L'ÉCOLE SANS DIEU. — DIEU DANS L'ÉCOLE
Discours prononcé à la distribution solennelle des prix aux Élèves des Écoles catholiques de Lille, à l'Amphithéâtre de l'Hippodrome, le Dimanche 31 juillet 1887 i.
Messieurs, Mesdames, Chers Exfaxts,
C'est une imposante manifestation que celle de cette assemblée de milliers et de milliers d'enfants et de jeunes gens, sortis de nos Ecoles libres, et venant, avec leurs parents, témoigner hautement de leur christianisme. Et quand je me dis qu'en effet c'est bien Tinstruction chrétienne, la science du catéchisme, et avec elle l'art religieux et la musique religieuse, qui obtiennent ces honneurs d'une solennité unique, j'y vois un grand acte de foi et d'espérance, et je vous en bénis.
1. Ce discours de l'Hippodrome est complété ici par quelques passages empruntés à un sermon de charité sur le même sujet, ?n faveur des écoles de la paroisse de Notre-Dame de Consolaion.
Voir sur cette distribution solennelle des prix à l'Hippodrome :
s denr Frères, chap. xii, p. 357-358.
Quant à vous, parents chrétiens, si une telle assistance signifie quelque chose, elle signifie que, de toute l'énergie de votre cœur de pères et de mères, vous répudiez l'école sans Dieu. Elle signifie que, parce que vous aimez vos fils et vos filles, vous les voulez à une école qui soit pour eux et pour elles l'école de la vi^aie science, l'école de la solide vertu, l'école du vrai bonheur. Or, il n'y en a qu'une seule qui puisse leur procurer ces biens : je voudrais vous le faire comprendre.
Sans doute, pères et mères, il est un premier ordre d'instruction scolaire que vous tenez avec raison comme essentielle à votre enfant. V'ous demandez, et demandez légitimement, que votre écolier apprenne de ses maitres à lire, écrire, compter, pour qu'au sortir de là il soit rendu capable de faire ses afïaires, et, devenu un homme, de tenir dignement sa place à l'usine, à l'atelier, au comptoir, à l'armée, où qu'il soit, afin de parvenir ainsi au bien-être au moins, à l'aisance peut-être, à la fortune, qui sait? C'est faire son chemin, dites-vous, et ce succès en est le terme.
Ah ! si c'est là l'unique but, toute école peut y mener, la mauvaise comme la bonne. Mais là est la question, et il n'en est pas de plus grave : celle de notre fin dernière. D'elle va dépendre votre choix. S'il ne s'agit pour votre enfant que d'ap-
prendre à gagner sa vie, sa pauvre vie d'un jour; si, dans ce petit être, l'objet de tant d'affections, vous n'avez vu cependant qu'un animal aimable, dont toute la destinée consistera à se nourrir, ou tout au plus s'enrichir, pour finalement mourir, j'allais dire pourrir, eh bien, il est une école en face de notre école, qui en effet ne voit rien au d'ià de cette destinée, et celle-là dès lors peut suffire à cette instruction.
Mais, il n'en est pas ainsi de l'homme, quoiqu'elle prétende ; et je dois vous prévenir tout d'abord que cette soi-disant instruction de votre enfant sera forcément et terriblement incomplète. Cette école, qui ose s'appeler orgueilleusement elle-même l'école de la science, moi je l'appelle l'école des ignorances transcendantes. Elle ne sait rien de l'homme, et n'en veut rien savoir : rien de sa nature, rien de ses origines, rien de ses destinées, et en définitive rien non plus de ses devoirs découronnés de leur sanction éternelle. Or, s'en tenir là, est-ce instruire? Et de quoi importe-t-il d'être instruit sinon de cela, puisque c'est là tout l'homme? Mais, non, la neutralité de l'Ecole consistera précisément à ne pas parler de cela; son programme obligatoire est de mettre le bandeau sur les yeux de l'enfant, pour lui cacher cela : il faut qu'il ne voie pas le ciel. Ces maisons d'école, à l'extérieur, seront hautes, éclairées, épanouies au soleil et au grand air; c'est pour le corps. Intérieurement, pour l'àme, ce seront des cachots strictement fermés aux vérités de l'au-delà,
OÙ cette jeune âme étouffera sous le poids du néant dans le vide de Dieu. Or, cette éducation bornée à la culture des parties basses de riiomme, comment l'appellerai-je? Une éducation de soussol, étroite, froide, réduite aux dimensions d'un injurieux agnosticisme de commande, régime de captivité, d'insalubrité et de ténèbres, contre lequel je viens ici protester de toute mon âme, au nom des droits imprescriptibles et des intérêts supérieurs de votre enfaut, comme des vôtres.
Mais heureusement, mes amis, â côté de cette école basse, il y a l'école haute; il y a l'école de Dieu qui est aussi l'école des âmes immortelles. Là l'enfant apprendra tout ce qu'il faut savoir pour bien s'établir en cette vie, mais il appreadra aussi que cette vie se prolonge au delà et qu'elle doit en atteindre une autre dont on lui montre les chemins. Là, l'enfant apprendra tout ce qu'il faut savoir pour être un homme cultivé, mais il apprendra aussi à être un bon chrétien, qui sait qu'il vient de Dieu et qu'il retourne vers Dieu. Là, l'enfant apprendra à être un bon citoyen de sa patrie de la terre, mais il apprendra encore à être un bon citoyen de la patrie des cieux.
Voilà les visées de l'une de ces écoles et les visées de l'autre. Et maintenant dites-moi de quel côté on vous respecte, de quel côté on vous honore, de quel côté on vous élève, dans le sens vrai de ce mot? Vous avez répondu, et votre choix^ est fait.
Je viens de parler de l'instruction. Etre instruit c'est excellent, être bon est meilleur encore; et il n'est pas un seul père, une seule mère de famille qui ne l'entende de cette sorte.
N'est -il pas vrai, parents chrétiens, qu'avant tout vous voulez que votre enfant soit un honnête homme, un bon fds, un bon frère, et plus tard un bon mari, un bon père, un bon ouvrier, un bon négociant, c'est-à-dire un homme probe, pudique, vertueux? N'est-il pas vrai qu'avant tout vous voulez qu'il vous respecte, qu'il respecte le devoir, qu'il se respecte lui-même, et qu'il fasse honneur au nom qu'il a reçu de vous? Cela, c'est la vertu, et il n'y a pas d'école, quelle qu'elle soit, religieuse ou non, où l'on n'en proclame la beauté et où l'on se fasse gloire d'en donner des leçons.
Mais la vertu est difficile, et, pour la faire pratiquer, les beaux préceptes ne suffisent pas. Il y faut une autorité qui la commande de haut : la religion et l'Eglise la commandent au nom de Dieu. Il y faut un modèle qui descende de haut : l'Eglise et la religion lui donnent pour modèle un Dieu! Il y faut une sanction qui s'impose de haut : la religion et l'Eglise lui donnent une sanction divine, qui est l'éternité. Il y faut la foi qui dise : « Dieu te voit et il te jugera! » Il y faut l'espérance qui dise : u Dieu t'attend et il te récom-
pensera on il te punira » . Il y faut la charité qui dise : « Dieu t'aime et il t'aidera! >/
En dehors de là, je vous le demande, à quel autre mobile moral en appellerez -vous? A la conscience de cet enfant, au sentiment de sa dignité, à son honneur, que sais-je encore? Mais ne voyez-vous pas que c'est simplement en appeler à lui-même et le constituer juge dans sa propre cause? Tenez : dans une classe, deux livres, le catéchisme et l'Evangile, avec un crucifix et une image de la Sainte Vierge, en diront toujours plus à l'âme de l'enfant que tous ces grands mots pompeux et vides de sens. Si vous ne le croyez pas, eh bien! essayez, décrochez le crucifix, faites descendre de son piédestal la statue de la Vierge immaculée, fermez le Tabernacle, et de vos maisons d'école faites sortir Jésus-Christ. Il sortira, ce divin proscrit; mais il ne sortira pas seul, et, derrière lui, s'en iront la pudeur, le respect, la piété filiale, le véritable honneur et le patriotisme.
Et ^avez-vous ce qui restera? Il restera l'impiété d'abord, et, avec l'impiété, une immoralité dont le flot impur montera toujours, parce qu'il n'aura plus de digue. L'expérience s'en fait chaque jour; c'est la barbarie qui arrive; nous n'en sommes qu'au commencement; mais attendez dix ans encore, dix ans d'école sans Dieu, c'est-à-dire sans loi comme sans foi, et vous pourrez alors vous baisser et regarder quelque chose qui sera entré en pleine décomposition : ce sera la France de ce temps-là.
Mais sans en appeler, hélas! à cette douloureue expérience nationale, que Dieu veuille nous épargner! n'avons pas assez, pour nous éclairer, de l'expérience domestique? Depuis qu'on a chassé Dieu de l'école, rayé son nom des manuels, déchiré la page de ses commandements, est-ce que le père et la mère sont mieux respectés au foyer, leur nom mieux honoré, leurs commandements plus obéis? est-ce que le langage y est plus honnête, l'autorité plus forte, les mœurs plus pures, les filles plus modestes?
Que de foisn'ai-je pas reçu à cet égard des confidences qui me faisaient m'écrier d'abord : « Pau- VI e père, mère infortunée, que je vous plains! Mais quand père et mère m'ont fait connaître que l'école de laquelle est sorti le jeune homme, la jeune fille, sur lequel on pleure ou de laquelle on rougit, est l'école d'où le crucifix est absent, où le nom de Dieu n'est plus connu, béni, aimé, prié, sanctifié, servi... Que j'étais tenté de leur dire à ces parents imprudents, coupables : « Ah ! je ne vous plains plus!
Enfin, qu'est-ce vous souhaitez, pères et mères, pour vos enfants? Le bonheur. Vous ne les aimez que pour cela, vous ne travaillez du matin au soir que pour cela. Or, ce n'est pas à vous, hommes et femmes de labeur, que je l'apprendrai : le bonheur n'est guère de ce monde; et peut-être plu-
sieurs d'entre vous se sont parfois demandé, en voyant grandir leurs enfants, si, pour être malheureux comme eux, c'était bien la peine de naître, c'était bien la peine de vivre?
Mais attendez, attendez, consolez-vous et espérez! Ce petit enfant va à l'école et à l'école chrétienne. Là, on lui dit, comme vous, que, sans doute, la vie est triste, mais on lui apprend aussi qu'il y en a une autre et que celle-là sera heureuse. Là, on lui montre un Dieu qui, lui aussi, travaille, pleure, souffre et meurt comme le pauvre. Là, on lui fait lire un livre signé d'un nom divin, où on lui fait épeler ces radieuses paroles : « Bienheureux les petits, les pauvres, les affamés, les affligés, parce qu'ils auront part au Royaume des Gieux : Réjouissez- vous, tressaillez d'aise, car votre récompense est grande dans le ciel ! » Votre enfant croit à ce livre comme à la parole de Dieu; ce sera l'étoile de sa vie que cette espérance d'en haut : et quand il rentrera le soir à votre foyer attristé, si vous lui parlez encore des douleurs de la terre, il vous montrera en souriant les béatitudes du ciel, et tout sera supporté.
Voilà ce qui, chez nous, constitue l'enseignement vraiment supérieur ; et ceux qui savent cela y sont de la première classe à l'école de Dieu. Et ce serait cela précisément qu'on voudrait supprimer! Ce serait cette foi, cette espérance, cette félicité, cette consolation, cet héritage que l'on voudrait ravir à l'enfant du peuple, qu'on voudrait systémati-
quement lui laisser ignorer, en nous interdisant même de lui en prononcer le nom ! Et c'est pour cela qu'on voudrait enlever cet enfant à l'Eglise, afin qu'elle, cette reine-mère, ne fût plus là pour lui parler de son Père, et de ses droits! Mais non : cela n'est pas possible, comme le disait une mère illustre et malheureuse entre toutes les mères. Ecoutez cette histoire :
« On raconte qu'un soir, dans cette prison du Temple où elle attendait l'heure d'aller rejoindre son époux, le roi-martyr, Marie-Antoinette veillait au chevet de son fils. Tout à coup la porte s'ouvre : six commissaires se présentent : il lui faut, sur l'heure, livrer le Dauphin, et se séparer de lui. Alors cette mère se lève, pâle et frémissante : « M'enlever mon enfant, non, messieurs, cela n'est pas possible ! » et elle se place devant son fils, elle se cramponne aux barreaux de son lit, comme pour lui faire un rempart de son corps. Impatientés de sa résistance et de ses cris, les commissaires vont appeler la garde. Alors la fille des rois abaisse sa fierté, joint les mains, et, les larmes aux yeux, elle conjure les bourreaux de ne pas lui ravir son enfant... »
Messieurs, cette mère, c'est l'Eglise. Après ses jours de gloire, elle a connu, elle aussi, ses jours de deuil et d'humiUation; mais il lui reste encore un trésor et une espérance : les enfants! On a tenté, on tente encore de les lui arracher.
Mais elle s'est placée au-devant d'eux, avec ses évêques et ses prêtres, avec tous les catholiques qui comprennent le prix des âmes. Elle les défend par sa parole, par ses protestations, elle les défend par ses résistances et par ses dévouements. Les enfanis, eux aussi, s'attachent à elle de plus en plus, et ne veulent pas la quitter. La voilà maintenant qui conjure, qui supplie, pour que la loi dénaturée ne s'exécute pas. Qu'en sera-t-il? Sera-t-elle plus heureuse, cette reine des âmes, que la reine de France?
Pères et mères de familles, vous avez déjà répondu. Le plus grand nombre des enfants de cette ville chrétienne sont accourus dans les refuges qu'elle leur a ouverts de toutes parts. Gardez-lui cette fidélité, donnez-lui vos enfants, et elle les sauvera^.
1. Les deux tiers de la population scolaire de Lille est encore élevée dans les écoles catholiques libres, 1887.
Discours pour l'ouverture de l'Assemblée provinciale de Flandre, Artois et Picardie, à l'occasion du centenaire de l'ouverture des États généraux de 1789, prononcé dans la Basilique de Notre-Dame de la Treille, le 21 juin 1889.
Messieurs,
Le ï mai 1789, veille de l'ouverture des États généraux, au sein d'une solennelle cérémonie religieuse, célébrée dans l'église Saint-Louis, à Versailles, en présence du roi, de la cour des députés des trois Ordres du royaume, l'évêque de Nancy, M^'' de la Fare, prononça un discours sur ce texte de l'Écriture : Justitia élevât génies, miseros aiitein facit populos peccatum. Il démontra que la religion fait la grandeur des empires et le bonheur des peuples.
Pendant qu'il parlait, il fut facile de remarquer l'inattention, l'indifférence, la dissipation même des députés laïques, qui affectaient de sourire de ces vieilles chansons. Mais quand, vers la fin du discours, l'évêque, exaltant les espérances que la France concevait de l'ère nouvelle qui sinaugu-
rait en ce jour, en vint à prononcer le nom de (( libertés publiques, » il y eut parmi cette assistance, rassemblée de tous les points du pays, un tressaillement électrique; l'enthousiasme éclata, on se leva et on applaudit, malgré la sainteté du lieu et la présence du roi.
Il y avait là un signe du temps, qui était également un pronostic de l'avenir. Cette indifférence dédaigneuse d'une part pour l'autorité de Dieu, cet enthousiasme délirant d'autre part pour les libertés de l'homme, c'était en germe l'esprit de la Révolulion tout entière. Elle se révélait dès son aurore ; la séparation des deux puissances, la divine et l'humaine , venait de s'affirmer avec éclat dans les esprits, avant qu'elle s'accomplit dans les événements. Tout le mal allait procéder de là; tout allait désormais marcher de ce premier branle, et marcher aux abimes.
Je n'ai pas à vous dire, Messieurs, comment l'angle de séparation alla s'élargissant chaque jour davantage. Nous savons tous par quelles voies d'impiété et de violence ces philosophes, partis du déisme de Rousseau, aboutirent à l'athéisme d'Hébert et de Ghaumette. Mais nous savons en même temps comment ces enthousiastes des libertés publiques se trouvèrent, le lendemain, écrasés sous le char sanglant de la Terreur. Ils n'avaient plus voulu de Dieu et de son Christ, ils avaient prononcé le Nohmius hune regnare super noSy et le lendemain ils entendaient s'écrier dans les clubs : Non hune sed Barahhaml Barabbas est de
tous les temps. Force fut donc à Jésus-Christ de reprendre le chemia de son Calvaire, mais en dénonçant encore à la fille ainée de l'Église, comme naguère aux filles de Jérusalem, de prochaines et longues douleurs : « Ne pleurez pas sur moi, pleurez sur vous et sur vos fils! »
Et, en effet, Messieurs, à ce divorce coupable ce ne fut pas Dieu et TÉglise qui perdirent le plus. Lorsqu'on dit à Dieu de se retirer, il se retire; mais c'est la vie qui se retire en même temps avec lui; et pour se venger alors de ceux qui ne veulent pas de lui, il n'a qu'à les laisser faire, qu'à les laisser faire sans lui. Or, vous savez ce qu'ils ont fait de 1789 à 1889. Certes, s'ils avaient le goût des belles ruines, ils doivent être contents, car rien n'est resté debout : pas plus l'ordre social que l'ordre politique, pas plus la morale que la religion. Le mot célèbre de Rousseau : « Jamais peuple ne recula devant une corruption plus profonde », en résume l'histoire. L'ère inaugurée par la Terreur s'est couronnée par la Commune, qui n'est pas finie encore. Et à nous voir, dans l'intervalle, rouler perpétuellement, à travers treize constitutions politiques successives, de l'anarchie au despotisme et du despotisme à l'anarchie, on devine qu'à la barre manque la main d'un maître, une main toute-puissante ; et cette main, c'est la main que nous avions repoussée, Messieurs, la main de Dieu.
Cependant vous le savez bien, ce n'était pas cette séparation qu'avaient voulue nos pères originairement. Il y a cent ans, à cette même date de 1789, il s'était produit en France un grand mouvement national, qu'il serait injuste de confondre avec les apostasies désastreuses que je dénonce. Du sein de la nation entière, de légitimes aspirations étaient écloses, au souffle d'idées généreuses qui, dans leur premier principe, étaient des idées chrétiennes. On les avait fait monter ardentes et confiantes vers un trône où régnait le cœur le plus dévoué à son peuple qui fût depuis saint Louis. Qui s'en étonnerait? Ce cœur s'était inspiré du Cœur adorable dont le culte avait fait la pieuse sollicitude d'une sainte reine son aïeule; et auquel le roi lui-même, à la veille de son martyre, allait bientôt consacrer son royaume aux abois. Or, il y avait juste un siècle, presque jour pour jour, que Notre-Seigneur avait manifesté à une sainte fille du cloitre son désir de voir la France se consacrer publiquement et officiellement à son Cœur; et c'était à cette date que Louis XVI conviait le pays qu'il aimait à inaugurer avec lui le règne de Dieu très grand et très bon dans la paix, la liberté, la concorde, la religion, et finalement le bonheur.
N'est-ce pas, en effet, le Venite ad me omnes que ce discours du Trône? « Messieurs, disait le Roi, à l'ouverture des États, ce jour que mon cœur attendait depuis longtemps, est enfin arrivé...
L'espérance que j'ai conçue de voir tous les ordres de l'État, réunis de sentiments, concourir avec moi au bien général, ne sera point trompée... Tout ce qu'on peut attendre du plus tendre intérêt au bonheur public, tout ce qu'on peut demander à un souverain, le premier ami de ses peuples, vous pouvez, vous devez l'espérer de mes sentiments. Puisse, Messieurs, un heureux accord régner dans cette assemblée! Puisse cette époque devenir à jamais mémorable pour le bonheur et la prospérité du royaume! C'est le souhait de mon cœur, c'est le plus ardent de mes vœux, c'est enfin le prix que j'attends de la droiture de mes intentions et de mon amour pour mes peuples. »
La réponse des peuples, Messieurs, était dans ces Cahiers rédigés de concert par les électeurs de chacune des Assemblées provinciales. Je viens de les relire, ou plutôt de les étudier mûrement, ceux de l'ordre du clergé en particulier; et je dois vous le déclarer : le salut religieux, politique, moral, administratif et même financier de la France était là.
Ah! Je veux bien y reconnaître quelques lacunes, il est vrai. Le clergé, par exemple, encore rivé à la vieille chaîne du gallicanisme, ne s'y montre pas assez conscient de la force qui lui viendrait d'une plus étroite union avec le Saint- Siège romain. La noblesse laisse çà et là percer un attachement plus opiniâtre que raisonnable à certains privilèges, auxquels cependant elle va bientôt renoncer si spontanément et si généreu-
sèment dans la nuit du 4- août. Le Tiers État se souvient trop que, selon le mot de Sieyès, « il n'était rien hier, et sera tout demain », prenant sa revanche d'antiques dédains par d'arrogantes prétentions. Mais au-dessus de tout cela, plane, dans ces vœux unanimes de la nation consultée, l'image d'une société reconstituée sur sa vraie base, car c'était premièrement une base chrétienne.
Lisez ces vœux du clergé. La religion catholique y garde naturellement sa juste prérogative, celle qui lui vient de l'Évangile ; le Décalogue y fait loi, le repos du dimanche y est imposé; la presse impie et licencieuse refrénée ; la foi véritable protégée ; l'erreur tolérée mais surveillée ; le culte épuré et ennobli; le choix des évoques élargi et éclairé; la résidence épiscopale imposée; même la liberté des élections épiscopales demandée. La pluralité des bénéfices est interdite, la désastreuse commende des abbayes condamnée, l'ordre monastique ramené à ses premières règles ; les conciles provinciaux institués et convoqués périodiquement; l'enseignement religieux à tous les degrés préconisé; les œuvres de charité et les établissements hospitaliers universellement propagés.
Mais le clergé n'avait pas pensé à l'Église seulement; ce grand corps avait pensé à tous les autres corps, et c'est pour eux autant que pour lui qu'il formule ses requêtes. Dans l'ordre politique il demande une sage représentation, le retour
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périodique et régulier des États généraux, l'inviolabilité de la personne royale, une constitution de nature à raffermir l'union du chef avec les membres, la responsabilité ministérielle, l'égale admissibilité aux places et emplois ecclésiastiques, civils et militaires; la garantie de la liberté individuelle ; l'inviolabilité de la propriété ; l'abolition de la traite des nègres et des restes du servage en certaines provinces.
Dans l'ordre judiciaire, le clergé demande encore qu'on diminue les formalités et les lenteurs de la procédure, qu'on crée dans chaque paroisse une chambre d'arbitrage ou justice de paix; qu'on consacre l'inamovibilité de la magistrature, que la vénalité des charges soit abolie, que les tribunaux d'exception soient supprimés; que les justices seigneuriales ou féodales soient réformées.
Dans l'ordre législatif, la loi sera unifiée, un nouveau code sera rédigé , l'unité des poids et mesures instituée, la sellette et la question préalable abrogées, les peines afflictives mitigées, les supplices atroces abolis, les prisons assainies et surtout moralisées.
De même dans l'ordre financier, agricole, commercial : uniformité et égalité de l'impôt, abolition de la corvée, répression de l'usure des Juifs, liberté du commerce, récompenses accordées aux inventions utiles, dessèchement des marais, ouvertures des routes, reboisement des montagnes.
Dans l'ordre économique et charitable enfin : les pauvres protégés, des biens affectés à leur
soulagement, leurs contestations jugées gratuitement, leur indigence ménagée dans la répartition de l'impôt, leurs maladies soignées; leurs enfants instruits, leurs redevances diminuées; des nouveaux hospices créés, des crèches établies, des dispensaires de remèdes multipliés, les monts-depiété surveillés, le prix des denrées abaissé...
C'est à la suite de ces vœux que le clergé écrivait, dans les instructions données à ses mandataires : « Nos députés n'oublieront pas que, tenant dans leurs mains le dépôt sacré de notre confiance, ils vont se trouver, dans l'assemblée des États généraux, les organes de la religion, les défenseurs de la patrie, et pour ainsi dire les protecteurs de tous les citoyens. Représentants de tant de pasteurs vénérables qui gémissent de voir sans cesse la misère au sein des campagnes, ils ne doivent pas oublier que le malheureux viendra leur demander compte de la mission qu'ils ont reçue. Ils devront la remplir en faisant voir en eux la douceur et la retenue qui font respecter un ministre des autels, et cette fermeté inébranlable qui sied au citoyen d'un grand peuple... Puisse le Roi des rois accomplir les vœux de notre auguste monarque, donner à tous ceux qu'il rassemble autour de lui, pour prendre leurs conseils, l'esprit de sagesse et de concorde, ranimer parmi nous la foi de nos pères, y rétablir l'innocence de nos mœurs, et rendre à la France sa gloire et sa félicité, en y faisant refleurir toutes les vertus! »
Voilà quel était. Messieurs, le programme de
l'Église de France. Ainsi avait-elle pris la tête de tous les genres d'améliorations et de progrès; ainsi avait-elle rêvé de faire de nous une grande nation, libre, forte, généreuse et fière, travaillant elle-même à son raffermissement et sa rénovation, sous le regard de Dieu. Gomment toute cette entreprise de reconstruction sociale s'en tint-elle aux travaux d'approche et aux échafaudages? Gomment ces prêtres qui se montraient de si grands citoyens furent -ils traités le lendemain en ennemis de la patrie, et traqués, poursuivis, emprisonnés, massacrés, guillotinés au nom de ce peuple dont ils voulaient à la fois le salut et le bonheur? Je n'ai plus à vous le dire : ils étaient les ministres de Dieu, et on en était venu à vouloir se passer de Dieu ; ils étaient les hommes de l'Église, et on allait chercher à enchaîner l'Église, en décrétant la Constitution civile du clergé; ils étaient partis du principe nécessaire de l'union des deux puissances, et on se précipitait à grands pas vers la séparation jusqu'au schisme.
La séparation se fit, aveugle et sanglante. Les deux sociétés marchèrent dès lors chacune dans ses voies, vers des destinées absolument opposées; et, pendant un siècle entier, on eut le spectacle d'un double phénomène sur lequel je voudrais attirer vos regards.
La société civdle avait voulu marcher seule. Elle marcha donc; et je lui dois cette justice que, dans une certaine voie terrestre, elle s'avança fort
loin. Je veux dire dans la voie du progrès matériel; progrès des sciences naturelles^ physiques, mécaniques, industrielles, avec toutes ces merveilles qui éclatent à nos yeux et auxquelles, plus que personne, nous savons applaudir. L'Église n'avaitelle pas demandé « l'encouragement des inventions utiles », comme je viens de vous le dire?
Mais, par contre, hélas I dans Tordre des choses morales, politiques, sociales, qu'avons-nous vu depuis quatre-vingt-neuf, et qu'avons-nous encore aujourd'hui sous les yeux? Ah! Dieu me garde, Messieurs, de porter une main sacrilège sur les plaies du pays dont nous sommes les fils! Mais est-ce outrager un malade que de parler de son mal, en présence d'une consultation de médecins réunis en congrès? Est-ce calomnier ce siècle que de montrer, cent ans après la proclamation de l'ère de la liberté, une classe d'oppresseurs et une classe d'opprimés; cent ans après la proclamation de l'égalité, la mise hors la loi de la partie la plus saine de la société ; cent ans après la proclamation de la fraternité, partout des luttes fratricides, la guerre civile ^u sein même de la guerre étrangère, des grèves colossales, des émeutes meurtrières; et au dehors, sur nos frontières, un cliquetis d'armes incessant qui les fait frémir, et toute l'Europe changée en un camp immense où des nations armées à neuf n'attendent qu'un prétexte pour se ruer en masse au carnage !
De tous ces résultats de la Révolution, de toutes ces conséquences de la séparation, ce qui sans
doute touche le moins ceux qui l'ont opérée à leur profit, ce qui ne les touche que d'un sentiment de triomphal d'orgueil, c'est le sort fait à la religion; c'est notre Dieu blasphémé, notre Christ outragé, nos croyances insultées, notre enseignement entravé, notre ministère enchaîné, notre Pontife prisonnier. Mais s'ils triomphent à l'aise de ce qu'ils croient être la ruine de la foi, triompheront-ils de même de la ruine des mœurs qui en est la conséquence? Eux qui, il y a cent ans, chantaient le retour des vertus de l'âge d'or, peuvent-ils nier aujourd'hui l'effroyable débordement d'une dépravation sans bornes parce qu'elle est sans frein, la multiplication des crimes marchant de pair avec la diminution progressive de la population, le déchaînement quotidien et violent de la presse contre toute supériorité et toute autorité, la mise à l'encan des honneurs et de ce qui autrefois était le signe de l'honneur en France ; une insatiable exploitation de la fortune publique aboutissant à un absolu épuisement des ressources?...
Ainsi, en deux mots : un incontestable, un splendide progrès nialériel, d'un côté, et une épouvantable décadence politique, sociale, religieuse et morale, de l'autre : tel est le bilan de ce siècle.
Or, ce double état de choses, je crois pouvoir en rendre compte. C'est qu'au développement matériel d'une société, l'action de l'homme peut suffire, quand elle est intelligente; et ce n'est pas
l'intelligence qui nous manque en France. Mais à son développement moral, à sa grandeur morale, il faut plus que Taction de l'homme, il faut l'action de Dieu; et c'est parce que, cette action, nous l'avons repoussée, que nous sommes encore, je Tavoue, un corps très imposant, mais un corps sans âme; un puissant mécanisme, mais non un organisme vivant.
De là l'étrange spectacle de la société moderne livrée à un dualisme où le contraste entre le progrès de la matière et notre trop évidente déchéance sociale s'accuse universellement. Et, ce contraste, si vous voulez qu'il apparaisse à vos yeux, dans un rapprochement très significatif, allez à Paris, Messieurs, et vous n'aurez que deux pas à faire pour passer du palais de l'Exposition où s'étalent nos magnificences de l'ordre matériel, au palais du Parlement où l'âme de la nation se débat dans des convulsions dont les cris retentissent chaque jour si douloureusement dans tout le corps.
Or, pendant ce temps-là, que devenait l'Église de France? Suivez le parallèle, je vous prie. Dans l'histoire de notre Église, je ne connais pas de plus belle page et plus divine que celle-là.
Eh bien! pendant ce temps là, pendant ce temps d'affaissement de la société temporelle, la société spirituelle opérait des merveilles, et elle
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les opérait seule, se ressuscitant elle-même et par sa propre vertu, comme avait fait son divin Chef.
Quand on se fut assuré, par une sanglante expérience, que la hache du bourreau ne pouvait rien contre l'Église, on estima à la fois plus habile et plus sûr de changer de tactique : on n'avait qu'à l'abandonner à ses propres ressources, en se retirant d'elle. 11 n'y avait qu'à lui soutirer tout ce qui faisait précédemment son prestige, sa puissance, sa richesse, sa vie, tout l'air ambiant de ce siècle, pour qu'elle expirât dans le vide. Ainsi firent tous les pouvoirs, durant cette période, enlevant tout à l'Église, ses temples, ses presbytères, ses écoles, ses tribunaux, ses immunités, ses tombes mêmes, surtout sa liberté, pour ne lui laisser plus que l'existence toute nue, dans cette persuasion que, vivant d'eux et par eux, l'Église ne pouvait que languir et mourir sans eux.
Je ne dis pas que l'Église accepta le défi : il était inéluctable. Elle le subit; et voici le phénomène qui se produisit alors, et auquel nous ne sommes pas assez attentifs, Messieurs. La société civile a eu tout entre les mains, depuis ces cent années, il ne lui a manqué que Dieu, et elle n'a abouti qu'à la banqueroute morale. La société spirituelle s'est vu tout enlever, dans ce siècle, il ne lui est resté que Dieu; mais, grâce à Dieu, quelle vie, quelles œuvres, quel développement, quel épanouissement de sa force! Nous démolissions tour à tour chacune de nos constitutions; elle raffermissait la sienne, et nous avons vu se faire cette
concentration des choses catholiques autour du Saint-Siège qui rend désormais l'Église universelle invincible à toute puissance adverse. Nous succombons en France sous la division des partis tenus pour irréductibles, comme on le disait encore hier au Parlement ; et, au sein de ce désagrégement de la cité terrestre, nous avons vu se faire, dans la cité de Dieu, une unité qui défie toute tentative de schisme, et « réduit toute intelligence » sincèrement catholique « sous Tobéissance du Pape comme sous celle du Christ». Nous avons dévoré, enFrance, je ne sais combien de règnes, de dynasties et de législatures successives, — je ne parle pas des ministères; — et dans la cité de Dieu, l'immortelle dynastie de saint Pierre nous a donné les règnes de Pie IX et de Léon XIII, avec une assemblée conciliaire qui ne s'est réunie que le temps d'affermir le pouvoir sur la tête de son prince.
J'ai dit, hélas! les corruptions de la cité de la terre; il le fallait bien, pour y opposer, d'autre part, l'éclosion de toutes les vertus dans la cité de Dieu. Ce n'est pas seulement la régularité unanime, exemplaire, de l'ordre sacerdotal et de l'ordre religieux, c'est la sainteté éminente de milliers, de millions de chrétiens et de chrétiennes, non pas seulement dans le sanctuaire et le cloître, lesquels se recrutent sans cesse, mais au foyer domestique, parmi toutes les classes de cette société nouvelle sur laquelle a passé le souffle de l'amour divin, et y a fait éclore ces œuvres de prière et de piété qui donnent à Jésus-Christ des
amis passionnés, des adorateurs fidèles du jour et de nuit, tels que peut-être aucun autre siècle n'en avait connus. On avait enlevé à cette Église tous ses biens, et jamais, que je sache, elle n'a bâti plus de temples, ouvert plus d'écoles, fondé plus de couvents, et, finalement, élevé des universités!
Ailleurs on disserte, on discute sur les questions sociales, sans qu'il en sorte pour le peuple seulement une miette de pain, pas plus du pain du corps que du pain du cœur et de l'intelligence; et pendant ce temps-là l'Église, qui n'avait rien, a fait couler sur ce siècle un fleuve de charité, lequel s'en va, s'enrichissant de milliers de confluents, de la Maternité et la Crèche du nouveau-né jusqu'à l'Asile des vieillards des Petites Soeurs des Pauvres.
Enfin sa force d'expansion dépassant les limites de la chrétienté, elle a continué à se faire, par l'œuvre toute française de la Propagation de la Foi, par ses héroïques congrégations d'hommes apostoliques, le grand missionnaire du globe, catholicisant l'Amérique, civilisant et affranchissant l'Afrique, évangélisant l'Australie et les îles océaniennes, entamant par ses écoles les grandes presqu'îles de l'Inde, et partout du sang de ses martyrs arrosant une semence de chrétiens.
Enfin, comme je ne puis tout dire, complétez ce tableau par vos propres souvenirs, car à Lille plus qu'ailleurs vous en avez un splendide exemplaire sous les yeux. Et puis, vous recueillant, dites-vous que ces grandes choses qui sont l'œuvre de l'Église
sont, en France, Tœuvre d'une Église dépouillée, ligottée, tracassée, persécutée, mais au milieu de tout cela plus puissante dans l'infirmité qu'elle ne fut jadis dans sa force ; et concluez ensuite qu'il y a là plus qu'un sujet d'étonnement et d'admiration; c'est une démonstration.
Or, ce qu'elle démontre est bien clair : c'est l'impuissance de l'homme et la puissance de Dieu. Ce que vous avez sous les yeux, c'est, d'un côté, un édifice colossal qui s'effondre parce qu'on en a enlevé la pierre fondamentale, ou qui se désagrège parce qu'on en a enlevé le ciment ; c'est, de l'autre côté, un arbre, un chêne dont on a coupé les rameaux, dévasté le branchage, mais qui repousse quand même, parce qu'il tire sa vie de son propre fonds, et ne cesse de plonger ses racines dans le sol et sa tête dans le ciel.
Or, cela étant, Messieurs les congressites, vous qui appartenez à l'une et l'autre patrie, vous qui êtes les fils de la France et les fils de l'Église, que venez-vous dire à la France, au nom de l'Église qui vous encourage et vous bénit? C'est la question de ce jour.
Vous venez dire, vous dites à vos adversaires, je n'ose dire à vos ennemis, d'un siècle : « Vous avez fait vos preuves, nous avons fait les nôtres. Vous savez maintenant que nous pouvons vivre sans vous, même grandir malgré vous, tandis que vous
vivez mal et vous souffrez sans nous, parce que Dieu est avec nous et l'on ne vit pas sans Dieu. Ecoutez : c'est Dieu qui parle dans l'Apocalypse ; c'est l'Église qui s'adresse à la France moderne : « 0 France illusionnée, quoique tu te dises riche, tu sens bien que tu es pauvre, très pauvre des biens véritables ; Quia dicis : Quod dives sum, et locupletatus^ et nulliiis egeo. Et nescis quia tu es miser, etîniserabilis, et pauper^ et cœcus^ etnudus. Mais les richesses véritables, je les ai chez moi, à moi, et je les ai pour toi, viens à moi. C'est de For pur comme le feu, de l'or éprouvé au creuset des siècles, que je t'offre aujourd'hui : Suadeo tibi emere a me aurum ignitiun, prohaturu, l'or de la foi, de l'espérance et de la charité; les consciences d'or, les cœurs d'or, les caractères d'or; la pureté de l'or, la solidité de For, l'incorruptibilité de For, voilà ce qui fera ta richesse; ut locuples fias. Te voilà dépouillée, dévêtue de ta gloire^ je vais te rendre ta robe blanche, pour que tu puisses sans rougir te présenter encore et faire grande figure dans l'assemblée des nations : Et vestimentis albis induaris, et non appareat confusio nuditatis tuœ. Trop longtemps, hélas ! tu t'es aveuglée sur tes droits, tes devoirs; mais j'ai un baume pour tes yeux, le baume de la foi, et je te l'apporte afm que tu recouvres la lumière : Et collyrio unge ocidos tuos et videas. Tu as souffert, je le sais; mais dans ma justice même il y avait de Famoiir, et ton châtiment peut devenir une grâce : Ego qiios amo, arguo et castigo. Je ne^te demande
que de reprendre courage, et de te repentir : jErnulare ergo et penitentiam âge. Aussi bien l'heure en est venue : Ecce sto ad osthim et piilso; et cent ans d'une séparation suivie de si cruelles souffrances ont bien suffi, j'espère, à te donner cette grande et terrible leçon. »
Vous leur direz encore à ces hommes, vos frè-i res : Ces cent ans, nous les avons employés, comme Noé, à préparer l'arche du salut. Entrez-y avec nous, car le déluge approche. Entrez-y avec tout ce que vous avez de bon et qui vous appartient, car il y a place pour tout bien dans le vaste sein de l'Église. Nous ne vous demanderons pas, loin de là, de déposer sur le rivage, ni de jeter pardessus bord toutes ces richesses d'une puissante civilisation, qui nous est chère comme à vous ; mais nous vous demanderons de prendre une voie meilleure, s'il est vrai qu'aujourd'hui, comme aux jours de Noé, « toute chair a corrompu sa voie ». Apportez-nous ce que vous savez des forces de la nature, nous vous apporterons en retour ce que nous avons trouvé de forces dans la parole et la grâce de Dieu, pour la reconstruction de l'édifice social : c'est la vérité, c'estladignité, c'est la chasteté, c'est la probité, c'est l'honneur; c'est, avant tout, la reconnaissance de l'autorité de Dieu, principe et sauvegarde des libertés de l'homme. Faites cela et vous vivrez !
Ahl quel spectacle, Messieurs, quel beau coucher aurait ce xix® siècle, si cette France nouvelle, avec ses découvertes, ses prodigieuses ressources,
SCS incalculables moyens de production, de locomotion, d'accélération, se mettait enfin à conspirer avec la religion, après avoir eu, pendant cent ans, le malheur de conspirer contre elle! Vous me dites qu'elle est bien malade cette France; mais tout peut renaître encore si les institutions reviennent à s'inspirer de Celui qui s'est appelé luimême (( Résurrection et Vie ». 0 fille aînée de l'Église, voici que l'Église ta mère est aux pieds de Jésus-Christ. Elle vient de monter ici, à son autel, le suppliant pour toi, comme la Cananéenne : Miserei^e mei, Domine, filia mea malè a dœmonio vexatur. Elle implore son secours : Domine, adjuva me! Ah! si cette heure était celle de l'exaucement de ses vœux et de ton salut : Fiat tihi siciit vis; et sanata est filia ejiis ex illa Iioraî
Ces vœux, que vous n'avez cessé de présenter à Dieu, vous allez les délibérer et les formuler. Messieurs, dans les séances de votre Assemblée provinciale. Vous vous inspirerez premièrement pour cela du Cœ.ur compatissant qui a versé des larmes sur Jérusalem ; et vous ne porterez qu'une main pieuse et tendre sur les maux de cette France, comme ferait la main d'un médecin qui serait aussi celle d'un fils. En condamnant les faux dogmes de la Révolution, en répudiant les conséquences mauvaises qu'ils ont produites, vous n'envelopperez pas, loin de la, dans les mômes anathèmes, les progrès véritables de la société moderne. Vous ne direz pas absolument que tout était bien dans
le passé, que tout est mal dans le présent; et vous ne rêverez pas de ressusciter en bloc ce que vos pères d'alors, d'accord avec leur roi, avaient euxmêmes résolu de réformer. Vous ne voudrez pas non plus tout le bien imaginable, mais seulement le bien réalisable; et tout en le demandant hautement et fermement, vous le demanderez sagement, pour l'obtenir plus sûrement.
Vous vous souviendrez que l'Église possède l'autorité, qu'en principe elle a droit à la souveraineté, mais vous saurez, vu les temps et les circonstances, vous tenir satisfaits pour elle de la liberté, si elle est vraie et féconde. Et, n'oubliant pas que l'Église procède par évolution, non par révolution, il vous suffira pour le moment qu'un levain de justice et de vérité, soit déposé dans la loi, pour espérer que Dieu et votre persévérance en feront fermenter toute la masse sociale.
Vous parlerez en catholiques, mais vous parlerez aussi en citoyens et en français. Comme catholiques vos yeux ne se détacheront pas de Rome, notre capitale spirituelle; et la liberté du Pape sera la première de vos revendications. Comme citoyens français, vous ne vous désintéresserez d'aucun des intérêts de la patrie temporelle, intérêts agricoles, financiers, industriels, commerciaux, militaires, ainsi que firent vos pères et vos prêtres des États de 1789.
Dans un temps comme le notre où « la démocratie déborde de toutes parts », vous rappelant l'Évangile, la première de nos chartes, vous tien-
drez un grand compte non seulement des besoins du peuple, mais aussi de ses droits; et en vous souvenant de la charité, vous n'oublierez pas la justice. Ainsi rendrez- vous leur vrai sens, leur sens chrétien, à ces trois mots de Liberté, d'Égalité et de Fraternité qui, pour nous catholiques, n'ont été, depuis cent ans, qu'une amère ironie. Vous en ferez trois sœurs de la Foi, de l'Espérance et de la Charité. Et le peuple verra alors de quel côté sont ses amis, parce qu'il aura pu voir quels sont ceux qui lui veulent et lui font plus de bien!
D'ailleurs une formule sacrée résume tous ces vœux, et il ne faut pas les chercher ailleurs que dans le Livre saint auquel ils furent dictés par des lèvres divines. Pour moi le programme de la régénération à venir est bien simple : il faut que les nations comme les individus rapprennent le Pater. Toute la science économique, politique et sociale réside dans cette prière, article par article.
Il faut que les peuples proclament premièrement qu'ils ont un Père dans les Cieux^ et que toute autorité dérive de la sienne : ainsi l'autorité sera sacrée.
Il faut que les sociétés et leurs gouvernements reconnaissent que leur fm indirecte, mais réelle, est de faire que le nom de Dieu soit sanctifié, c'est-à-dire honoré, respecté dans leurs lois : les gouvernements ne seront respectés que dans la mesure qu'eux-mêmes auront pratiqué ce respect.
Il faut que les États chrétiens procurent le règne
de Jésus-Christ, son règne doctrinal, moral et social; et que leurs lois ne soient jamais que l'expression de sa volonté, laquelle doit s'accomplir sur la terre comme au ciel.
il faut sans doute que la société temporelle travaille à se procurer son pain qiiotidie?iy la richesse publique, le bien-être, la prospérité universelle ; mais qu'elle se souvienne aussi de Celui qui le donne, et que la confiance demande ce que le travail achète : Donnez-nous aujourd'hui !
Il faut encore que les peuples implorent leur pardon : Pardonnez-nous nos offenses; ils sont obligés à l'expiation. Quelqu'un a dit que, « depuis cent ans, les nations de l'Europe sont en état de péché mortel ». Le mal étant dans le monde, la pénitence doit y être; et le sacrifice entrera parmi les éléments dont l'économie sociale doit tenir compte.
Puis les peuples doivent aussi se pardonner leurs offenses. Il est temps de désarmer et de faire cesser cet efi'royable pied de guerre européen qui est le retour au paganisme et à la barbarie. Assez de représailles, assez de luttes entre les nationalités, assez de luttes entre les diverses classes de la société : aimons et pardonnons à ceux qui nous ont offensés.
Enfin, Seigneur, plus de tentations , c'est-àdire plus d'épreuves, plus de crise comme celle que nous traversons, et à laquelle votre cœur clément ne nous laissera pas succomber ; mais la délivrance du mal, du mal moral, du mal social,
du mal national, du mal dont nous sommes malades, et dont nous mourrions sans vous, ô notre Père des Cieux! Ainsi soit-il* !
1. Ce rapport a fourni matière à la première partie du dernier chapitre de notre ouvrage : Un siècle de l'Église de France : Les deux cités, p. 508 et suiv.