‹ Œuvres saintesChapitre 34 sur 96 · Psalm., xLiv · texte numérisé non relu

Psalm., xLiv

qui, dans un instant, vous prosternera à terre, les bras étendus en croix, à l'image de Celui qui est mort en croix pour vous. Ce n'est pas un vain signe que ce crucifix que vous allez porter désormais sur votre cœur, comme un bouquet de myrrhe. Vous apprendrez de là que le Carmel est un autre Calvaire : Il n'y a pas une des scènes de la Passion de Jésus-Christ qui ne se retrouve ici, dans votre sacrifice. Entendez-le :

D'abord la Séparation. Jésus-Christ l'a connue quand sur son chemin de la croix, les saintes femmes, sa mère, ses disciples chéris, vinrent l'entourer de leurs larmes, et lui faire comme un rempart de leur compatissante douleur. Là est le sacrifice premier de la vie religieuse. Car vous me permettrez de le dire : s'il ne s'agissait en cela que de l'abandon du monde, je n'en saurais tenir un compte si précieux. « Faut-il tant de courage, se demandait Fénelon, pour abandonner une maison en ruine, et qui menace de nous écraser de sa chute? » — (( Qui me donnera, disait le Prophète, les ailes de la colombe pour m'enfuir dans la solitude, parce que j'ai vu la contradiction et l'iniquité dans la cité terrestre? » Contradiction d'un côté et iniquité de l'autre, de sanglantes horreurs et des turpitudes sans nom, que voyons-nous autre chose dans la société des hommes? Et qui de nous n'a parfois demandé en son cœur ces ailes libératrices et le refuge d'une solitude fermée à de telles choses? Qu'avec raison, ma Sœur, vous pourriez donc nous répondre comme la divine Vie-

time : « Filles de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi; pleurez plutôt sur vous et sur vos enfants. Car le temps n'est-il pas proche où l'on dira : Bienheureuses sont celles qui n'ont pas enfanté » ; et où il y aura des larmes dans les yeux de toutes les mères?

Mais si Tabandon du monde ne saurait vous coûter, il n'en est pas de même de la séparation de cet heureux foyer de vos premières années. Car il faut qu'on le sache : ce ne sont pas des cœurs insensibles, endurcis, que les cœurs héroïques appelés d'en haut à briser ces liens de la nature. Ce sont des cœurs d'autant plus délicats qu'ils sont plus purs; et il leur a fallu, je le sais, de longs efforts et de longues souffrances, avant qu'ils se soient décidés à plonger dans un cœur paternel le glaive qui d'abord avait transpercé le leur. Sainte Thérèse a raconté que « le jour où elle sortit de la maison de son père, elle éprouva toutes les douleurs de l'agonie ». Puis elle ajoute que « Dieu, en ce moment, releva son courage ».

Et quel autre que Dieu aurait pu vous donner à vous, ma Sœur, le courage de vous arracher des bras de votre père — et d'un tel père ! — de vos sœurs, de votre jeune frère, de vos oncles et tantes? Et j'ajoute : Quel autre que Dieu aurait pu donner à toute cette grande famille de chrétiens le courage de priver son foyer d'une enfant qui déjà en était l'exemple, le charme et l'espoir? Mais si votre maison tout entière a partagé la peine du sacrifice, elle en aura aussi partagé le mérite. Et

VOUS aujourd'hui riche des trésors spirituels, par votre alliance d'épouse avec le Roi des rois, n'en ferez-vous pas découler l'abondance sur ceux: et celles que vous aurez aimés? Ainsi eux-mêmes se féliciteront-ils d'avoir une tille, une sœur, si haut placée dans la maison et la faveur du consolateur et rémunérateur éternel.

Après la séparation, ici, comme au Calvaire, il y aie Dépouillement. Adieu, pompes du monde, je ne veux plus ici d'autre faste que celui de la pénitence; adieu, vaines parures, je vous préfère la bure des épouses de Jésus-Christ; adieu, biens de la terre, la pauvreté sera ma sœur et le dénûment mon frère. Je veux, en quittant le siècle, secouer entièrement sur lui la poussière de mes pieds; je veux que rien de terrestre n'arrête le vol de mon àme vers l'objet qui seul est digne d'être aimé sans mesure et adoré sans remords.

Et, comme ce serait trop peu que ce dépouillement extérieur, le renoncement intérieur vient achever le don total de notre être au souverain Maître. Ainsi le veut saint François de Sales quand il dit : (( Il faut, cher Théotime, qu'ainsi que Jésus- Christ fut devestu de tous ses habits, l'un après l'autre, avant d'être mis à mort, de même nous nous devestions de nos attaches mondaines, afin de mourir en croix dépouillés comme lui, pour après ressusciter en ung nouvel homme avec luy. L'amour est fort comme la mort pour nous faire tout quitter, il est magnifique comme la résur-

rection pour nous parer de gloire et d'honneur. »

Après le dépouillement vient la Criixifixion, Qu'elle s'applique bien, ma Sœur, à la vie religieuse cette parole de l'Apôtre : Christo coiifixus sum cruci, attaché comme le Christ, crucifié avec lui! Dieu me garde de voiler à vos yeux la grandeur du sacrifice, car n'est-ce pas le sacrifice même que vous êtes venue chercher? Dieu me garde de vous cacher les clous qui vont vous transpercer, l'épine qui va vous déchirer, la lance qui va vous blesser. Aussi bien puis-je oublier que, comme Jésus, vous courez au-devant de ce supplice aimé, et que votre cœur <( est dans l'angoisse », comme l'était le sien, « jusqu'à ce que vous soyez plongée dans ce baptême amer? »

Notre-Seigneur disait que sa souffrance était sa gloire, et la gloire de son Père. Eh bien, glorifiez Dieu le fils, glorifiez Dieu le père, car votre heure est venue! Saluez votre croix, bona crux^ et livrezlui chacun de vos membres, l'un après l'autre.

Vous lui livrerez vos pieds pour y être cloués : ils ne sortiront plus de cette enceinte claustrale, et votre captivité d'amour deviendra, je l'espère, une captivité perpétuelle. Vous lui livrerez vos mains : elles y seront fixées par l'obéissance religieuse, et vous n'agirez plus que sur le signe des nouvelles mères que Dieu vous a données. Vous lui livrerez votre tête, couronnée de ses graves et pénitentes ]3ensées comme d'une couronne d'épines. Et votre cœur? ah! ma Sœur, laissez-le per-

cer, laissez-le saigner, mais de cette blessure secrète que le monde ne comprend pas, celle qui faisait s'écrier à une sainte épouse de la croix : (( L'amour n'est pas aimé! L'amour n'est pas aimé! » Voilà votre crucifixion : seriez-vous autrement la fille de cette Thérèse dont le cœur fut transpercé par le dard du séraphin qui en tira ce cri devenu sa devise : « Ou souffrir ou mourir? » Que votre immolation soit un holocauste parfait : ne réservez rien, ne refusez rien. Je vous l'ai dit vingt fois : quand on se fait religieuse, il ne faut pas se faire religieuse à demi. Soyez-le tout à fait ou renoncez à l'être. Une demi-religieuse souffrira, elle traînera sa vie, sa règle lui sera une chame ; une grande religieuse souffrira, mais elle bénira sa croix, la règle lui donnera des ailes : ce sont les ailes de l'amour. 11 est si doux de souffrir pour ce qu'on aime, et comme Lui, et avec Lui!

Je ne vous ai pas caché le sacrifice, ma Sœur, parce qu'en retour je savais les riches compensations dont vous en serez payée. Je savais que votre alliance d'aujourd'hui vous coûte la croix, mais je savais aussi qu'elle vous donne Jésus,

Voilà la clef du mystère de la vie religieuse, comme de la vie apostolique : Relicto pâtre, relictis retibîis, voilà ce que l'on quitte; secuti sunt Jesum, voilà ce que l'on retrouve. Dieu lui-même en est le prix : Ah! que ceux-là renoncent à par-

1er de cette vie qui ne comprennent pas ce don de Dieu; et qu'ils ne demandent plus pourquoi l'on voit tant de cœurs se déprendre du siècle et s'enfermer dans le cloître. Que vont -ils chercher là? — Ils vont chercher Jésus-Christ, ils l'y trouvent, ils l'y aiment; et qu'est-ce que l'univers peut peser auprès de Lui : Qiiid mihi est in cœlo, et a te quid volid super lerram? Deus cordis mei et pars mea Deus in œternum.

Mais quoi! Chrétiens, est-ce que nous aussi, dans le monde, nous n'avons pas Jésus-Christ? Eh oui, nous l'avons, mais comhien pauvrement et fugitivement! Nous l'avons, comme l'avaient ces aveugles, ces lépreux, qui, le voyant passer, lui criaient miséricorde, recevaient guérison et bénédiction, puis ne le revoyaient plus. Il passe dans notre vie, mais il n'y reste pas : c'est l'apparition d'un quart d'heure de prière, le matin et le soir; tout au plus d'une demi-heure de messe quotidienne, suivi d'un long oubli pour la journée entière. Est-ce assez, mes Frères, et vous-mêmes n'avez- vous pas rêvé, dans vos heures les plus religieuses, une vie plus parfaite où Jésus-Christ serait toujours à nous et avec nous? La vie de Nazareth, celle de Marie et de Joseph, avec Jésus entre eux deux? La vie de Bethanie, celle de Marthe et de Marie, avec Jésus présent, adoré et servi?

Cette vie évangélique, Dieu l'a refaite, ma Sœur, et il l'a refaite pour vous. Au lieu que nous, hélas! fout nous distrait de lui, vous au contraire, ma Sœur, iout vous ramène à Lui. Celui qui, chaque

matin vous apparaîtra dans les splendeurs et les ardeurs de Foraison, c'est le Dieu du Thabor, c'est Lui ! Celui que vous verrez se lever sur l'autel du sacrifice, celui que vous recevrez dans la communion fréquente, c'est le Dieu du Calvaire, le Dieu du Cénacle, c'est Lui! Celui que vous reconnaîtrez dans l'office divin, présent et vivant sous l'écorce des saintes Lettres, c'est le Dieu des prophètes, des Évangélistes, c'est Jésus-Christ, c'est Lui! Celui que vous vénérerez dans l'autorité de vos supérieures, dans la charité de vos sœurs, ce sera encore Lui. Il n'y a pas jusqu'aux humbles travaux de la vie domestique où vous ne retrouviez le Dieu de Nazareth, toujours Lui!

Est-ce tout? Je n'ai parlé ici que des exercices extérieurs. Que dirai-je de l'union intérieure que vous allez contracter avec lui par la conformité intime, absolue, perpétuelle de votre âme avec la sienne. « Vivre pour moi, c'est le Christ! » s'écriait saint Paul dans sa langue de feu. Telle est la vie religieuse. J'en comparerais les journées à celles de ces adorations du jour et de la nuit, où le Soleil divin est perpétuellement resplendissant sur nos autels, toujours exposé, toujours adoré, entouré de prières et d'hommages qui ne se taisent pas, environné de lumières qui ne s'éteignent jamais.

Un dernier mot, ma Sœur. Vous savez ce que vous coûte votre alliance de ce jour, vous savez ce

qu'elle vous donne. Sachez ce qu'elle vous vaut : elle vous vaudra le Ciel.

Est-ce que, me direz-vous, Chrétiens qui êtes ici, on ne peut pas parvenir au ciel par un autre chemin? Certes, oui, Notre-Seigneur en a indiqué deux. Un jour, dit l'Évangile, un jeune homme s'approche de lui et lui demande ce qu'il faut faire pour avoir la vie éternelle. Le Seigneur lui répond qu'il faut observer les commandements, serva mandata : il n'y a pas de salut sans cela. C'est le premier chemin, le chemin battu, chemin long et plus coulant, celui que prennent ordinairement les voyageurs du commun pour atteindre le sommet de cette montagne du salut.

Mais il y en a un second. Le jeune homme ayant alors répondu au Seigneur que, ce chemin des commandements, il l'avait suivi depuis son enfance, Notre-Seigneur Jésus-Christ le regarda et l'aima. Le voyant bon déjà, et le croyant généreux, il lui montre une autre voie, celle de la perfection : c« Eh bien, lui dit-il, si tu veux être parfait, pars, vade; quitte ce que tu possèdes, et tu te feras ainsi un trésor dans le ciel; viens et marche à ma suite. » C'était le second chemin, le chemin des héros, plus âpre, plus escarpé, mais plus prompt, plus droit, allant tout de suite aux cimes; ne tournant pas la montagne, mais l'escaladant comme d'assaut, à la suite du divin Chef : Veni, et sequere me!

C'est le premier de ces chemins que l'on suit dans le siècle, c'est le second, ma Sœur, que l'on

prend dans le cloitre. Et quand on l'a pris généreusement, suivi fidèlement, quand on a franchi le grand pas, et lorsque Ton aborde les hauteurs de la perfection, est-ce qu'on n'est pas déjà sur le seuil même du Ciel? Ne vous souvenez- vous point d'avoir lu, ma Sœur, que votre père Élie étant sur le Carmel, un ange vint le nourrir d'un pain mystérieux; puis il lui dit de se lever et de marcher; et le prophète se levant marcha, fortifié par ce pain, jusqu'à la montagne de la vision de Dieu? C'est ainsi que du Carmel on marche tout droit au Ciel.

Ou plutôt le Carmel, n'est-ce pas déjà le Ciel? Selon saint Augustin, le Ciel consiste à voir Dieu, l'aimer et le louer : videbimus, amabinms, laiidabimiis. Que faites-vous autre chose ici? Et qu'est-ce qui pourrait entraver votre marche si vous êtes fidèle? Ce qui nous entrave, nous qui restons dans le monde, ce sont les liens, les chaînes de la triple concupiscence; mais la pauvreté, la chasteté, l'obéissance vous ont déliée de tout. Ce qui nous glace d'épouvante au moment de la mort, ce sont les séparations; mais vos séparations à vous sont déjà faites, et vous avez déjà répondu à cette invitation de saint François de Sales : « Vivez ici-bas, ma fille, comme si vous aviez déjà le corps au tombeau, l'àme au ciel. » Alors la mort est une amie que l'on salue, que l'on embrasse, parce qu'elle nous rend à cet Époux que votre mère Thérèse appelait de sa voix mourante : « 0 mon Seigneur Jésus, ô mon Époux aimé, voici l'heure

désirée. Mon âme a tant attendu : il est bien temps de nous voir! »

Maintenant, ma Sœur, avancez pour votre fête nuptiale. Le Ciel s'ouvre au-dessus de votre tête. J'y vois premièrement Marie, votre Mère céleste, qui, en ce jour de sa fête, présente votre offrande à Dieu, comme jadis, à pareil jour, elle lui présenta dans le Temple l'offrande de son divin Fils. J'y vois cette sainte mère Thérèse qui invisiblement va vous revêtir tout à l'heure de Thabit de son ordre. J'y vois aussi une autre mère, celle que vous avez tant pleurée avec notre ville entière, qui de là-haut incline sur vous son doux visage de sainte, et vous couvre de sa prière et de sa bénédiction.

Enfin déjà vos anges s'apprêtent à vous faire cortège. Ils entourent cet autel, et il me semble les entendre redire ici le chant que saint Jean entendit autrefois dans les cieux : « Réjouissons-nous, glorifions Dieu, car voici les noces de l'Agneau, et son épouse est prête ; il lui a été donné aujourd'hui de se revêtir d'un vêtement d'éclatante blancheur. Alléluia! C'est le règne de notre Dieu, le Seigneur tout-puissant, qui s'inaugure à jamais. Ainsi soit-il 1 ! »

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