TRAITÉ DES COULEURS; PARTIE DIDACTIQUE
Goethe a écrit quelque part dans ses maximes « Pour faire époque dans le monde, il faut deux choses une bonne tête et un grand héritage. Napoleon a hérité de la révolution française, Pierre le Grand de la guerre silésienne, Luther de l'igno-rance du clergé; pour moi, j'ai hérité de l'erreur de la doctrine de Newton. »
Ce fut la constante illusion de Goethe de croire que son traité des couleurs renversait la doctrine admise sur la foi d'un grand homme, et qu'il avait substitué à des erreurs jusqu'alors accré-ditées, des vues désormais inattaquables. Depuis son retour d'Italie jusqu'à ses dernières années, il n'a jamais cessé de caresser cette illusion, de travailler à la défense et à la pro-pagation de ses idées sur l'optique; quand on parcourt ses correspondances avecBeinhard, Gruner, Dœbereiner, ses mé-moires et ses conversations recueillies par Eckermann, on est frappé de l'insistance avec laquelle il revient sur ce sujet. Était-il excité par les controverses assez vives que sa doctrine avait soulevées, ou froissé par le silence très-significatif des plus savants physiciens, obéissait-il à un sentiment naturel à certains esprits, avides de renommée dans les genres d'études les plus divers? Sans doute, l'amour-propre qui se traduit à chaque instant dans les œuvres du poëte n'était pas étranger aux attaques réitérées qu'il a dirigées contre Newton.
Avant Goethe, les contradicteurs n'avaient pas manqué à l'immortel physicien anglais, mais leurs arguments et leurs livres étaient tombés dans l'oubli. Il faut avoir étudié l'histoire de l'optique pour connaître les attaques de Castel, de Cominale, de Gauthier, et surtout de Marat, qui, avant de s'être rendu si tristement célèbre s'était livré à de paisibles expériences. C'est après ces savants, dont les noms sont à juste titre ignorés au-jourd'hui, que Goethe est entré dans l'arène, soutenu par quelques physiciens, et en particulier par Seebeck, l'un des plus rudes adversaires de la doctrine Newtonienne, et l'un des plus habiles expérimentateurs de son époque.
Nous suivrons Goethe dans sa doctrine des couleurs, quelque aride que soit cette étude, et malgré les erreurs que renferme son ouvrage, ignoré ou critiqué par la plupart des physiciens. Les erreurs et les illusions d'un homme de génie offrent toujours un enseignement dont on ne saurait méconnaître l'utilité il est juste d'ailleurs de mettre en lumière quelques expériences exactes, quelques judicieuses remarques de Goethe sur l'op-tique, il est utile de faire connaître en France un livre qui est devenu en Allemagne et en Angleterre l'objet de vives contro-verses, de nombreuses publications.
Avant d'exposer les faits et pour permettre au lecteur de les comprendre et de les apprécier, il est indispensable de rap-peler la théorie Newtonienne, et de résumer en peu de mots l'état actuel de la science sur la doctrine des couleurs. Le point de départ de la doctrine admise aujourd'hui, est dans l'expérience suivante instituée par Newton en l'année 1672 On adapte un prisme de verre à une ouverture très-étroite pra-tiquée dans le volet d'une chambre obscure; sur l'une des faces du prisme, dont nous supposons le sommet tourné en bas, on fait tomber un faisceau de lumière solaire; en traversant le prisme, le faisceau lumineux se décompose, et projette sur la paroi de la chambre obscure, une image arrondie, oblongue, dans laquelle on distingue sept couleurs violet, indigo, bleu, vert, jaune, orangé, rouge. Le violet s'écarte beaucoup de la direction primitive du faisceau lumineux, il est déjeté vers la base du prisme; le rouge se voit dans la direction du sommet. Newton explique cette expérience en considérant le rayon blanc comme formé par des rayons primitifs de couleurs différentes, et il démontre à l'aide du prisme que chacune des couleurs du spectre est simple, homogène, indécomposable. Le prisme a séparé et analysé les rayons, un autre prisme, ou une lentille, disposés d'une certaine manière peuvent les réunir et reconstituer le faisceau blanc primitif. La couleur, d'après Newton, provient donc de la lumière, et les objets ne font que réaliser les conditions diverses à l'aide desquelles le rayon lumineux blanc est décomposé en ses couleurs primitives. L'expérience de Newton est rigoureuse, elle est fondée à la fois sur l'analyse et la synthèse.
Newton nomme couleurs complémentaires celles dont la réu-nion forme le blanc; ainsi le vert est complémentaire du rouge violacé, le bleu de l'orangé, lé violet du jaune; une couleur quelconque a toujours sa complémentaire. Newton indique un moyen facile de trouver la couleur complémentaire d'une cou-leur donnée. Ce résultat peut être également atteint au moyen du cercle chromatique tel que le comprend et le décrit Goethe. Qu'on trace un cercle; en haut du diamètre vertical on place le rouge, en bas le vert; à droite du diamètre horizontal, per-pendiculaire au premier, on place le bleu; à gauche, et à l'autre extrémité du même diamètre on place le jaune. Si on veut ob-tenir la teinte complémentaire d'une couleur, du jaune par exemple, on tracera une ligne qui, partant du jaune, divisera en deux parties égales le quart de la circonférence compris entre le rouge et le bleu, et on rencontrera le violet; en agis-sant ainsi à l'égard du bleu on trouvera le jaune orangé. Partant des principes Newtonniens, les physiciens modernes ont cherché ce que pouvait être la couleur en elle-même, et la couleur propre des corps. Tous s'accordent à penser que la couleur en elle-même est le résultat d'ondulations particulières de l'éther lumineux répandu dans l'espace; suivant l'admirable comparaison d'Euler, les vibrations de l'éther produisent la lumière, comme les vibrations de l'air produisent les sons, et les couleurs sont pour la vue, ce que les différents sons de la musique peuvent être pour l'ouïe; les couleurs comme les sons peuvent être simples ou composées, elles ont en quelque sorte leur ton, leur intensité et leur timbre.
On admet aujourd'hui en physique que la lumière naturelle est composée d'une foule d'ondulations, propagées dans le même sens, mais différant par leur longueur et leur durée d'oscillalion. En quittant l'éther libre où elles se propageaient
avec une certaine vitesse, pour entrer dans l'éther répandu entre les molécules matérielles des corps, ces ondulations su-bissent des changements de vitesse, et par suite, une déviation différenle; les couleurs sont l'expression de ces différences de vitesse et de longueurs d'ondulations, différences que la science a pu évaluer par le calcul. On sait par exemple, que la lon-gueur d'onde du rouge est d'environ 0mm,0048, la longueur d'onde du violet de 0min,000309l; ce qui veut dire en d'autres termes que les longueurs d'ondes sont d'autant moindres que la couleur est plus réfrangible.
Un fait remarquable, c'est qu'aux diverses longueurs d'ondes correspondent non-seulement des couleurs différentes, mais des propriétés diverses pour chacune des couleurs. Ainsi les lon-gues vibrations qui donnent le rouge produisent les effets calo-rifiques les plus intenses, les vibrations moyennes ont une action des plus manifestes sur la rétine; les ondes les plus courtes, celles du bleu et du violet sont liées à des effets chimi-ques et phosphogéniques bien connus aujourd'hui.
Tous ces résultats sont des conséquences de la théorie Carté-sienne des ondulations la doctrine de l'émission que Newton avait admise, est définitivement rejetée aujourd'hui.
Les physiciens sont beaucoup moins d'accord sur la couleur propre des corps que sur les couleurs considérées en elles-mêmes ils s'entendent cependant sur la division en deux classes, des couleurs spéciales aux corps; ils distinguent ces couleurs en accidentelles ou variables, et en essentielles ou permanentes.
Les couleurs accidentelles se produisent dans trois circon-stances principales: par réfraction; ce sont les teintes du prisme, de l'arc-en-ciel, du diamant à facettes; par diffraction, les cou-leurs nuancées des plumes des oiseaux, de l'agate, etc.; par interférences; les couleurs des cristaux clivés en feuilles très-minces, d'une bulle de savon, d'une goutte d'huile étalée sur une grande masse d'eau.
Les couleurs permanentes des corps sont plus difficiles à concevoir; Newton en a donné une théorie bien simple, surtout pour les corps translucides si un verre rouge nous paraît rouge, c'est qu'il laisse passer seulement les rayons rouges et les rayons orangés, tandis qu'il éteint les autres couleurs; on peut s'en assurer en regardant un pareil verre à l'aide d'un prisme une partie considérable du spectre, celle qui correspond aux rayons absorbés, a disparu, tandis que l'apparition spectrale correspond aux rayons transmis par la lame.
La théorie de Newton est plus douteuse en ce qui concerne les couleurs naturelles des corps, transmises par réflexion. D'après cette théorie, les corps décomposent la lumière par réflexion, et leur couleur propre dépend de leur pouvoir ré-fléchissant pour les différentes couleurs simples. Les Corps qui les réfléchissent toutes sont blancs, ceux qui n'en réfléchissent aucune sont noirs; les corps ne seraient donc colorés que par l'espèce de lumière qu'ils réfléchissent, et les choses se pas-seraient comme dans le cas des lames minces. Nous ne pou-vons dire ici pour quels motifs cette théorie doit être aban-donnée les corps jouent un rôle -plus essentiel, par rapport aux ondes lumineuses, que Newton ne l'avait supposé; les cou-leurs permanentes ne sont pas simplement un phénomène ana-logue à l'écho, mais elles supposent de la part des corps une véritable radiation, elles sont le produit d'une résonnance lu-mineuse. Plusieurs faits prouvent cette réaction des corps sous l'influence de la lumière qui les frappe.
En analysant, à l'aide de son polariscope, la lumière émanée des corps solides, Arago a reconnu qu'elle est polarisée par ré-fraction, ce qui indique qu'elle émane en partie des couches in-térieures du solide, tandis que la lumière renvoyée par les gaz n'est jamais polarisée. Dans ces derniers temps on a mis en évidence l'action spéciale des corps en analysant les spectres qu'ils produisent; c'est ainsi qu'en Allemagne MM. Kirchhoffet Bunsen ont découvert un rapport intime entre la constitution atomique des substances et leurs spectres lumineux Les com-binaisons de sodium, par exemple, développent dans toutes les flammes également une seule ligne brillante jaune; le lithium offre deux lignes distantes dans le rouge le chlorure de calcium en produit de nombreuses dans le rouge, le jaune et le vert. En général, le spectre des corps gazeux et des vapeurs atteste 1. Annales de Poggendorff, CX, p. 161. par ses minima et maxima de lumière, une disposition de la substance à développer certains rayons de préférence à d'autres; les corps solides agissent autrement. Chaque substance a donc une action élective sur la lumière comme sur la chaleur, elle est douée d'un pouvoir émissif et rayonnant spécial. Ainsi, tout porte à admettre que la lumière colorée qui est émise par les corps n'est pas simplement réfléchie par leur surface, mais irradiée de leur intérieur; elle est le résultat du conflit entre les ondes lumineuses qui agissent sur les molécules, et les propriétés de molécules elles-mêmes, qui réagissent sur les ondes. Tel est la manière de voir que les travaux de Béné-dict Prevost, d'Euler, les découvertes récentes de Kirchhoff, Bunsen, Becquerel, autorisent à considérer comme la plus pro-bable 1.
Quand on réfléchit aux difticultés de l'optique, aux expé-riences délicates qu'elle nécessite, aux connaissances profondes qu'elle suppose en mathématiques, on comprend difficilement l'attrait qu'une science si sévère a pu exercer sur un poëte, on désire connaître les circonstances qui ont conduit Goethe à s'en occuper avec tant d'ardeur.
Goethe a pris soin de satisfaire notre légitime curiosité, et de raconter comment les événements et les dispositions de son esprit l'ont attiré, dès l'époque de son sejour à Rome, vers cette branche de la physique.
t Je croyais remarquer, dit-il, que les artistes vivants agissent d'après une tradition incertaine et suivent leur propre impulsion, que le clair et l'obscur, le coloris et l'harmonie des couleurs tour-nent confusément dans un cercle bizarre on n'en saisit pas l'en-chaînement, on n'en comprend pas clairement les rapports; quant à la pratique, elle est plutôt subordonnée au procédé de l'artiste qu'aux principes et à la loi. J'entendais souvent traiter des couleurs chaudes et froides, des couleurs qui se font ressortir l'une par l'au-tre et de plusieurs questions semblables à chaque conséquence je 1. On trouvera dans les ouvrages suivants des développements complets sur la théorie physique des couleurs Herschell, Traité de la lumière, traduit de l'Anglais par Quetelet. Paris, 1833, t. II; I)ove, Die neure Farbenlehre. Berol, 1838; Moigno, Répertoire d'Optique moderne, t. II, Paris, 1847. Aderholdt, dans son travail sur la Théorie des couleurs de Goethe, a également résumé avec clarté, l'état actuel de la science sur cette branche de l'optique. croyais remarquer qu'on se mouvait sans cesse dans le même cercle, sans jamais pénétrer le sujet et le considérer d'une manière géné-rale. lorsqu'enfin, après une longue interruption, je trouvai le .loisir de suivre de nouveau la voie dans laquelle je m'étais engagé, je résolus de reprendre sur le coloris, des.études auxquelles je n'é-tais pas resté étranger, à l'époque même de mon voyage en Italie je désirais surtout savoir, comment au point de vue de la nature il fallait envisager les couleurs comme phénomènes physiques, si on voulait tirer de cette connaissance quelques applications utiles aux beaux arts. J'étudiai donc attentivement la physique des couleurs et je lus sur. ce point le chapitre d'un compendium cette étude fut sans résultat, je n'y vis rien qui pût me conduire au but dès lors je pris le parti d'examiner directement les phénomènes à l'aide d'un appareil que le conseiller Buttner, venu de Gœttingue à Iéna avait apporté avec lui et qu'il mit obligeamment à ma disposition. »
Goethe raconte qu'il fit venir les prismes, mais que n'ayant pas de chambre obscure il différa de s'en servir jusqu'à ce que le conseiller d'Iéna les lui eût fait redemander, il continue
« Je résolus de me rendre de suite au désir qui m'était exprimé déjà j'avais retiré la caisse pour la remettre au messager, lorsque j'eus l'idée de regarder un instant à travers le prisme, ce que je n'avais pas fait depuis mes plus jeunes années. Je me souvenais bien que tous les objets devaient paraître colorés, mais comment, je l'avais complétement oublié. Je me trouvais dans une chambre en-tièrement blanchie en portant le prisme devant mes yeux, la théo-rie de Newton me revint à l'esprit toute la paroi blanche devait présenter diverses teintes par suite de la réfraction de la lumière et de sa décomposition en rayons colorés; mais je fus bien étonné lorsque la paroi blanche vue à travers le prisme me parut aussi blanche qu'avant au contraire, sur les limites des parties plus obs-cures, les couleurs apparaissaient plus ou moins ainsi les barreaux de la fenêtre étaient environnés d'un spectre coloré, tandis que le ciel gris restait sans couleur.
« Je n'eus pas besoin d'une longue réflexion, à l'instant même je reconnus qu'une limite est la condition nécessaire pour la manifes-tation des couleurs, et je fus convaincu comme par instinct que la théorie de Newton était fausse »
1. Goethe's Sâmmtliche Werke, XXIX, 329. Telle est l'expérience qui persuada à Goethe qu'il avait ren-versé l'autorité de Newton et lui suggéra la malheureuse idée d'une doctrine et d'un livre sur les couleurs. S'il avait pris la peine de réfléchir un instant, si, comme un bon écolier il s'était souvenu des éléments de physique, il ne lui aurait pas été dif-ficile d'expliquer pourquoi, vue à travers le prisme, la paroi blanche de la chambre et le ciel grisâtre ne devaient produire aucun spectre, puisque, par suite de la superposition des spec-tres partiels, la couleur blanche était reconstituée. Goethe était aveuglé par un secret orgueil, flatté par les illu-sions d'une théorie naissante, il avait oublié jusqu'aux notions les plus élémentaires de la science. Soit qu'il ne reconnût pas, soit qu'il ne voulût pas reconnaître l'erreur dans laquelle il était tombé, le poëte persista dès lors dans son idée première et consacra à son développement plus de douze années de sa vie; le résultat de ses persévérantes recherches fut l'ouvrage dont nous allons essayer de présenter l'analyse. Dès les années 1791 et 1792, deux publications de Goethe, sous le titre de Contributions à l'optique, avaient précédé et pré-paré le travail d'ensemble, qui ne. forme pas moins de deux volumes.
Il n'est pas nécessaire d'analyser séparément les opuscules consacrés aux phénomènes prismatiques; ces phénomènes sont exposés dans tous les traités de physique; d'ailleurs nous en donnerons les résultats essentiels dans l'analyse qui va suivre.
Le traité des couleurs est dédié à la grande duchesse Louise de Weimar et d'Eisnach, protectrice éclairée de Schiller et de Goethe; il est divisé en trois parties La première partie est une exposition didactique de la doc-trine La seconde partie est une polémique contre Newton et son école, une réfutation des Lectiones oplicx de l'immortel physicien anglais.
La troisième partie consiste en une intéressante dissertation sur l'histoire des couleurs chez les anciens et chez les mo-dernes.
La première partie est divisée elle-même en six sections dont nous indiquerons simplement les titres, pour donner dès le début une idée précise de l'ensemble 1° Couleurs physiologiques.
2° Couleurs physiques.
3° Couleurs chimiques.
4° Nature intime des couleurs Considérations générales. 50 Rapports avec les autres branches de la science. 6° Effets moraux et expressifs des couleurs.
Nous suivrons dans notre exposition le plan même de l'ouvrage.
10 Couleurs physiologiques.
Les couleurs physiologiques ont été longtemps envisagées comme de fugitives et fantastiques apparitions, incapables d'être rattachées à des observations et à des lois précices; Bayle les appelle des couleurs adventives Buffon, des couleurs acciden-telles, Dawin, des spectres oculaires.
« Nous les nommons couleurs physiologiques, dit Goethe, parce qu'elles se rapportent à l'œil sain; parce que nous les envisageons comme des conditions nécessaires de la vision, conditions par les-quelles la puissance vivante se manifeste en elle-même et au dehors1.» v Les couleurs physiologiques résultent en effet des modifi-cations que subit la rétine, cette membrane nerveuse si délicate destinée à transporter au centre cérébral les impressions de la, lumière.
Goethe entre dans l'analyse des phénomènes il étudie d'abord l'influence de la lumière et des ténèbres sur l'organe visuel. Lorsque la rétine est exposée soit à l'obscurité, soit à une vive lumière, elle est mise dans deux états différents; et nous appré-cions d'autant mieux l'opposition marquée que nous passons des ténèbres à une clarté ébouissante. Dans le premier cas, l'organe est à son plus haut degré d'expansion et d'excitabilité; dans le second, il est à son degré extrême de concentration et d'insensibilité; voilà pourquoi si nous passons d'un état à l'autre, l'opposition persiste pendant un temps déterminé. Pourl'obser-- 1. Gœthe's Werke, XXVII, p. 20, § 3. vateur qui va de la clarté à l'obscurité, tout est d'abord confu-sion, jusqu'à ce que la sensibilité de la vue soit rétablie le prisonnier qui quitte son cachot pour contempler la clarté du jour, est doué de la vue la plus pénétrante. Goethe explique par les mêmes considérations pourquoi les tableaux se jugent mieux lorsqu'ils sont vus isolément, à l'aide d'un double tube, et après un repos de l'organe visuel.
Les images blanches et noires sont dans le même rapport avec l'organe visuel que le clair et l'obscur; et si ces images font impression en même temps sur la rétine, elles produisent simultanément, l'une par rapport à l'autre, les états que la lumière et les ténèbres provoquent successivement ainsi, un objet sombre paraît plus petit qu'un objet clair de même grandeur; deux cercles d'un même diamètre, l'un noir sur un fond blanc, l'autre blanc sur un fond noir, sembleront inégaux, et le noir paraîtra visiblement plus petit que le blanc. Goethe décrit ainsi le phénomène des irradiations; il en'cite de nombreux exemples, et l'attribue sans hésiter aux modifi-cations imprimées à la rétine; voici son explication
« Le noir, comme représentant de l'obscurité, laisse l'organe à l'état de repos; le blanc, comme la lumière, le fait entrer en acti-vité. la rétine en repos, et abandonnée à elle-même, tend à se concentrer pour ainsi dire et à occuper un plus petit espace, tandis que, dans l'état d'activité, elle s'étend sous l'influence de la lumière • »
La persistance des modifications de la rétine sous l'influence du blanc ou du noir explique les couleurs que nous nommons aujourd'hui, couleurs accidentelles consécutives. Qu'on regarde le matin, lorsque l'œil est calme, les barreaux d'une fenêtre se dessinant sur un ciel grisâtre; qu'on dirige ensuite la vue sur une surface sombre, on apercevra pendant quelques instants une croix noire sur un fond clair la durée de l'apparition variera selon la conformation de l'œil et l'in-tensité de la lumière. Que l'on regarde une surface gris clair, pendant que l'impression persiste encore, il y aura souvent un renversement des phénomènes; le barreau paraîtra clair, et la vitre, obscure; le même fait se produit lorsqu'on dirige ailleurs t. Gœthe's Werke, XXVII, p. 23, § 18. ses regards, après avoir fixé un rond noir sur une surface gris clair; Goethe rapporte que causant un jour avec une personne placée à quelque distance et qu'il avait considérée attentive-ment, il détourna un peu ses regards, la tête de son interlo-cuteur lui parut aussitôt environnée d'une zone lumineuse.
Goethe donne de ces phénomènes l'explication suivante dont nous apprécierons plus loin la valeur
« L'oeil humain manifeste son activité parce qu'il tend sans cesse à changer d'état, à se mouvoir du clair à l'obscur et de l'obscur au clair; l'œil ne peut et ne saurait rester un instant dans un état identique déterminé par l'objet il est contraint à une sorte d'oppo-sition. L'antagonisme s'établit entre les extrêmes et les intermé-diaires, les oppositions se rapprochent, et la totalité, l'unité, se réa-lisent dans le temps comme dans l'espace »
La teinte grise tient le milieu entre le clair et l'obscur si on considère une image grise sur un fond noir, elle paraîtra plus claire que la même image vue sur un fond blanc; si l'on rapproche les deux images, leur couleur paraîtra essentiellement différente. A propos de cette remarque, Goethe ajoute
« Nous croyons trouver ici.un exemple de la vive irritabilité de la rétine, et de l'antagonisme que manifeste toute partie vivante et or-ganisée, lorsqu'elle est soumise à des conditions déterminées l'in-spiration appelle l'expiration, et la systole la diastole; c'est la forme éternelle de la vie qui se manifeste ainsi aussitôt qu'on présente à l'œil l'obscur, il demande le clair, il recherche l'obscur si on lui présente le clair, exprimant ainsi son activité, son aptitude à saisir l'objet et à réaliser spontanément un état opposé 8. » Goethe a fait des expériences directes sur les couleurs acci-dentelles consécutives; nous en trouvons la preuve au chapitre consacré à l'examen des images incolores et resplendissantes. On projette un cône lumineux sur la paroi d'une chambre obs-cure, au moyen d'une petite ouverture pratiquée dans un volet; après avoir fixé un instant le cercle lumineux, on ferme le volet; l'impression de l'image blanche persiste sur la rétine et ou distingue les phénomènes suivants le milieu du cercle res-- 1. Gcethe'sWerke, XXVII, p. 27, §33. -2. Ib., 28, § 38. tant clair, les bords se colorent en une teinte purpurine qui s'étend graduellement de la périphérie au centre. A la teinte purpurine succède de la même manière la teinte bleue; le bleu s'étend à mesure que le rouge disparaît et l'image devient obs-cure. L'auteur a essayé, en répétant cette expérience, de me-surer la persistance de chacune des apparitions; il a parfaite-ment constaté qu'on peut pendant quelque temps reproduire les images en ouvrant et en fermant les yeux. •t J'ai fixé pendant cinq secondes l'image brillante, et j'ai fermé l'ouverture; l'image a persisté. Après treize secondes, elle était en-tièrement d'une couleur pourpre. Alors il s'écoula vingt neuf se-condes jusqu'à ce que le bleu apparût, et quarante-huit jusqu'à ce que l'image fût devenue incolore; en ouvrant et en fermant les yeux, j'ai ravivé l'image, de façon qu'elle disparut complétement sept minutes seulement après le début du phénomène » Si, pendant la persistance de l'impression, on porte les yeux sur une surface d'un gris clair, l'image prendra successivement avant de disparaitre, les teintes vertes et bleues. Nous devons à Goethe une intéressante expérience sur la combinaison de ces derniers phénomènes avec ceux qui précèdent.
J'étais vers le soir, dans une forge, au moment où une masse de fer d'un rouge ardent était frappée par le marteau; après l'avoir attentivement considérée je me retournai, et je jetai les yeux par hasard sur une caisse de charbon ouverte une couleur pourpre entourait alors l'image dont j'avais conservé l'impression; en cet instant, de la surface obscure je portai mes regards sur une cloison de planches assez éclairée, l'image persistante me parut alors en partie verte, en partie rouge, suivant sa disposition sur une surface plus claire ou plus obscure*. »
Il est important d'observer que Goethe trouve la cause de ces modifications dans une succession d'ébranlements de la rétine; c'est l'expression même dont il se sert.
Les images consécutives succèdent non-seulement à la con-templation des images blanches, mais à la perception des images colorées. Si on fixe un papier coloré disposé sur une surface
1. Gœthe'sWerke, XXVII, p. 29, §41, 2. fb., 30, 44, blanche, et qu'on détourne les yeux, on aura la sensation d'une couleur, et cette couleur sera complémentaire de la pre-mière par exemple, si l'image primitive est jaune, l'image con-sécutive sera violette; elle sera orangée ou rouge, si l'image primitive était bleue ou verte.
De pareils phénomènes ne sont pas rares mais notre inattention les fait passer inaperçus Goethe rapporte qu'en-trant un soir dans une auberge, il y regarda quelque temps dans une demi obscurité une jeune fille aux cheveux noirs, au teint pâle, et vêtue d'une jupe écarlate; dès qu'elle fut sortie, il distingua son visage sur un mur blanc placé en face, le visage de la jeune fille était noir et comme entouré d'une zone claire, son vêtement était d'une riche teinte verdâtre. On doit suivant Goethe considérer comme des couleurs consécutives, les éclairs phosphorescents produits par certaines fleurs pendant l'été le poëte rapporte ici une observation ori-ginale dont les détails intéresseront les physiologistes et les amis du merveilleux.
« Le 19 juin 1799, je me promenais le soir dans un jardin avec un ami; la nuit tombait et le ciel était pur. Nous remarquons dis-tinctement autour de la fleur colorée en rouge d'un pavot oriental comme une sorte de flamme; nous nous arrêtons devant la plante, nous examinons attentivement, mais l'apparition s'était évanouie; enfin, après mille circuits, nous parvenons, en dirigeant oblique-ment nos regards, à reproduire ce phénomène aussi souvent qu'il nous était agréable. Nous étions témoins sans nul doute d'un phé-nomène relatif aux couleurs physiologiques voilà pourquoi l'éclair lumineux, véritable image consécutive de la fleur rouge, était d'un bleu verdâtre. Si on veut être témoin des mêmes faits dans la nature, qu'on fixe attentivement dans un jardin des fleurs colorées, et qu'on porte les yeux sur une allée couverte de sable, on verra l'image de la fleur avec la teinte de sa couleur complémentaire1. » Nous arrivons, en suivant l'ordre des chapitres, aux couleurs accidentelles et simultanées.
Si un fragment de papier gris est placé sur un fond vert il paraît rouge, sur un fond rouge, il paraît vert; il offre toujours 1. Gœthe's Werke, XXVII, p. 54, § 32. une teinte colorée qui est le contraste de la couleur objective du champ, ou en d'autres termes, une couleur complémentaire. Dans ce cas, la rétine impressionnée par la couleur objective, provoque la couleur conlrastante par laquelle le repos s'établit. C'est à cette classe de couleurs subjectives qu'il convient de rattacher les ombres colorées. On dispose à l'entrée de la nuit une bougie enflammée près d'un papier blanc, éclairé par la faible lumière du jour; devant la bougie on place un crayon, et l'ombre qu'il projette paraît bleue; en examinant attentive-mnnt, on peut reconnaître que le papier blanc présente une teinte d'un jaune rougeâtre.
Goethe signale aussi l'expérience suivante deux bougies allumées sont disposées à l'entrée de la nuit, l'une près de l'autre, sur une surface blanche; on place une règle épaisse entre elles de manière à faire naître deux ombres; alors, à l'aide d'un verre coloré, placé devant une des bougies, on co-lore la surface blanche; immédiatement les ombres projetées offrent des teintes manifestes et complémentaires des teintes primitives. L'auteur croit trouver dans cette expérience une conséquence de la théorie que nous aurons bientôt à exposer.
« La couleur elle-même, dit-il, est donc quelque chose d'obscur (sxiEpôv), et le P. Kircher a bien raison de la nommer une lumière opaque; la couleur se confond avec l'ombre, s'y unit si étroitement que nous ne la voyons qu'en elle et par elle »
Cette explication est erronée dans le cas des ombres colo-rées subjectives, les effets perçus se rattachent aux modifications de la rétine impressionnée à la fois par la lumière blanche et la lumière.colorée; Grothuss a prouvé que la présence d'une cer-taine quantité de lumière blanche est indispensable pour la pro-duction du phénomène qui rentre ainsi dans les cas ordinaires.
Nous devons à Goethe une observation aussi exacte que poé-tique du phénomène des ombres colorées. Voici ce qu'il nous rapporte
« Pendant un voyage d'hiver dans le Hartz, je descendais vers le soir les pentes du Brocken; les plaines d'alentour étaient couvertes de 1. Gœthe's Werke, XXVII, p. 37, g 69. neige; les arbres et les rochers isolés, les forêts, les flancs des mon-tagnes en étaient blanchis; le soleil descendait à l'horizon en face des étangs de l'Oder. Pendant le jour, j'avais déjà pu remarquer qu'au contraste du ton jaunâtre de la neige, les ombres paraissaient légèrement violettes; je devais m'attendre à les voir se colorer en bleu foncé à mesure que les nappes de neige devenaient d'un jaune plus sombre. Lorsque le soleil fut sur le point de disparaître à l'ho-rizon, lorsqu'à travers les brumes du soir, ses rayons vivement colo-rés, projetaient comme un voile de pourpre sur le ciel qui m'entou-rait, alors la couleur des ombres fut changée, elles me parurent d'un vert aussi clair que le vert des flots de l'Océan, et d'une beauté comparable à celle de l'émeraude; l'apparition devint de plus en plus brillante; j'aurais pu me croire transporté dans le royaume des fées, tant les objets étaient teints de ces deux vives et éclatantes couleurs. Après le coucher du soleil, l'apparition s'évanouit, faisant place à un crépuscule grisâtre et, par degrés insensibles, à une nuit éclairée par la pâle lumière de la lune et des étoiles'. » Goethe cite d'autres exemples du même phénomène, et en particulier le suivant
« Que l'on prenne une plaque de verre d'une couleur verdâtre, et qu'on y examine par réflexion le barreau d'une fenêtre, on en verra une double image celle que produit la face inférieure de la plaque sera verte; celle que produit la face supérieure, au lieu d'être incolore, sera teinte en une couleur pourpre8. » Comme complément de ses études sur les couleurs physio-logiques, l'auteur a écrit deux chapitres sur les effets d'une faible lumière et sur les auréoles subjectives. Les auréoles subjectives se manifestent surtout lorsque l'œil est en repos et vivement excitable; ainsi, lorsque nous sommes éveillés au milieu de la nuit et frappés par la clarté d'une bougie, ainsi encore, si nous nous plaçons dans une chambre obscure en face d'une ouverture lumineuse nous verrons l'image claire entourée d'une auréole obscure. Personne n'i-gnore que le matin, au réveil, une pression exercée à l'angle interne de l'oeil flit souvent apparattre une succession de cercles clairs et colorés. Goethe a donné de ces faits une explication très-intelligente « 1. Gœthe's Werke, XXVII, p. 39, § 75. 2. Ib., 40, S 80.
» Nous pouvons, écrit-il, considérer les auréoles subjectives comme le résultat du conflit de la lumière avec une surface vivante; la cause motrice agissant sur cette surface y détermine un mouve-ment d'ondulations. On peut comparer un pareil mouvement aux cercles qui se forment dans l'eau. aux cercles concentriques que l'on développe dans un verre plein de liquide lorsqu'on cherche à produire un son en en faisant vibrer les bords, ou mieux encore, aux ébranlements intermittents d'une cloche qui retentit dans l'air on aura, par ce phénomène, une idée des modifications que subit la rétine, lorsqu'elle est frappée par un objet lumineux; seulement, comme partie vivante, elle affecte une sorte de disposition circu-laire 1. »
En rapprochant ce passage de ceux que nous avons cités, nous constatons que Goethe, non-seulement a fait des recherches expérimentales intéressantes sur les couleurs physiologiques, mais qu'il en a donné un des premiers une explication judi-cieuse cette explication se rapproche en quelques points de la théorie proposée par le physicien Plateau, et universellement acceptée aujourd'hui; Goethe adopte aussi en partie les prin-cipes émis autrefois par le physicien Jurin, et d'après lesquels les impressions accidentelles auraient pour cause l'antagonisme des sensations; de là ses vues sur l'état actif spécial de la rétine. Goethe établit encore les vérités suivantes, qui donnent, selon nous, une incontestable valeur à sa doctrine les impressions accidentelles n'ont pas besoin pour se manifester de l'influence de la lumière extérieure; le phénomène des couleurs acciden-telles est précédé de la persistance de l'impression; enfin, les modifications éprouvées par la rétine consistent en une suc-cession d'ébranlements, et on doit distinguer des modifications relatives au temps, et des modifications relatives à l'espace. Ces résultats ont plus d'une analogie avec ceux que Plateau a développés en leur donnant pour appui de rigoureuses expé-riences. Rappelons que dans l'opinion du physicien belge, les couleurs accidentelles sont dues à un mouvement oscillatoire de la rétine, mouvement en vertu duquel l'impression passe d'a-bord de l'état positif à l'état négatif, puis oscille en s'affaiblis-sant. Les phénomènes de l'irradiation et des auréoles acciden-- 1. Gœthe's Werke, XXVII, p. 44, § 98. telles dépendent également des modifications oscillatoires qui se transmettent de proche en proche à la surface de la mem-brane nerveuse. Les couleurs consécutives s'expliquent par la persistance et la durée des oscillations; les couleurs acciden-telles, proprement dites, sont liées à l'étendue de la surface vibrante'.
M. Chevreul a publié un ouvrage fondamental sur la loi du contraste simultané des couleurs il a démontré que deux objets colorés placés près l'un de l'autre, exercent une influence réciproque par leurs couleurs, de telle manière qu'à la couleur de chacun d'eux s'ajoute la couleur complémentaire de l'autre ainsi, si on juxtapose un objet rouge et un objet vert, l'objet rouge semblera tirer sur le vert, et l'objet vert sur le rouge; si on juxtapose une couleur quelconque avec le blanc, le blanc se teint légèrement de la couleur complémentaire, et la couleur employée devient plus foncée; si on juxtapose une couleur quel-conque avec le noir, la couleur employée semblera plus claire; enfin le blanc et le noir se modifient réciproquement de telle manière que le premier devient plus éclatant et le second plus foncé 2.
Goethe avait remarqué quelques-uns de ces effets dus au contraste simultané il avait constaté, par exemple, que si plusieurs couleurs sont juxtaposées, elles tendent mutuellement à élever leur ton. Il vérifie cette supposition, en ce qui concerne le clair et l'obscur, en instituant l'expérience suivante « Que l'on prenne des bandes de papier gris de nuances diffé-rentes, mais se suivant immédiatement en hauteur de ton, que l'on colle ces bandes les unes à côté des autres, d'après l'ordre de leurs teintes, et qu'on les dispose suivant une position verticale,.on trou-vera que chaque bande paraît plus foncée dans les points par les-quels elle touche à une bande plus claire, et plus claire dans les points par lesquels elle touche à une bande plus foncée. Cet ensemble de bandes rappelle très-exactement l'image d'une colonne cannelée, éclairée par un de ses côtés 3. »
1. Le mémoire de Plateau est publié dans les Annales de Physique et de Chimie, t. LVIII. On pourra consulter sur ces sujets le Répertoire d'Optique moderne par M. Moigno, t. 11, p. 580, etc., et tous les traités de physique. 2. Chevreul, Du Contraste simultané des couleurs. Paris, 1839. 3. Édit. citée, XXX, p. 19, § 7. Quand on lit cette expérience, on est frappé de la sagacité de Goethe et on regrette que le poëte se soit borné à effleurer des sujets de cette importance.
Le chapitre que Goethe consacre aux couleurs pathologiques est un des plus dignes d'intérêt; les observations qu'il renferme sont exactes et exposées avec originalité; il en est une surtout qui mérite, à cause de sa valeur, d'être rapportée en entier; il s'agit de plusieurs personnes atteintes de cette singulière aber-ration de la vue, connue sous le nom de daltonisme. « Je connais,,dit Goethe, deux sujets de moins de vingt années qui offraient un phénomène curieux. Tous deux avaient les yeux gris bleuâtre; ils distinguaient très-nettement les objets proches et éloignés à la lumière naturelle et artificielle; leurs perceptions des couleurs étaient parfaitement concordantes.
« Ils s'accordent avec nous dans leur manière de considérer le blanc, le noir et le gris; ils voient tous deux le blanc sans mélange. L'un d'eux croit remarquer près du noir une teinte brune, et près du gris, une teinte rougeâtre; ils paraissent apercevoir très-nettement la gradation du clair et de l'obscur.
« Ils voient comme nous le jaune, le jaune rouge et le rouge jaune; mais ils disent que le jaune leur semble planer en quelque sorte sur le rouge. Ils nomment rouge une couche épaisse de carmin disposée au fond d'une soucoupe.
« Mais voici une différence tranchée. Qu'on applique à l'aide d'un pinceau mouillé une couche légère de carmin sur une tasse blanche, ils compareront cette couleur claire à la couleur du ciel et la nommeront bleue. Si on leur montre une rose, ils la nommeront également bleue, et ne pourront parvenir, quels que soient les essais tentés, à distinguer le bleu clair de la couleur rose; ils confondent dès lors le rose, le bleu, le violet, et ne peuvent distinguer ces cou-leurs les' unes des autres; que le milieu soit clair ou' obscur, que les teintes soient légères ou foncées, il leur est impossible de ne pas confondre le vert avec l'orangé foncé, et surtout avec le brun rouge.
« Si l'on engage la conversation au hasard avec eux et qu'on les interroge seulement sur les objets les plus voisins, on tombe dans une étrange confusion, et on peut craindre de devenir fou. Cepen-dant, avec quelque méthode, on se rapproche singulièrement de la loi de cette étrange anomalie.
« Comme on a pu le remarquer, ces sujets voient moins de cou-leurs que nous; voilà pourquoi ils confondent tellement les diverses couleurs, que le ciel leur paraît rose, la rose bleue, et réciproque-ment. Mais on peut se demander Voient-ils la couleur bleue ou la couleur rose? voient-ils le vert orangé, ou l'orangé, vert? On peut trouver la solution de cette énigme, si l'on considère qu'ils ne voient pas le bleu, mais à sa place un pourpre dilué, une couleur rose, un rouge clair et pur. On peut concevoir cette explication de la manière suivante
» Faisons disparaître le bleu de notre cercle des couleurs, nous en faisons disparaître en même temps le bleu, le violet et le vert. Le rouge pur s'étend dès lors à la place des deux premières couleurs, et lorsqu'il atteint de nouveau la région du jaune, il donne, au lieu du vert, une nuance orangée.
« En conséquence de cette explication, nous avons nommé akua-noblepsie cette étrange aberration de la vue. Pour la mieux faire comprendre, nous avons dessiné et peint plusieurs figures dont nous nous proposons de donner ultérieurement l'explication. On y trou-vera un paysage colorié conformément à la manière dont ces sujets voient la nature; le ciel est rose, les objets verts sont d'une teinte qui varie du jaune au rouge brun, comme les teintes de l'automne » Le phénomène dont Goethe nous rapporte un cas aussi inté-ressant est connu aujourd'hui dans la science sous le nom de daltonisme, parce qu'un savant anglais, Dalton, atteint lui-même de cette affection, en a fait le sujet d'un travail spécial. Depuis Dalton, le même sujet a été étudié attentivement, en 1837, par M. Seebeck, le fils du physicien célèbre qui fut l'initiateur de Goethe en optique, puis par M. Wartmann, de Genève, enfin par M. Zokalski, en 1841.
Ce dernier observateur a indiqué plusieurs classes de dalto-niens. Il signale des personnes chez lesquelles le sens des cou-leurs fait presque entièrement défaut elles ne voient guère que les divers degrés du blanc et du'noir; il y a des personnes qui au blanc et au noir joignent la sensation du jaune; quelques daltoniens sont uniquement privés de la sensation du rouge enfin il en est, qui non-seulement voient le jaune, mais sont capables d'une perception particulière et identique du bleu et du rouge; c'est à cette classe qu'il faut rapporter les akyanopes de Goethe.