GÉOLOGIE. MINÉRALOGIE
Goethe a vécu à une époque de rénovation pour la géologie. Il a assisté dès ses premières études à la lutte mémorable des. neptuniens et des plutoniens; il a pris une part active à ces débats passionnés.
La lutte des neptuniens et des plutoniens a commencé au dix-septième siècle. A cette époque, Sténon, Burnet, Wisthon, soutenaient que les changements du globe et les révolutions passées dont nous retrouvons les traces aujourd'hui, s'expli-quent par le déluge, et que la terre est l'ouvrage des eaux. Leibnitz fut un des premiers à faire intervenir le feu comme le seul agent capable de fondre les roches, ces grands osse-ments de la terre, magna telluris ossa. Ainsi, suivant Leibnitz, la terre est l'ouvrage du feu. Les géologues des époques sui-vantes prirent parti, les uns pour Sténon et Burnet, les autres pour Leibnitz et Buffon. A la fin du dix-huitième siècle, Hutton et Playfer en Angleterre, Desmarais et Dolomieu en France, représentent le parti plutonien; Werner devient en Allemagne le chef illustre de l'école neptunienne. C'est la doctrine de Werner qui régnait toute-puissante en Allemagne lorsque Goethe fut initié à l'étude de la géologie.
D'après Werner, toutes les roches sont le produit de l'eau à l'origine des choses, une mer vaste et tranquille a lentement déposé à l'état cristallin des masses gigantesques le granit fait la base de tout, le gneiss le recouvre, et le gneiss n'est qu'un granit divisé en feuillets. Après les granits et les gneiss se sont régulièrement déposés les calcaires et les argiles. Les volcans ne sont que des phénomènes accidentels, locaux; leur origine est moderne; ils sont sans doute alimentés par les houilles dont ils n'ont pas précédé la formation. Le granit est le noyau du globe, la roche primitive. « Il semble, dit un célèbre géo-logue anglais, que sur ces blocs on aurait pu graver ces vers du Dante
Dinanzi a me non fur cose create
Se non Eterne En face de cette doctrine neptunienne de l'écoje de Freyberg s'élève la doctrine opposée, représentée par l'ancienne école écossaise et par les géologues contemporains. Hutton est le chef de l'école écossaise; il nie l'antiquité absolue des roches grani-tiques, et pose en principe l'origine ignée et récente des tra-- Chytes, des basaltes et des autres roches dont Werner attribuait la formation à l'eau. Il enseigne qu'on ne peut trouver dans l'économie du monde, ni les traces d'un commencement, ni la perspective d'une fin.
Les partisans de la nouvelle école, représentée en Allemagne par Léopold de Buch et Alexandre de Humboldt et plus tard en France par Élie de Beaumont, soutiennent aussi la thèse des plutoniens. Plus rigoureux que leurs devanciers, ces savants appuient leurs assertions sur l'expérience. Ils établissent, et ce sont là les conquêtes les plus mémorables qu'ait faites jusqu'ici la science géologique que les roches plutoniennes se sont fait jour à toutes les époques, qu'elles ont agi, par leur température élevée, sur les dépôts neptuniens et les ont transformés; qu'enfin les reliefs du sol et les systèmes des montagnes sont dus au refroidissement de la croûte terrestre qui s'est brisée en se ridant.
De Buch est le premier qui ait posé les bases de la doctrine nouvelle. « Avec ce géologue, dit M. Flourens dans ses Éloges historiques, un aperçu de génie succède à un autre. Une pre-mière vue lui découvre le soulèvement des montagnes et celui des continents; une seconde le mécanisme de la formation des volcans; une troisième le rapport qui lie le déplacement des mers au soulèvement des montagnes » Avec Léopold de Buch, t. Enfer, liv. III.
2. Éloges historiques, II, p. 376. (Paris, 1856.) avec Alexandre de Humboldt, qui admet les mêmes idées, et les confirme en les développant par de nouvelles découvertes, la plupart des géologues allemands, cédant à l'inflexible rigueur des preuves expérimentales, désertent l'école de Werner. Quel-ques-uns cependant restent fidèles à l'ancienne doctrine et con-tinuentà repousser les formidables objections qu'on leur oppose. Parmi ces partisans attardés de Werner, nous citerons le pro-fesseur Lentz, d'Iéna, à cause de l'influence que ses conseils, ses ouvrages et son autorité ont exercée sur Goethe, qui nous l'ap-prend lui-même dans ses correspondances. Il rapporte même à ce sujet, dans une lettre à Grüner, une anecdote assez piquante que nous ne passerons pas sous silence, ne fût-ce que pour donner une idée de l'importance que l'on attachait alors en Allemagne à la lutte des plutoniens et des neptuniens. On célé-brait le jubilé de service de Lentz (Dienst jubileum). Le grand-duc de Weimar, qui savait combien Lentz était l'ennemi irré-conciliable des vulcanistes, fit servir au banquet une tourte qui figurait un volcan éteint, et au fond de laquelle on avait caché la médaille d'or du mérite Eh bien, mon cher Lentz, lui dit le grand-duc en souriant, veuillez jeter au fond de ce cratère un regard bienveillant. » On ne pouvait faire une critique plus délicate et plus aimable de la doctrine neptunienne 1.
Tel était l'état de la géologie lorsque cette science fixa l'at-tention de Goethe. Le poëte embrassa avec ardeur la théorie de Werner; il la défendit longtemps, soit par ses travaux, soit par les critiques pleines d'ironie et de verve, dont on trouve les traces dans Faust, Wilhelm Meister, et dans plusieurs pièces de poésie.
Cependant vers 1808, peu satisfait de ses rapports avec Wer-ner, Goethe eut quelques velléités d'abandonner les principes du maître, il envoya un jour au chef de l'école de Freyberg son Essai sur la constitution géologique des environs de Carhbad. La réponse à cette communication ne se fit pas attendre, mais elle parut à l'auteur une critique mal déguisée, une véritable déclaration de guerre. « Celui qui voit de haut, lui écrivait Werner, est porté à mépriser les faits, isolés, et à confondre