semaine en sera la ressource; une recette annuelle de 2.000 francs en est la première espérance. La Bénédiction de Dieu en grossit le trésor. La réunion de douze hommes, le jour de l'Invention de la Sainte-Croix, 3 mai 1822, en universalise et organise l'action, sous les auspices du divin Crucifié mort pour tous les mondes. En somme, dans les moyens simplicité, humilité, pauvreté, prière; dans les effets grandeur, prospérité, puissance, immensité, perpétuité. Je vous le demande : Quoi de plus conforme et de plus harmonique à la manière divine?

A la fin du même siècle, l'œuvre se trouvait avoir recueilli pour les Missions étrangères, plus de 314- millions, sur lesquels 204 millions sont l'offrande de la France. Le sou par semaine a fait plus pour l'Évangélisation des mondes lointains que n'avaient pu faire autrefois les largesses royales. Le doigt de Dieu est là.

Qu'ajouterai-je à cela? Un de mes plus chers souvenirs, s'il vous plaît. En 1861, passant par Lyon, j'eus l'honneur d'être reçu par la pieuse

fondatrice de l'Association, dans sa silencieuse et modeste maison du coteau de Fourvière. Elle daigna m'iionorer de quelques moments d'entretien. Que c'était donc bien la simplicité, l'humilité, l'oubli de soi, la charité, l'amour de Dieu, l'union à Jésus-Christ, à son cœur, à sa croix, à sa croix qu'elle portait alors lourdement! Je compris mieux l'œuvre par sa première ouvrière : c'était bien l'œuvre de Dieu.

Maintenant, mes chers Frères, voulez-vous en être, vous aussi, des ouvriers et des ouvrières décidés, actifs? J'ai mieux à faire pour cela que de vous rappeler des souvenirs d'histoire ou de voyages; laissez-moi vous en faire voir les raisons humaines et divines, en plaçant votre charité en présence du malheur et du besoin des âmes, et celle de l'expresse volonté du Seigneur.

Mes Frères, peut-être tout à l'heure, au sortir de cette église, vous allez rencontrer, à la porte ou dans la rue, un aveugle qui poussera son cri d'infortune vers vous : « Pauvre aveugle ! » dirat-il. Pauvre aveugle ! répondrez-vous dans la compatissance de votre cœur ému. Pauvre aveugle pour qui ne luit pas la clarté du soleil, la beauté de la terre et la splendeur des cieux ! Eh bien, mes Frères, il y a sur le globe, d'après de récents calculs, plus de 800 millions d'aveugles pour lesquels ne s'est pas levé le soleil de FÉvangile; et qui s'en vont à tâtons dans l'ombre de la mort, appelant de la voix et du geste des guides qui les remettent

dans le chemin. C'est là cette cécité de laquelle Saint Hilaire et Saint Léon proclament solennellement : « Il n'y a pas au monde de plus grand malheur que de ne pas connaître Jésus-Christ, Lumière du monde. » C'est plus que la cécité, c'est la mort. Écoutez l'Évangile : « La vie éternelle, la voici : Vous connaître, vous le seul vrai Dieu, et celui que vous avez envoyé : Jésus-Christ ! »

Je viens de vous faire entendre la voix de la misère humaine, la plus grande de toutes les misères, dites- vous. Voulez-vous entendre en retour la voix de la miséricorde divine faisant appel à la vôtre, en faveur de ces infortunés?

Mon frère, que de fois, dans un de vos meilleurs jours, celui d'une grande grâce, après une communion fervente, vous vous êtes dit à vous-même : Ahl que ne puis-je faire quelque chose pour ce Dieu de bonté qui a tant fait pour moi ! — Eh bien, ce que vous demande Jésus Sauveur et Rédempteur des âmes, c'est de vous faire Rédempteur et Sauveur comme lui. Entendez-le vous dire : « De tout ce que j'ai créé au ciel et sur la terre, je n'ai rien tant aimé que les âmes. C'est pour elles que, missionnaire moi-même, je suis venu en ce monde qui ne m'a pas reçu; pour elles que j'ai prêché, pour elles que je me suis lassé, pour elles que j'ai souffert, pour elles je me suis offert et immolé sur une croix. Et quand, sur cette croix, j'ai prononcé une dernière parole, poussé un dernier cri, c'a été pour crier que j'avais soif d'elles. »

Cette soif, divine, ne voudrez-vous pas l'étan-

hi

cher aujourd'hui, eu travaillant, vous aussi, à lui donner de ces âmes rachetées, dussiez-vous pour cela le suivre jusqu'à sa croix?

Oh ! j'en sais qui, à cet appel, ont fait une magnanime réponse. J'en sais un beau témoignage et spectacle, autrement éloquent que ma pauvre parole. Et c'est à ce spectacle que volontiers je vous renvoie. Vous irez à Paris. Là, quand vous aurez vu les merveilles de l'art, de Tindustrie, du luxe, je vous propose d'aller voir, au séminaire des Missions étrangères, une chose, assurément quoique tout autrement, merveilleuse encore. Dans un musée étrange qu'on appelle la Salle des Martyrs, un guide qui est un prêtre, vous présentera déployé le spectacle d'instruments de supplices, cangues, cordes, chaînes, casse-tête, plombs, rotins, sabres nus, puis des vêtements et des linges, rougis, tachés de sang ; ce sont les reliques du supplice des missionnaires martyrs, que votre guide nommera ses Pères ou ses Frères. Il vous dira, ce jeune prêtre, que ce sont là les honneurs, les délices auxquels lui-même aspire. Que c'est pour un sort semblable qu'il a quitté père et mère, frères et sœurs, qu'il quittera demain la France pour partir là où Dieu l'appellera, joyeux, comme on part à une fête...

C'est, en effet, une véritable fête que ce départ et adieu des missionnaires, célébré dans leur église. Que ne l'avez-vous vu? C'est vraiment inénarrable. Je renonce à vous le décrire et comment le pourrais-je faire sans attendrissement?

Car, si celui dont on est venu là recevoir l'adieu suprême n'est pas seulement pour nous un héroïque étranger, si c'est un frère, frère d'âme dès la jeunesse, frère d'armes sous les mêmes chefs, un ami, un condisciple, un collègue de la veille, qui part à la bataille dont il ne reviendra pas^, comprenez-vous l'émotion qui se mêle à l'admiration pour de tels sacrifices!

Mais c'en est assez et trop de cette exaltation de l'œuvre et des ouvriers si ces justes sentiments ne se tournent chez vous en la charitable et nécessaire assistance qui leur est due devant Dieu !

C'est à ce devoir de l'assistance de l'œuvre que j'en viens présentement, mes Frères. Aussi bien, pour vous, il ne s'agit ici ni de partir, ni de souffrir. Il s'agit de trois choses demandées aux associés de la Propagation : elle vous demande de lire, de donner, de prier.

Liî'e les Lettres des missionnaires, suivre ainsi leur marche, leurs travaux, leurs combats, leurs victoires, leur progrès, dans les Annales bi-mensuelles de la Propagation de la Foi. C'est la plus belle histoire : Thistoire de la marche de la vérité dans le monde. Français et Françaises, vous vous

1. Le missionnaire dont je fus ainsi recevoir l'adieu, en pareille solennité, était M. labbé Foucard, prêtre d'Orléans, mon ex-collègue au petit séminaire de] la Chapelle Saint-Mesmin, en partance pour la Chine où il fut nommé vicaire apostolique : un grand apôtre.

Page 1