Frorieps notizen. Bd. 19, p
4. M. Emmanuel Rousseau a nié, dans ces derniers temmps, l'existence de l'os intermaxillaire humain, et soutenu que cet os existe chez le singe. (Comptes rendus de l'Académie des Sciences, 20 décembre 1858.) M. Larchet a combattu les assèrtions de M. Rousseau. (Comptes rendus, 3 janvier 1859.) L'os inter-maxillaire, selon cet anatomiste, existe chez l'homme, seulement il n'est visible et distinct que chez les très-jeunes foetus. Sa présence est incontestable dans certaines monstruosités, par exemple dans les cas de rhinncéphalifl. M 1p doc-teur Cuulou a signalé à la Société de chirurgie de Paris un cas de bec de lièvre double dans lequel la présence d'un des intermaxillaires était de toute évidence. (Union Médicale, 10 avril 1860.) toujours continué à réfléchir sur ce sujet. Cependant un semblable aperçu, une telle intuition, représentation, notion, idée, comme on voudra l'appeler, présente toujours, quelque développement qu'on veuille lui donner, d'étranges incertitudes au point de vue de la lo-gique on peut l'exprimer d'une manière générale, mais non la prouver, on peut la démontrer en détails sans rien apporter de com-plet et d'achevé. Deux personnes qui auraient bien compris cette idée s'entendraient difficilement pour en faire l'application dans les dé-tails, nous osons même prétendre que l'observateur et l'ami de la nature, isolé et paisible, ne demeure pas toujours d'accord avec lui-même sur un problème de cette nature; d'un jour à l'autre, ce sujet énigmatique devient clair ou obscur à ses yeux, suivant qu'il l'en-visage avec une force intellectuelle plus élevée et plus complète.
« Je vais m'expliquer plus clairement en employant une compa-raison. J'avais pris un grand intérêt depuis quelque temps à un manuscrit du quinzième siècle, rempli d'abréviations; bien que je n'eusse jamais fait mon affaire d'une telle lecture, je me mis cepen-dant avec passion à l'ouvrage, et je lus à mon grand étonnement des caractères inconnus qui seraient restés longtemps pour moi à l'état d'énigme mais ce plaisir ne fut pas de longue durée. Lorsque, quelque temps après, je repris de nouveau le travail commencé, je m'aperçus que je dirigeais en vain toute mon attention habituelle sur un travail que j'avais entrepris avec plaisir et amour, avec liberté et lucidité d'esprit, et qu'il fallait attendre en silence le retour de ces rapides et heureuses inspirations d'autrefois.
« Si nous trouvons tant de difficultés dans la lecture de vieux par-chemins dont les caractères cependant, sont invariablement fixés, combien la difficulté n'est-elle pas plus grande quand nous voulons connaître quelque chose de cette nature qui, éternellement mobile, nous cache les secrets de la vie qu'elle nous a donnée? Tantôt elle indique par des abréviations ce qu'un développement plus clair eût rendu facile à saisir, tantôt elle cause un long retard par de longues séries d'écritures courantes; elle découvre ce qu'elle cherchait, et elle cache ce qu'elle vient à l'instant de découvrir Si un savant préoccupé d'un tel problème, dont la solution n'a rien h attendre d'un secours étranger, aborde un monde agité êt tout occupé de lui-même; en supposant même qu'il agisse avec mé-thode, modération, esprit et courage, sa communication recevra peut-être un froid accueil, peut-être même sera-t-elle repoussée, et il s'apercevra qu'il n'est pas dans un milieu où l'on puisse aborder un sujet si délicat, si abstrait. Une idée puissante, simple, originale, une idée même déjà connue, peut bien faire quelque impression; cepen-dant elle ne sera jamais suivie ni développée avec autant d'indépen-dance qu'on pourrait le désirer. L'auteur de la découverte et ses amis, les maîtres et les disciples, les disciples entre eux, nous ne parlons même pas des adversaires, se contredisent, s'embrouillent et s'éloignent de plus en plus de la vérité la cause de tout cela, c'est que chacun veut mettre d'accord la solution avec son esprit et son intelligence, et qu'il est plus flatteur d'être original en se trom-pant, que de se soumettre à une raison supérieure en admettant la vérité.
Celui qui pendant une longue existence, et jusqu'au dernier mo-ment, a observé autour de lui, et en méditant l'histoire, cette vie du monde et de la science, celui-là connaît tous ces obstacles; il sait comment et pourquoi une vérité profonde est si difficile à déve-lopper et à propager, et on lui pardonnera s'il ne se sent pas le désir de se lancer dans de stériles controverses. C'est pour cette raison que je dirai en peu de mots quelle est ma conviction depuis bien des années; c'est que la tête du mammifère se compose de six vertèbres il y a trois vertèbres pour la partie pos-térieure renfermant comme le trésor cérébral et les terminaisons de la vie divisées en rameaux ténus, qui se portent en s'épanouissant à l'intérieur et à la surface de l'organisme; trois vertèbres forment la partie antérieure qui s'ouvre en présence du monde extérieur, le saisit et le comprend.
Les trois premières vertèbres sont L'occipital.
Le sphénoïde postérieur.
Le sphénoïde antérieur.
Les trois dernières ne sont pas encore admises, ce sont L'os palatin.
La mâchoire supérieure.
L'os intermaxillaire.
Si l'un des hommes éminents qui s'occupent avec ardeur de ce sujet, veut bien s'intéresser au problème, et qu'il ajoute quelques figures pour rendre plus évidents par des signes et des chiffres les rapports et les affinités cachées de ces pièces osseuses, aussitôt la publicité inspirera aux esprits le désir de s'engager dans cette direc-tion peut-être un jour nous puurrons nous-même publier quelque écrit sur la manière d'envisager et d'étudier cette question. Pour l'embrasser dans son ensemble, il faut en faire ressortir les résul-tats pratiques; c'est ainsi qu'on peut découvrir et faire connaître la puissance et l'avenir d'une idée »
Goethe a raison lorsqu'il distingue la théorie des vertèbres crâniennes, de la démonstration qu'on en peut donner, et lors-qu'il prétend que cette idée est aussi facile à formuler d'une manière générale qu'elle est difficile à démontrer dans.les dé-tails. Depuis le commencement de ce siècle, les plus habiles anatomistes ont étudié la question, et tout en maintenant le prin-cipe, ils sont, pour la plupart, arrivés dans les détails, à des so-lutions contradictoires. En 1807, Oken admet trois vertèbres crâ-niennes'; en 1818, Bojanus en porte le nombre àquatre8; en 1824, Geoffroy Saint-Hilaire en adopte sept*, tandis que trois années après, Carus se rattache à l'opinion de Goethe et en adopte six'. x. De nos jours l'incertitude est moindre, on admet généralement que le crâne est constitué par les trois vertèbres, occipitales, sphénoïdales postérieures et antérieures, mais la question de savoir s'il faut accepter une quatrième vertèbre rudimentaire, la vertèbre nasale, est encore douteuse c'est l'opinion de l'il-lustre anatomiste Richard Owen 6; mais elle est combattue en Angleterre même 7, et elle n'est pas encore acceptée par quelques-uns des meilleurs anatomistes français8 et allemands 9.
Excusons donc Goethe s'il n'est pas entré dans des dévelop-pements scientifiques, et s'il n'est pas arrivé à des résultats qui rendent sa doctrine acceptable; son mérite n'est pas dans l'ex-pression des faits, mais dans la conception d'une idée qui a ou-vert une nouvelle voie aux recherches des anatomistes philo-sophes.
On a voulu contester à Goethe ce mérite, même de son vivant, 1. Sâmmtliche Werke, XXV1I, p. 194-196.
2. Oken, Ueber Bedeutung der Schàdelknochen, lena, 1807. 3. Bojanus, in Oken Isis, 1818.
4. Geoffroy Saint-Hilaire, Annales des Sciences naturelles, t. IV. &. Carus, Urtheile der knochen und Schaden gerüstes, 1828. 6. R. Owen, On the architype and Homologies of the lIuman skeleton, Lon-don, 1849, et traduction française, Paris, 1855. 7. H. Huxley, On the theory of the Vertebrate skull. Royal Soc., 1858. 8. Cruveilhier, Anatomie, I, p. 156 Sappey, Anatomie, J, p. 151, Paris, 9. R. Virchow, Entwickelung des Schâdel grandes Berlin, 1845. et une polémique s'est engagée en Allemagne sur la question de savoir si l'auteur de Faust avait eu réellement la première conception de la théorie des vertèbres crâniennes; cette question de priorité a été traitée par divers auteurs avec beaucoup d'étendue, nous ne la passerons pas sous silence'. Dès 1818, l'anatomiste Bojanus élève' les premiers doutes « Quelle part, demande-t-il, revient dans toute cette théorie à Goethe, cet observateur si plein de sens, cet esprit si universel? C'est à lui, autant que je puis le savoir, qu'il faut attribuer la première découverte de la théorie vertébrale du crâne? Quelle part revient à Oken qui, avant nous, a formulé cette doctrine et l'a fait passer dans le domaine de la science ? Quelle est la part de Meckel, de Spix et autres savants qui ont développé et com-plété cette théorie? Dans quelles limites enfin, ai-je pu y contri-buer moi-même8. »
L'origine de ces débats est dans une réclamation formulée par Oken longtemps après la mort de Goethe; cet auteur écrit dans l'Isis de 1847 pour revendiquer la priorité d'une décou-verte dont on faisait l'honneur à l'auteur de la Métamorphose des plantes; Oken prétend que Goethe connaissait très-bien sa découverte, et qu'à l'époque où elle fut annoncée au public, en 1807, le poëte garda le silence, ce qu'il n'aurait pas fait s'il eût été convaincu de l'originalité de sa découverte; c'est seule-ment treize années plus tard que Goethe songea à s'attribuer le bénéfice d'une idée accueillie alors avec faveur. Les assertions de Oken ne sauraient être acceptées, puisque Goethe déclare nette-ment en 1820 que depuis trente années il était convaincu de cette affinité secrète des vertèbres et des os du crâne, tandis que Oken n'a parlé pour la première fois de sa découverte qu'à son début à l'Université d'Iéna, en 1807 s; pourquoi d'ailleurs, Oken qui n'ignorait pas ces faits, a-t-il attendu la mort de Goethe pour revendiquer le mérite d'une découverte annoncée par le poëte, et dans ses correspondances, et dans ses cahiers de morpho-logie ?