MÉTAMORPHOSE DES PLANTES
La botanique fut l'étude favorite de Goethe; son livre sur la Métamorphose des plantes, devenu classique aujourd'hui, a exercé une influence considérable sur les progrès de la science des végétaux.
Quand Goethe attiré par l'étude si attrayante des plantes com-mençait ses observations, Linné avait déjà immortalisé son nom par une rénovation complète de la botanique. Il avait établi des classifications nouvelles dans les divers règnes de la nature; il avait introduit dans le monde des végétaux un sys-tème aussi simple qu'ingénieux, à l'aide duquel l'élève de la nature pouvait, sans s'égarer, pénétrer dans les détours du labyrinthe, reconnaître les plantes, les désigner, en décrire les caractères, et en apprendre les propriétés; Linné avait fait plus; soulevant quelques plis du voile mystérieux que le Créateur a jeté sur la vie, il avait indiqué les lois de l'organisation intime des végétaux; il avait appris que la plante a ses modes de pro-pagation comme l'animal, qu'elle a des sexes et une féconda-tion, qu'elle suit dans son évolution des phases régulières. Ainsi, avec l'observation, se multipliaient les rapports entre les fonctions et les organes des animaux et des plantes, et la sim-plicité du plan devenait plus manifeste à travers la variété des formes.
Il y a chez les végétaux des organes qui servent à la conser-vation de l'individu, et des organes destinés à la perpétuité de l'espèce.
Les racines puisent dans le sol les sucs alimentaires, les tiges sont les voies par lesquelles ils se distribuent à chaque partie de l'ensemble, les feuilles les élaborent et les préparent les bourgeons. les rameaux, les fleurs, les emploient à former de nouveaux tissus, des fruits et des graines. Les fleurs sont les appareils délicats destinés à la reproduc-tion elles se composent des étamines ou organes mâles, des pistils ou organes femelles, enveloppés et protégés par les pièces du calice et de la corolle. Quand s'est opéré l'acte mys-térieux de la fécondation, le calice et la corolle se flétrissent, le pistil se développe et forme le fruit qui renferme le germe déjà ébauché le fruit mûrit et se détruit à son tour; la graine, devenue libre, tombe sur le sol et développe bientôt une plante nouvelle.
Pour l'accomplissement de ces actes variés de la vie végéta-tive, la nature a multiplié les organes; elle semble même s'être dissipée dans une variété sans limites. Les racines, les tiges, les feuilles, les fleurs paraissent formées sur des types différents; La corolle ne ressemble pas plus à l'étamine, que l'étamine ne ressemble à l'ovaire, et l'ovaire à la feuille; la feuille d'une plante diffère de la feuille d'une plante voisine, il n'y a même pas une similitude absolue entre les feuilles d'une même tige et d'un même rameau. Une pièce du calice ou de la corolle va se modifiant à l'infini dans les espèces d'un même genre, les variétés d'une même espèce, les individus d'une même variété. Pour l'observateur attentif qui n'envisagerait l'organisme vé-gétal qu'à un point de vue superficiel la nature semblerait ainsi dissipée dans la richesse et dans la profusion des détails. Linné qui remue tout, suivant la belle expression que Mon-taigne a appliquée à Aristote, avait saisi au milieu de ce jeu des formes la loi qui les unit il avait pressenti que toutes ces formes, dont l'œil nous traduit à peine l'inépuisable variété, dérivent les unes des autres, par voie de transformation et de métamorphose, et qu'une unité mystérieuse, mais sensible par ses effets, les rattache et les domine. Dans sa philosophie bota-nique il résume ainsi cette pensée
« Les fleurs et les feuilles, les feuilles et les bourgeons ont une même origine. Le périanthe est formé par la réunion de feuilles rudimentaires. Une végétation luxuriante détruit les fleurs et les transforme en feuilles. Une végétation pauvre, en modifiant les feuilles, les transforme en fleurs'. »
On ne saurait indiquer avec plus de précision et d'élégance le rapport des feuilles et des fleurs, des bourgeons et des feuil les, ni montrer plus clairement comment, dans un sol ap-pauvri, les feuilles se transforment en calice, et comment un sol fertile contribue à changer en feuilles les diverses parties de la fleur. "Linné revient encore dans ses Aménités académi-ques, sur l'influence du sol et les métamorphoses de la plante, ce grand principe si plein d'applications.
« Plantez, dit-il, dans une terre fertile, un arbuste qui, dans un vase de terre, donnait chaque année des fleurs et des fruits, il ces-sera de fructifier, et ne développera plus que des rameaux chargés de feuilles. Les branches, qui autrefois portaient des fleurs, sont maintenant couvertes de feuilles, et les feuilles à leur tour devien-dront des fleurs, si l'arbuste replacé dans le vase, y trouve une nourriture moins abondante »
Linné désigne ce phénomène sous le nom de prolepsis, anti-cipation, parce que la nature en accélérant la production des fleurs et des fruits semble anticiper sur le temps ordinaire de la végétation. Linné n'a appliqué sa théorie qu'aux plantes vi-vaces, et il ne s'est pas fait une juste idée des conditions dans lesquelles les feuilles et les tiges peuvent devenir des axes et des appendices de la fleur.
Telle est la part qui revient à Linné dans l'idée de la méta-morphose des plantes, et Goethe ne la méconnaît pas; Linné fut 1. Philosophia botanica, curante Gleditsch, p. 381. 2. Amœnitates academicse, vol. VI, p. 324-365. l'inspirateur de cette idée mais elle resta en germe dans son esprit ses disciples malgré leurs efforts ne purent lui donner que des développements incomplets'.
Gaspard-Frédéric Wolff est le seul, parmi les successeurs de Linné, qui ait compris la simplicité des formes végétales. Il sup-pose que la feuille est l'organe essentiel dont tous les autres or-ganes dérivent par voie de transformations; il explique par un décroissement de la force végétative la production des organes de la fleur, et le développement incomplet des feuilles mo-difiées qui la composent. Wolff considère ces transformations' comme des dégénérescences, dont le règne animal n'offrirait aucun exemple Tel était l'état de la science sur ces questions, lorsque Goethe donna au public, en 1790, son essai sur la métamorphose des plantes.
L'importance de cet essai devenu classique aujourd'hui, et reconnu comme le titre scientifique le plus considérable de Goethe, ne nous permet pas de nous borner à des extraits; nous voulons en présenter une traduction littérale, en l'accom-pagnant de quelques notes explicatives et critiques, et en la faisant suivre d'un rapide aperçu sur les progrès ultérieurs de la science.
1. Voici les noms et les travaux de ceux des disciples de Linné qui se sont occupés, d'après la direction du maître, de la métamorphose des plantes Ferber, De prolepsi plantarum (1763).
Dalhberg, Metamorphosis plantarum (1763).
Ulmark, Vrolepsis plantarum (1760).
2. L'ouvrage de Gaspard-Frédéric Wolf a été publié en 1774 sous le titre de Theoria generationis. Goethe en a donné une longue analyse. Consult. l'édition citée, xxvn, 76.
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