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Mémoire sur le crâne des oiseaux

Vers l'époque où Geoffroy formulait cette pensée, Bichat in-troduisait en physiologie le même principe du balancement, en l'appliquant aux fonctions de l'organisme.

« Nous pouvons établir, disait Bichat, comme une loi fonda-mentale de la distribution des forces, que, dès qu'elles s'ac-croissent dans une partie, elles diminuent dans le reste de l'éco-nomie vivante, que la somme n'en augmente jamais; seulement elle se transporte successivement d'un organe à un autre. Avec cette donnée générale, il devient facile de dire pourquoi l'homme ne peut en même temps perfectionner toutes les parties de la vie animale, exceller par conséquent dans toutes les sciences à la fois » · On peut ajouter que la même loi s'applique aux puissances de l'esprit; l'imagination trop cultivée produit souvent la fai-blesse du jugement; l'habitude des abstractions et des calculs émousse l'esprit et en arrête l'essor. Dans l'ordre moral comme dans l'ordre physique, la nature a son budget fixe qu'elle ne dépasse jamais; et, selon la pittoresque expression du poëte, ce qu'elle dépense d'un côté, elle l'économise de l'autre. Le principe des connexions, la loi du balancement des organes se rattachent, dans les conceptions de Goethe, à un principe plus élevé, qui fait le fondement des recherches du poëte en anatomie comparée; nous voulons parler de l'idée du type ana-tomique et de son application aux pièces osseuses du squelette. Cette idée, bien digne à coup sûr de captiver un homme d'imagination et un philosophe, a enlraîné Goethe dans une série de travaux qui n'ont malheureusement, ni la clarté, ni la certitude de ceux qui ont fait jusqu'ici l'objet de notre analyse. Il importe cependant de les étudier, et cette étude nous conduira à rapprocher des découvertes qui assignent à Goethe une place élevée dans la science, les vues théoriques qui l'ont malheureu-sement conduit aux erreurs du panthéisme.

Nous choisirons comme l'expression la plus fidèle des con-ceptions de Goethe le chapitre qui porte ce titre Nécessité de la construction d'un type pour faciliter l'étude de l'anatomie comparée. Voici comment l'auteur y expose sa doctrine 1. Recherches sur la vie et la mort, p. 218, Paris, 1829. i L'analogie des animaux entre eux, celle des animaux supérieurs en particulier est tellement évidente que personne ne saurait la méconnaître. Voilà pourquoi à la simple inspection de l'aspect exté-rieur, on avait réuni tous les quadrupèdes dans la même classe. « La ressemblance du singe et de l'homme, l'usage que certains animaux, dont l'aspect se rapproche du nôtre, savent faire de leurs membres, soit que la nature, soit que l'exercice le leur ait enseigné; cette ressemblance et cet usage, disons-nous, ne pouvaient per-mettre de méconnaître la similitude des animaux supérieurs et de leurs frères plus imparfaitement organisés; depuis longtemps ce rapprochement avait été tenté par les naturalistes et les observateurs. Les métamorphoses de l'homme en oiseaux et en bêtes ne furent d'abord que des créations toutes poétiques; bientôt-d'ingénieux na-turalistes, en s'appuyant sur la considération des parties animales, en prouvèrent la réalité; c'est ainsi que Camper fit ressortir l'ana-logie des formes et la poursuivit jusque dans la classe des poissons. « Nous devons à ces recherches de pouvoir affirmer, que les êtres organisés les plus parfaits, comme les poissons, les amphibiens, les oiseaux, les mammifères, l'homme lui-même qui occupe le premier rang, sont tous modelés sur un type primitif; les parties de ce type peuvent se modifier plus ou moins, se développer et se transformer chaque jour par la génération.

« Pénétré de cette idée, Camper représentait avec de la craie sur un tableau noir les transformations, du chien en cheval, du cheval en homme, de la vache en oiseau; il répétait avec insistance que dans le cerveau du poisson il est possible de retrouver le cerveau humain; par ces comparaisons intelligentes et hardies, il excitait le développement du sens intime chez les observateurs trop souvent ren-fermés dans les réalités du monde extérieur. Dès lors, on ne s'en tint plus à considérer isolément un membre du corps organique, mais on prit l'habitude, sinon d'y reconnaître, du moins d'y chercher l'image d'un membre analogue de quelque organisme voisin; on put désor-mais espérer, que la réunion des observations anciennes et nouvelles, complétées avec persévérance, pourrait conduire à un ensemble sa-tisfaisant.

« Mais, bien qu'on s'entendît d'une manière générale sur le but qu'on se proposait d'atteindre, cependant la confusion était impos-sible à éviter lorsqu'il s'agissait des détails; en effet, quelque sem-blables que puissent être les animaux dans leur ensemble, quelques-unes de leurs parties pouvaient différer par la forme suivant les espèces, d'où il résultait qu'une partie était souvent prise pour une

nEUXIKME PARTIE.

autre; on la cherchait là où elle n'était pas, et on en niait l'exis-tence. L'exposition des faits particuliers nous permettra de montrer par des exemples comment cette confusion existait autrefois et existe encore aujourd'hui.

« La cause paraît en être dans la méthode qu'on employait exclu-sivement l'expérience et l'habitude n'en avaient pas inspiré une plus sage; on se bornait à établir des comparaisons entre deux animaux, et par ce moyen, on n'apprenait rien ou presque rien sur l'ensemble. Si l'on comparait, je suppose, le lion et le loup, il fallait également établir un parallèle entre l'éléphant et chacun de ces animaux, puis, de nouveaux parallèles entre chaque espèce avec toutes les autres. Un pareil travail est infini, impossible, et si par miracle il s'accom-plissait un jour, il serait entièrement stérile. (Nous aurions à citer ici des exemples tirés de Buffon, et à juger les tentatives de Jo-sephi.) Puisque nous avons reconnu que la puissance créatrice, a pro-duit et développé les organismes parfaits, d'après un plan général, il sera possible de donner de ce type, sinon une image sensible, du moins une idée; alors il deviendra la règle de nos descriptions, nous pourrons lui rapporter les différentes formes animales, dont il est l'expression la plus générale.

« Si on a bien compris l'idée du type, on en conclura qu'aucune espèce ne peut être prise isolément pour ce type. Aucune partie en effet ne saurait servir de modèle à l'ensemble. Les classes, les gen-res, les espèces, les individus, sont des cas particuliers de la loi gé-nérale ils sont contenus dans cette loi, ils n'en sont pas le principe et le point de départ.

« Par sa haute perfection organique, et en raison même de cette supériorité, l'homme est moins capable de servir de type que les animaux imparfaits. D'ailleurs, on ne saurait appliquer aux animaux ni l'ordre ni la méthode, auxquels on a recours lorsqu'il s'agit de l'homme.

Sans doute, les remarques d'anatomie comparée auxquelles a donné lieu l'organisme humain, sont en elles-mêmes utiles et dignes de réflexion, mais appliquées à l'ensemble des animaux, elles sont incomplètes, ou plutôt, elles peuvent conduire au vague et à la con-fusion.

La raison nous indique que nous pourrons arriver à la détermi-nation du type de la manière suivante l'obsprvation nnns appren-dra à connaître les parties communes à tous les animaux, et les différences de ces parties suivant les espèces; nous pourrons alors, à l'aide de l'abstraction, coordonner les faits et en déduire une image générale.

« Ces résultats ne seront pas des hypothèses, leur nature même nous en donne la certitude, car en recherchant les lois d'après les-quelles sont formés des êtres distincts, vivants et actifs, nous ne nous perdons pas dans le vague, mais nous pénétrons dans l'intimité des phénomènes. La nature en réalisant un pareil type, manifeste une variété infinie dans une unité absolue; l'idée d'un être vivant, exis-tant par lui-même, séparé des autres et doué d'activité conduit à cette vérité; nous tenons donc pour certaines, l'unité, la variété, l'harmonie entre le but et l'organisation de chaque créature.

« Il s'agit maintenant de concevoir notre type avec réflexion et puissance, avec simplicité et avec ensemble, avec indépendance et vigueur, avec vivacité et sagesse; il s'agit de saisir et de féconder cette idée en y appliquant cette force complexe de l'esprit qu'on nomme le génie; c'est avec l'aide de cette puissance souvent incer-taine que nous aurons à lutter contre le génie si positif de la nature créatrice; que les observateurs veuillent donc un jour se réunir pour attaquer cet immense sujet; ils découvriront des vérités dont le genre humain pourra s'enorgueillir1? »

« Pour que la recherche du type, continue Goethe, soit plus cer-taine, apprenons à reconnaître avant tout, les méthodes de compa-raison mises jusqu'ici en usage, apprécions-les, appliquons-les à propos; et, pour mieux juger de l'influence et de la dépendance des organes, écoutons les enseignements de la philosophie. » Nous apprécierons ailleurs l'importance des questions que Goethe soulève dans les lignes qu'on vient de lire; nous indi-querons alors les services qu'il a rendus à l'anatomie philoso-phique nous n'insistons maintenant sur la nature du type que pour en faire ressortir les difficultés et les écueils. Un de ces écueils, le plus grave de tous, c'est de considérer les êtres isolés comme la manifestation d'un être unique, se diversifiant sans cesse par des métamorphoses infinies, c'est de se représenter le règne animal comme l'émanation d'un type modifié sous l'in-fluence.des agents atmosphériques, sollicité par mille circon-stances à la réalisation de formes nouvelles. En science, une pareille conception amène à la négation de l'espèce, et à la géné-- 1. Edit. citée, XXVII, p. 240-242. ration spontanée; en philosophie, elle conduit au panthéisme. Goethe a été entraîné à ces erreurs, et il les a résolument adop-tées c'est ce qu'il nous sera facile de prouver par de courtes analyses de ses derniers travaux anatomiques. Dans le quatrième chapitre de l'introduction générale à l'ana-tomie comparée, il pose déjà en principe que les différentes forces élémentaires de la nature agissent sur le type pour le mo-difier l'eau gonfle le corps du poisson et réduit à des nageoires leurs organes locomoteurs l'air dessèche les oiseaux et déve-loppe à la surface de leur corps les plumes et les ailes la cha-leur et l'humidité déforment les organismes; la chaleur et la sé-cheresse produisent les êtres les plus parfaits, tels que les lions et les tigres'.

Goethe développe les mêmes idées dans deux dissertations consacrées l'une, aux tardigrades et aux pachydermes, l'autre, aux animaux rongeurs décrits et figurés dans l'ouvrage du doc-teur Dalton s.

Pour expliquer, conformément à l'idée d'un type universel la forme bizarre des Unau, des Aï, des Megatherium, lepoëte n'hé-site pas à proposer les plus étranges hypothèses; qu'une Baleine de l'Océan, dit-il, soit un jour transportée sur les rivages de la zone torride; que dans ce nouveau milieu, des membres énormes se développent pour soutenir ce corps privé de l'élément li-quide, il en résultera un être bizarre, dont l'organisation ex-primera la nature amphibie c'est ainsi, sans doute, que se sont formés les Megatherium; dans les mêmes conditions, si l'esprit animal s'est assimilé-davantage à la terre, les membres pour-ront devenir plus mobiles et plus complets; cette transforma-tion s'est réalisée dans l'Unau.

Goethe applique les mêmes raisonnements à la classe des ron-geurs, et nous en représente les espèces comme les formes di-verses d'un même type, modifié par les quatre éléments; si les' rongeurs habitent l'eau, ils deviendront des castors s'ils se creusent des terriers, ils deviendront des lapins et des mar-- 1. On trouvera dans le troisième volume de YMMnire dm Sïlmrrt nnturelhi, par Cuvier, une judicieuse critique des erreurs que Goethe a commises en alla-tomie comparée.

2. Ëdit. citée, XXVII, p. 207 à 210 M., "p. 251 274. mottes ils seront des gerboises s'ils se tiennent à la surface du sol; s'ils grimpent sur les arbres, leur extrême agilité modifiera leurs squelettes, et réalisera les formes élancées des écureuils; s'ils s'élèvent davantage, l'action vivifiante de la lumière déve-loppera chez eux des appendices analogues aux ailes des oi-seaux elle en fera des Polatouches.

Ainsi, il existe dans la classe des rongeurs une organisation fondamentale, un type bien déterminé; sous l'influence des agents extérieurs, ce type peut se modifier; il en résulte des êtres parfois singuliers qui portent la double empreinte de l'organisation primitive et de l'action des causes internes et externes.

Goethe a écrit sous les mêmes inspirations ses mémoires sur les taureaux fossiles et sur les Lépadées, mémoires très-courts d'ailleurs et d'un médiocre intérêt, dont les publications des deux savants anatomistes, Carus et Jaeger, ont fourni l'occasion'. Le poëte soutient avec assurance que le taureau antédiluvien est devenu, avec le temps et sous l'influence de la domestication, notre taureau domestique, bien que le crâne et surtout les cornes des deux animaux présentent des différences marquées c'est un résultat diamétralement opposé aux idées reçues depuis les tra-vaux de l'illustre Cuvier; Goethe prétend aussi, et sans en four-nir aucune preuve, qu'un mollusque dégradé, le lepas anatifera, peut devenir, par suite de plus grands développements, un le-pas polliceps, protégé par une coquille très-complexe.

Nous n'insisterons pas davantage sur ces considérations hy-pothétiques, et nous ne pensons pas que les travaux dans lesquels elles sont développées vaillent la peine d'être traduits qu'il nous suffise de les avoir indiqués.

Dans cette courte revue, nous nous sommes efforcés de faire la part des travaux anatomiques vraiment utiles à la science, et des conceptions purement imaginaires; si Goethe s'est égaré en cherchant à appliquer à l'ensemble de l'organisme son ingé-nieuse idée de type universel, en exagérant le principe des métamorphoses, en abusant des analogies, en subordonnant les faits aux exigences d'une doctrine préconçue, convenons néan--

I. Eilit. citée, t. XXVII, p. 257, 28U. moins qu'il a rendu à l'anatomie philosophique d'éminents services.

Les savants ne les contestent plus, depuis qu'une des pre-mières autorités de notre temps en anatomie, les a publique-ment proclamés. ̃< Une des plus hautes idées du siècle en philo-sophie naturelle, a dit Geoffroy Saint-Hilaire, est la question de l'unité organique; elle estprésentement acquise au domaine de l'esprit humain et l'honneur d'un succès aussi mémorable appartient à Goethe »

Geoffroy Saint-Hilaire parlait ainsi en 1836, devant l'Acadé-mie des sciences. Quelques années plus tard, un savant, qu'il devait être fier d'avoir pour fils, se faisant l'organe de l'Acadé-mie, consacrait de nouveau devant l'illustre assemblée, les droits de Goethe au titre d'observateur et d'inspirateur de l'anatomie philosophique s.

1. Consult. Annales des Sciences naturelles, t. XXII, 1831, et Comptes rendus de l'Académie des Sciences, 13 et 16 juin 1836. 2. Comptes rendus de l'Académie des Sciences, deuxième semestre, 1838.

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