FORMATION DES FLEURS ET DES FRUITS COMPOSÉS
Jusqu'ici nous avons cherché à expliquer comment, par suite de la métamorphose des feuilles caulinaires, se forment les fleurs sim-ples et les graines enfermées dans les capsules. Un examen plus attentif nous apprend que dans ce cas, non-seulement il ne se déve-loppe pas de bourgeons, mais que leur développement est impos-sible. Au contraire, pour expliquer les fleurs composées ou les fruits agrégés en forme de cône, de fuseau ou de loupe, nous de-vons faire intervenir le développement des bourgeons. Nous remarquons souvent des tiges qui, sans se modifier et se préparer longtemps d'avance pour un unique développement floral, produisent des fleurs à chacun de leurs nœuds vitaux, et cela, sans interruption jusqu'au sommet de l'axe. Cet état de choses s'explique très-bien à l'aide de la théorie que nous avons exposée toutes les fleurs que développent les bourgeons sont de véritables plantes fixées sur la plante mère, comme celle-ci est fixée sur le sol; comme une sève mieux élaborée est transmise par chaque nœud, les pre-mières feuilles du rameau paraissent plus complétement formées 1. Il existe des organes intermédiaires entre les bourgeons et les graines. Ces organes, appelés bulbilles, naissent tantôt à l'aisselle des feuilles florales, Allium vineale, Polygonum viviparum, tantôt à l'aisselle des feuilles ordinaires, Lilium bulbi ferum; ils se détachent à une certaine époque et germent comme de -véritables graines. Ce mode de propagation par bourgeons-graines n'est pas rare chez les végétaux les plus inférieurs; on peut l'observer chez le Mar-chantia polymorpha, et dans le groupe des Fougères chez l'Asplenium bulbi-- (erum, le Woodicardia radicans, etc. que les feuilles caulinaires à la suite des cotylédons dès lors le développement d'un calice et d'une fleur devient immédiatement possible. 96 Ces fleurs nées des bourgeons, sous l'influence d'une nourriture riche, seraient devenues des rameaux, et elles auraient subi le même sort que la tige primitive dont les circonstances les auraient, pour ainsi dire, rendues dépendantes.
En même temps que les fleurs se développent à chaque nœud, les feuilles caulinaires subissent les transformations que nous avons déjà signalées à propos de la transition graduelle à la forme de ca-lice elles se rapprochent de plus en plus et finissent même par se réunir entièrement. On les nomme alors bractées, parce qu'elles s'éloignent plus ou moins de la forme des feuilles le pédoncule s'a-mincit en proportion, les noeuds se rapprochent, tous les phéno-mènes déjà signalés s'accomplissent cependant l'extrémité dè la tige n'est point terminée par une fleur, parce que la nature a déjà usé de son droit à chaque nœud vital.
Après ces considérations sur les inflorescences latérales, nous pourrons expliquer les fleurs composées, surtout si nous nous ap-puyons sur ce qui a été dit précédemment relativement au calice.
La nature forme le calice commun à l'aide de plusieurs feuilles resserrées l'une auprès de l'autre et groupées autour d'un axe. La même puissance de développement explique également la produc-tion d'un axe indéfini, dont tous les bourgeons axillaires transfor-més en fleurs apparaissent à la fois, disposés aussi près que pos-sible les uns des autres chacune des fleurs féconde l'ovaire placé au-dessous d'elle. Cette contraction n'entraîne pas toujours la sup-pression des feuilles caulinaires; dans les Chardons, la feuille ac-compagne fidèlement la petite fleur développée par un bourgeon voisin. On pourra expliquer, à l'aide des faits que nous rapportons, l'inflorescence du Dipsacus laciniatus. Dans plusieurs graminées, la fleur est aussi accompagnée d'une pareille feuille qu'on nomme la glume 1.
1. Les botanistes nomment paillettes les bractées qui accompagnent chaque fleur dans le capitule des composés. De même que la métamorphose des feuilles De cette manière, il ne sera pas difficile de comprendre comment les graines développées dans les fleurs composées sont de véritables bourgeons formés et modifiés par l'influence des deux sexes. Saisis-sons cette idée, et considérons dans plusieurs plantes le développe-ment et la fructification, nous verrons de nos propres yeux, après un examen comparatif, la vérité de nos assertions. Il ne nous sera pas difficile, non plus, d'expliquer la nature des fruits disposés autour d'un axe ou réunis au centre d'une fleur com-posée. Peu importe qu'une fleur unique entoure un fruit multiple, et que les pistils, soudés entre eux, absorbent la poussière des an-thères pour la porter aux semences, ou que chaque semence ait son pistil, ses anthères, sa corolle spéciale.
Nous sommes persuadé qu'avec un peu d'attention il ne sera pas difficile d'expliquer de la même manière les formes si variées des fleurs et des fruits. Seulement il serait à désirer qu'on se servit des principes déjà indiqués d'expansion et de contraction, de compres-sion et d'anastomose, comme on se sert des formules algébriques, et qu'on sût les appliquer à propos. Il serait très-important d'exa-miner et de comparer les degrés successifs par lesquels passe la nature non-seulement dans la constitution de l'individu végétal, mais dans la formation des espèces, des genres et des variétés. En ce sens, une collection de dessins, une application de la terminologie botanique aux diverses parties des végétaux, offriraient une incon-testable utilité, surtout, si ces améliorations étaient conçues selon les idées que nous venons d'indiquer.
Il nous reste à présenter deux exemples de fleurs prolifères; ces exemples nous paraissent des preuves convaincantes à l'appui de la théorie qui vient d'être exposée.
en bractées s'opère par des nuances insensibles, de même les folioles de l'invo-lucre des composées se nuancent insensiblement avec les paillettes de l'axe ou réceptacle des fleurs. Ainsi les feuilles, les bractées, les paillettes sont les mo-difications d'un seul et même organe. Tout ce que nous avons tenté de concevoir et d'expliquer jusqu'ici sur la puissance du développement végétatif, la nature le réalise dans la Rose prolifère le calice et la corolle sont développés et groupés autour de l'axe; mais le milieu de la fleur, au lieu d'être occupé par les organes de la propagation, produit une tige moitié rougeâtre, moitié verte. Sur cette tige se développent successivement de petits pétales d'un rouge obscur et plissés sur eux-mêmes; quelques-uns portent la trace des anthères; la tige continue à s'allonger, et des aiguillons paraissent sur sa surface; les folioles colorées diminuent de grandeur, et passent insensiblement sous nos yeux à l'état de feuilles caulinaires, moitié rouges, moitié vertes; enfin, les nœuds vitaux se développent régulièrement, et de leurs bourgeons on voit naitre des boutons de Rose imparfaits.
Cet exemple nous prouve visiblement aussi que les calices, comme nous l'avons remarqué, consistent en feuilles florales dont la surface est rétrécie. Là, en effet, le calice, régulièrement disposé autour de l'axe, est constitué par cinq feuilles complétement développées, a trois à cinq folioles, semblables à celles que les rameaux portent au-près de chacun de-leurs nœuds1.
Si nous avons bien observé le phénomène précédent, celui que nous offre l'Œillet prolifère nous paraitra plus remarquable encore. Nous voyons ici une fleur complète, pourvue d'un calice et d'une corolle pleine, portant au centre une capsule séminale imparfaite; sur les côtés de la corolle sont développées quatre nouvelles fleurs complètes, que des pédoncules à trois ou plusieurs nœuds élèvent au-dessus de la fleur primitive; les fleurs secondaires, pourvues de 1. On pourra consulter, pour plus de détails sur la Ilose prolifère, De Candolle, Ogranographie végétale, Il, pi. XXXIII, fig. 3; Duchartre, Bulletin de la So-ciété botanique de France, 1861, VIII, p. 460.
ROSE PROLIFÈRE.
OEILLET PROLIFÈRE.
calice, sont doubles, non-seulement à cause de la présence de pé-tales dont les onglets se sont soudés, mais à cause de la soudure des folioles florales sous forme de rameaux disposés autour de l'axe. Malgré ce développement insolite, les filets et les anthères existent dans quelques fleurs; les enveloppes des fruits surmontées par des styles, les réceptacles des semences retournent à la forme de feuilles; dans une des fleurs, les enveloppes séminales elles-mêmes étaient réunies sous forme de calice, et présentaient les rudiments d'une nouvelle fleur double.
Dans la Rose prolifère, la fleur est imparfaite, puisqu'elle émet à son centre un pédoncule chargé de feuilles caulinaires. Nous trou-vons dans l'Œillet un calice et une corolle complets, des ovaires dis-posés au centre, et à l'intérieur de la corolle, des bourgeons, d'où peuvent naître des rameaux et des fleurs'. Ainsi, il nous est démon-tré, par ces exemples, que la nature termine le développement vé-gétal par la fleur, où elle le résume pour ainsi dire elle prévient ainsi la possibilité d'un développement interminable dans sa régu-larité, et, par la formation de la graine, elle se hâte d'arriver à son but définitif.