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SON RETOUR D'ITALIE

Le 10 septembre 1788, Goethe dut s'arracher aux sensations du savant et de l'artiste pour reprendre le chemin de l'Alle-magne. A Weimar, à Iéna surtout, commence pour lui une existence nouvelle.

Iéna était alors le centre universitaire le plus actif de l'Al-lemagne on y cultivait à la fois les lettres, les sciences et les arts; on y rencontrait des professeurs éminents, une studieuse jeunesse de riches collections des réunions savantes une société pleine de bon goût et de distinction. Schiller arrivait à Iéna Guillaume et Alexandre de Humboldt y préparaient leurs brillants travaux, entretenant autour d'eux l'ardeur des recherches et l'amour désintéressé de la science. L'enseigne-ment d'Iéna avait au plus haut degré le caractère de progrès et de nouveauté qui fait la supériorité des Universités alle-mandes et justifie ces paroles sensées d'un habile écrivain « L'éducation des Universités d'Allemagne commence où iinit celle de plusieurs nations de l'Europe. » Griesbach, .Paulus, Danz occupaient alors les chaires de théologie Schelling Fichte, Hégel, enseignaient la philosophie; Loder, Hufeland, Oken, professaient l'histoire naturelle et la médecine. C'est au milieu de tant d'hommes éminents que Goethe est désormais appelé à vivre il entretient avec chacun d'eux des relations as-sidues, fréquente leurs leçons, s'associe à leurs travaux et de-vient tour à tour leur disciple, leur ami et leur protecteur. Goethe pouvait beaucoup à cette époque pour l'avancement des sciences. Depuis qu'il était devenu l'ami du grand-duc Charles Auguste et qu'il jouissait de la faveur de son illustre mère, Marie-Amélie, il avait été successivement appelé aux postes les plus élevés. En 1776, le grand-duc l'avait nommé conseiller de légation; en 1779, il l'avait admis au conseil privé, et en 1782, il avait signé en sa faveur des lettres de noblesse. Le poëte met à profit ces faveurs de la fortune pour favoriser de plus en plus les arts et les sciences. Il appelle à Iéna des professeurs célèbres et fait construire dans cette ville une école vétérinaire; il éta-blit à Weimar un observatoire de météorologie et un jardin botanique plus spécialement confiés à ses soins. C'est ainsi que Goethe sut employer son influence pendant tout le cours de sa vie politique et surtout, lorsqu'en 1817 il devint premier ministre du grand-duc; ce n'est pas là un de ses moindres traits de ressemblance avec notre illustre Cuvier, qui sut aussi faire tourner au profit de la science et de l'enseigne-ment l'autorité qu'il avait acquise dans l'État. Les trois années passées à Weimar et à Iéna au retour d'Ita-lie s'écoulent pour Goethe au milieu de cette existence pleine d'activité. En 1790, il compose à la fois un morceau sur l'art, la manière et le style, un essai sur la métamorphose des plantes, et un fragment sur le carnaval romain. L'essai sur la métamor-phose paraît le premier, et le froid accueil du public apprend à l'auteur combien il est difficile de lutter contre les préjugés. L'opposition se manifeste partout; les éditeurs refusent de publier le manuscrit; les sociétés savantes ne daignent pas ac-corder d'attention au nouvel opuscule, les amis même du poëte lui conseillent comme le public de ne pas changer contre la flore locale les champs toujours fleuris de la littérature. « Per-sonne, écrit le poëte, ne voulait comprendre l'union intime de la poésie et de la science; on oubliait que la poésie est la source de la science, et l'on ne songeait pas que dans la suite des temps elles peuvent former une alliance étroite et féconde dans les plus hautes régions de l'esprit humain. »

Goethe, plein de confiance dans la valeur de son œuvre, eut un moment d'abattement et de tristesse, en songeant à l'indif-férence de ses amis et à la froideur du public. C'est pour un auteur un si cruel supplice de n'être pas compris aussi était-il bien douloureux pour le jeune savant de voir s'éloigner de lui les hommes intelligents dont il espérait les adhésions et les éloges. Cependant il ne se laissa pas décourager, et, tout en se préparant à défendre l'oeuvre méconnue, il entreprit ses pre-mières études sur l'optique.

En examinant à Rome les tableaux des grands maîtres, en cherchant à se rendre compte des lois et des effets du coloris, Goethe avait conçu la pensée d'étudier la nature physique des couleurs; les beaux-arts l'avaient conduit à l'optique comme le spectacle de la nature l'avait entraîné quelques années avant à des recherches sur la géologie et la botanique. Goethe commence à Weimar ses premières études d'optique. Après quelques tentatives infructueuses dans le but de com-prendre les compendiums et les traités, il se décide à entrer di-rectement dans la voie des expériences, et fait venir d'Iéna des prismes et autres appareils que le conseiller Buttner s'empresse de mettre à sa disposition. C'est alors, qu'après quelques recher-ches, il croit reconnaître que l'hypothèse de Newton sur la com-position des couleurs n'est pas conforme à la réalité. Rempli de cette illusion si flatteuse pour son amour-propre, l'auteur de Faust cède, comme il en convient lui-même, à un besoin irrésistible de développer et d'approfondir la théorie des couleurs. Il établit dans sa maison un véritable cabinet d'op-tique il y dispose une chambre obscure, un microscope solaire, des prismes, des lentilles, et à l'aide de ces appareils, il observe et explique à sa manière les phénomènes. Après deux années d'efforts persévérants, il se croit en mesure d'initier le public à ses nouvelles découvertes, et fait imprimer les deux premiers fragments de ses contributions à l'étude de l'optique. Des plan-ches soigneusement gravées accomp.agnent l'opuscule dans lequel l'auteur révèle à la fois le talent de l'expérimentateur et le goût de l'artiste.

Pendant que Goethe se livrait tout entier à ses études, pen-dant qu'il composait son discours sur l'expérience, les graves événements de la Révolution française déterminaient les sou-verains allemands à prendre les armes. Leurs armées enva-hissaient le territoire français, et le duc de Weimar lui-même dut quitter ses États pour se mettre à la tête de ses troupes. Goethe voulut accompagner son souverain, mais, tout en pre-nant part aux périls de la guerre, il ne cessa ni d'observer, ni de réfléchir. Ce n'est pas sans admiration que nous voyons le poëte continuer au milieu des camps ses recherches sur l'optique. A Verdun, il étudie de nouveau les phénomènes du prisme, et expose au prince de Reuss sa théorie sur les couleurs. Le prince en est satisfait autant qu'étonné, ce qui donne à Goethe l'occa-sion de remarquer qu'il est plus agréable de parler de science à des hommes du monde qu'à des savants. « Les savants n'ont, dit-il, des oreilles que pour ce qu'ils ont appris ou enseigné et dont ils sont convenus entre eux. »

Goethe plaide ici sa propre cause; il oublie que si les sa-vants aiment à parler science aux gens du monde, c'est sans doute parce qu'ils les croient incapables de critique, et très-disposés à l'admiration ils n'ont cependant pas toujours à se louer d'eux. Pendant son séjour à Primpeldorf en novem-bre 1792, Goethe s'efforça en vain de faire goûter aux esprits distingués qui composaient le cercle littéraire de cette ville, ses observations dans le domaine de la nature; on n'y vit qu'un caprice d'artiste. « J'avais beau, dit-il, exposer mes pensées morphologiques dans le plus bel ordre et de la manière la plus convaincante, selon moi du moins; l'engourdissant principe qu'on ne peut rien ajouter à la création s'était tellement em-paré de tous les esprits, que je fus obligé de m'entendre répéter que tout ce qui vit est sorti de l'œuf. A quoi je répondais par cette question si connue l'œuf est-il antérieur à la poule, ou la poule est-elle antérieure à l'œuf? »

En 1793, Goethe assiste au siége de Mayence, et, au milieu même des hostilités, trouve le calme nécessaire pour méditer la physique de Fischer et poser les bases de la théorie des cou-leurs qu'il doit développer plus tard dans un ouvrage étendu. En 1794, le poëte, de retour dans sa patrie, reprend avec ar-deur ses premières études, et cette époque est pour lui, comme il le dit si gracieusement, un nouveau printemps pendant le-quel les germes des semences et des boutons se développent joyeusement les uns auprès des autres. Schiller et Goethe se sont rencontrés, et la science a formé les nœuds de leur étroite et féconde amitié.

Un savant botaniste, Batsch, avait fondé à "Weimar une société d'histoire naturelle Goethe s'y trouvait un jour et le hasard y avait aussi conduit Schiller. En sortant de la séance, Schiller aborde Goethe et se plaint de la méthode morcelée qui paraît adoptée dans l'étude de la nature et qui repousse le profane. Goethe répond que ce n'est pas là le seul moyen de faire de la science, qu'il faut aussi procéder du tout à la partie; et, en dé-veloppant cette thèse, il se laisse entraîner jusqu'à la demeure de Schiller. Là, il expose l'ensemble de sa théorie sur la méta-morphose des plantes, et il dessine sa plante primitive. Schiller l'écoute en silence, et, pour toute réponse, il ajoute en secouant la tête « Tout ceci n'est pas de l'observation, mais une idée. » « Je fus étonné et presque contrarié, ajoute Goethe, car le point qui nous séparait venait d'être exactement indiqué. A cette déclara-tion, le passé me revint à l'esprit, et j'eus un instant la crainte de renouveler nos anciens débats. Cependant, je restai calme, et je me bornai à dire qu'il m'était fort agréable d'avoir des idées à mon insu, et surtout d'en voir la réalité de mes propres yeux. » Cet incident explique les traits s allants du caractère de ces deux grands hommes. Schiller, idéaliste, disciple de Kant, rap-porte tout au sujet, et n'admire la nature que dans quelques propriétés empiriques de l'esprit humain Goethe, réaliste, rap-porte tout à la nature qu'il admire en elle-même, sans la con-fondre cependant avec l'esprit qui la conçoit. Schiller éteint la nature en l'absorbant en lui; Goethe l'agrandit et semble péné-trer en elle. Chacun d'eux porte en soi le complément de l'autre, et c'est là le secret de leur union, comme l'exprime si nettement Goethe

« La lutte, dit-il, entre le sujet et l'objet, la plus grande, la plus interminable de toutes les luttes, commença cette amitié qui fut éternellement féconde en heureuses influences. » Est-ce se montrer trop prolixe que de consacrer encore quel-ques lignes à faire connaître ces influences ? On ignore peut-être que Schiller dut à Goethe l'idée des séduisants tableaux de son Guillaume Tell. Goethe avait visité la Suisse; le lac des Quatre-- Cantons avait séduit son imagination rêveuse, et il s'était promis de perpétuer le souvenir de ces sites enchanteurs; le plan de Guillaume Tell fut alors conçu. Mais, entraîné vers d'autres tra-vaux, il initia plus tard Schiller à cette conception, en lui livrant aussi le secret des émotions dont le sol de la Suisse avait laissé les traces dans son âme. Grâce à sa merveilleuse puissance d'intuition, Schiller vit, par l'esprit de Goethe, les lieux qu'il ne connaissait pas, les contrées qu'il n'avait jamais parcourues. L'imagination de son ami l'inspira comme aurait pu le faire la vue même du paysage, et Guillaume Tell fut écrit. « La nature physique, dit Goethe, en parlant de l'œuvre de Schil-ler, n'était pas pour lui l'objet d'une étude assez approfondie; il n'avait ni le temps, ni la volonté de s'abaisser jusqu'à ces observa-tions. Les paysages qui donnent tant de charmes à son Guillaume Tell résument, non pas ses impressions personnelles, mais les docu-ments que je lui ai donnés, et que cet esprit créateur a empreints d'une puissance de réalité extraordinaire. »

Si, dans la pièce célèbre de Schiller, on trouve l'inspiration de Goethe, on trouve aussi, dans ÏOptique de Goethe, l'inspi-ration de Schiller. On lit dans l'Optique que Schiller donna à son ami l'explication d'un phénomène chromatique qui avait échappé aux observateurs, et dont nous aurons à parler de nouveau.

De 1794 à 1805 les relations les plus intimes s'établissent entre Goethe et Schiller, et l'ardeur scientifique de Goethe ne se ralentit pas; il compose les fragments d'un poëme dont la nature et la science devaient fournir le sujet, et il travaille sans relâche à sa théorie des couleurs. Il n'avait jusqu'alors publié qu'une analyse des phénomènes du prisme et des couleurs dues à la réfraction il s'agissait d'aborder les phénomènes chromatiques qui sont produits par réflexion, par interférence et par double réfraction. Goethe poursuit avec persévérance ces difficiles études, et il entreprend, pour compléter sa doctrine, une histoire des travaux des anciens et des modernes sur ce sujet encore si obscur. Il traduit dans cette intention les Traités de Théophraste et de Rameau sur les couleurs et la peinture.

Une autre préoccupation agitait son esprit. Lorsqu'il compo-sait son mémoire sur l'os inter-maxillaire, il avait vaguement remarqué que toutes les pièces osseuses paraissent exécutées suivant un même dessin et conformées d'après un plan unique. Cette idée le poursuivait sans cesse, et il s'y attachait plus sé-rieusement encore depuis ses études sur la plante primitive. En visitant les musées d'Iéna, il fait de nouvelles observa-tions, et se croit enfin assez préparé pour communiquer ses pensées aux frères de Humboldt qui habitaient alors cette ville, attirés par la réputation, des savants. Les encouragements qu'il reçoit de toutes paris le décident à dicter à un jeune homme, Maximilien Jacobi, sa lumineuse dissertation sur les lois de la conformation organique et à publier divers morceaux sur l'ana-tomie comparée.

Ces travaux étaient à peine achevés, lorsque l'activité scien-tifique du poëte dut céder aux exigences de ses occupations lit-téraires. Il laisse momentanément ses papiers, ses instruments et ses préparations anatomiques pour se transporter « dans le jardin fleuri des muses et s'abandonner aux charmes de la littérature. » Sa participation au journal les Heures, à VAlmanach des Muses, ses plans dramatiques, la direction du théâtre, les compositions originales d'Hermann et Dorothée, de WilhelmMeister, des Xénies, d'une suite de poésies sur la science et la nature, l'occupèrent exclusivement à cette époque de sa vie; il n'inter-rompt pas cependant la composition de son grand ouvrage sur la théorie des couleurs, mais en achève la partie didactique et en écrit entièrement la partie historique. La mort de Schiller, arrivée en 1805, vient donner une direction nouvelle à ses préoccupations.

C'est dans cette année que se placent les relations de Goethe avec le docteur Gall. Il y a, parmi les contemporains de Goethe, parmi les hommes dont la réputation était si grande en Alle-magne, de bien singulières physionomies. Des philosophes exa-gérés comme Fichte, Jacobi ou Hegel des misanthropes comme Zimmermann, des systématiques comme Gall et Lavater, étaient bien faits pour diriger les esprits faibles vers des régions chi-mériques, ou incliner les esprits plus puissants vers un réa-lisme presque sceptique. Aussi, Goethe n'hésitait-il pas à écrire que l'Allemagne commençait il se plaindre des abus que ses enfants faisaient de la liberté de penser. C'est donc avec cette défiance hautaine, qu'autorise en quelque sorte l'esprit de sys-tème, que le poëte abordait les théoriciens de son époque. A peine arrivé à Halle il se mit en rapport avec Gall, et se montra un de ses auditeurs les plus assidus. Ce ne fut pas sans émo-tion qu'il entendit le professeur parler, dès ses premières le-çons, de la métamorphose des plantes; il crut d'abord que Gall avait compris les mêmes analogies, mais l'illusion tomba bien-tôt, car Gall ne revint plus sur ce point.

Il est piquant de faire connaître le jugement que le phrénolo-giste et le poëte portèrent l'un de l'autre. Gall, faisant partie de la société du professeur Wolf, eut l'occasion d'essayer plusieurs fois l'application de son système sur la tête de Goethe « Chaque fois, dit Goethe, que Gall tâtait mon crâne, et il le tâtait tous les jours, il me répétait que d'après la construction de mon front, je ne pouvais ouvrir la bouche pour parler sans qu'il en sortît un trope, chose sur laquelle, du reste, il était facile de me prendre à chaque instant en flagrant délit. Souvent aussi, il me disait très-sérieusement que j'étais né orateur du peuple. Je repous-sai d'abord les plaisanteries qu'on faisait à ce sujet, puis je finis par souffrir tranquillement qu'on me comparât à Chrysostome, le plus éloquent des saints. »

Décidément, il ne faut pas ranger Goethe au nombre des disciples fervents de Gall. Cependant il resta toujours impartial à son égard. « L'appréciation d'une science qui ne fait que pa-raître, disait-il, ne peut être regardée que comme une antici-pation. i C'est en 1805 que se passaient ces événements; Goethe tou-chait à la vieillesse, et ses vues avaient changé. Le poëte, l'artiste faisaient place à l'observateur. Les tableaux de la nature ne laissaient plus dans son esprit, comme autrefois, une sorte de délicate rêverie; plus de ces transports, plus de ces émotions passagères que la sève de la vie fait épanouir dans les jeunes esprits; la sécheresse de la réalité a rempli tout le vide que la jeunesse, en fuyant, a laissé derrière elle; le temps l'a rendu spectateur, comme l'écrit si bien Mme de Staël. Il n'est donc pas étonnant que, depuis 1807, l'amour de l'observation soit de-venu, pour Goethe, une passion de plus en plus vive, à laquelle il s'abandonne désormais tout entier. C'est au Traite des couleurs que Goethe continue à consacrer ses efforts, aidé et encouragé par le célèbre physicien Seebeck, dont il sait mettre à profit le séjour à Weimar, les connais-sances spéciales et l'habileté comme expérimentateur. En 1808 et 1809, les trois parties en sont achevées, et après plus de dix années de patientes études, l'ouvrage est enfin livré au public en 1810.

Nous avons déjà dit combien les publications srientifiques du poëte avaient été mal accueillies. Sa théorie des couleurs eut d'abord le même sort, en Allemagne et en France, surtout au-près des savants, qui ne pouvaient comprendre qu'un poëte eût la prétention de critiquer les vérités établies par le génie de New-ton. Goethe parut cette fois contrarié il avait presque compté sur un, succès. Il fait de nombreuses tentatives, il présente son livre à l'Académie de Paris, et, à sa sollicitation, M. Reinhard se livre aux plus pressantes démarches pour obtenir un rapport. Ce rapport est refusé. Hassenfratz, l'un des commissaires, garde le silence; Cuvier déclare dédaigneusement qu'un tel travail n'est pas fait pour occuper une académie, et Delambre se borne à répondre aux sollicitations « Des observations des expériences, et surtout ne commençons pas par attaquer Newton.

Le traité des couleurs obtient aussi peu de succès parmi les physiciens d'Allemagne; Muller de Cassel parcourt l'ouvrage, et se borne à en louer la méthode et le style; la plupart des physiciens gardent le silence. Repoussé par les savants, Goethe reçoit les adhésions des peintres et de quelques hommes du monde, qui admettent la partie symbolique et artistique du traité des couleurs. Ces adhésions paraissent le flatter beaucoup, car il écrit à Reinhard

» Il vient de m'arriver des choses curieuses un diplomate a dé-claré que mon livre était un manifeste bien écrit, un philosophe m'a adressé les plus grands éloges, parce que j'ai introduit dans la phy-sique la distinction entre le sujet réceptif et l'organe perceptif. Mais ce qui me paraît plus important, c'est qu'un homme d'État a consacré ses loisirs à étudier mon ouvrage avec la même patience et la même rigueur que s'il eût eu à étudier des documents politiques. Il a tellement approfondi la question, qu'il pourrait en faire un dis-cours en conseil des ministres, et qu'il serait capable de créer des difficultés aux savants les plus compétents1. » Plus tard, le 28 juillet 1821, Goethe écrivait à Gruner « J'ai déjà eu la satisfaction de voir qu'on commençait à examiner ma théorie à Berlin, où j'ai fait parvenir mes instruments. »

Goethe avait bien le droit de se plaindre des préventions injustes dont ses ouvrages étaient l'objet mais son ardeur ne se ralentissait pas et, s'élevant au-dessus de la critique, il élargissait sans cesse le cercle de ses connaissances spé-ciales.

C'était l'époque où les brillants travaux de Lavoisier, Ber-tholet, Berzélius imprimaient à la chimie théorique et à ses applications industrielles une vive impulsion. Les esprits se préoccupaient des progrès et de l'avenir de cette science encore nouvelle et les chimistes allemands parmi lesquels il faut citer au premier rang Dœbereiner, s'efforçaient de répondre par leur enseignement au légitime empressement des amis de la science. Goethe, qu'on trouvait toujours à la tête du mouvement et du progrès, devint bientôt l'auditeur assidu et le protecteur de l'habile chimiste que le grand-duc, à sa demande, avait ap-pelé à une des chaires de l'université d'Iéna. Il s'appliquait surtout à la chimie minérale et à la métallurgie; il passait au laboratoire des journées entières, et Charles-Auguste, curieux des nouvelles découvertes, ne dédaignait pas de l'y accompa-gner. C'était l'intime pensée de Goethe que la chimie devait donner un jour un rapide essor à l'industrie; aussi, ce sujet revenait-il souvent dans ses conversations et dans ses corres-pondances. Une lettre adressée le 11 juillet 1815 à Dœbereiner, témoigne de cette préoccupation.

« Vous m'avez fait connaître, écrit-il, l'intention dans laquelle vous étiez de tenter quelques essais sur l'aciération, en faisant réa-gir l'oxyde de manganèse et le verre pilé sur le fer; j'ai eu à ce sujet une conversation générale avec un ami dont les relations avec les fabricants d'acier sont nombreuses et suivies il ne doute pas

1. Briefweschel zw'.schen Goethe und Reinhard; Stuttgart, 1850, p. 98. qu'on ne doive attacher de l'intérêt à de telles observations, et qu'on ne soit disposé à les encourager. Aussi je vous invite avant tout à garder le silence sur vos recherches, à les continuer, à les pousser aussi loin que possible, et à me communiquer confidentiellement les résultats auxquels vous êtes arrivé. En général, je vis ici au milieu d'un tourbillon d'affaires industrielles et mon attention se porte spécialement sur tout ce qui est du ressort de la méca-nique et de la chimie. Je vous prie de me faire part de vos décou-vertes, afin qu'on essaye de les utiliser dans votre intérêt et dans l'intérêt général. Vous voyez que l'esprit industriel s'est aussi em-paré de moi'. » D C'est en parcourant la correspondance étendue de Goethe et de Dœbereiner qu'on pourra surtout apprécier l'activité intelli-gente déployée par le poëte dans cette nouvelle étude. On ne sera pas étonné en apprenant que ses relations avec l'habile chimiste lui suggérèrent l'idée de quelques recherches origi-nales sur l'aciération du fer, et sur les moyens de constater la présence des poisons dans le corps de l'homme et des animaux. On retrouve jusque dans le roman de Wilhelm Meister des traces de l'impression que la chimie industrielle avait produite sur l'esprit de Goethe.

Nous avons dit combien le poëte avait apporté de constance dans ses études; vers les dernières années de sa vie, il recueillit le fruit de sa persévérance, il éprouva la joie bien légitime d'un auteur dont les œuvres, longtemps délaissées, trouvent enfin des partisans, des défenseurs, des admirateurs passionnés. En 1790, on avait ri de la métamorphose des plantes; en 1815, on commençait à revenir à des sentiments plus favorables, et, vingt ans après, les botanistes adoptaient avec entraînement cette doctrine, devenue élémentaire aujourd'hui. Dans ses apho-rismes sur la philosophie de la plante, Keiser écrit, en 1808 <t La métamorphose est certainement la conception la plus vaste qu'on ait eue depuis longtemps en philosophie végétale. » En 1818, Nëes d'Esenbeck, retraçant dans l'Isis l'histoire de la métamorphose, se fait aussi l'interprète des sentiments qu'un 1. Briefe des Grosherzogs Carl August und Gothes an Dôbereiner, von, 0. Schade. Weimar, 1856, p. 95. grand nombre de botanistes professaient alors pour les décou-vertes de Goethe « Théophraste est le créateur de la botanique e moderne; Goethe est pour elle un père tendre et bienveillant sur lequel elle lèvera des regards pleins d'amour et de grati-tude, lorsque, sortie de l'enfance et devenue adolescente, elle aura le sentiment de sa beauté et de la reconnaissance qu'elle doit à celui qui l'éleva si haut. »

Des témoignages aussi flatteurs encourageaient Goethe et le ramenaient à la science qui avait été la passion de sa jeunesse. En 1817, il écrit l'histoire de ses études botaniques, et recueille des observations sur la forme des nuages; en 1820, il rédige des observations sur la résolution en pou?sière, en vapeur et en eau, et une histoire des travaux postérieurs à son essai sur la métamorphose. En 1827 et en 1828, il suit, avec la plus grande exactitude, la session du congrès tenu à Munich et à Berlin par les naturalistes allemands. C'est alors que commen-cent ses relations avec l'illustre botaniste Martius, relations suivies d'une longue correspondance, dont nous appelons de nos vœux la publication.

Tandis que les botanistes reviennent de leur jugement sur les ouvrages relatifs à la métamorphose les anatomistes rendent à leur tour à Goethe le témoignage d'avoir le premier intro-duit dans la science l'idée d'unité de composition organique, devenue alors l'objet de recherches et de travaux assidus. Parmi ces travaux, ceux de Carus et de Dalton en Allemagne, de Geoffroy Saint-Hilaire en France, préoccupent vivement l'es-prit du poëte et réveillent en lui d'anciens et agréables sou-venirs.

En 1818, G. Carus, achève son savant ouvrage d'anatomie comparée, et s'empresse d'en faire hommage à Goethe. L'émi-nent anatomiste développait dans cet ouvrage des idées dont le génie de Goethe avait déjà pénétré depuis longtemps l'éten-due et l'avenir; aussi, sa lecture causa au poëte un moment de bonheur. Il fouilla ses papiers et ses notes, et résolut de réunir en un volume tous les travaux épars qu'il avait publiés jusqu'alors. Telle est l'origine de la publication des oeuvres scientifiques de Goethe, faite par l'auteur lui-même sous le titre de Cahiers de Morphologie-. Ces cahiers furent successive-ment livrés au public, et soumis à l'examen de quelques juges compétents, parmi lesquels G. Carus figure au premier rang. « Goethe avait l'habitude, nous écrivait M. Carus, de m'adres-ser, au fur et à mesure de leur publication ses cahiers qui renferment les remarques les plus importantes et les plus in-structives. »

C'est à cette époque que le docteur Dalton commençait à don-ner au public ses écrits sur l'ostéologie comparée des animaux vivants et fossiles de la classe des mammifères. Goethe, avide de connaître, en fait une étude attentive, une analyse exacte, et s'initie ainsi à la paléontologie, que G. Cuvier venait de créer en France. C'était pour lui un véritable plaisir de suivre dans leur développement et leur application à l'étude des fossiles, les idées dont il avait autrefois entrevu l'importance; il mani-feste ce sentiment dans une lettre écrite en 1826, à Carus et à Dalton, à l'occasion du renouvellement de l'année.

« Quand je suis les derniers progrès des sciences de la nature, je me regarde comme un voyageur qui, au crépuscule du matin, se dirige vers l'orient; les regards attachés sur les lueurs naissantes, il attend avec joie l'apparition du grand globe de feu; mais, cepen-dant, dès que le soleil a brillé, il détourne les yeux, incapable d'en supporter l'éclat qu'il a si impatiemment désiré. Je n'exagère pas ma pensée, mais je me trouve dans une semblable situation lorsque je lis l'ouvrage de Carus. Le même sentiment m'anime lorsque je parcours l'ouvrage de Dalton je songe alors comment, depuis un demi-siècle, je me suis avancé dans le champ de la science, des ténèbres au crépuscule et du crépuscule à la lumière; enfin, la clarté la plus vive, la plus favorable au développement de la science s'est montrée dans toute sa puissance et est venue jusqu'à moi; elle m'anime en m'éblouissant, justifie mes efforts, réalise tous mes désirs1. » m Après Loder qui fut son premier maître en anatomie, Goethe a dû beaucoup aux écrits et aux conseils de Dalton, de Carus, de Sœmmering, et de Geoffroy Saint-Hilaire.

« Sa vie et ses travaux, disait Goethe en parlant de Dalton, sont 1. Gœthe zu dessen niiherem Verstandnist. von Carus. Leipzig, 1843, § 33. toujours restés pour ainsi dire entrelacés avec les miens; je ne l'ai jamais perdu de vue dans sa brillante et rapide carrière. » Les relations de Sœmmering et de Goethe datent de l'époque où le poëte soumettait timidement à l'appréciation de l'anatomiste célèbre son mémoire sur l'os intermaxillaire humain. Vers la fin de leur carrière, les deux savants se rencontrèrent de nouveau à Munich et à Francfort. Ils se lièrent d'une manière plus intime et commencèrent une correspondance dont nous ne possédons que des fragments.

Nous avons déjà dit combien les travaux de Carus avaient excité l'intérêt de Goethe; le poëte contribua puissamment à les vulgariser, en adoptant lui-même en partie les idées dévelop-pées par le savant et célèbre médecin de Dresde. Nous possé-dons dans un des ouvrages de G. Carus, des documents fort importants sur ce sujet.

Bornons-nous à mentionner les relations de Goethe avec Geoffroy Saint-Hilaire; elles consistent dans l'échange de quel-ques lettres encore inédites.

Plus Goethe avançait en âge, plus il se sentait attiré vers l'observation du monde extérieur. Il revenait sans cesse à ses premiers écrits pour les corriger, les développer et les main-tenir au niveau du progrès de la science. Depuis 1810, le traité des couleurs avait vieilli et les découvertes faites en Allemagne par Seebeck, en France par Malus et Biot, en Angleterre par Brewster, inquiétaient Goethe; il aurait cru son œuvre compro-mise s'il ne l'eût présentée au public sous un nouvel aspect plus en rapport avec les recherches du jour. Sous cette influence, il compose donc de 1817 à 1820 l'opuscule sur les couleurs entoptiques, dont nous essayerons de présenter plus loin une analyse.

Presque en même temps, le poëte reprend ses études en géologie et en minéralogie. Un voyage en Bohême lui en fournit l'occasion, et voici dans quelles circonstances le 26 avril 1820, en passant par Éger pour se rendre à Carlsbad, il dépose, sui-vant la coutume, son passe-port au bureau de la police pour le faire viser. Le hasard voulut que le conseiller de police Gruner, très-versé dans les études géologiques connût la passion de Goethe pour l'histoire naturelle la vue de ce passe-port lui inspira un vif désir d'entrer en relation avec l'homme illustre dont il avait si souvent entendu parler. Il fit donc prier Goethe de lui accorder un moment d'entretien, et l'ayant obtenu, il lui parla longuement de ses études personnelles, de ses collections de minéraux, de ses excursions dans les montagnes de la Bo-hême, et notamment, de celle qu'il projetait au Krammerberg. Goethe tout ravi se propose immédiatement pour son compagnon de voyage; quand on lui parlait de la nature, on devenait bientôt son ami. L'excursion projetée s'accomplit donc, et elle fut suivie de plusieurs autres, dont on pourra lire les détails dans la correspondance active que les deux explorateurs entre-tinrent à partir de cette époque'.

Du voyage en Bohême datent une série d'études sur la con-stitution géologique et minéralogique de cette contrée; Goethe se proposait même de réunir en un ouvrage d'ensemble toutes ses observations particulières, il les avait complétées par quel-ques considérations d'un ordre plus élevé sur les anciens ter-rains en combustion et la configuration des masses inorganiques. De 1820 à 1828, il publia successivement ses études, et réunit à l'appui de ses observations une riche collection de roches et de minéraux.

C'est encore pendant le cours de ses voyages en Bohême que Goethe étend ses investigations à deux nouvelles branches de la science, la paléontologie et la météorologie. Séduit par l'ouvrage que Howard venait de publier à Londres sur la configuration des nuages, il répète et confirme les ingénieuses observations du physicien anglais une dissertation étendue sur les états du ciel résume quelques-uns de ses travaux achevés à l'observa-toire de Weimar.

Les dix dernières années de la vie de Goethe se succèdent rapides au milieu de cette activité qu'il déploie pour la science. On dirait que l'âge qui modère les élans de la pensée et éteint toutes les passions, même celle de la vérité, a fait monter une nouvelle sève dans cette organisation puissante; l'amour de la

1. Consult. Briefweschel und Mündlicher Verkehr zwischen Goethe und dem Rathe Gruner. Leipzig, 1853. nature est la passion dominante de l'illustre vieillard. S'il voyage, il recueille avec empressement, de la bouche des adeptes de la science, le récit de leurs observations, de leurs découvertes et de leurs projets s'il reste à Weimar, il profite de l'enthousiasme des savants et des artistes qui se groupent autour de lui; on veut l'entretenir, on est avide de recueillir ses moindres paroles, mais lui, impassible, dominateur, dirige l'entretien, et profite avec sang-froid des connaissances de chacun, pour étendre encore le vaste domaine de son éru-dition.

Ses relations sont immenses; il correspond avec les savants les plus célèbres, avec des anatomistes comme Carus, Dalton, Sœm-mering, Geoffroy Saint-Hilaire; avec des botanistes comme Mar-tius et Turpin; avec des géologues et des minéralogistes comme Lentz, Léonhard, Gruner; avec des physiciens et des chimistes comme Dœbereiner, Sweigger, Seebeck, Howard; avec des voya-geurs comme Alexandre de Humboldt, qui lui dédie son livre sur la géographie des plantes. Nous n'écrivons pas l'histoire littéraire de Goethe, cependant nous ferons remarquer en pas-sant, que son ardeur pour la science n'entravait nullement ses compositions poétiques, et ne mettait point d'obstacles à sa par-ticipation au mouvement intellectuel de l'époque. Il nous suffira de dire que le second Faust, la seconde partie de Wilhelm Meister, les Affinités électives les Mémoires les Réflexions et Maximes les Études sur l'art et l'antiquité, datent de ces années d'une laborieuse vieillesse.

A quatre-vingts ans et plus, Goethe mène encore de front la littérature et la science. Son corps s'use, mais son génie conserve cette puissance qui n'a de commun avec l'être physique qu'une union passagère. Il écrit le quatrième livre de ses Mémoires, achève Faust, et va respirer un moment à Illemenau l'air frais des montagnes, en jetant un regard d'adieu sur la nature qu'il a tant aimée. La récapitulation de la théorie des couleurs, un essai de l'explication de l'arc-en-ciel, une correspondance sur ce sujet avec le directeur de l'observatoire de Munich, Sulpice Boisserée, une note sur la tendance spirale de l'évolution des plantes, un petit écrit sur l'anatomie plastique, enfin une par-ticipation active à la lutte qui vient de s'ouvrir entre Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire, occupent les derniers instants de sa vie. Dans le triomphe de la doctrine de Geoffroy Saint-Hilaire, Goethe retrouve le développement et la démonstration des vues qu'il avait exposées dans sa jeunesse, il prend encore une fois la plume pour porter un jugement sur ces débats, auxquels l'Europe savante est attentive.

Lorsque, dans les premiers jours de l'année 1832, Goethe écrivait ses dernières impressions, il lui restait à peine quel-ques inslants à passer ici-bas; 'le 22 mars, il avait cessé de vivre.

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