A LA BÉNÉDICTION DE LA MAISON SAINT-ANTOINE DE PADOUE
Allocution prononcée à l'Inauguration de l'Asile des Enfants malades, en sa chapelle, 16 octobre 1890.
En 1887, le 23 septembre, expirait dans la fleur de l'âge, de l'innocence et de la piété, une jeune fille de dix-huit ans, dont la belle àme s'était prise d'une héréditaire tendresse pour les œuvres de charité, particulièrement pour celles de la iMère Saint- Paul, dans l'Asile des Cinq -Plaies de Jésus-Christ consacré aux femmes incurables et aux idiotes.
M"' Anne-Marie Feron Vrau avait caressé le rêve d'y adjoindre, dans le même lieu, un hospice pour les enfants malades, nombreux dans ce quartier. Avant de s'en retourner à Dieu, dans des sentiments qui étaient plus du ciel que de la terre, elle en légua l'entreprise à son père et à sa mère, qui se mirent à l'œuvre immédiatement.
Le 16 octobre 1890, par une belle matinée d'automne, la riante et blanche construction était inaugurée par l'oblation du saint sacrifice sur un autel orné de lis, au sein d'une assistance recueillie, attendrie, formée des fondateurs, des bienfaiteurs, des administrateurs, de nos médecins en grand nombre, et des mères de famille qui déjà comptaient là des enfants adoptés {V. Les deux Frères y ch. xi, p. 237).
Après l'Evangile, M"' le Recteur adressa à l'assemblée l'allocution suivante :
OEUVIIES SAINTES. 11
Messieurs et Mesdames,
Nous sommes venus célébrer en ce jour l'inauguration d'une des plus belles œuvres qui puissent jaillir du cœur de la charité chrétienne. Si la ville de Lille connaissait le grand don qui lui est fait en cette journée, elle serait ici tout entière pour rendre grâces à Celui qui va tout à l'heure descendre sur ce nouvel autel pour la première fois, et dont il est écrit qu'il prend les petits sous sa garde, custodiens parvulos Dommiis.
Et pour qui donc, en effet, la religieuse demeure qui vient de s'élever ici dans ces proportions si harmonieuses, et qui se présente à nous dans cette riante beauté? Pour qui ces salles spacieuses et élevées, où l'air circule si abondant, parmi des flots de lumière? Pour qui ces services sériés où l'on a tout prévu, avec une délicatesse si attentive que l'on y reconnaît bien le cœur ingénieux d'une mère? Pour qui ces petits lits, dont quelques-uns semblent n'être que des berceaux; et qui attendent-ils sous ces rideaux d'une virginale blancheur? Pour qui tout ce jeune palais qui ouvre ses deux bras comme des ailes, et dont je vois les murailles incrustées de têtes d'anges? Sont-ce des anges du ciel qui le viendront habiter? Non, mais ce sont ces petits desquels il a été dit par le Seigneur que « leurs anges voient la face du Père qui est dans les cieux ».
Mesdames, que de fois, dans vos charitables
visites à la demeure du pauvre, vous avez rencontré, étendu sur un grabat, un petit enfant de quatre, de six, de dix ou de douze ans, aux prises avec la maladie et ]a soufïrance, la tête brûlante de fièvre ou le front trempé de sueur, la poitrine haletante, les yeux vitrés, tout le corps ou les membres dévorés par un mal que le pelit malheureux ne peut faire connaître que par des gémissements. Dans cette chambre, souvent la seule chambre de la famille, commune aux frères et aux sœurs, un air froid ou fétide, un linge malpropre, une nourriture grossière, une potion insipide posée sur un escabeau au chevet de cette petite créature de Dieu : voilà tout ce qu'a pu procurer à cet infortuné une tendresse aussi ardente, aussi dévouée que la vôtre. Car, Mesdames, la mère de l'enfant pauvre aime son enfant comme vous aimez les vôtres, et, le plus souvent même, elle s'en occupe plus que vous.
Que si vous lui demandez pourquoi le cher petit malade manque de tout, elle vous montrera son misérable réduit, le maigre salaire de son mari, la face blême et chétive de ses nombreux enfants; et sur son visage à elle vous lirez le sillon creusé par les privations, et peut-être aussi la trace de ses larmes. II ne faut donc pas. Mesdames, la blâmer, mais la plaindre de cette misère de son enfant, elle fait tout ce qu'elle peut. Que si, faisant mieux que de la plaindre, vous l'aidez par votre charité à soulager ce petit malheureux, elle vous remerciera avec effusion. Mais là expire votre
assistance, n'est-ce pas? Vous ne pouvez rien de plus ; et il vous faudra ensuite descendre le sombre escalier, avec le regret de laisser là l'immense souffrance captive dans sa misère délaissée.
Délaissée, car souvent, hélas! l'enfant malade sera condamné à rester seul à la maison, sans garde et sans soins durant la journée entière. La mère voudrait être là, mais il lui faut sortir, être au dehors, au travail, au service, à la fabrique, pour y gagner le pain de sa famille. Qu'adviendra-t-il alors de ce petit? Est-ce que vous, Mesdames, vous allez charitablement l'emporter à soigner dans votre demeure, à vous? Non, mais bien mieux que cela : mieux que dans votre hôtel, mieux que dans votre château. Cette demeure de l'enfant, mais qui est vôtre aussi, bâtie et préparée pour lui, mais voulue et bâtie par vous, voyezla ici et aujourd'hui, vous y êtes. J'ai même osé le nommer tout à l'heure un palais; et certes, ce nom royal, j'avais le droit de le lui donner, car dans celui qui va l'habiter désormais, je reconnais et je salue la triple majesté de l'enfance, de la pauvreté et de la souffrance. Ce pauvre petit malade est trois fois sacré roi par Notre-Seigneur Jésus-Christ.
L'enfance, le Seigneur l'a consacrée, mes Frères, le jour où ces petits lui étant présentés par leurs mères, il les prit, les souleva entre ses bras divins^
les pressa sur son cœur, et, plaçant sur leur front une couronne royale, il leur conféra l'investiture du royaume des cieux : Talium est enim regnum cœlonmi.
La seconde couronne que je vois sur ces fronts innocents, c'est celle de la pauvreté. Ne vous laissez pas tromper par ces misérables haillons, c'est bien un manteau royal. Il y avait en France, autrefois, il y a de cela presque un siècle, un pauvre enfant prisonnier, maltraité, à peine vêtu, couvert d'ulcères et de vermine, rongé par la maladie, et qu'on forçait à se soulever de sa misérable couchette, en lui criant : « Capet, lève-toi! » Il n'en était pas moins un petit-fils de saint Louis et héritier de vingt générations de rois.
Mais que dis-je? Il y avait à Bethléem, un pauvre Enfant couché dans une crèche, dans une étable, parmi les animaux, enveloppé de langes que lui avait faits sa mère, la femme d'un ouvrier. Et cette femme n'en était pas moins la Reine du ciel et de la terre; et ce petit pauvre n'en était pas moins le grand Roi du monde, aux pieds duquel les rois de l'Orient venaient verser le tribut de l'or, de l'encens et de la myrrhe. Et c'est lui qui, plus tard, faisant rois comme lui ceux qui souffraient avec lui, a proclamé qu'aux pauvres selon son esprit appartient la possession du royaume des cieux.
Enfin, et surtout, ils souffrent; et la souffrance est la troisième et austère consécration de ces dauphins du ciel. Quoi! l'innocence et la souf-
france! L'enfance et la douleur! ô mystère cruel! Une couronne d'épines sur ces fronts qui appellent des lis! Oui; mais depuis Jésus-Christ, c'est la couronne d'épines qui est la couronne royale. Et qu'il y a longtemps qu'elle blesse le front des fils et des fdles de l'humanité punie! Vous souvenezvous de cet enfant de la Sunamite qui, un jour d'été, étant allé trouver son père parmi les moissonneurs, en revint mortellement souffrant et répétant : « Capiit meum doleol Caput meiim doleol yai mal à la tête, ma mère! » Que de fois le même cri. Mesdames, vous a percé le cœur!
Il avait percé le cœur de Jésus-Christ lui-même, lui ce père, lui cette mère qui rassemble ses petits sous ses ailes; lui qui disait aux filles de Jérusalem de ne pas pleurer sur lui, mais sur elles et leurs enfants. Aussi semble- t-il ne pouvoir point résister aux prières qui Fimplorent pour ces innocentes victimes. Il a entendu Jaïre, le chef de la Synagogue, le suppliant à genoux de venir dans sa maison, car sa fille allait mourir, et cette fille unique était une petite enfant d'un peu moins de douze ans. Et il y fut, et il s'approcha d'elle; et, comme elle était morte, il la prit par la main et la ressuscita, et il la rendit à son père, dit l'Évangile. Puis, il ordonna, dit le saint Livre, de lui donner à manger : la divine ordonnance du Médecin des cieux! Un autre jour, il a vu les larmes que versait la veuve de Naïm, sur le cercueil de son fils, un adolescent, que l'on portait en terre; et, à cet aspect, lui-même s'attendrit, dit l'Evan-
gile, la pitié saisit son cœur, misericordid motus super eam : et il arrêta le cercueil, fit lever l'adolescent, et rendit le fils à sa mère, comme il avait naguère rendu la fille à son père. D'autres faits encore sont racontés par les évangélistes. Mais est-il besoin de vous les redire ici, pour vous montrer que les enfants malades sont une des divines prédilections de Jésus?
Aussi, ne suis-je pas étonné que l'Église, qui est une mère, ait hérité de ces tendresses du cœur de son Époux. Je la vois, dès les premiers siècles, fonder dans l'Empire romain ces hospices d'enfants dont parle saint Basile de Césarée et que lui enviait l'admiration jalouse de Julien d'Apostat. Ceux qui les fondaient pensaient au divin Enfant de Bethléem et de Nazareth. Et n'est-ce pas la même pensée qui, de notre temps encore, et quand même, a conservé au principal hôpital d'enfants de la ville de Paris le divin patronage et le nom de VEn^ faut Jésus?
C'est à Jésus aussi qu'est consacré le nôtre. Seulement ici, l'Enfant Jésus repose dans les bras de saint Antoine de Padoue, patron de cet Asile. Et, sans chercher d'autres raisons plus délicates de ce choix, ne trouvez-vous pas, en vérité, qu'un hospice d'enfants dirigé et desservi par des religieuses franciscaines, c'est bien aussi l'Enfant Jésus porté dans les bras des iilles de saint François?
D'ailleurs tout est de Dieu ici, tout y célèbre la munificence du Dieu de charité. Je me garderai bien de soulever le voile qui couvre les origines de cet établissement, et je respecterai toutes les délicates pudeurs d'une bienfaisance qui commande à sa main gauche d'ignorer ce que donne sa droite. Mais si j'ai le devoir de faire taire notre reconnaissance envers les vivants, ne puis-je moins élever notre action de grâces vers ceux qui ne sont plus? N'y a-t-il pas là-haut, dans ce monde de pureté et de félicité où Dieu souvent rappelle de bonne heure ceux qu'il aime, n'y a-t-il pas une jeune élue qui sourit à cette fête où son nom est dans tous les cœurs, comme il serait sur toutes les lèvres, si elles pouvaient s'ouvrir?
Elle était toute débordante de charité, la pieuse enfant ; et, en particulier, elle aimait cet Asile, qui était presque pour elle une maison de famille. Et jusqu'à sa dernière heure, sur cet autel de douleur où son sacrifice fut si beau, sa pensée se reportait vers cet hospice où elle laissait ici-bas une partie de son àme. Ses vœux sont exaucés; ils sont dépassés maintenant; et la maison que nous inaugurons est la dot généreuse qu'elle présente aujourd'hui à son divin Époux. Qu'il la bénisse donc en ce jour, ce céleste Époux des vierges, qu'il la récompense par un surcroit de gloire et de béatitude ; et qu'il lui paie ainsi la dette de tant d'enfants, de tant de pauvres mères, dont l'action de grâces lui sera un cantique éternel qui montera vers elle pour arriver à Lui!
Dans quelques heures, dès demain, cet asile va s'ouvrir. Ils peuvent y venir désormais, ces pauvres et précoces martyrs de la douleur et de l'infirmité : la charité est sur le seuil qui leur ouvre ses bras.
La charité du dévouement, ils la trouveront dans les soins du jour et de la nuit de ces mères que la religion leur a faites; et si elles ne peuvent les aimer davantage que ne font les mères de leur pauvre foyer, du moins ici pourront-elles davantage pour les servir et les guérir.
Ils y trouveront aussi la charité de la science, dans un médecin ami qui est de plus un père, et qui n'en est pas ici à son apprentissage de dévouement fidèle et désintéressé.
Enfin, mes chers Frères, un autre et plus grand Médecin viendra les visiter; et, se penchant sur ces lits, il leur dira, comme il disait dans TÉvangile : Puella, surge! Mon enfant, lève-toi! Ou, s'adressant aux pères et mères, il leur dira : « Allez, votre enfant est vivant! » Car une prière constante appelle sa présence auprès de ces berceaux. Les petits convalescents ne sortiront pas d'ici sans que la voix de la religion se soit fait entendre à eux, et sans qu'eux-mêmes y répondent par les noms de Jésus et de Marie. On les leur apprendra, on leur fera joindre les mains devant l'image consolante de l'Homme de douleurs; on rafraîchira dans leurs âmes la grâce de leur baptême. On les fera s'agenouiller ensemble dans cette chapelle, devant les célestes patrons de la
sainte Famille ; et ils y viendront remercier Celui par qui le salut leur aura été donné.
Vous le dirai-je, mes Frères? Je suis fier et heureux pour la charité catholique, que le premier hôpital d'enfants qui soit érigé dans cette ville de Lille, le soit par la Religion, qui aura ainsi hien mérité de ce bon peuple. Je sais qu'il y a ailleurs des salles réservées pour l'hospitalisation des jeunes malades; mais il n'y a que chez nous qu'ils se trouveront chez eux, dans un cadre d'habitude, de régime, de vie, appropriés à leur âge; et parlant ensemble, comme frères, cette langue de l'enfance dont Jésus -Christ a dit qu'il en tirait sa louange la plus accomplie.
Enfin la maison de charité sera aussi, pour nos futurs docteurs de l'Université catholique, une maison d'insfruction où chaque jour ils apprendront l'art divin de guérir ces jeunes agneaux blessés, qui composent la partie la plus chère mais aussi la plus éprouvée du bercail du bon Pasteur. La maladie est si fréquente dans ces douze premières années de l'existence de l'homme! Et la mort y fauche si dru à travers cette herbe des champs qui apparaît aujourd'hui et qui ne sera plus demain! Ne faut-il pas que, dans ce siècle, où l'on se plaint justement que les enfants deviennent plus rares, nous fassions tout pour conserver ceux que le Ciel nous a donnés? C'est l'inquiétude de toutes les mères; leur inquiétude première, car qui ne sait que les pauvres, qui hésiteront à appeler le médecin pour le soin de leur propre
Scanté, l'appelleront vingt fois pour la santé de leur enfant? Nos élèves, plus tard répandus dans tout le pays, sauront répondre efficacement à cette sollicitude, car ils auront appris ici l'art délicat de toucher les plaies de cet âge qui fait notre espérance. Et quelle grande école pour eux que celle où nous pourrons un jour installer les soixante lits qu'appellent les dimensions de cette maison bénie!
Quand viendra-t-il, ce jour? A cette question, ce n'est pas à moi de répondre, Messieurs et Mesdames, c'est à vous. N'y en a-t-il pas parmi vous qui voudront se faire les bienfaiteurs ou du moins les zélateurs et zélatrices d'une institution si digne d'émouvoir vos entrailles? Ne saurezvous point trouver de pieuses fondations de lits qui en assurent et en perpétuent le bienfait? Ne connaissez-vous pas, près de vous ou autour de vous, des chrétiens, des chrétiennes qui, touchés peut-être de ce que Dieu a fait pour sauver leur propre enfant, se demandent ce qu'ils lui rendront pour une telle grâce? Et que peuvent-ils lui rendre qui aille plus au cœur de Celui qui dit dans l'Évangile : « Ce que vous aurez fait à l'un de ces petits, vous l'aurez fait à moi-même? » Et puis, ne savez-vous pas de quel crédit jouissent auprès de lui ces innocents qui sont de sa cour, et dont la faible voix pénètre la profondeur de son ciel?
Mes Frères, vous connaissez l'histoire d'Agar et crismaël. La pauvre Agar dans le désert, voyant son enfant épuisé et mourant de soif, le dépose sous un arbre, et s'éloigne en disant : « Du moins je ne verrai pas mourir mon fils! » Et, s'asseyant de l'autre côté, elle éleva la voix et pleura, dit la sainte Bible.
Mesdames, il y a, à cette heure même, des mères plus pauvres, s'il se peut, qu'Agar dans le désert, et qui poussent le même cri. Or, est-il raconté, Dieu écouta la voix de la mère et de l'enfant, et il envoya son ange pour montrer à Agar le puits où son fils pourrait se désaltérer et revivre. Eh bien ! Messieurs, Mesdames, une source dévie vient d'être ouverte ici pour ces jeunes souffrants; voulezvous être l'Ange qui les y amène et qui les fasse revivre pour la terre et pour le ciel, pour le temps et pour l'éternité? Amen!