‹ Œuvres saintesChapitre 68 sur 96 · Psaume xliv · texte numérisé non relu

Psaume xliv

débris de tant de confesseurs de la foi, revenus des prisons ou des exils, et empressés de montrer à leur Père la trace des chaînes portées pour la cause de l'Église romaine. C'étaient ces vieux évêques qui, sur une parole du Pape, étaient douloureusement mais magnanimement descendus de leurs sièges, et qui voulaient trouver dans un regard de leur chef un premier acompte du prix immortel de leur sacrifice. C'étaient les évêques constitutionnels, les prêtres assermentés qui, aujourd'hui éclairés, repentants, ne se trouvaient bien pardonnes et réconciliés que par celui qui tient en mains les clefs du royaume des cieux. C'étaient les fils et les filles en deuil de ceux qui étaient morts pour le Christ sur l'échafaud, ou qui s'étaient fait iner pro aris et focis. « Chouan, rends-moi tes armes I — Et toi, rends-moi mon Dieu! » C'était aussi la foule de ces incroyants de la veille, fils de Voltaire, hommes des clubs, qui avaient bien cru que l'Église était morte, l'ayant vu mettre en croix, et qui maintenant se surprenaient à tomber à genoux devant la réapparition de ce Christ ressuscité qui leur apportait le Pax vobis, et leur disait (( de n'être plus incrédules, mais fidèles! »

Je ne vous décrirai pas. Messieurs, ce long cortège des peuples accourus de toutes parts au-devant du Pontife, et qui, de Grenoble à Paris, se presse à s'étouffer sous ses bénédictions. Il n'y eut plus dès lors qu'un nom sur toutes les lèvres, un nom dans tous les cœurs. C'était à en rendre jaloux le nom

victorieux qui, à cette époque-là, éclipsait tous les noms. Et lorsque lui, l'Empereur, se rendant nonchalamment et comme par hasard à la rencontre du Pape, dans un sans-gêne hautain, comme à un rendez-vous de chasse, dans un carrefour de la forêt de Fontainebleau, se trouva là, en face d'une Majesté plus haute qui daignait venir à lui, il put entendre l'homme de Dieu répondre cette parole qui remettait chacun à son rang : « J'ai traversé la France au milieu de la nation à genoux. »

Entre ces deux hommes, Messieurs, le contraste va se continuer, entre les deux Frances aussi. Car, dans ces jours de décembre 1804, on vit à Paris comme deux Frances se partager entre Tune et l'autre de ces deux majestés.

Oh! oui, j'entends bien la France politique, le Corps législatif, le Sénat, qui vont saluer le Pontife par l'organe harmonieux de M. de Fontanes. C'est un beau langage assurément que le sien, et je vous demande d'en retenir ces sages et graves paroles; elles sont de tous les temps : « La France, disait sa harangue, la France a reconnu, devant le genre humain, que toute pensée irréligieuse est une pensée impolitique, et que tout attentat contre le christianisme est un attentat contre la société. » C'était parler chrétien. Mais ces deux corps politiques qui étaient derrière lui, et qui, dans ces mêmes jours, refusaient au Pontife l'abolition de la loi du divorce, le rétablissement des congrégations religieuses, la restitution intégrale de ses États, le

retrait ou l'amende ment des Articles organiques, était-ce la France catholique, était-ce la France chrétienne ?

Après cela, il y eut le Sacre : oui, le sacre, un ])el hommage public rendu à la sainte Église à laquelle le grand homme vient demander, sinon la grâce, du moins le prestig'e de l'onction de nos anciens rois. Ahl certes, dans cette journée, votre métropole était belle, Messieurs, pavoisée de ces drapeaux qui attendaient leurs aigles pour reprendre leur vol. Beau aussi le César, sur son haut trône, le laurier d'or au front, l'Impératrice auprès de lui, et, au-dessous de lui, la cour, les corps politiques, l'armée, la nation, la France. Et puis le Pape, soixante évêques autour de lui, bénissant ce sceptre, cette épée — cette épée! Messieurs! — Et puis la couronne de Charlemagne descendant sur cette tête — cette tête! Les acclamations, les chants, les vivats, le canon; et dans les âmes, Tenthousiasme , la fierté, l'espoir. Le spectacle en fut grand. Et cependant, mes Frères, je vous le demande : cette cour impériale, ce monde officiel, cette France politique, militaire, administrative, amenée là par ordre ou attirée par la rare beauté d'une telle pompe, était-ce la France chrétienne?

La France chrétienne était pourtant à Paris, à cette heure, accourue de tous les départements. « On n'y entendait partout que le nom du Saint- Père, rapporte un témoin, prononcé aussi pieusement qu'à Rome. ^) Or, cette France catholique

n'allait-elle pas avoir, elle aussi, son assemblée libre, spontanée, filiale, amoureuse, autour du Prince des âmes? Et, par-dessus la voix des corps constitués qui parlent la langue des cours et des académies, n'entendrons-nous pas quelque part la voix franche et vibrante de l'Église de France chantant son Hosanna et ses BenecUctus à Celui qui lui vient au nom du Seigneur?

Ce fut un grand jour pour cette église de Saint- Sulpice que celui du 23 décembre 1804, dernier dimanche de l'Avent. Elle n'en avait pas connu de plus grand depuis M. Olier, de sainte mémoire; et elle ne devait pas en connaître qui en approchât, jusqu'au jour, prochain j'espère, où ce sera M. Olier lui-même qui y reviendra, pour y être porté sur les autels. Lorsque les portes s'ouvrirent, et qu'on vit monter les degrés du péristyle Sa Sainteté le Souverain Pontife Pie VII, précédé du cortège des prélats et de ses officiers, on put se croire transporté à Saint-Pierre de Rome.

C'est ainsi qu'il s'avança jusqu'à cet autel, bénissant l'assemblée immense, au chant du 2\i es Petrits qui saluait Pierre dans son successeur immortel, tandis qu'au dehors les acclamations d'une foule innombrable, massée sur votre place, couvraient la voix des orgues et de toutes les cloches, et achevaient le concert.

Cette fois. Messieurs, c'était bien la France ca-

tholique qui était là. C'était Jiien le vrai clergé de France d'abord, que ces prêtres de la compagnie de Saint-Sulpice, dont pas un membre, pas un seul, n'avait voulu prêter le serment schismatique, coûte que coûte. C'en était bien la plus éminente représentation que M. Emery, leur chef, si modeste, si humble, et cepeadant la plus haute tête du clergé de Paris et d'au delà. Lorsque, comme on le rapporte, dans cette même journée, le Pape appuya longuement ses deux mains sur cette tête si ferme, comme sur une colonne de l'Église de France, il ne .signifiait pas seulement son aliection et sa bénédiction : c'était une consécration, Messieurs, c'était un sacre aussi, ne vous semble-t-il pas? C'était la consécration de la royauté spirituelle et doctrinale que ce prêtre, ce père et ce théologien, exerçait parmi nous sur tout l'ordre ecclésiastique, une royauté avec laquelle devra compter jusqu'à la fin une autre royauté souveraine, cette souveraineté impériale, qui dès lors s'avouait elle-même subjuguée par tant de sagesse, de courage et de sainteté.

Et tout le Séminaire ensuite, tous ces jeunes clercs, seuls admis à communier de la main du Pontife, cette jeunesse lévitique recrutée dans tous les diocèses de France : me permettez-vous de reconnaître en elle la génération du clergé de demain? Ah î quand demain ils seront rendus à leurs diocèses respectifs, parmi toutes les provinces de l'Empire français, ce sera plus qu'un souvenir qu'ils auront emporté de ce jour, ce sera

une empreinte, une ineffaçable empreinte. Non seulement leur carrière en sera toute illuminée, mais leur pensée, leur foi en sera définitivement orientée vers Rome. A telle heure inoubliable de leur jeunesse cléricale, ils auront vu le Pape, ils auront approché leurs lèvres de l'anneau du Pécheur, ils auront reçu Jésus-Christ de la main du Vicaire de Jésus-Christ sur terre; et cet autel se dressera entre leurs âmes et Dieu comme le monument sacré de leur ardente et persévérante fidélité à l'Église romaine.

Je viens de saluer dans le Séminaire une représentation de toute notre France ecclésiastique. Et la France laïque, elle aussi, la France dirigeante, n'était-elle pas représentée ici? Ne reconnaissezvous pas, dans cette enceiute, à leur costume local, les membres des délégations de toutes nos provinces françaises? Elles sont venues à Paris pour le sacre de l'Empereur; mais, plus empressées autour du Pape, elles s'attachent partout à ses pas. Et que lui disent-elles, en déposant à ses pieds leurs religieux hommages? C'est un témoin autorisé, l'abbé Proyart, qui l'écrit : « Toutes ces délégations ont tenu au Saint-Père un langage très catholique romain, lui protestant que, malgré l'éclipsé de la Terreur, leurs cœurs étaient restés à Rome... C'est un grand bien, ajoute la même lettre, que toute la France soit venue attester, en face du gouvernement, qu'elle est et qu'elle veut demeurer catholique. »

Est-ce tout, Messieurs? Et la femme chrétienne,

celle qui, dans ce siècle, devait exercer au foyer, à l'école, dans le cloître, dans le monde, son aimable empire de piété, de charité, de grâce, par lequel elle est reine, n'allait-elle pas, en ce jour, recevoir de la même main son sacre et sa couronne? Ce fut dans votre chapelle annexe, dite des Allemands , que l'Association de la Persévérance des filles fut admise à porter aux pieds de Sa Sainteté ses vœux et sa prière émue. Sa bénédiction repose sur cette œuvre des catéchismes, (( l'œuvre par excellence », dont Saint-Sulpice a fourni universellement le type et le modèle. Elle repose sur les catéchistes, ses ouvriers d'ici et de partout. Et je ne puis oublier que le chef de ce catéchisme d'alors, celui qui présenta ses ouailles au Pasteur des pasteurs, et qui ne s'appelait alors que l'abbé Hyacinthe de Quélen, devait tant grandir, un jour, dans cette Église de Paris, qu'il illustra moins encore par sa haute dignité que par ses vertus et ses malheurs.

Mais voici, dans le même lieu, une autre jeunesse qui s'avance. C'est celle qui, sur tout le cours de ce siècle, va marcher à l'avant-garde de toutes les entreprises de foi et de charité : conférences de Saint- Vincent de Paul ; conférences apologétiques de Notre-Dame de Paris; défense des congrégations et de la liberté d'enseignement; eurôlement des volontaires pour la défense du Saint-Siège; patronages et cercles d'ouvriers, et aujourd'hui Association de la jeunesse catholique française. Elle s'appelait alors « La Congréga-

tion », d'un nom qui, quoi qu'on ait dit, ne signifie dans l'histoire, à cette date très particulièrement, que piété, honneur, courage et dignité de caractère en face d'un pouvoir alors encensé et triomphant. C'est la jeune garde de l'Église que ces 193 jeunes congréganistes de 1804, dont l'étatmajor défile devant le chef de l'Éghse, comme dans une revue, pour qu'il bénisse leurs armes.

Bénissez-les, Saint-Père : c'est la fleur de nos grandes écoles. Ceux-ci, c'est l'École de médecine. Je ne nommerai que leur jeune président, Régis Buisson; puis un autre, Laennec, un Breton, bientôt illustre; et cet autre, Brute de Rémur, un futur et admirable évêque du Nouveau-Monde. Ceux-là, c'est l'École de droit, les avocats des humbles, les Séguier, les de Quincerot, les de Breteuil ; et parmi eux, Charles de Forbin-Janson, lui aussi futur évêque et missionnaire. Ces autres, c'est l'élite de l'École polytechnique, des militants : Vuillet, Bailleul, Cauchy, le grand Cauchy; Teysseyre, votre Teysseyre, Messieurs de Saint-Sulpice. Et le prêtre qui les présente au Pape, celui qui les a groupés, c'est un religieux, le P. Delpuits, de cette Compagnie de Jésus, toujours et partout la première à agir, la première à soufTrir pour la gloire de Dieu.

Écoutez comme ils parlent, ces braves jeunes hommes, dans le discours latin prononcé par l'un d'eux, Maximilien Séguier : « Empressés de réparer les outrages naguère infligés à la religion sur cette terre encore baignée du sang de nos mar-

tyrs, nous répondrons aux vœux du Pontife suprême par une soumission parfaite à toutes ses volontés, et nous relèverons en France l'étendard de la foi! » Et ils tinrent parole, et cela coûte que coûte, et plusieurs bientôt au prix de leur liberté.

Quelques jours après, 2 février 1805, fête de la Présentation de Notre-Seigneur au Temple, le Saint-Père achevait son œuvre en consacrant ici de nouveaux évêques pour les deux sièges de Poitiers et de La Rochelle. Des deux évêques consacrés permettez que je ne dise rien. Que s'il vous faut une plus haute personnification de Tépiscopat français, cherchez-la, je vous prie, dans l'assistance, faite de ces nombreux pontifes alors présents à Paris. Et parmi eux, reconnaissez, présent au sacre de ses deux suffragants, Tarchevêque de Bordeaux, M^'d'Aviau du Bois de Sanzay. C'est cet évêque de qui Pie VI avait déjà pu dire : « E dotto e santo; il est docte et saint. » Saluons-le des mêmes noms, Messieurs; et, en lui, saluons tout Tépiscopat militant d'hier, d'aujourd'hui, de demain .

0 Jésus, ô mon Dieu, dans ces visites, dans ces messes célébrées à cet autel par votre Pontife, lui donnâtes-vous la vision de cet avenir orageux mais généreux et glorieux de notre Église de France? Il en avait tout vu et tout béni dans ces grands jours, tout ce siècle dans son aurore, toute cette moisson dans ses germes. Maintenant, il pouvait partir. Aussi bien son universelle popularité commençait-elle à porter ombrage. On

300 PIE Vil A SAINT-SULPICE.

avait entendu de l'Empereur cette parole : « Ces populations! Elles feraient une lieue pour me voir; elles en feraient trente pour une bénédiction du Pape. » Il était temps de le soustraire à ces ovations jalousées et gênantes, en lui faisant quitter Ja France, comme par des chemins couverts. On le trouvait trop grand.

Cette France, il devait la revoir. Il ne la reverra plus, libre, triomphant, il la reverra prisonnier. Il ne reverra plus Saint-Sulpice et ses fêtes; il reverra Fontainebleau dans des luttes torturantes de conscience et de cœur. Mais Fontainebleau achèvera, complétera Saint-Sulpice; et il se trouvera que cette seconde visite sera plus efficace encore que la première pour la conquête des cœurs à l'amour et au respect de l'autorité romaine. La dévotion au Pape qui, en 1804, avait été faite de vénération filiale, se fit, en 1810, d'admiration et de compassion sainte pour l'homme qui aujourd'hui faisait voir tant de courage parmi tant de souffrance. Et la France, qui déjà l'avait acclamé de ses Hosanna sur un chemin jonché de palmes, se sentait bien plus à lui, maintenant que, sur le chemin de son Calvaire, elle pleurait sur lui, essuyant, elle aussi, l'outrage de ce front couronné d'épines et de cette face meurtrie, dont elle allait garder tendrement et religieusement l'empreinte dans son cœur.

Mes Frères, lorsqu'en 1805, Pie VII, près de son départ, reçut M. Emery dans une dernière audience, — une longue audience assise, — tout l'état de la France d'alors fut placé sous ses yeux. Devant ce tableau lumineux, prophétique, le Pape se recueillit. Et, son regard plongeant au delà des jours présents, il dit cette parole qui était son adieu et son mot d'ordre : « Toutes mes espérances pour Favenir sont dans la France. »

Quelle fut la réponse du grand vieillard, celle de Saint-Sulpice, celle de FÉglise de France? Tournez vos regards ici vers la statue de saint Pierre, bénite dans un instant, et comprenez-en l'éloquente signification :

La réponse de Saint-Sulpice, la réponse de sa foi, elle était déjà inscrite tout entière dans la doctrine et dans la vie de son fondateur. Écoutez M. Olier. Il écrit en présence de Dieu : « Dans le séminaire et la paroisse de Saint-Sulpice, nous avons pour apôtre saint Pierre, car il est le seul qui distribue la vie qu'il a reçue de Jésus-Christ pour les peuples et le clergé. » Et encore : « Le séminaire de Saint-Sulpice est lié, par Tordre de la bonté de Dieu , au divin apostolat de saint Pierre, pour puiser en lui son esprit et le distribuer ensuite par tout le monde. » Cette substantielle doctrine, voici comme il l'explique : « Saint Pierre est en possession par exprès de la sainte

lumière de Dieu. La foi et la vérité sont si fermes en lui que, pour dire une vraie croyance, une foi assurée, c'est assez de dire : « Je crois avec saint Pierre, je crois comme saint Pierre. »

Par contre : << Celui qui n'a pas une même doctrine avec saint Pierre et son successeur n'est pas véritablement enfant de l'Église. » Enfin, pour conclusion : « Le Pape, comme unique apôtre de l'Église, succède à la plénitude de l'esprit de saint Pierre; et, sans chercher sa lumière ailleurs qu'en lui, il a suffisamment de quoi éclairer l'Église ^ » Que ne puis-je tout vous dire? Vous la lirez vousmême, toute cette haute doctrine, inscrite en lettres d'or sur le socle de ce bronze sacré.

Ne vous étonnez donc pas, après cela, mes Frères, que, héritier de cette dévotion à saint Pierre, de ce dévouement au Saint-Siège, « Saint-Sulpice n'ait voulu s'y laisser dépasser par personne ». Ce sont les propres paroles du Concile provincial de La Rochelle, en 1853. Que, dans le mouvement qui entraînera ce siècle vers la doctrine intégrale touchant l'autorité romaine, Saint-Sulpice ait procédé avec cette lenteur et cette circonspection qui sont dans sa tradition et son tempérament, j'en trouve la principale cause dans sa nécessaire et religieuse subordination aux évêques des diocèses où il est établi. Mais j'entends, d'un autre côté, un de ces évêques, et assurément un des plus romains comme des plus grands, le cardinal de Poitiers,

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