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Couleurs physiques

Dans cette partie fondamentale du Traité des couleurs, Goethe expose complétement sa théorie; l'auteur a étudié soigneuse-ment les faits, répété les expériences; cependant ses doctrines n'ont aucune valeur elles prouvent que le poëte, peu versé dans les connaissances de physique et surtout de mathémati-ques, s'est laissé dominer par son imagination et entraîner par le désir beaucoup trop naturel de paraître un homme uni-versel. L'analyse que nous présentons ne laisse pas de doutes sur cette prétention du grand esprit, mais elle en révèle en même temps les ressources et la puissance.

« Les couleurs physiques, dit Goethe, sont celles dont la produc-tion exige l'intervention de certains milieux matériels, par eux-mêmes sans couleurs, mais qui peuvent être ou diaphanes, ou en partie troubles et translucides, ou enfin entièrement opaques. Ces couleurs peuvent être déterminées dans notre œil par certaines con-ditions particulières, ou, si elles se sont produites au dehors sous quelque influence, elles peuvent être réfléchies dans notre œil.

« La lumière peut se manifester, dans ces circonstances, de trois manières en premier lieu, lorsqu'elle est réfléchie par la surface d'un milieu c'est ce que l'on désigne sous le nom de catoptrique; en second lieu, lorsqu'elle est infléchie en passant sur les bords d'un objet; on nomme quelquefois ces phénomènes, périoptiques; nous les appelons paroptiques; en troisième lieu, lorsqu'elle traverse un corps transparent ou diaphane c'est l'objet de la dioptrique. Nous avons nommé époptique un quatrième mode de manifestation, con-sistant en ce que les couleurs physiques apparaissent dans certaines conditions à la surface incolore d'un objet »

Couleurs dioptriques.

Elles forment l'objet plus spécial des observations de l'au-teur. Il les divise en deux classes la première classe com-prend les couleurs produites par un milieu translucide la seconde comprend les couleurs produites par un milieu trans-parent.

En abordant l'étude des couleurs de la première classe, Goethe pose ce singulier principe le premier degré du trouble est la transparence, la diaphanéité; la translucidité est un degré de trouble plus complet, le blanc est un trouble pur. Une lumière 1. Gœthe's Werke, XXVIII, p. 52, $ 140. vive comme celle du soleil, ou du phosphore en combustion, est éblouissante et sans couleur; la même lumière, vue à travers un milieu légèrement trouble, nous semblera jaune; si le trouble augmente, elle deviendra successivement rouge jaune, et jaune rubis. Si, au contraire, un fond obscur est vu à travers un mi-lieu éclairé, la couleur paraîtra bleue, et elle deviendra violette si le milieu est plus clair.

C'est en cette manière de voir que consiste essentiellement la théorie de Goethe; la couleur n'est pour le poëte qu'un mélange de clair et d'obscur, de lumière et de ténèbres; il fait tout d'abord de ce principe quelques applications aux phénomènes atmosphériques « Le soleil, vu à travers un milieu légèrement trouble, se montre entouré d'une auréole jaunâtre. Ce milieu resplendissant peut être encore jaunâtre, lorsque déjà ses bords se teignent d'une couleur rouge. Dans le cas de brouillards secs, comme ceux observés en 1795 dans le Nord, et surtout dans certaines conditions atmosphériques, comme par le sirocco dans les régions méridionales, le soleil pa-raît d'un rouge rubis ainsi que les nuages qui l'entourent tous réfléchissent vivement cette couleur.

« Si l'obscurité d'un espace sans limites est vue à travers les cou-ches atmosphériques éclairées par la lumière du jour, la couleur bleue apparaîtra. Observée des hautes montagnes, pendant le jour, la teinte du ciel paraît d'un bleu de roi, parce qu'un trouble léger plane sur les espaces ténébreux et sans limites; mais si l'on descend au fond des vallées, le bleu devient plus clair, jusqu'à ce qu'enfin, en certaines régions, par suite de l'interposition du milieu trouble, le ciel semble d'un bleu blanchâtre »

Goethe explique, d'après le même principe, les couleurs des montagnes et des glaciers, la zone bleue des flammes, les nuances des infusions du bois néphritique, la teinte du fond de la mer, qui, par un brillant soleil, paraît aux plongeurs d'une couleur purpurine. Après avoir ainsi passé en revue un cer-tain nombre de phénomènes longuement développés dans les ouvrages de physique, l'auteur revient à sa doctrine des mi-lieux troubles, et rapporte une observation personnelle qu'en 1. Gœthe's Werke, XXVIII, § 154-165. raison de son intérêt artistique nous ne passerons pas sous silence Le portrait d'un théologien éminent avait été peint depuis plu-sieurs années par un artiste fort habile, surtout dans l'art de manier les couleurs. Le théologien était vêtu d'un brillant habit de ve-lours, qui, plus que la physionomie, attirait et excitait l'attention de l'observateur. Cependant, sous l'influence de la fumée des lampes et de la poussière, ce tableau avait perdu peu à peu de sa première fraîcheur; on le confia donc à un peintre chargé de le couvrir d'un nouveau vernis. L'artiste crut devoir commencer par laver le tableau avec une éponge imbibée d'eau; il avait à peine passé l'éponge et enlevé la malpropreté la plus épaisse, qu'à son étonnement l'habit de velours noir se changea en un habit de pluche d'un bleu clair, ce qui donnait au personnage un aspect très-mondain, bien qu'il eût le cachet de l'ancienne mode. Le peintre ne continua pas à laver; il ne comprenait pas comment une couleur bleue claire pou-vait sortir d'un fond noir sombre, et encore moins, comment il avait pu enlever si vite une teinte capable de produire, avec le noir, le bleu qu'il avait sous les yeux.

« Il était très-déconcerté d'avoir gâté l'image à ce point; on ne pouvait plus distinguer de la tenue ecclésiastique que la perruque ronde et bouclée, et l'habit de pluche passé était tout à fait disgra-cieux, comparativement à l'habit de velours. Le mal, cependant, paraissant sans remède, notre bon artiste appuya avec humeur son tableau contre le mur et se mit au lit, non sans soucis.

« Mais quelle ne fut pas le lendemain matin sa joie, lorsqu'ayant pris le tableau, il vit l'habit de velours noir dans tout son éclat primitif; il ne put se contenir; il passa de nouveau l'éponge sur une partie du vêtement, la couleur bleue reparut et disparut quelques instants après.

« Dès que j'eus connaissance de ce phénomène, je me rendis vers la merveilleuse image on y passa en ma présence une éponge mouillée, et le changement de teinte se montra aussitôt. Je vis un habit de pluche un peu fané, mais d'un bleu clair très-net; quel-ques taches brunes indiquaient seulement les plis des manches.

« Je m'expliquai ce phénomène par la doctrine des milieux trou-bles. Il est possible que l'artiste, dans le but de donner plus d'in-tensité à la couleur noire, l'ait recouverte d'un vernis qui, absorbant l'humidité, ait joué ainsi lA rôle d'un milieu trouble. ^ous cette in>-fluence, le noir, recouvert par le vernis, paraît d'une teinte bleue. Peut-être ceux qui manipulent le vernis, soit par circonstance, soit avec réflexion, seront-ils conduits à reprendre cette expérience et à expliquer ce remarquable phénomène aux amis de la nature. Quant à moi, les épreuves que j'ai tentées ne m'ont pas réussi1. » Les couleurs dioptriques de la seconde classe se manifestent lorsque la lumière traverse un milieu transparent C'est à cet ordre de phénomènes que se rapporte la réfraction, laquelle consiste, comme on le sait, surtout depuis les expériences de Descartes, dans les phénomènes suivants Un rayon de lumière passant d'un milieu dans un autre dont la densité est différente, change de direction, se brise, et l'image qu'il produit est sensi-blement déplacée. C'est ainsi qu'une pièce de monnaie jetée au fond d'un vase rempli d'eau nous semble relevée; c'est ainsi qu'un bâton placé obliquement nous paraît rompu et raccourci, que nous nous trompons sur le lever et le coucher des astres, que nous ajoutons foi aux illusions du mirage. Goethe rappelle les faits essentiels et distingue la réfraction en subjective et objective; il commence par la réfraction subjective, dans la-quelle nous apercevons directement les objets à travers un mi-lieu trouble.

La réfraction peut avoir lieu sans qu'il y ait apparition de couleurs; c'est le cas, par exemple, des surfaces incolores, examinées à travers un prisme ainsi, un mur blanc, un ciel gris, ne sont pas colorés; au contraire, l'image prismatique des objets colorés est teinte des vives couleurs de l'arc-en-ciel. Voici, d'après l'auteur, quelles seraient les conditions nécessaires à la manifestation de cette classe de couleurs, et quelles explications on doit en donner d'après la doctrine des milieux troubles

« C'est par la réunion d'un bord et d'une surface que se forme l'image; nous tirons de là ce principe fondamental il faut qu'une image soit déplacée par la réfraction pour qu'on y aperçoive les couleurs. Prenons l'image la plus simple, un rond clair sur un fond obscur; il y a déplacement de l'image, lorsqu'en l'amplifiant nous éloignons les bords du centre; nous y parvenons au moyen d'un verre convexe, et, dans ce cas, le bord est bleu. Nous pouvons, en sens inverse, rapprocher la circonférence du centre en diminuant le diamètre du cercle alors le bord paraît jaune. Nous employons 1. Gœthe'sWerke, XXVIU, §172. dans ce but un verre concave, non pas comme le verre des lorgnettes ordinaires, mais d'une certaine épaisseur. On peut répéter la même expérience avec un verre convexe, en traçant un petit point noir au centre d'un rond blanc placé sur une surface obscure. Lorsqu'on développe, à l'aide d'un verre convexe, le point noir sur le fond blanc, on agit comme si l'on diminuait le diamètre du rond blanc, parce que l'on pousse le bord noir vers le bord blanc; dans ce cas, on distingue à la fois la bordure jaune et la bordure bleue.

« Ce que nous venons de dire renferme les phénomènes fonda-mentaux de la formation des couleurs par la réfraction; ces phéno-mènes peuvent se varier de mille manières, augmenter, diminuer, s'unir, changer, se confondre, mais ils peuvent toujours être ratta-chés au cas simple que nous venons de considérer.

« Si nous examinons les opérations que nous avons faites, nous trouvons que, dans un cas, nous avons poussé le bord clair vers l'obscur; dans l'autre, le bord obscur sur la surface claire; que nous les avons fait glisser l'un sur l'autre, confondus l'un avec l'autre1. »

Ainsi s'expliquerait la réfraction produite à l'aide des prismes, et les images colorées qui en sont la conséquence. La réfrac-tion, d'après Goethe, se réduit donc à un déplacement des bords et des limites de l'objet

a La réfraction de l'image est telle que le bord clair est trans-porté sur le bord obscur, le bord obscur sur le clair, l'image sur sa limite, la limite sur l'image. Mais si les limites d'une image se dé-placent par la réfraction de telle manière qu'elles soient juxta-posées et non superposées, la manifestation des couleurs n'a plus lieu; c'est comme si les surfaces étaient illimitées8. » n

L'auteur énumère ensuite les conditions qui déterminent l'apparition des couleurs. Il en distingue cinq

« En premier lieu, lorsqu'on examine obliquement un milieu pa-rallèle

« En second lieu, lorsque le milieu cesse d'être parallèle et que les faces sont inclinées sous un angle plus ou moins aigu;

« En troisième lieu, si la masse du milieu augmente, soit que le milieu parallèle ait un volume plus considérable, soit que l'angle 1. Gœthe's Werke, XXVIII, § 198-199, 200, 203. 2. fi> p. 67, § 208. réfringent devienne de moins en moins aigu, sans cependant attein-dre l'angle droit; « En quatrième lieu, en éloignant de l'image qu'on doit réfracter, l'oeil muni du milieu réfrangible « En cinquième lieu, par quelques propriétés chimiques que l'on peut communiquer au verre1. »

Si l'on examine à travers un prisme une bande étroite de pa-pier blanc disposée sur un fond noir, la bande paraît peinte de toutes les couleurs du spectre en haut, le bleu rouge et le bleu; en bas, le jaune rouge et le jaune; le bleu et le jaune se rencontrent au milieu de l'image étroite et donnent le vert. Si l'on regarde, au contraire, une bande étroite de papier noir sur un fond blanc, les couleurs des bords seront inverses jaune et jaune rouge en haut, le bleu et le bleu rouge en bas; le bleu rouge et le rouge jaune réunis vers le milieu de la bande produiront une belle couleur pourpre.

Pour compléter la théorie des couleurs prismatiques, et faire concevoir plus nettement comment elles résultent du conflit du clair et de l'obscur, Goethe étudie les images en général, et les distingue en images primaires et en images secondaires. Dans un sens, on peut nommer images primaires celles qui résultent directement de l'impression des objets sur notre vue, et images secondaires celles qui sont produites par des modifications spé-ciales de la rétine. On peut dire également que les images pri-maires sont directes et les images secondaires réfléchies; les surfaces réfléchissantes, comme celles des miroirs, peuvent nous offrir les deux ordres d'images à la fois. Ainsi, si on regarde obliquement dans une glace l'image d'une bougie, on voit une première image peu intense, puis une deuxième très-apparente, plusieurs autres enlin dont l'intensité est beaucoup plus faible ce phénomène s'explique par les deux surfaces réfléchissantes que présentent les miroirs de verre.

On peut considérer sous un troisième point de vue les images primaires et secondaires, et c'est le cas de la réfraction à l'aide des prismes. Le prisme réfringent qui déplace une image fait naître auprès d'elle une image secondaire. On peut s'en assurer 1. Gœthe's Werke, XXVIII, p. 68, §210. par la forme indécise et vague des bords de l'image véritable. Des conditions diverses modifient les deux images et leur in-fluence réciproque; si l'image principale se détache fortement du fond, comme le blanc sur le noir, la contre-image colorée aura son énergie la plus vive; si la première est pâle sur un fond gris, la seconde sera faible et à peine appréciable. Sur un fond coloré, il pourra y avoir accord ou désaccord entre l'image réelle et l'image secondaire. Enfin, et l'auteur revient ainsi à sa théorie, si la surface de l'image secondaire se détache comme le sombre sur le clair, on aura une teinte jaune; si elle se détache comme le clair sur le sombre, on verra paraître la couleur bleue.

Goethe expose ensuite avec détails les phénomènes que pré-sentent les surfaces grises ou colorées examinées à travers le prisme. Une image grise paraît plus claire sur un fond noir que sur un fond blanc; plus le gris est obscur sur une surface noire, plus son image secondaire est faible; plus il est obscur sur une surface blanche, plus son image secondaire est vive. Les bords des images grises sont d'ailleurs colorés comme à l'ordinaire en haut, le bleu et le violet; en bas, le rouge et le jaune. Si l'on dispose une image grise sur un fond moitié blanc et moitié noir, on remarquera que, dans les points où la surface grise sur un fond noir se montre plus claire, l'image offrira en haut une bande jaune et rouge, en bas une bande bleue et violette la disposition sera inverse là où la surface grise sur un fond blanc paraîtra plus foncée.

Goethe considère la couleur comme une demi-obscurité, et dès lors il n'éprouve aucune difficulté à expliquer les images colorées vues à travers les prismes. A l'aide d'un prisme et de quelques bandes de papier coloré, il est très-facile de répéter les expériences qui suivent, et que l'auteur paraît avoir étudiées avec une grande attention.

« On applique sur une surface noire un carré bleu et un carré rouge; on les examine, comme à l'ordinaire, à l'aide d'un prisme, dont le sommet est placé en bas; comme les deux carrés sont d'une teinte plus claire que celle dn fond, leurs hnrrîs supérieurs pt infé-rieurs sont teints de bandes colorées, mais ces bandes n'ont pas un égal éclat.

« Le rouge se détache beaucoup mieux sur le fond noir; dès lors, les couleurs bordantes du carré rouge paraîtront plus vives que celles du carré bleu, dont la nuance devient grisâtre au contraste du fond obscur.

« La bande rouge supérieure étant homogène avec la couleur du premier carré, le carré rouge paraîtra plus allongé et plus élevé, et la nuance jaune lui donnera un plus vif éclat. « II y a hétérogénéité entre les zones bordantes jaunes et rouges et le bord supérieur du carré bleu de là une teinte verdâtre et une diminution apparente dans la hauteur du carré. « Aux limites inférieures du carré, se distinguent les bandes bleues et violettes, dont les effets sont opposés. La zone bleue et le carré rouge, étant hétérogènes, produisent une teinte d'un rouge jaunâtre, mêlé de vert; le carré rouge paraît donc plus étroit et plus élevé; quant à la bordure violette, elle se confond presque entièrement avec la couleur noire du fond.

« A l'inverse, la couleur bleue bordante s'ajoute au carré bleu et en augmente les dimensions; la même chose a lieu pour la teinte violette, de telle sorte que le carré bleu paraît à la fois plus grand et plus abaissé »

Ainsi Goethe explique, par la seule considération de l'homo-généité ou de l'hétérogénéité des couleurs bordantes, le dépla-cement des carrés, si simple à concevoir en partant de ce prin-cipe le violet est la couleur la plus réfrangible, et le rouge la couleur la moins réfrangible.

Si les carrés rouges et bleus ont été disposés sur un fond noir, la coloration des bords sera inverse le bleu sera visible sur les bords supérieurs, par conséquent le carré bleu paraîtra agrandi et élevé, le carré rouge diminué et abaissé; l'inverse aura lieu pour les bords inférieurs bordés de jaune et d'orangé.

On explique aisément ces faits dans la théorie newtonnienne, en remarquant que les couleurs résultent de l'espace blanc qui limite les carrés; aux bords supérieurs, tous les spectres for-més par l'espace blanc se superposent; on n'en distingue plus que les zones bleues et violettes les plus réfrangibles; il en est autrement pour les bords inférieurs. Si le fond est noir, les spectres ne résultent plus du fond, mais des carrés bleus ou 1. Gœthe'sWerke, XXVIII, p. 79, §261-265. rouges; voilà pourquoi les teintes bordantes sont disposées en sens inverse.

Le chapitre xix est consacré à l'achromasie et à l'hyperchro-masie. Ici les faits semblent en opposition avec la doctrine newtonnienne; c'est pour Goethe un nouveau motif de les déve-lopper longuement. On sait que l'achromatisme consiste en ce que les rayons lumineux réfractés par certains milieux ne se décomposent pas et ne forment aucun spectre; on a pu con-struire des lentilles et des prismes achromatiques qui dévient la lumière sans y développer de couleurs.

Quant à l'hyperchromasie, elle résulte en quelque sorte d'un excès de réfrangibilité, et l'étendue des spectres produits en fournit la preuve.

Voici, sur ce sujet, une expérience répétée par Goethe; il suffira pour la comprendre de se souvenir que les prismes con-struits en crown-glass et en flint-glass, sont inégalement réfran-gibles

« Sur un tableau noir, que, pour la facilité de la description nous supposerons partagé en compartiments, on dispose entre les lignes parallèles A, B, C, D, cinq carrés blancs. Le carré n° 1 demeure dans sa position sans être réfracté.

« A l'aide d'un prisme de Crown-Glass (G), on déplace de deux compartiments le carré n° 2, dont les bords se teignent aussitôt de couleurs spectrales. Quant au n° 3, au moyen d'un prisme de Flint-- Glass (H), on l'abaisse de trois compartiments; les bandes colorées qui en entourent les bords ont une largeur trois fois plus grande en-viron que celles du carré n° 2.

i Le carré n° 4 est d'abord, comme le n° 2, abaissé de trois com-partiments à l'aide d'un prisme de Crown-Glass; puis au moyen d'un prisme de Flint-Glass (H), on le replace dans la position qu'il occupait primitivement.

a La réfraction dispose donc les deux carrés l'un auprès de l'autre mais, comme les bandes colorées produites par le prisme H sont trois fois plus étendues que les mêmes zones produites par le prisme G, il suit que la bande colorée du premier prisme excède le niveau de celle du second; l'excès a lieu dans le sens du déplacement que le prisme II imprime à. l'image. Il se produit aussi en sens inverse, 1. Le pouvoir dispersif du flint-glass ordinaire est à celui du crown-glass comme 3 est à 2. comme nous le verrons pour les couleurs des carrés n°' 2 et 3. Nous nommons hyperchromasie ce développement plus considérable des couleurs, et ce cas nous conduit directement à l'achromasie. « Soit, en effet, le carré n° 5 abaissé, comme le n° 2, de trois compartiments, à l'aide d'un prisme de Crown-Glass (G) il sera possible de diminuer l'angle d'un prisme de Flint-Glass (H), de le placer en sens inverse de l'angle du prisme G, et d'élever de deux di-visions le carré n° 5 alors l'hyperchromasie cessera d'avoir lieu, et, bien que le carré n'occupe pas sa position première, il deviendra in-colore. On comprend ainsi que, du cas de deux prismes superposés, on puisse, en supposant des verres courbes, passer à la réalisation des objectifs, et par conséquent des lunettes achromatiques'. Nous avons dit que l'auteur nomme couleurs dioptriques subjectives les couleurs des objets examinés directement à tra-vers les prismes. Si ces couleurs ont été projetées sur un ta-bleau blanc ou noir, où nous pouvons les distinguer sans faire usage du prisme, Goethe les nomme objectives. Comme les problèmes sont les mêmes, qu'il s'agisse des cou-leurs subjectives ou objectives, le même ordre pourra être suivi dans leur exposition; Goethe traite donc d'abord, au cha-pitre xxi, de la réfraction accompagnée d'images incolores pro-jetées sur un tableau blanc, et il insiste sur l'expérience sui-vante si l'on reçoit l'image solaire à travers un prisme dont l'angle réfringent n'excède pas soixante degrés, on observe sur lé tableau une image dont le centre est incolore et dont les bords se détachent nettement sur le fond.

Les chapitres xxn et xxm sont consacrés à l'étude des spectres colorés et aux conditions dans lesquelles ils se manifestent; on obtient ordinairement ces spectres en faisant pénétrer par une ouverture très-étroite pratiquée à la paroi d'une chambre obscure, un faisceau de lumière solaire, dont un prisme ré-fracte et disperse les rayons.

En déterminant ces conditions, Newton avait pris soin d'in-sister sur l'influence de l'étroite ouverture qui permet d'agir sur un- faisceau de lumière mieux isolé, plus pur, plus homo-gène. Goethe à beaucoup plaisanté sur cette petite ouverture ( for amen exiguum) dont Newton fait une condition fort secon-- 1. Gœthe's Werke, XXVIII, p. 87, g 293 à 298. daire du spectre, tandis qu'elle est pour le poëte la clef de toutes les apparitions spectrales. Elle réalise en effet une limite, et par conséquent la superposition du clair et de l'obscur, c'est-à-dire la manifestation des couleurs. Écoutons l'auteur lui-même » Qu'on grossisse autant qu'on le voudra l'ouverture pratiquée dans le volet d'une chambre obscure, qu'on la fasse ronde ou carrée, qu'on ouvre entièrement le volet en laissant le soleil pénétrer dans la chambre, l'espace éclairé sera toujours proportionnel à l'angle qui mesure le diamètre de l'orifice; ainsi l'espace éclairé par les rayons solaires pénétrant par une ouverture, quelque grande qu'elle soit, se compose toujours de l'image solaire, plus la largeur de l'ouverture. Cette considération nous ramène aux principes déjà énoncés.

« Lorsque des rayons solaires ont traversé une lentille convexe, ils se réunissent au foyer principal. Nous savons déjà qu'en recevant l'image de ce foyer sur un papier blanc, elle se montre entourée d'une zone jaune et rouge jaune.

« Si nous examinons la même lumière brillante du soleil à travers un verre concave, son image nous paraît agrandie et développée, et ses bords sont d'une couleur bleuâtre »

Ces faits suffisent pour expliquer l'influence de l'ouverture étroite pratiquée dans la chambre obscure l'image solaire re-présente le clair, la limite de l'ouverture représente l'obscur; et ainsi il est vrai de dire, en revenant au point de départ de la théorie

«Un bord clair est poussé vers un milieu obscur; une surface obscure sur un bord clair; les limites doivent s'avancer et glisser l'une sur l'autre, qu'il s'agisse de couleurs subjectives ou objec-tives »

Nous signalerons, sans y insister les chapitres consacrés aux conditions des couleurs subjectives, aux conséquences qu'on en peut déduire, à l'affaiblissement des spectres colorés, aux images grises, aux images colorées. Dans ce dernier chapitre, l'auteur passe en revue les méthodes employées pour étudier objective--

1. Gœthe's Werke, XXVIII, p. 92, §311, 313. 2. lb., p. 93, §316. ment les spectres formés par des substances colorées. Il donne la préférence à la méthode qui consiste à placer les solides ou les liquides colorés en avant de l'ouverture de la chambre obscure, et à en recevoir les spectres sur un tableau. Il rejette comme incommode l'analyse pratiquée à l'aide d'un prisme creux qu'on peut remplir des liquides à examiner; il n'accepte pas davantage la décomposition par un second prisme, de cha-cune des couleurs simples qu'un premier prisme a isolées. Le poëte ignorait sans doute les succès obtenus par l'emploi de ces moyens. Les physiciens en ayant fait usage pour analyser la couleur propre des corps, ont été conduits à reconnaître l'ab-sorption, par chaque substance, d'un certain nombre de cou-leurs, et les modifications qui en résultent dans la composition des spectres1. 1.

L'achromasie et l'hyperchromasie peuvent être manifestées aussi bien dans les recherches objectives que dans les recherches subjectives, par l'emploi combiné des prismes de flint-glass et de crown-glass. En rapportant les expériences qu'il a faites sur cette question, Goethe saisit l'occasion qui se présente de signa-ler comme un argument en faveur de sa doctrine l'erreur bien connue de Newton; l'immortel physicien, persuadé que la dis-persion était proportionnelle à la réfraction avait déclaré l'a-chromatisme impossible; on sait que Halle, et plus tard Dollond, ont prouvé, par la construction des lentilles achromatiques, combien l'assertion de Newton était peu conforme à la vérité. Au chapitre xxix, l'auteur insiste sur les rapports des re-cherches objectives et subjectives, et signale à l'appui de sa pro-position l'expérience suivante « On reçoit sur un tableau une image du soleil réfractée par un prisme horizontal. Ce prisme est assez étendu pour que l'observa-teur puisse y regarder de manière à abaisser d'autant l'image élevée par la réfraction objective, et à la remettre à sa place primitive. Alors paraît un phénomène important, mais entièrement conforme à la nature des choses. En effet, comme nous l'avons déjà remarqué, l'image colorée et objective du soleil, projetée sur la paroi, est va-- 1. Voy. Herschell, Traité de la Lumière, édit. française, I, p. 289, et sur l'ensemble de nos connaissances relativement au spectre, Arclt. générales de Genève, 20 mars 1861.

ŒUVHES SCIENT. DE GOETHE. ] 3 gue et mal limitée; mais après l'opération, non-seulement l'image est abaissée pour l'œil, mais ses bords et sa surface, bien limités, ont l'aspect d'un cercle entièrement incolore. « On peut se servir, pour réaliser cette expérience, de deux pris-mes égaux, placés en sens inverse l'un de l'autre, de manière à ce que le second abaisse l'image relevée par le premier. <> Si l'observateur, armé du second prisme, se porte en avant du premier, il verra de nouveau l'image élevée et colorée suivant la loi du premier prisme si l'observateur se recule jusqu'à ce que les deux images coïncident, et continue à se porter en arrière, l'image s'abaisse de nouveau, et sa coloration est en sens inverse de celle qu'avait donnée le premier prisme. Ainsi la même image, vue en deçà et au delà du prisme, est colorée suivant les lois de la réfrac-tion objective ou subjective1. »

Si nous avons rapporté cette expérience, ce n'est pas à cause de son importance ou de son originalité, mais pour prouver, par un exemple, que si le poëte manquait des connaissances suffisantes pour interpréter les expériences et les soumettre au calcul, il avait à un haut degré le sentiment des réalités et du rôle essentiel des observations. Nous pouvons nous assurer, par la lecture de son traité, qu'il a répété et varié ses recherches, et qu'il était fort au courant des principaux phénomènes de l'optique.

Nous nous arrêterons aux vues d'ensemble qui terminent la description des couleurs dioptriques pour citer un passage dans lequel l'auteur trace à sa manière la ligne de démarcation entre sa doctrine et celle de l'école Newtonnienne.

« On a considéré jusqu'ici la lumière comme un être abstrait, existant et actif par lui-même, agissant suivant certains modes, et capable, dans des cas particuliers, de tirer de lui-même les con-leurs. Si les amis de la nature veulent se détourner de cette opinion, ils remarqueront que pour la production des phénomènes prismati-ques, la condition n'est pas une lumière sans limites, mais une lu-mière limitée, une image lumineuse, une image claire et obscure. C'est là le problème qu'ils doivent résoudre, le but qu'ils doivent atteindra'. »

1. GœuVs Werke, XXVIII, p. 102, § 351-354. 2. Ib., p. 105, §361.

B. Couleurs catoptriques.

Ces couleurs sont produites par la réflexion de la lumière sur une surface; on peut les apercevoir subjectivement ou objecti-vement. II suffit, pour les voir subjectivement, de regarder par un brillant soleil les spires déroulées d'un fil d'acier très-fin; et pour les voir objectivement, de placer derrière ces spires, dans une chambre obscure, un papier blanc vivement éclairé. Une plaque d'acier polie réfléchit au soleil une image éblouis-sante mais incolore; qu'on détermine quelques stries sur cette plaque, et aussitôt l'œil distinguera une teinte verte et rouge; les métaux ciselés produisent le même effet. Si l'on fait agir de l'eau-forte sur une plaque d'argent polie jusqu'à ce que la surface devienne rugueuse, et qu'on fasse tomber sur cette plaque un rayon solaire, elle paraîtra constellée d'une multitude de zones colorées.

<̃ Dans tous ces cas, deux conditions interviennent une vive lumière et des limites. Il importe, pour la production de ces phé-nomènes que l'œil soit à une distance déterminée des points réflé-chissants1. »

L'apparition est plus brillante si l'on examine les surfaces à l'aide du microscope. Dans les couleurs ainsi réfléchies domine le rouge pourpre et le vert; rien de plus simple à expliquer, puisqu'il s'agit de points et de lignes les couleurs jaunes et bleues, limites extrêmes de l'obscur et du clair, se rapprochent, et entre elles paraît une légère ligne pourpre si elles se rap-prochent assez pour se confondre, le vert devient apparent. Goethe fait rentrer dans les cas précédents les couleurs iri-sées des perles, des toiles d'araignées, les couleurs changeantes des plumes de l'oiseau, enfin les couronnes qui se forment quelquefois autour des astres. Ces couronnes ont l'aspect de petits cercles irisés, concentriques au soleil ou à la lune; elles se montrent souvent lorsque des nuages légers et transparents passent devant ces astres; dans ce cas, le bord coloré en rouge est toujours en dehors.

1. Goethe's Werke, XXVIII, p. 108, § 374. Goethe, sans cesse attentif aux scènes de la nature, a fait sur ce phénomène une observation que nous rapporterons. « J'ai vu, dit-il, le 15 novembre 1799, une remarquable cou-ronne autour de la lune. Le baromètre était élevé, et le ciel vapo-reux la couronne était entièrement colorée, et les cercles étaient disposés comme les couronnes subjectives autour d'un centre lumi-neux. Je reconnus bientôt que le phénomène était objectif, car, en plaçant devant mes yeux un écran qui me dérobait l'image de la lune, la couronne demeurait cependant parfaitement visible'. » Dans le chapitre que nous venons d'analyser, comme dans l'ensemble du Traité des couleurs, Goethe fait preuve d'une connaissance exacte des faits fondamentaux, mais d'une igno-rance complète de la théorie et du calcul. A l'époque où le Traité des couleurs fut écrit, le principe des interférences était déjà connu, mais on n'avait pas encore expliqué par ce principe, comme Fresnel l'a fait quelques années après, les divers cas de diffraction par réflexion, c'est-à-dire les couleurs que Goethe désigne sous le nom de catoptriques. Il est vraisemblable que Goethe, lors même qu'il aurait connu ces travaux, n'en aurait fait qu'une mention sommaire; ils étaient appuyés sur des considérations mathématiques, et le poëte n'a jamais osé suivre les savants sur ce terrain.

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