THÉORIE DE LINNÉ SUR L'ANTICIPATION
Si j'ai failli en parcourant une voie qu'un de mes prédécesseurs, dirigé cependant par son illustre maître, n'a pas hésité à décrire comme périlleuse et perfide*, si je ne l'ai pas suffisamment aplanie et débarrassée de tous les obstacles en vue de mes successeurs, j'espère, du moins, que mes efforts n'auront pas été infructueux. C'est ici qu'il convient de songer à la théorie que Linné a exposée pour expliquer ces phénomènes. Les remarques qui font l'objet du présent essai, ne pouvaient échapper à son regard pénétrant; et s'il nous est possible maintenant d'aller plus loin que lui, c'est grâce 1. On voit souvent naître des bourgeons à l'aisselle même des feuilles florales. Kunth en a observé un cas remarquable sur les fleurs du Celastrus scandens; Knight a vu un pied de Pomme de terre dont les fleurs avaient produit de jeunes tuberc'e> à l'aisselle dp« sépales et des pétales. (Cons. Proceed. of the Soc. Hort, t. I, p. 39.) 2. Ferbert, in prœfatione dissertations secundas. de prolepsi plantarwn (note de l'auteur). aux efforts réunis des observateurs et des penseurs, qui ont sur-monté bien des difficultés et dissipé bien des préjugés. Une compa-raison de la théorie de Linné et de nos propres observations nous arrêterait trop longtemps; d'ailleurs les hommes compétents la feront facilement eux-mêmes. Nous nous bornerons donc à consi-dérer brièvement les causes qui ont arrêté Linné, en l'empêchant d'atteindre le but.
Il a fait d'abord ses observations sur les arbres, plantes très-com-pliquées et vivaces. Il observa qu'un arbre placé dans un grand vase et nourri abondamment, poussait, pendant plusieurs années, ra-meaux sur rameaux, tandis que, renfermé dans un vase étroit, il portait promptement des fleuis et des fruits. Il vit que le dévelop-pement, successif dans le premier cas, devenait dans l'autre pré-cipité et simultané. Voilà pourquoi il nommait ce phénomène une anticipation (prolepsis), parce que la plante, par les six degrés qu'elle franchit et que nous avons indiqués, semble anticiper sur six années. Linné appliquait spécialement sa théorie aux bourgeons des arbres, sans s'attacher aux plantes annuelles, parce qu'il avait bien su remarquer que ces plantes contrariaient sa manière de voir. En effet, il faudrait admettre, d'après sa doctrine, que toute plante annuelle est destinée à se développer pendant six années, mais qu'elle anticipe sur ce long terme en produisant des fleurs et des fruits, et qu'elle périt ensuite.
Nous avons, au contraire, suivi l'accroissement des plantes an-nuelles il devient plus facile d'appliquer ensuite les principes aux végétaux vivaces. En effet, le rameau isolé de l'arbre le plus vieux peut être considéré comme une plante annuelle, quoiqu'il se déve-loppe sur un tronc déjà ancien, et qu'il puisse lui-même avoir une longue durée.
Une seconde raison a empêché Linné d'aller plus avant; il con-sidérait les différents cercles concentriques de la tige, l'écorce exté-rieure, le bois et la moelle à l'intérieur, comme des parties égale-ment productives, également vivantes et nécessaires; il attribuait la production des fleurs et des fruits à ces zones de la tige, parce que les extérieures comme les intérieures sont enveloppées les unes par les autres. C'est là une remarque superficielle qui ne peut résister à un sérieux examen; l'écorce, en effet, est incapable de rien pro-duire, et dans les arbres âgés elle devient au dehors une masse dure et isolée, comme le bois l'est au dedans; elle tombe dans beaucoup d'arbres; chez d'autres, on peut l'enlever sans préjudice pour la plante; elle ne saurait donc produire ni un calice ni aucune autre partie vivante. C'est dans la seconde couche (le liber) que réside essentiellement la force vitale et la puissance de développement. Suivant le degré où elle aura été altérée, le développement deviendra impossible. Une observation exacte prouve que de ce liber se déve-loppent successivement, les parties extérieures le long de la tige, et simultanément, la fleur et le fruit. D'après Linné, le liber n'aurait que le rôle secondaire de produire la corolle; tandis qu'au bois re-viendrait le rôle essentiel de produire les organes mâles ou étamines. Il est cependant facile de remarquer que le bois est une partie soli-difiée, persistante sans doute, mais privée cependant de toute fonc-tion vitale. Quant à la moelle, elle remplirait les fonctions les plus importantes, en produisant les organes femelles et la nombreuse pos-térité qu'ils renferment. Les doutes qu'on a élevés sur l'importance de la moelle, les raisons qu'on y a opposées, me paraissent égale-ment puissantes et décisives. Ce prétendu développement par la moelle, du fruit et du style, n'est qu'une apparence fondée sur ce que ces organes, lorsque nous les examinons au début, sont à un état mou, parenchymateux, analogue à celui du tissu médullaire, et groupés au centre de la fleur comme la moelle est disposée au centre de la tige.