MOYEN AGE
Goethe avertit, au début de son histoire des couleurs, qu'il n'a pas eu la prétention de composer une œuvre suivie, coordon-née qu'il n'adoptera pas d'autre ordre que celui des temps his-toriques, et ajoutera, selon qu'il lui paraîtra nécessaire, ses propres appréciations sur les hommes et sur les choses.
En abordant l'histoire des couleurs pendant le moyen âge, l'auteur entre pleinement dans cette voie; il déplore la faiblesse du développement scientifique à cette époque, et attribue la stérilité des esprits à deux causes, la tradition et l'autorité. Le moyen âge a admis sans réserve, a subi sans examen, trois autorités celle de la Bible, qui n'est pas seulement un livre populaire, mais le livre des peuples; l'autorité de Platon et l'autorité d'Aristote.
Nous ne laisserons pas passer, sans la citer, une admirable 1. On pourra consulter sur les couleurs dont se servaient les anciens, une dis-sertation du célèbre chimiste Davy, traduite en français dans la Bibliothèque britannique (Année 1815, vol. LIX-LX). page que le poëte consacre à cette occasion au parallèle des deux puissants génies dont le moyen âge avait accepté si aveu-glément le joug.
« Platon, dit-il, est, à l'égard de ce monde, comme un esprit céleste qui veut bien un moment établir sa demeure ici-bas; il ne vient pas pour étudier le monde, il le domine; il nous communique les trésors qu'il apporte et dont la terre a besoin. Il pénètre dans toutes les profondeurs plutôt pour les remplir de son être que pour en interroger les mystères; il s'élève vers les régions supérieures avec l'ardent désir de retourner au séjour d'où il a tiré son origine. Par chacune de ses pensées, il s'attache à l'être éternel, source du beau, du vrai et du bien, et ces nobles idées, il cherche à les éveiller dans tous les cœurs. Ce qu'il emprunte à la science terrestre se con-fond ou, pour mieux dire, s'absorbe dans sa méthode, dans son exposition. t
« Aristote, au contraire, est en ce monde comme un homme, comme un architecte; il est d'ici-bas, et ici-bas il doit agir et créer. Il fouille le sol, mais seulement pour y établir les bases de l'édifice; de là, jusqu'au centre de la terre, le reste lui est indifférent. Pour élever son édifice, il choisit une vaste surface, réunit de tous côtés les matériaux, les met en ordre, construit une pyramide large et régulière, tandis que Platon construit un obélisque qui s'élance vers le ciel comme une flamme légère1. »
Au lieu de développer leur propre originalité, les savants du moyen âge se sont trop souvent bornés à jurer sur la parole de ces maîtres; c'est ainsi que pendant des siècles ils ont immobi-lisé et stérilisé la science. Quelques esprits supérieurs se sont cependant rencontrés qui en ont appelé directement à l'expé-rience mais, pour avoir voulu rompre avec les idées com-munes, ils ont été méconnus et souvent persécutés par leurs contemporains.
Au premier rang de ces observateurs éminents qui s'étaient élevés au-dessus de leur époque sans s'affranchir malheureu-sement de ses préjugés, il faut citer le moine Roger Bacon que Voltaire appelle « de l'or encroûté de toutes les ordures de son siècle. » Goethe a pris plaisir à retracer la vie et à ana--