DIEU DANS LA FAMILLE
D'abord, il est une vérité primordiale qui ici préside à tout le discours : c'est que l'union des époux doit être bénie de Dieu. Ainsi le Seigneur lui-même l'a-t-il institué, une première et une seconde fois, dans les deux solennités biblique et évangélique dont il suffira de vous remettre le tableau sous les yeux.
La première institution du mariage se présente dans le livre de la Genèse sous l'image d'une fête, célébrée sous les ombrages de l'arbre de vie, au sein des pures et chastes félicités de l'Eden, avec sa bienheureuse extase et ses premiers cris d'amour : « La chair de ma chair, et l'os de mes os! » C'est le mariage dans sa joie, parce que c'est le mariage dans l'état de justice et d'innocence. Mais c'est en même temps le mariage avec ses grands devoirs. Le devoir de l'homme, l'attachement, l'union, l'indissoluble union : adhserebit iixori; non pour un jour, mais pour toujours : adhœrebit. Puis, le devoir de la femme, en même temps que ses droits : « Faisons à l'homme une aide, un auxiliaire, UQ secours, adjutorium; mais un auxiliaire qui soit aussi son semblable et sera traité comme tel : adjutorium simile illi. » Enfin et surtout la Sainte Écriture y marque, à sa première page, l'expresse et indispensable bénédiction de Dieu : benedixitque illis Deus. Dieu est là, lui le Prêtre éternel, présidant à ces noces, et sanctifiant ainsi la source d'où va couler jusqu'à la fin des siècles
le fleuve de la vie humaine : Et dixit illis : Crescite et multiplicamini!
De cette première institution et de ce premier tableau, passez au second maintenant; de cette première page des Livres saints arrivez aux dernières. Là encore, là surtout, que voyez -vous? Dieu qui préside à ce premier acte constitutif de la société domestique. Je le vois, d'abord, ce Dieu fait homme, qui daigne venir s'asseoir à des noces mortelles, à une table où il fait éclater en traits aimables le premier de ses miracles en faveur des époux indigents de Gana. Je le vois encore, à une autre page, lui le Législateur de la société conjugale, qui resserre plus étroitement les nœuds de son indissolubilité par les déclarations de sa parole souveraine. Enfin, le divin législateur du mariage en est encore le modèle. Ici, le Livre inspiré ne conduit plus un couple heureux au pied de l'arbre de vie... Je me trompe, mes Frères, oui, c'est bien encore l'arbre de vie ; mais l'arbre de vie du Nouveau Testament, c'est une croix; et c'est devant cette croix, où notre divine Victime s'immola par amour, que son apôtre, que Paul se place pour s'adresser à tous les époux de l'avenir et leur dire : (( Époux, aimez vos épouses comme Jésus-Christ a aimé l'Église, et s'est livré pour elle ! »
Voilà le commandement nouveau. Époux chrétiens, c'est jusque-là qu'il faudra aimer, c'est jusque-là qu'il faudra vous dévouer, jusqu'à souffrir, jusqu'à mourir! Et voilà pourquoi l'Église,
lorsque vous vous présenterez à elle pour être unis, vous placera, elle aussi, devant un autel, où trône le crucifix. C'est de ce crucifix que vous apprendrez l'amour poussé jusqu'au sacrifice; c'est de cet autel que découlera pour vous la grâce qui fera de vous les ministres du sanctuaire domestique où vous aurez, vous aussi, à vous immoler l'un à l'autre chaque jour.
Vous connaissez cela, mes Frères : le récit que je viens de refaire est devenu une page de votre propre histoire, époux et épouses, pères et mères de famille qui m'entendez ici. « Et qu'il est grand, dit saint Paul, ce Sacrement ainsi compris dans le Christ et dans son Église ! » Qu'il est grand, eu effet, le spectacle de la famille chrétienne, tel que je le vois chaque jour se déployer ici particulièrement : le foyer investi d'honneur et de décence, le Christ trônant au chevet de la chambre nuptiale, le père et la mère devenus le prêtre et la prêtresse de la religion domestique, leur autorité considérée comme Timage et l'émanation de celle de Dieu même, la prière consacrant les principales actions, les affections surélevées par les vues de la foi, les naissances sanctifiées, les enfants élevés pour des fins éternelles!
Une atmosphère de piété enveloppe ces demeures heureuses. Et quand, témoin de ces choses, j'en recherche l'origine, je trouve un jour dans
VOS jours OÙ, à genoux l'un près de l'autre, au pied d'un même autel, vous avez attiré d'abord dans vos cœurs la Communion de Jésus; puis, la main dans la main, vous avez appelé sur vos tètes la bénédiction sacramentelle de l'Eglise, et fait entrer la vie divine dans ce courant de vie que vous alliez transmettre à des races futures.
Ce que je viens de dire là, c'est votre honneur à vous, c'est votre bonheur à vous; mais vous ne le savez que trop : cet honneur et ce bonheur ne sont pas ceux de tous. Je vous ai dit la dignité et la religion du mariage, en voici maintenant la honte et la profanation. Je vous ai dit l'élévation de l'homme spirituel et céleste, voici l'abaissement de l'homme animal et terrestre. Ah! c'eût été une chose impossible chez nos pères, et c'était chose inouïe dans les siècles chrétiens qu'un mariage sans Dieu. Il a fallu des temps néfastes comme les nôtres, il a fallu des mœurs impies comme celles de nos jours, pour que des peuples baptisés pussent faire descendre la famille jusque dans ces bas fonds de l'animalité. C'est chose effroyable, mes Frères, que le nombre croissant des unions illégitimes, dans nos villes surtout! C'est par milliers et milliers qu'on les compte, particulièrement dans nos vastes centres d'industrie. En vérité, cela fait frémir. Est-ce que Dieu se retire? Est-ce que l'esprit va disparaître de notre vie morale, et la vie des sens va-t-elle l'absorber tout entière?
Que voulez-vous? Il n'y a pas eu d'autel, il n'y a pas eu de prêtres pour présider et consacrer les
unions dont je parle : ce sont des rencontres d'instinct et de hasard, revêtues ou non revêtues de ces formalités civiles, qui n'en font qu'un concubinage légal.
Malheur, trois fois malheur, à ceux et à celles qui se sont condamnés à ce sort infortuné ! Pour eux désormais tout s'effondre, tout se perd dans l'ornière fangeuse où s'est engagée leur existence. Plus de religion pour eux : ils se sont fermés à eux-mêmes la porte des sacrements; ils n'osent plus lever vers Dieu un front indigne de ses regards. Il n'y a plus d'autorité : comment donc aller commander le respect aux autres lorsque l'on n'a pas su, hélas! se respecter soi-même? Il n'y a plus de dignité : ils sont à eux-mêmes leurs juges; car, dars les heures sérieuses, croyez-vous que ces malheureux ne s'accusent pas, ne se condamnent pas? 11 n'y a plus de sécurité non plus; car, souvent, — ne le savons-nous point? — ces unions durent juste autant que le caprice qui les a formées.
Puis après, c'est l'abandon, c'est la misère, c'est le désespoir. Ne me demandez pas ce que deviennent alors les enfants? L'école sans Dieu n'a pas de recrues plus assurées que les ménages sans Dieu. Ces jeunes êtres sont condamnés à cette double alternative : ou de rougir de leurs parents ou de les imiter. Et nous aurons alors une race de révoltés, en hostilité déclarée contre la terre et contre le ciel, parce qu'elle porte au front une tache originelle, et qu'on a beau dire et faire : cela ne se lave pas.
Et, cependant. Dieu me garde de venir faire ici
le procès de ces infortunés, je n'en aurais pas le cœur. Ahl je Jes blâme sans doute; ils sont coupables, c'est vrai; mais je les plains surtout, car ils sont malheureux, c'est bien plus vrai encore. La vertu, la décence, l'innocence, l'honnête : que vous en parlez à votre aise, vous chrétiens, vous chrétiennes surtout, de qui la jeunesse fut constamment préservée par la garde fidèle qui éloignait le mal, l'ombre même du mal, de vos yeux, de vos oreilles, de vos lèvres et de tous vos pas. Mais eux, mais elles, avec toutes les libertés au service de toutes les tentations : la liberté de la rue et de la place publique, la liberté de la fabrique et de l'atelier, la liberté du jour et la liberté de la nuit, l'exemple, le milieu, le mélange, la faim; et puis la séduction, la faiblesse, les promesses trompeuses.... Ah! rendez grâces à Dieu qui vous a traités, vous, avec miséricorde; mais soyez d'autant plus miséricordieux. •
La leçon vous en a été donnée, et c'est une leçon divine. Ouvrez le saint Évangile; une de ses plus belles pages vous montrera notre Dieu en face de la misère morale qui nous occupe. C'est, dans le sujet présent, la page particulière, spéciale, typique, et toute lumineuse etinstructive que celle-là.
Il est donc raconté, dans l'Évangile de saint Jean, que Jésus, se rendant de Galilée en Judée, passait par la Samarie, lorsqu'il s'arrêta seul près de la ville de Sichar, et s'assit pour se reposer sur le bord du puits de Jacob. Il était, dit l'Évangile, fatigué du chemin, du chemin qu'il venait de faire
à la recherche d'une àme. Cette âme apparut ])ientôt : c'était la Samaritaine, comme on l'a appelée depuis bientôt deux mille ans.
La Samaritaine était une de ces pauvres pécheresses, engagées dans les liens d'une vie irrégulière. Elle venait là, portant son urne pour puiser de l'eau à ce puits d'antique mémoire. Le Seigneur connaissait cette àme : c'était une âme égarée, mais c'était une àme altérée de vérité. Va-t-il l'éloigner de lui? Non, certes, mais c'est lui qui, au contraire, la prie de lui donner à boire, la disposant ainsi à accepter ensuite le breuvage de la grâce et de la vérité. Elle-même s'étonne de tant de condescendance de la part d'un Juif, c'est-à-dire d'un ennemi du peuple samaritain. Alors le Sauveur commence à pénétrer dans sa vie, l'interrogeant, la confessant, si j'ose dire ainsi. Il lui parle des maris qu'elle a eus et de celui qu'elle a maintenant, et qui n'est pas le sien. Le grand sujet est abordé, le coup de la grâce est porté. Une lumière vient d'éclater : à ce trait d'une clairvoyance trop extraordinaire pour n'être pas divine, elle a reconnu le Messie. Maintenant le grand Prophète peut l'entretenir des sujets les plus hauts de sa doctrine : l'adoration du Père, l'adoration en esprit et en vérité, l'adoration universelle. La Samaritaine a entendu, elle croit, elle est des disciples de Jésus. Bien plus, elle se fait son apôtre; elle laisse son urne, court à la ville, et tout Sichar saura par elle qu'elle a rencontré le Messie, et qu'il faut l'appeler, l'écouter, et croire en Lui.
Mesdames, ce jour-là, votre OEuvre était instituée, instituée par Jésus-Christ. Elle a pour fondateur un fondateur divin. Et s'il convient qu'elle ait aussi un nom évangélique, un nom qui rappelle la page que je viens de dire, un nom qui soit à la gloire de notre miséricordieux Modèle, il est trouvé, Mesdames. Elle s'appellera, et, dès aujourd'hui, elle s'appelle, si vous le voulez : VOEuvre de la Samaritaine.
Mes Frères, après cette scène d'admirable bonté, Jésus se tourne vers ses apôtres et prononce ces paroles : a Vous dites entre vous que dans quatre mois, la moisson sera mûre? Et moi je vous dis : Levez les yeux, voici déjà que la moisson blanchit dans la campagne. » Je vous dirai de même, mes frères : Vous croyez peut-être que le retour religieux de telles âmes est très éloigné? Ne le pensez pas : il arrive souvent que, labourées par le remords, arrosées par la grâce, elles sont plus près qu'on ne pense de porter les fruits de vie. Mais seulement, pour la moisson, il faut des moissonneurs, il faut des moissonneuses, il faut des bonnes volontés comme celle que portait en lui le Rédempteur quand, au même lieu, il répondait à ses disciples : « Ma nourriture est de faire la volonté de Celui qui 'm'a envoyé, et de faire son œuvre jusqu'au bout. »
Cette volonté, ce courage de faire l'œuvre de