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TRAVAUX ULTÉRIEURS DE GOETHE

Nous avons traduit aussi fidèlement que possible l'essai sur la métamorphose des plantes; il nous resterait maintenant à montrer que cette théorie n'est pas l'illusion d'un esprit ingé-nieux, ni le produit d'une imagination brillante, qu'elle repose sur l'observation la plus rigoureuse, et que la nature s'est en quelque sorte empressée d'en fournir des démonstrations ca-pables de lever tous les doutes. Mais notre sujet a ses limites, et d'ailleurs, nous nous proposons de renvoyer cette apprécia-tion à un chapitre plus particulièrement consacré à la méta-morphose. Qu'il nous suffise maintenant de caractériser briè-vement l'importance de la doctrine, par l'influence qu'elle a exercée, par les développements qu'elle a reçus, par l'impres-sion qu'elle a produite sur les plus grands esprits. Goethe a rendu cette tâche bien facile en écrivant l'histoire des travaux postérieurs à son essai.

Des botanistes et des professeurs d'Allemagne apprécièrent les premiers l'ouvrage à sa juste valeur déux comptes ren-dus en furent faits, l'un dans le Journal des Savants de Gotha le 23 avril 1791, l'autre, dans les Annonces scientifiques de Gœttingue, en février de la même année; dès lors les idées de Goethe furent méditées, propagées, adoptées partout.

Usteri les signale dans son édition de l'ouvrage de de Jussieu, Batsch les adopte, et dédie au poëte le genre Goethea qu'il rapproche, par une attention délicate, du genre sempervivum'; Starke fait même des leçons sur ce sujet à l'Université d'Iéna. L'essai de Goethe est complété en 1812 par l'ouvrage de Jœger sur la déformation des végétaux, en 1814 par le mémoire de Kieser, sur l'organisation des plantes, en 1815 et 1818 par les remarquables ouvrages dans lesquels Nées d'Ésenbeck s'efforce d'étendre l'idée morphologique aux végétaux les plus inférieurs. Nous ne signalons pas les autres ouvrages que Goethe rap-pelle avec complaisance, bien qu'ils n'aient rien ajouté à ses premières idées.

En Suisse, en Angleterre, en France, la doctrine de la mé-tamorphose fait bientôt de rapides progrès. A Genève, Gingins Lassaraz traduit l'essai de Goethe; en France, de Candolle, dans ses ouvrages, rapporte des faits très-instructifs à l'appui des métamorphoses, qu'il nomme, en se plaçant à un point de vue différent, dégénérescences1; Vaucher partage la même doctrine. En Angleterre, Robert Brown se montre partisan de la théo-rie des transformations, et cette doctrine est enseignée égale-ment par deux autres éminents observateurs, Knight et Lindley; Knight paraît même avoir découvert l'idée de la mé-tamorphose à une époque où les opinions de Goethe étaient en-core complétement inconnues en Angleterre 3.

En France l'illustre de Jussieu signale le fait de la métamor-phose en décrivànt les transformations du réceptacle chez les Ficus et les Dorstenia; peu de temps après, les mêmes idées sont développées par Aubert Dupetit-Thouars, Turpin, de Mirbel, Auguste Saint-Hilaire. Dupetit-Thouars considère la fleur comme un bourgeon, et les organes floraux comme des feuilles modifiées*. Turpin signale à l'attention des savants l'importance des études organogéniques au point de vue de la morphologie, et la nécessité de recourir à l'art du dessin 1. Le genre Goethea adopté primitivement comme genre distinct par Nées et Martius, ne doit plus être considéré aujourd'hui que comme une nuance du type des Pavonia stricliflora de Hooker. On trouvera d'intéressants détails sur les ca-ractères du genre Goethea dans la Flore des jardins et des serres, t. VIII, p. 175. 2. Consult. Physiologie végétale, t. Il, chap. u, p. 771. 1. 3. La decouverte.de Knight, rapportée par Lindley, est consignée dans les Transactions de la Société d'horticulture de Londres, vol. III, p. 364, 1817. 4. Journal de Physique, t. LXXXIX, p. 385, 1819. pour faire mieux saisir la série des transformations. Goethe partageait cette idée; il s'adresse à Turpin en le priant d'illus-trer par le dessin la nouvelle doctrine Turpin répond à ce vœu en présentant, en 1837, à l'Académie des sciences une esquisse idéale de la plante primitive et de ses transformations; ce dessin, accompagné d'un précieux commentaire, a été joint, par l'auteur, à la traduction française publiée par M. Martins en 1837.

Telle était à la mort de Goethe l'influence exercée par le mo-deste opuscule que les savants dédaignaient de lire quarante ans auparavant; aujourd'hui cet opuscule devenu classique se lie aux découvertes les plus intéressantes, non-seulement en organographie proprement dite, mais en organogénie et en tératologie végétales. Les ouvrages dans lesquels on en pour-rait suivre le développement sont trop nombreux pour que nous puissions les passer en revue qu'il nous suffise de citer en particulier les Leçons de morphologie par Auguste Saint-Hilaire, l'Histoire des anomalies végétales par Moquin Tendon, le Traité d'organogénie végétale de Payer, le Traité d'anatomie et de physio-logie des plantes du professeur Hermann Schacht. L'Académie des scienees pressentait sans doute tout ce qu'il y avait d'avenir dans l'essai de Goethe, lorsqu'elle priait un de ses membres les plus compétents, Auguste Saint-Hilaire, de lui en rendre un compte fidèle. Pour répondre à cette confiance, le savant rapporteur s'exprimait ainsi « Analyser devant l'Aca-démie le livre de Goethe sur la métamorphose, ce serait comme si l'on allait aujourd'hui offrir aux académies de Berlin ou de Saint-Pétersbourg un extrait du Genera plantarum d'Antoine-- Laurent de Jussieu l'ouvrage de Goethe est du petit nombre de ceux qui, non-seulement immortalisent leurs auteurs mais qui eux-mêmes sont immortels »

On ne comprend guère comment après un tel éloge sorti de la bouche d'un savant des plus compétents un philosophe compatriote de Goethe, a osé écrire « La métamorphose des plantes, découverte par Gaspard Wolf, a été promptement dé-veloppée par Goethe avec force hyperboles le poëte s'en est 1. Comples rendus de l'Académie des sciences, 1838, VII, p. 438. attribué le mérite son aveu n'est qu'une explication de l'orga-nisme par la cause efficiente »

Les travaux de Goethe, comme botaniste, ne se bornent pas à l'essai sur la métamorphose; ce serait méconnaître les services qu'il a rendus, que de passer sous silence ses recherches sur la tendance spirale, sur la résolution en vapeur, en poussière et en eau, sur les phénomènes lumineux produits par certaines plantes, et enfin ses opinions sur les classifications; nous nous proposons donc de résumer brièvement ce qu'il y a de plus essentiel dans ces travaux.

Goethe a écrit sa dissertation sur la tendance spirale vers la fin de sa carrière, à propos d'une communication du profes-seur Martius au congrès des naturalistes allemands. Le célèbre botaniste avait dit que la structure d'une fleur repose sur une position relative et un arrangement particulier dans chaque genre, des feuilles métamorphosées c'était indiquer que la dis-position des feuilles florales autour du réceptacle, doit repro-duire l'arrangement des feuilles autour des tiges et des rameaux, la fleur n'étant qu'un rameau raccourci. Telles étaient aussi les pensées de Goethe, et il se hâta de les exposer dans une courte dissertation, dont voici les points les plus essentiels. L'ensemble des organes des plantes s'explique par la loi des métamorphoses combinée avec les tendances spirales et verti-cales.

La tendance verticale est le principe viril ou végétatif; ce prin-cipe se manifeste par les directions inférieures des racines, et supérieures des tiges; il représente dans le végétal, la partie so-lide, la charpente, et si l'on peut ainsi dire, le bois; cette ten-dance verticale intervient dès le début de la germination; elle se continue par le développement des mérithalles, elle se per-fectionne et s'achève par la production de l'axe floral autour duquel se groupent les organes de propagation. Le système spiral représente la production, le développe-ment, et en quelque sorte le devenir; la nourriture qui s'y prépare peut, lorsqu'elle est surabondante, développer outre mesure certaines parties du système vertical cette tendance 1. Schaupeuliauer, die Welt als Wille und Vorstellung zur Teleologie, t. XI, p. 381. spirale se manifeste vers la périphérie, et particulièrement dans les organes les plus élevés et les plus délicats; telles sont, outre les feuilles caulinaires et florales, les vrilles et les jeunes rameaux.

Goethe examine avec détails les cas dans lesquels il y a pré-dominance de l'un ou de l'autre système; dans les monoco-tylédones la tendance verticale prédomine dans les feuilles et dans certaines fleurs comme celles de l'Arum, du Calla oethiopica, du Maïs dans les dicotylédones il y a tout à la fois développement des deux systèmes, dont l'un se manifeste par les organes de la végétation, l'autre, par les organes de la fructification.

Sans parler des trachées qui semblent la plus simple expression du système spiral, Goethe signale le développement extrême de ce système chez les plantes grimpantes, telles que les convol-vulacées, dans les vrilles des passiflores, des légumineuses; il en démontre l'évolution normale dans les feuilles, les fleurs et les bourgeons, l'évolution anomale dans les cas de métamor-phoses, soit des rameaux, soit des feuilles, en vrilles; il indique les circonstances tant internes qu'externes qui peuvent déter-miner accidentellement dans certaines parties du végétal l'in-curvation ou l'enroulement il insiste enfin sur la réunion des directions verticales et spirales dans les organes sexuels de la Vallisnerie. Ici l'imagination vient prendre la place de la réa-lité, et le poëte se croit autorisé par les faits merveilleux que présente la Tallisnerie à hasarder cette étrange supposition « Nous voyons, dit-il, dans le système vertical, l'analogue des or-ganes mâles, et dans le système spiral, l'analogue des organes fe-melles, et nous sommes conduits à considérer comme androgynes les organes de la végétation à partir des racines. Plus tard, les deux systèmes se séparent, un antagonisme s'établit entre eux; enfin la réunion la plus intime vient à se réaliser par l'acte de fécondation. » Laissons ces vues de l'esprit pour ce qu'elles valent, mais constatons que l'idée du développement spiral régulier déve-loppée par Goethe apris Dutrochet et Martius, a conduit de nos jours les observateurs à d'importants résultats, et qu'il est vrai de dire avec un éminent botaniste « la disposition spirale constitue la symétrie des organes de la végétation; l'alternance celle des organes de fructification 1.

Nous avons peu à insister sur la singulière dissertation que Goethe a intitulée De la résolution en poussière, en vapeur et en eau. Ce travail écrit en 1820 est une exagération des idées que l'auteur s'était formées sur la métamorphose, une vue de l'esprit à laquelle il veut donner à tout prix la sanction des faits. En développant les idées du professeur Schlever, il soutient que la poussière pollinique est le terme le plus parfait des for-mations végétales, et qu'elle suffit seule à la propagation; dès lors un élément étranger est inutile, le principe de la sexualité doit être complétement abandonné, première conséquence qui suffirait seule à condamner la doctrine. Les faits sur lesquels on cherche à l'appuyer ne sont pas heureux c'est le stipe du Sagout rempli d'une poussière pulvérulente, ce sont les Cham-pignons parasites distribués sous l'aspect d'une poudre sur les feuilles des Rosiers, ou sur les épis des céréales, ou même à la surface des corps de certains insectes. Goethe croit trouver dans ces faits des exemples d'une pulvification anomale, bien qu'en réalité il n'y ait pas le moindre rapport entre ce déve-loppement de plantes parasites et la résolution des organismes en poussière.

Vient ensuite la résolution aqueuse; Goethe y rattache les sucs produits par les nectaires, les exsudations gommeuses des Pruniers, des Tilleuls, des jeunes branches et des feuilles de Cacaba et de Bryophyllum. Les observations sont justes, mais tout à fait hors de propos; elles n'ont nullement la signification que l'auteur prétend leur donner. Il en est de même des exem-- 1. Les travaux de Bravais et Braun, Schimper ont appris que la disposition spirale des feuilles sur les tiges et les rameaux est soumise à des lois géomé-triques, et comme les feuilles florales ne sont que des feuilles modifiées et spi-ralées, on pouvait dès lors supposer que la même régularité existait dans la fleur. Cette nouvelle confirmation n'a pas manqué à la doctrine des métamor-phoses. On est arrivé ainsi à établir que la préfloraison imhriquée, celle d'un bouton de Camellia, par exemple, correspond à une spirale continue, que la préfloraison quinconciale, comme celle de la Rose ou de l'Œillet, reproduit le cycle formé de deux tours de spire et dans lequel la sixième feuille correspond à la première, etc. Ces faits, développés avec netteté par Adrien de Jussieu, sont exposés aujourd'hui dans la plupart des ouvrages classiques. (Cons. Auguste Saint-Hilaire, Leçons de Morphologie, p. 347.) pies qu'il présente à l'appui de ses idées sur l'évaporation; les nuées de pollen qui s'élèvent quelquefois des plantations d'ar-bres verts, les sporules de lycopode qui s'enflamment, les exha-laisons subtiles des fleurs et des feuilles, n'autorisent nulle-ment à admettre une métamorphose étrange qui aurait pour résultat la fécondation à l'aide des vapeurs. Goethe s'est montré plus sérieux dans ses observations et plus judicieux dans ses déductions, lorsqu'il a constaté les émissions lumineuses dont le Pavot oriental et d'autres fleurs peuvent présenter l'étrange, spectacle. Cette observation, sur laquelle nous reviendrons ailleurs, est un fait désormais acquis à la science; de Candolle et Meyen l'ont constaté depuis Goethe sur un Pandanus d'Afrique; dernièrement encore un savant suédois, M, Fries, a pu montrer à plusieurs personnes les éclairs qui entouraient d'une auréole lumineuse les fleurs du Pavot oriental et du Lis vivipare Si Goethe s'est livré volontiers à des études suivies sur l'or-ganisation et la vie des plantes, il a toujours montré pour les nomenclatures et les méthodes, aussi peu de sympathie que Rousseau et Buffon. Il faut convenir que ses susceptibilités à cet endroit sont assez justifiées. Des esprits élevés et vigou-reux, des imaginations ardentes, ne s'absorbent pas volontiers dans les détails d'une analyse presque infinie, et ne trouvent ni charme ni grandeur dans des descriptions inutiles; mais ce qui éloigne surtout des nomenclatures les hommes de sens, c'est qu'ils reconnaissent bien vite que les notions sur les-quelles repose ce fragile édifice sont vagues et confuses. Il appartient surtout aux hommes de génie de faire pénétrer la lumière dans ce chaos; le commun des observateurs multiplie les difficultés en créant sans cesse des espèces nouvelles, créa-tions éphémères où la vanité humaine ne joue pas un rôle se-condaire.

Goethe avait sans doute ces pensées, mais il les associait à des vues panthéistiques, lorsqu'il écrivait au début de ses études « Jr regardais comme un problème insoluble de caractériser Ifs genres avec certitude, et de leur subordonner les espèces; les livres 1. Fries. Botaniska notiser, n° 6-7. (Upsal, 1858.) m'indiquaient bien la méthode qu'il fallait suivre, mais je ne pou-vais admettre qu'une détermination pût demeurer définitive, puisque, pendant la vie même de Linné, ses genres furent divisés, morcelés, et quelques-unes de ses classes cessèrent d'être adoptées. Plus tard, en mars 1823, le poëte écrit » Système naturel, expressions qui impliquent une contradiction formelle; il ne peut y avoir de système dans la nature, elle est vivante et renferme la vie, elle passe par des modifications insensibles d'un centre inconnu à une circonférence qu'on ne saurait atteindre les études sur la nature sont sans limites, soit qu'on analyse les détails, soit qu'on veuille, en poursuivant un phénomène dans toutes les directions, arriver à une idée de l'ensemble »

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