CLOITRE AU (ARMEL
Discours pour la prise de voile de la même honorée
religieuse, au même monastère du Garmel de Lille,
le 5 février 1891.
Ma Chère Soeur,
L'épreuve est faite, et vous touchez au terme. L'année dernière, lorsqu'à l'exemple des premiers disciples que Jésus rencontra sur le bord du Jourdain, vous cherchiez le Seigneur pour vous donner à Lui, il s'est retourné vers vous sur le seuil de votre vie nouvelle, et il vous a demandé, comme à eux, si vous connaissiez bien Tétendue des engagements que vous vouliez prendre : Quid quœritis : que cherchez-vous? — Ah! ce que vous cherchiez, ma Sœur, c'était la grâce d'habiter avec lui, dans sa maison, tous les jours de votre vie : Domine, ubi habitas? Seigneur, où habitezvous? — Venite et videte! vous fut-il dit par lui; venez, voyez, essayez. Et vous êtes venue, et vous
avez vu; et, comme les mêmes disciples, vous êtes demeurée avec lui, à partir de ce jour : Et apud eum inanserimt die illo.
0 l'aimable demeure! ô la divine compagnie! ô le jour trop court que celui de votre noviciat! Vous y avez goûté combien le Seigneur est doux; vous ne voulez plus le quitter; et aujourd'hui, en cette semaine de la Présentation de Jésus-Christ au Temple, voici que, vous aussi, présentée par Marie, présentée par Joseph, les patrons du Carmel, présentée pareillement par les mains généreuses de votre père ici-bas, par les mains de votre bienheureuse et sainte mère dans le ciel, vous venez à Tautel du sacrifice suprême. Et là, dans toute la lumière et la pleine liberté d'un cœur qui sait ce qu'il veut, vous lui allez protester que vous ne voulez désormais que lui seul pour partage, et que c'est entre lui et vous à la vie, à la mort, pour la terre et le ciel, pour le temps et l'éternité !
Soyez la bien venue, ma Sœur ! Mais avant de faire ce grand pas, ne convient-il point qu'encore une fois, vous méditiez sur la vie que vous allez embrasser sans retour? Quelle est donc, dans les vues de TÉglise et dans l'esprit de votre Institut, la profession qui tout à l'heure va vous unir à l'Époux divin? Je l'ai demandé à Thérèse, votre séraphique mère, et elle m'a répondu, par la voix de ses écrits et de ses instructions, que, dans ce sublime état, vous deviez être à la fois Ange, Apôtre et Victime. C'est la Carmélite tout entière.
Vous serez Ange, ma Sœur, par votre amour de Dieu. Il y a dans le ciel des êtres immatériels qui, sans cesse en présence de ce Dieu, leur créateur, lui chantent l'éternel Sanctus, plongés dans sa lumière et s'enivrant de son amour et de sa béatitude. Or, voici que, sur notre terre, des âmes émules de ces esprits, se sentant au cœur une étincelle de la même flamme, se sont dit à elles-mêmes et les unes aux autres : « Si, aimant Dieu comme les anges, nous pouvions le servir comme eux? Si, dans ce monde de mensonge et de corruption, nous pouvions trouver quelque part un point immaculé où Dieu pût habiter au sein de la pureté et de la vérité, lui qui a posé sa tente dans le soleil? Si, en nous détachant des sens par la chasteté, des biens terrestres par la pauvreté, et de Torgueil humain par l'obéissance, nous pouvions nous spirituahser, comme ces purs esprits? Si, nous réunissant dans ce dessein, dans cet esprit, nous parvenions à donner à notre Dieu tant aimé le même spectacle et la même joie que lui donnent les chœurs angéliques dans le ciel?
Car, Chrétiens, ne vous y trompez pas : c'est l'amour qui a fait le cloitre, le plus sublime amour. Ces serments, cette retraite, cette solitude, ce tête-à-tête, ce cœur à cœur avec l'unique ami, les mondains le comprennent, le célèbrent, l'exaltent, quand il ne s'agit que de leur pauvre
amour humain. Mais si l'ami c'est Dieu ; si ce Dieu c'est l'Emmanuel, et qu'il habite parmi nous; si vous croyez qu'il est là et qu'il n'y est que pour nous, comment ne comprendrez-vous pas aussi qu'il y ait des cœurs qui, s'enfermant avec lui, afin de lui tenir en ce monde une compagnie fidèle, s'assemblent pour lui donner quelque image du monde de l'éternel amour? Comment ne comprendrez-vous pas que, fuyant la contradiction qui est plus que jamais dans la société humaine, ces âmes fidèles se soient bâti jusqu'au sein de nos villes, des solitudes profondes, qu'elles les aient fermées aux regards comme à l'accès du monde; et que, se dérobante nos petites affaires, à nos petits intérêts, à nos petites passions, à nos petites jouissances, elles se soient dit encore : (( Là du moins, nous ne nous occuperons que de Lui, nous ne parlerons qu'à Lui, nous ne vivrons que pour Lui; et il y aura quelque part un lieu où Jésus sera entièrement le maître et où il sera heureux. Ce sera pour nous le Thabor où il nous montrera sa face et où nous nous trouverons si bien que nous lui demanderons d'y fixer notre tente près de Lui. Que si la souffrance y conserve encore sa place nécessaire, inévitable au sein de notre mortalité, nous souffrirons pour Lui, puisqu'il a souffert pour nous, et la souffrance avec Lui, c'est le bonheur encore. C'est même par ce côté que nous remporterons le prix sur les anges nos frères, selon cette déclaration de saint François de Sales : « Savez-vous, Théotime,
e quoi les ang'es vous portent envie? Certes, de uUe autre chose que de celle-là, à savoir que ous, vous pouvez souffrir pour Jésus-Christ, tanis qu'eux, ces purs esprits, ne peuvent rien )uffrir pour son amour. »
Vous, ma chère Sœur, à qui le Ciel a révélé ce lystère, vous aimerez donc Dieu comme Tailent les anges. Et, comme aimer c'est donner, ous allez vous donner sans mesure comme sans ïtour, selon cette recommandation de votre séiphique mère : « L'amour n'est pas parfait si ous ne donnons au Seigneur que l'usufruit : il ut lui donner encore le fond et la propriété de DS affections. » Votre volonté sera donc la sienne, ue cette volonté propre se fonde donc, comme cire, dans le brasier de l'amour, afin que Dieu marque de son sceau royal. Mais encore veutle que « Tâme attise ce grand feu d'amour, à Lielque prix que ce soit ». A quoi l'aimable Mère outait humblement : « Pour moi, quand je aurais que de petites pailles à y jeter, je serais >ntente; et très souvent, hélas! je n'ai point itre chose. Ah ! je meurs d'appréhension de voir ! beau feu s'éteindre ! »
Il ne s'éteindra pas chez vous, ce feu sacré, m suis certain, ma Sœur, car, comme il est écrit i l'ange de l'Apocalypse, vous rallumerez chaque ur votre encensoir avec les charbons de l'autel : veux dire la sainte oraison, si chère à votre mère îérèse qu'elle l'appelle «l'essence même de la vie ligieuse et le paradis sur terre ». Je veux dire le
saint Office de l'Église et de votre ordre, qui vous fera entrer dans chacun des mystères de la vie et de la mort de Celui que vous aimez. Les anges, ici, encore, vous seront de beaux modèles. Vous célébrerez Jésus dans son Incarnation avec l'ange Gabriel, saluant, à Nazareth, Marie mère du Sauveur. Vous le célébrerez dans sa Nativité, avec la troupe des anges qui chantèrent sur son berceau : Gloire à Dieu dans les cieux! Vous le célébrerez dans sa victoire sur le péché, avec les anges qui, après la tentation au désert, s'approchèrent de lui et le servirent. Vous le célébrerez, vous le consolerez dans les douleurs de son agonie, avec l'ange qui descendit au Jardin des olives pour le réconforter. Vous le chanterez dans le triomphe de la résurrection, avec les anges qui faisaient la garde auprès de son sépulcre devenu glorieux. 0 Vierges qui déjà sur terre « suivez l'Agneau divin dans toutes ses démarches », que faites-vous autre chose que de remplir auprès de lui l'office de ses anges adorateurs dans le ciel?
Mais ce grand Dieu « dont la vue fait le désir des anges », comme s'expriment les saints Livres, vous ferez plus que le méditer dans vos oraisons, et que le célébrer dans vos psalmodies du jour et de la nuit; vous le recevrez, ma Sœur, lui « le Pain des anges devenu l'aliment de Thomme voyageur ». Comme Raphaël, de retour de son voyage avec Tobie, vous pourrez répondre à ceux qui vous plaindront de vos jeûnes et vous parleront de leurs tables : « J'ai une nourriture invi-
sible, et un breuvage qui ne tombe pas sous les yeux. » N'est-ce pas ainsi que l'entendait votre séraphique Mère, lorsque, parlant de cette nourriture supérieure, elle disait : « Quand vous avez communié, fermez les yeux du corps et ouvrez ceux de l'âme : vous y trouverez le ciel. »
Mais descendons de ces hauteurs, et revenons à la terre où vous rappelle un autre et grand devoir, ma Sœur, car ne vous ai-je pas dit que vou& deviez être Apôtre ?
Et cependant, je me le demande, une telle mission peut-elle être conciliable avec l'existence qui vous enferme dans le cloître? Elle ne le serait pas assurément s'il n'y avait d'autre apostolat que celui de la parole. Mais n'y a-t-il pas encore celui de la prière; et les saintes femmes^ qui priaient perse véramment dans le Cénacle, n'étaient- elles pas apôtres comme les hommes qui en sortirent pour aller prêcher l'Évangile à toute créature? Il n'y a pas que les armes pour remporter des victoires, et les négociateurs y servent souvent aulant que les soldats. Hommes depeu de foi que nous sommes! Quand croironsnous enfin à ces puissances surnaturelles qui désarment le ciel et qui sauvent la terre? Ce sont elles, mes chers Frères, qui ont conquis le monde à la religion chrétienne ; là est la grande force de l'Église. Et, entre tant de témoignages^
je ne veux citer que celui-ci de saint Grégoire le Grand, écrivant à un ami : a Savez- vous bien quelle est ma meilleure assurance contre les glaives des Lombards qui assiègent la ville? C'est la prière de trois mille vierges que j'y ai recueillies de tous les monastères de l'Italie? »
Vous ne l'ignorez pas d'ailleurs, mes très chères Sœurs : cet apostolat des âmes est la fin principale de l'Institut dont vous êtes. Entendez votre mère : « C'est votre vocation, vous dit-elle expressément, ce sont là vos affaires. Là doivent tendre vos désirs; c'est pour ce sujet que doivent couler vos larmes et monter vos prières. Dès le jour où vous cesseriez de rapporter vos oraisons, vos disciplines, vos jeûnes à ce but tout apostolique, sachez que vous ne rempliriez plus la fin pour laquelle Dieu vous a réunies dans le Carmel. »
La séraphique mère disait que, pour elle, « le récit des travaux apostoliques excitait bien plus sa dévotion, ses larmes et son envie que le tableau des tourments endurés par les martyrs. » Et parlant à ses filles : « Savez-vous, demandait-elle, ce que c'est qu'aimer, et quelle est l'àme qui aime Dieu d'un plus grand amour? Est-ce celle qui a le plus de goûts et de consolations de piété? Non, c'est celle qui le prie avec plus d'ardeur pour que Jésus-Christ, son fils, soit le plus aimé et glorifié, et que l'Église catholique s'étende de plus en plus sur la terre. Voilà les marques du véritable amour. » — « Celui qui n'a point de zèle, n'a point d'amour. Et selon moi, Notre-Seigneur met
à plus haut prix une âme que nous lui aurons gagnée par nos oraisons que tous les services que nous pouvons lui rendre. »
Vous serez donc Apôtre par votre prière, ma Sœur. Vous prierez beaucoup pour l'Église, particulièrement pour cette Église de France, sur laquelle autrefois, durant l'invasion de l'hérésie protestante, votre mère Thérèse disait « qu'elle ne cessait de verser des larmes sur un si grand mal, et qu'elle aurait donné mille vies pour sauver une seule des âmes qui se perdaient dans ce royaume? » Hélas! le nombre des âmes qui s'y perdent aujourd'hui est-il moins grand qu'alors? « AForaison! mes filles, vous crie encore votre mère, à l'oraison! » Un vieil historien a nommé le Carmel a un jardin d'agrément où le roi du ciel, quand il est fatigué et mécontent, va se reposer et se défâcher. » Ah! je crains bien, mes sœurs, qu'il n'ait que trop raison d'être encore mécontent et fâché contre nous. Qu'il vienne se reposer ici, et que votre monastère soit le jardin de l'Époux où vos intercessions désarment sa justice et défâchent son cœur!
Vous serez Apôtre encore, en priant Dieu de bénir ceux qui sont ses soldats dans cette grande bataille. C'est Thérèse qui le veut : « Ce que nous devons demander à Dieu, écrivait-elle, c'est qu'il donne à ses capitaines, c'est-à-dire aux prédicateurs et aux théologiens, un mâle courage et une vertu éminente. » Elle disait ailleurs : « Je sens l'extrême besoin que l'Église a de docteurs capa-
bles de soutenir l'honneur de son nom ; et c'est pourquoi je ne cesse de lui demander de nous en donner, persuadée qu'un de ces hommes savants et embrasés du feu de son amour sera plus utile à sa gloire qu'un grand nombre de tièdes ou ignorants. » Cela est toujours vrai, ma Sœur, cela est toujours nécessaire. Et n'est-ce pas à cette fin que vous m'avez promis de vous dévouer spécialement à la mission de prier pour l'Université catholique de Lille?
Vous serez Apôtre, ma Sœur, en priant pour votre famille. Elle est tout entière si chrétienne, et elle a si bien mérité de la religion el; de vous! Ah! le moment est venu où vous pouvez dire aux vôtres, à presque tous les vôtres, la parole attristée que saint Paul disait aux chrétiens de Milet : « Voici l'heure, je le sais, où vous ne verrez plus désormais mon visage, vous tous parmi lesquels j'ai vécu autrefois. » Et eux aussi sont en pleurs parce qu'on leur a dit que c'était la dernière fois qu'ils voyaient votre face : Magnus fletus factus est omnium, dolentes erant maxime in verbo quod dixerat, quoniarn amplius faciem ejus non essent visinn. Mais du moins, comme l'Apôtre, votre adieu signifie la promesse d'une fidèle union avec eux en Dieu, pour tous les jours de votre vie : Et nunc commendo vos Deo. Votre cœur de fille et de sœur vous en a dit là-dessus plus que toutes mes paroles, car n'allez pas croire. Chrétiens, que ce sont des âmes mortes et oublieuses que ces âmes de solitaires. Aussi bien entendriez-vous sainte
Thérèse vous faire cette belle réponse : « Que pensez-vous en disant que de telles âmes ne savent aimer personne en ce monde, si ce n'est Dieu? Erreur! elles aiment le prochain, plus grandement, plus utilement, et avec plus de passion que ne font les autres. Et cet amour-là est l'amour véritable, le généreux amour qui consiste à donner plutôt qu'à recevoir, le seul à qui légitimement appartient le nom d'amour, et non à ces basses affections de la terre qui l'ont injustement usurpé. ))
Parlant spécialement des pères et mères, frères et sœurs : « Il est bien juste, disait-elle, de leur venir en aide dans leurs tribulations, en répandant le baume de la charité dans leurs âmes. » Ce sera particulièrement l'invisible bienfait de votre prière, ma Sœur. Vous serez ici, ils seront dans le monde. Et, dans ce monde où l'on combat, où l'on souffre, où Ton se blesse parfois, il y aura peut-être pour ceux que vous aimez, des heures difficiles, douloureuses, pleines de ténèbres, d'angoisse, mais au sein desquelles tout à coup une lueur apparaîtra, une espérance luira, une assistance surviendra. D'où est-elle venue, cette grâce soudaine? C'est du ciel qu'elle descend, mais c'est par le Carmel qu'elle est arrivée. Là, durant leurs épreuves, une fille, une sœur, une nièce s'est agenouillée, a prié, a communié, a pleuré peut-être. Dieu, comme Assuérus, a touché de son sceptre Esther, son épouse suppliante, et Esther a obtenu grâce pour tous ceux de sa race.
L'heure de sa prière a été l'heure de vos délivrances.
Pouvez-vous faire moins, ma Sœur, pour ceux qui ont tout fait pour vous?
Mais le Carmel n'est pas seulement le Cénacle de votre prière, il est encore et enfin la montagne de votre sacrifice; et je vous ai annoncé que vous deviez être ici non seulement apôtre, mais Victime. C'est la troisième chose. Les saintes femmes qui étaient à prier, dans le Cénacle, avaient été d'abord sur le Calvaire, à souffrir; et c'est à elles que le Seigneur avait dit de pleurer sur ellesmêmes et sur les péchés de leur peuple.
Les larmes, les grilles, la bure, la pauvreté, les jeûnes, les veilles, le silence : que cet appareil de pénitence est donc effrayant à la nature! Et ici, chrétiens, n'entendez-vous pas comme un secret murmure de vos cœurs qui frémissent, qui se soulèvent, qui se révoltent peut-être? Ah! que nous connaissons mal la religion de la croix et l'amour du Crucifié? Je vous le demande, Mesdames, si votre époux était présentement malheureux, si vous le saviez tombé aux mains de ses ennemis, en prison, dans les fers, souffrant la faim, la soif, la nudité, l'opprobre; est-ce que vous auriez le cœur de vous parer, de vous produire, de faire bonne chère, et de mener joyeuse vie, tandis que la sienne serait si misérable? Eh bien, leur époux
à elles, le divin Époux de leurs âmes, c'est le Dieu de la soutrrance, c'est le Dieu de la crèche, c'est le Dieu de la Croix. C'est celui qui jeûna au désert, celui qui n'eut pas une pierre où reposer sa tête. C'est celui qu'on outrage encore, qu'on flagelle encore, qu'on couronne d'épines, qu'on met chaque jour sur la croix. Et vous vous étonnez qu'elles, ses épouses aimantes, aient à cœur d'unir leur sort à son triste sort, et de ne pas se séparer de lui? Vous voulez qu'ayant entendu sa divine invitation : « Que celui qui veut être mon disciple, se renonce lui-même, prenne sa croix et me suive! » elles ne s'attachent pas à cette croix, à ces traces? Et elles qui suivent notre Agneau, notre Victime, partout où il porte ses pas, elles ne le suivraient pas quand il leur dit ce mot : Sequatur me. — Me, Me! ce mot qui ennoblit tout, qui adoucit tout, qui divinise tout : Et sequatur me l
Et non seulement elles font ainsi parce qu'elles l'aiment, mais elles font ainsi parce qu'elles vous aiment. C'est l'autre clef du mystère. Que faisaient-elles, les saintes femmes qui furent au-devant de Jésus sur le chemin du Calvaire? Elles se jetaient entre lui et les blasphémateurs pour faire, s'il était possible, qu'il ne vît pas ses bourreaux, qu'il n'entendit pas leurs outrages, qu'il ne vît devant lui que la face compatissante de ses amies en pleurs. Ainsi faites-vous, religieuses consolatrices de Jésus et corédemptrices des hommes, lorsqu'ici vous élevez la voix de la pénitence plus
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haut que celle de nos offenses, et présentez à Jésus le visage de vos douleurs pour lui dérober celui de nos iniquités.
Vous soufïrirez donc, ma Sœur; sans cela seriez-vous une digne fille de celle qui écrivait en parlant d'elle-même : « Que de fois, du plus intime de mon âme, j'élevai ce cri vers Dieu : Ou souffrir ou mourir I c'est la seule chose que je demande. » N'est-ce pas elle encore qui vous dit : « Celle qui ne brûle pas du saint désir de souffrir, ne mérite pas d'être regardée comme une Carmélite. » Thérèse ne faisait d'ailleurs que répéter la leçon de Celui qui, un jour, lui avait dit dans une de ses visites divines : « Penses-tu, ma fille, que le mérite de la vie consiste à jouir? Non, mais à travailler, à souffrir et à aimer. » Et elle, se tournant vers lui : « 0 mon roi Jésus! s'écrie-t-elle, vos armoiries à vous sont vos cinq plaies sanglantes. Et voilà aussi, mes filles, quel sera votre blason. «
Vous souffrirez courageusement. Le Bienheureux Jean d'Avila a écrit quelque part : « Dieu veut que ceux qui se donnent à lui aient un cœur de lion. » Et votre mère Thérèse ne disait-elle pas : « Je désire, mes filles, que vous ne soyez femmes en rien, mais que vous égaliez en tout les âmes viriles, et que par votre courage vous étonniez les hommes. « Et cette forte parole, écrite non seulement dans ses livres, mais dans sa vie entière : « Souffrir, mes chères filles, voilà le métier des grandes âmes. »
Vous souffrirez amoureusement; c'est avec Lui et c'est pour Luiî « 0 mon tendre maître, s'écrie Thérèse, qu'elle est heureuse l'âme qui s'abandonne à vous pour vous suivre au Calvaire, fermement résolue de vous aider à porter votre croix, sans jamais vous laisser seul sous ce fardeau! » — « Que le Maître me conduise par où il lui plaira ; nous ne sommes plus à nous, mais à Lui! — Je ne marche pas, je vole, son amour me porte », disait ce séraphin terrestre.
Vous souffrirez magnanimement, sans chercher ici-bas de récompense ou de consolation. L'amour paie l'amour. « Il n'appartient qu'aux simples soldats, disait-elle agréablement, de vouloir recevoir leur solde jour par jour. Servez gratuitement, comme les grands seigneurs servent le roi; et que celui du Ciel soit toujours avec vous. »
Enfin vous souffrirez joyeusement; la joie, la gaieté même sont dans l'esprit du Carmel : Lœtitia et exidlatio de Carmelo, dit l'Écriture. « Tâchez de vous tenir joyeuses, écrivait Thérèse de Jésus, car, tout examiné, que peut-on faire de mieux que de souffrir pour un Dieu si bon? » — u Soyez dans l'allégresse, puisque Dieu vous donne ce qu'il a de meilleur, je veux dire les croix. Oh ! les riches trésors, mes filles ! Ils sont sans prix, puisque par eux vous gagnez une si belle couronne! »
Enfin, ma chère Sœur, si vous aimez ainsi, si vous priez ainsi, si vous souffrez ainsi, au nom de Thérèse, je vous promets que vous serez heureuse. Ecoutez-la dans le livre de ses Fondations : « S'il y
a un paradis sur la terre, mes filles, c'est cette maison pour les âmes qai n'y cherchent que Dieu seul... Car quelle est, je vous le demande, la véritable vie, si ce n'est celle où Ton ne craint ni la mort, ni la pauvreté, ni les événements d'ici-bas? 0 mes filles bien-aimées, n'ayez que dédain pour les choses de la terre qui ne sont que néant; mais levez les yeux au ciel, et voyez combien déjà nous y avons de saints qui ont porté cet habit! Concevons, nous aussi, moyennant la grâce de Dieu, la sainte présomption de nous rendre semblables à eux. La bataille durera peu, mes sœurs, et la récompense sera éternelle. »
Entrez donc, ma chère Sœur, dans la profondeur de votre austère solitude, l'espérance vous y suit, Jésus vous y sera tout : Et esse cum Jesu dulcis pai^adisus. Vos yeux vont se fermer du côté de la terre, mais pour s'ouvrir pleins de lumière du côté de ce Ciel où sera tout votre cœur, parce que là est votre trésor. Cependant le pauvre monde où nous sommes enchaînés continuera à s'agiter autour de vous, les événements succéderont aux événements, les révolutions aux révolutions, mais sans distraire votre regard des choses éternelles. Les années qui refroidissent tout, ne feront que ranimer l'ardeur de vos désirs ; et vous ferez monter en vous « ces ascensions du cœur qui^ de cette vallée de larmes, s'en vont vers le lieu où vous attend le Bien -Aimé. »
Il apparaîtra enfin ; une voix se fera entendre : « Ecce Sponsus venu, voici l'Époux, vierge sage,
allez au-devant de lui! « Votre lampe sera prête, sa clarté aura grandi. Vous verrez s'ouvrir la maison de votre béatitude ; et de là-haut, regardant en souriant la fête de l'alliance sainte que vous venez de contracter et célébrer sur cette terre avec Lui^ vous vous direz comme Thérèse : « Ce n'étaient que fiançailles ! » car vous serez entrée dans vos noces éternelles M
1. Cf. Saints et Saintes de Dieu : Panégyrique de sainte Thérèse, p. 113.
UŒUYRE DES