SEIZIÈME SIÈCLE
Les premières années du seizième siècle marquent une pé-riode nouvelle dans l'histoire des sciences; les esprits tendent à secouer le joug de l'autorité, et, sans abandonner encore les tra-ditions de l'antiquité, ils se hasardent à commenter des oeuvres que jusqu'alors on s'était borné à traduire. Trois érudits en-trent dans cette voie Antoine Tylesius, Simon Portius et Jules Scaliger.
Le professeur italien Tylesius est plutôt un érudit et un poète qu'un savant; dans son opuscule sur les couronnes, publié en 1526, il est question très-accidentellement des couleurs, en tant qu'elles concourent à l'éclat des couronnes dont on doit ceindre la tête des héros, des prêtres, des poëtes et des braves.
Simon Portius, imbu de la doctrine Aristotélicienne, a traduit et commenté le Traité des couleurs de Théophraste, négligé pen-dant une partie du moyen âge; son ouvrage n'a qu'une valeur historique, mais du moins on en doit louer la forme, les notes et la clarté.
Les écrits de Jules Scaliger sur les couleurs se réduisent à un ensemble de propositions dont les unes traitent de la théorie, et les autres de l'étymologie des couleurs. L'auteur adopte en gé-néral les idées des anciens, et se range surtout à la doctrine d'Aristote. Un des premiers il essaye de démontrer la nécessité de désignations spéciales pour la distinction des couleurs pri-mitives ou fondamentales, et des couleurs composées. L'esprit humain ne saurait atteindre le vrai qu'à travers mille tâtonnements et mille erreurs; la vérité a ses épreuves comme la vie morale, et elle n'acquiert d'autorité dans la vie sociale et dans la vie individuelle qu'à la suite d'une lutte patiente. Les erreurs de l'esprit, les illusions des sens, les caprices de l'imagination sont le plus souvent les obstacles qui arrêtent la vérité, mais, dans ces obstacles même, elle peut quelquefois trouver des points d'appui qui l'aident à pé-nétrer dans dtia \oies nouvelles et plus heureuses; ainsi, la science des couleurs est restée longtemps dans l'enfance; pen-dant le moyen âge, l'idée d'autorité en arrêtait les développe»ments; au seizième siècle, la magie et l'alchimie s'en emparent pour lui imprimer une direction plus originale. Paracelse, tente d'expliquer les couleurs d'après les principes de la chimie; il les fait dériver spécialement du soufre, sans doute à cause de leur rapport intime avec les acides composés de soufre.
Après Paracelse viennent les alchimistes, dont Goethe avait étudié, dès sa jeunesse les singulières doctrines. Nous écoute-rons un instant le poëte, qui interrompt de nouveau le récit des faits pour les éclairer par des considérations philosophiques. a Si on considère, dit-il, l'alchimie en général, on reconnaît que son point de départ est le même que celui des autres superstitions; c'est un mélange de faux et de vrai, un bond par lequel nous nous élançons de l'idée à la réalité, une fausse application du sentiment, une promesse menteuse qui flatte nos illusions et nos souhaits. « Si on regarde comme les plus hautes aspirations de la raison les trois idées si intimement liées l'une à l'autre, de Dieu, de la vertu et de l'immortalité, on trouvera trois idées terrestres qui leur cor-respondent, l'or, la santé, la longévité. L'or est aussi puissant sur la terre que Dieu l'est dans l'univers la santé et la vertu sont étroite-ment unies; aussi désirons-nous un esprit sain dans un corps sain; la longévité correspond à l'idée de l'immortalité. S'il est noble de développer en soi ces trois hautes idées, et de les cultiver pour l'éter-nité, il sera également désirable d'acquérir la puissance sur les idées terrestres qui leur correspondent. Or, ces trois éléments de la plus parfaite félicité dont nous puissions jouir ici-bas, paraissent si étroitement unis, qu'il semble tout naturel de les réaliser par un seul moyen. Cela nous conduirait à des considérations intéressantes, si nous nous occupions avec liberté d'esprit de ce que nous pouvons appeler la partie pratique de l'alchimie
Suivent les développements de la doctrine des alchimistes sur la matière vierge et l'opération mystérieuse par laquelle on en peut tirer la pierre philosophale. Quatre couleurs sont le résultat de cette opération le blanc, le noir, le rouge et le bigarré.
Grâce à la persévérance de ses adeptes, l'alchimie a rendu des services; elle a rappelé à l'expérience et à l'observation di-recte des phénomènes les esprits courbés sous le joug de l'au-torité et de la tradition. Un des premiers, Bernard Télésius, a su s'en affranchir. Télésius connaît les écrits des anciens, mais il s'écarte de leurs principes il rejette les doctrines d'Aristote sur les quatre éléments, et suppose que deux in-fluences ont modifié la matière la chaleur et le froid. Son livre sur la génération des couleurs est une application de ces principes; l'auteur y formule la loi d'opposition, et indique par quelles modifications les couleurs se produisent sous l'influence d'une température élevée.
Les travaux de Jérôme Cardan sur les couleurs ne manquent pas d'originalité; il a observé les couleurs et les conditions sous lesquelles elles se présentent, et s'est occupé avec soin de leur nomenclature, mais il a peu contribué à en éclairer la théorie.
Goethe s'arrête plus volontiers à Jean-Baptiste Porta, dont l'ouvrage sur la magie naturelle donne au poëte une occasion de disserter sur une nouvelle superstition de l'esprit humain, superstition qui a, comme le symbolisme et l'alchimie, exercé son influence jusque dans la science des couleurs..
Il s'agit de la magie, dont l'origine remonte à une antiquité reculée.
« La magie naturelle, dit Goethe, espère, par l'emploi des moyens actifs, excéder les limites du pouvoir ordinaire de l'homme, elle pré-tend parvenir, par des agents spéciaux, à des effets qui dépassent la réalité. Et pourquoi désespérer du succès d'une telle entreprise? Les changements et les métamorphoses se passent devant nos yeux sans que nous puissions les comprendre. Il en est de même d'une foule d'autres phénomènes que nous découvrons et que nous remarquons chaque jour, ou qui peuvent se prévoir, se conjecturer. Si nous tournons nos regards sur les rapports mutuels des êtres organiques, nous sommes frappés de leur multiplicité presque infinie. Qu'on se souvienne, pour ne parler que des choses communes, des vapeurs et de l'odorat, ou de choses plus délicates encore, de la voix, de la vue, en ce qui a rapport à la forme des corps. Qu'on songe à la puis-sance de la volunté, de l'intention, du désir, de la prière! Combien se croisent à l'infini les sympathies, les antipathies, les idiosyncra-sies ?. Chez tous les peuples et dans tous les temps, nous trouvons une impulsion générale vers la magie. Plus le cercle de nos connais-sances est étroit, plus l'activité de l'esprit est marquée; à mesure que la puissance divinatrice s'élève, que s'accroît l'inspiration poé-tique, l'homme possède en plus grand nombre les éléments qui, rattachés par les liens de l'esprit, peuvent produire un art digne de son attention1. »
Dans le livre de la Magie naturelle publié par Porta, nous trouvons surtout de précieux détails sur les teintes des fleurs et les brillantes colorations des vraies et des fausses pierres précieuses.
Nous sommes parvenus à l'époque du chancelier Bacon; c'est avec l'auteur de la Méthode inductive que l'autorité et la tradi-tion vont disparaître pour faire place à la recherche originale et à la libre pensée.
L'oeuvre de Bacon se compose de deux parties la première est historique; elle s'attache au passé pour en signaler les erreurs, en combler les lacunes, et indiquer l'insuffisance de méthodes suivies; l'autre partie est didactique, dogmatique; elle établit les règles du nouvel art des expériences. Bacon a contribué par les principes de sa méthode, plus que la réalité des expériences, à développer la doctrine des couleurs il a indiqué la voie sans y pénétrer, il a préparé des progrès dont il n'a pas deviné l'étendue. Voici le jugement de Goethe sur l'œuvre de l'illustre chancelier d'Angleterre
a Nous indiquerons avec précision ce qui, dans chacune des deux parties de l'oeuvre, nous paraît digne d'approbation ou de.critique. Dans la partie historique,. on ne saurait trop louer la pénétration avec laquelle sont envisagés les événements du passé, et surtout la clarté parfaite avec laquelle sont indiqués les obstacles aux progrès de la science. Il faut approuver la critique de chacun des préjugés qui ont empêché les hommes de marcher en avant dans le détail et dans l'ensemble. Au contraire, il faut blâmer hautement l'injuste appréciation des services rendus par nos devanciers, et surtout l'ou-bli de la dignité des anciens. Peut-on, en effet, écouter avec calme Bacon, lorsqu'il compare les œuvres d'Aristote et de Platon à des tablettes légères? le flot du temps ne les aurait soutenues et pous-sées jusqu'à nous, que parce qu'elles étaient vides et sans consis-tance.
« Dans la seconde partie, nous n'aimons pas les considérations trop étendues sur lesquelles insiste l'anteur sa méthode n'est pas constructive, elle ne se renferme pas en elle-même jamais elle n'indique le but; sans cesse elle nous entraîne aux détails. Nous aimons au contraire ses encouragements, ses promesses, son assu-rance.
<* La réputation de Bacon est due aux mérites que nous avons constatés. Qui n'aime à entendre parler des fautes des anciens? Qui n'a confiance en soi-même et espérance en l'avenir? Quant -aux fautes, elles ont été remarquées par des hommes judicieux, mais ils les ont pardonnées.
« Ces considérations expliqueront assez pourquoi Bacon a tant fait parler de lui sans qu'il ait agi, et même en exerçant une action plus nuisible qu'utile. Sa méthode, si tant est qu'on puisse lui en attribuer une, est très-obscure, et il n'a formé autour de lui aucune écolo. Ne s'est-il pas rencontré, à diverses époques, des hommes plus remarquables, qui ont mieux que Bacon envisagé la nature, qui ont élevé plus haut l'esprit de leurs contemporains, et groupé avec plus d'autorité autour d'eux les esprits qu'entraîne le désir de savoir et de comprendre ?
« En poussant les hommes a l'expérience, Bacon les fait tomber, des vues générales, dans un empirisme sans limites ils éprouvent dès lors une telle horreur pour la méthode, qu'ils regardent le dé-sordre et le vide comme les seuls éléments profitables au progrès de la science »
On ne peut nier que ce jugement de Goethe ne renferme des vérités; le temps a appris combien il est facile d'abuser des expériences, de se perdre dans les détails, et par là de rendre stérile pour le cœur et l'esprit la connaissance de la nature. L'instrument que Bacon a mis entre nos mains ne peut être d'un sérieux usage, qu'autant qu'à la considération des faits nous joignons celle des idées, et que nous voyons au delà des expériences, l'esprit qui les prépare, les critique et les inter-prète.
1 (In cit VX'V p 88, 89