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DIX-SEPTIÈME SIÈCLE

Au dix-septième siècle, les progrès pressentis par Bacon ont commencé à se réaliser; la physique et l'optique en particulier se sont rapidement développées sous l'influence des observa-tions entreprises par les mathématiciens, les astronomes, les philosophes. Goethe ne semble pas avoir compris l'étroite rela-tion qui lie à cette époque la philosophie, les sciences exactes et expérimentales, ni la puissance que cette union, toujours si désirable, a exercé sur la marche de l'esprit humain. Vivement préoccupé de sa Théorie du clair et de l'obscur, il n'a d'autre souci que d'en chercher les germes et les développements dans. les livres des savants, et de rattacher ainsi ses propres doctrines aux travaux des créateurs de la science. C'est dans cet esprit qu'il analyse les écrits de Keppler, du P. Kircher, de Vossius, de Boyle, et des autres savants de l'époque.

Il remarque avec complaisance comment, dans ses Études sur les couleurs, Keppler n'a pas méconnu l'influence des limites, de la lumière et de l'ombre; il a même dit que la couleur est la lumière en puissance, la lumière ensevelie dans une enveloppe de matière pellucide; que, des divers degrés de la lumière, naissent les différences des couleurs. Keppler a fait aussi d'im-portantes observations sur les couleurs physiologiques; il a connu l'influence de la vision sur les couleurs claires et obs-cures, la persistance de l'impression visuelle.

Antoine de Dominis, dans un travail imprimé à Venise en 1611, a développé sur les couleurs des idées qui paraissent plus con-formes que celles de Keppler, à la théorie de Goethe; il admet que les couleurs se forment par le mélange de la lumière et de l'obscurité; si le feu nous paraît rouge, c'est que la fumée a obscurci la blancheur primitive de la flamme; si le soleil et les étoiles sont de la même teinte en se rapprochant de l'horizon, c'est à cause de l'opacité des vapeurs interposées. Trois couleurs peuvent être produites dans ces conditions le rouge, si l'obscurité est faible; le vert, si elle est plus in-tense le bleu et le violet, si elle atteint un degré beaucoup plus élevé. L'obscurité ne change pas seulement la lumière en couleurs lorsqu'elle agit directement sur les corps, mais aussi lorsque les rayons lumineux nous arrivent à travers l'épaisseur d'un corps plus ou moins transparent; c'est là le cas de la ré-fraction prismatique, que l'ingénieux savant italien n'éprouve aucune difficulté à expliquer. Goethe s'applaudit fort de trou-ver dès le dix-septième siècle un pareil adepte de ses idées, aussi analyse-t-il attentivement l'ouvrage italien, en insistant particulièrement sur quelques expériences relatives -à l'arc-en-ciel.

En 1613, un jésuite de Bruxelles, le P. Aguillon, a écrit sur l'optique un livre très-consciencieux dans lequel on doit signa-ler une vue fort ingénieuse, la division des couleurs en cou-leurs vraies, apparentes et intentionnelles. L'expression d'inten-tionnelle doit être prise dans un sens abstrait; il ne s'agit pas d'attribuer à la couleur une qualité qui n'appartient qu'à l'être raisonnable, mais on veut dire qu'une couleur a incessamment la possibilité de se réaliser dans l'intérieur d'un milieu trans-parent un rayon solaire, par exemple, pénètre dans une cham-bre éclairée; nous ne remarquons pas le trajet du cône lumi-neux, mais si nous répandons de la poussière, ce trajet se dessine aussitôt; il en est de même des couleurs prismatiques dont les zones deviendront visibles dans une chambre éclairée, si l'on projette une fine poussière blanche dans la direction du rayon coloré n'est-il pas permis de dire que, dans ce cas, la couleur avait l'intention de se manifester, et que nous réalisons cette intention?

Après une notice courte et insignifiante sur les études opti-ques de Descartes, Goethe arrive au Traité du P. Athanase Kircher Ars magna lucis et timbrai; il remarque que ce phy-sicien, a nettement établi ia doctrine de la lumière, de l'ombre et de la couleur; le P. Kircher est en effet le savant dont les idées ont le plus de conformité avec celles de Goethe, et dont les observations portent le caractère le plus marqué de pré-cision scientifique. « Il est certain, dit le P. Kircher, qu'à la surface de notre sphère terrestre, il n'existe pas de corps trans-parents sans quelque trace d'obscurité, d'où il suit, que s'il n'y avait dans le monde ni corps obscurs, ni réflexion ou réfraction de la lumière, nous ne verrions aucune couleur excepté celle de la lumière elle-même. La lumière et les ténèbres concourent à l'ornement de ce monde; que l'une de ces conditions soit supprimée, le monde ne pourra plus être appelé Cosmos la nature perdra cette beauté qui nous frappe d'admiration. Rien n'est visible en ce monde qu'à la condition d'une lumière mêlée de ténèbres, d'une obscurité éclairée. Les couleurs sont donc les propriétés d'un corps obscurci, d'une lumière obscurcie, ou, comme le disent quelques-uns, les produits de la lumière et des ténèbres1. » »

Après une analyse des plus élogieuses de l'ouvrage, Goethe remarque que les vues du P. Kircher ont exercé au dix-sep-tième siècle une heureuse influence sur les beaux-arts. Nous pos-sédons encore un portrait de Nicolas Poussin, peint après sa mort par Clouet; l'illustre artiste tient entre ses mains un livre dont le titre, est le titre même de l'ouvrage de Kircher. Poussin vivait de 1594 à 1692, et l'ouvrage sur la lumière et l'ombre a paru en 1646; il est donc très-vraisemblable que Poussin a connu et l'auteur et l'œuvre; c'est un fait intéressant pour l'his-toire de la peinture, et surtout pour l'intelligence des oeuvres de l'artiste français.

La doctrine du P. Kircher était à peine connue, lorsqu'un médecin nommé De la Chambre, entra dans une voie bien dif-férente en publiant un livre intitulé De la Lumière. Ce titre seul indique une opposition aux idées soutenues par Kircher, et le développement d'une théorie à laquelle Newton devait bientôt donner l'appui de son autorité. La lumière est primitive, sub-stantielle, elle peut se matérialiser, c'est d'elle que dérivent les couleurs; on doit distinguer plusieurs sortes de lumières dans la nature; la lumière radicale, intérieure, propre aux corps, comme celle du soleil, des étoiles et du feu, la lumière exté-rieure, qui éclaire les objets; d'autres lumières plus fortes ou plus faibles que ne sont les couleurs; la lumière ne se mêle, ni avec l'obscur, ni avec l'opaque pour produire les teintes colo-rées. Tel est le système de De la Chambre.

La plupart des savants qui ont écrit sur la nature des couleurs depuis le P. Kircher et De la Chambre jusqu'à Newton, se sont partagés entre la doctrine qui tire les couleurs de la lumière 1. Op. cit., XXIX, p. 120. i seule, et la doctrine qui les fait naître du mélange du clair et de l'obscur; quelques-uns cependant, comme Isaac Vossius et Robert Boyle ont rattaché les couleurs à d'autres causes physi-ques ou chimiques.

La doctrine de Vossius est singulière. Il prétend que si les couleurs étaient produites par la lumière, elles devraient briller pendant la nuit, ce qui n'a pas lieu cependant; il faut donc les rapporter à une autre cause, et cette cause est la chaleur ou le feu. Ce qui le prouve, c'est que dans les contrées froides, la couleur blanche domine, par exemple dans la fourrure de* ani-maux les couleurs les plus vives apparaissent au contraire sous l'influence solaire; dans les contrées tropicales, elles parent les oiseaux et les fleurs des teintes les plus riches. La couleur pri-mitive est le blanc; si la température est plus élevée, le vert et le jaune se produisent successivement le rouge, le noir, correspondent il une température plus élevée; du rouge, du blanc et du noir dérivent les autres couleurs; elles expriment en quelque sorte le degré de combustion subi par un corps. La doctrine de R. Boyle consiste en une explication mécanique de la couleur et de la lumière les couleurs sont dues'aux mo-difications qu'éprouvent les rayons lumineux refléchis ou refractés par les molécules des corps. Robert Boyle était presque exclusi-vement attaché aux expériences, il répétait sans cesse qu'elles sont le seul moyen de parvenir à la vérité; il portait si loin les convictions à cet égard, qu'il ne voulut pas lire les ouvrages de Descartes, craignant d'y trouver l'imagination à la place de la réalité, et les hypothèses à la place des faits. Dans son ouvrage intitulé Expériences et Considérations sur les couleurs Boyle expose et réfute les six hypothèses auxquelles sé réduisent les opinions proposées avant lui sur la nature de la couleur; il s'élève surtout contre les doctrines d'Aristote et de Platon qu'on continuait à enseigner dans les écoles. Malgré ses efforts, R. Boyle n'a rien établi en optique son titre à la reconnaissance de la postérité consiste surtout dans ses expériences si fécondes sur la nature et la composition de l'air.

Le P. rTrimaldi professeur de mathématiques à Bologne est, parmi les physiciens expérimentateurs, un de ceux qui s'est le plus habilement attaché à la doctrine des couleurs produites par la lumière seule; il regarde la lumière comme un agent impondérable, composé de molécules innombrables et transpa-rentes, susceptibles d'être soumises à une suite d'ondulations. On doit à Grimaldi la découverte des diffractions et franges lumineuses, l'idée première du principe des interférences, et l'explication qu'on en peut donner. Grimaldi soutient que les couleurs sont produites par la réflextion, la réfraction et l'in-flextion, qu'elles sont la lumière devenue appréciable pour la vue sous certaines conditions; il ajoute même que la lumière simple renferme diverses couleurs. Goethe, comme on l'a sans doute pressenti, ne pouvait être favorable à de semblables idées; elles sont trop contraires à la théorie qu'il défend il s'étend donc peu sur Grimaldi et ses travaux, mais se hâte d'arriver à un expérimentateur inconnu, dont la doctrine lui semble d'une bien autre importance: le jésuite Lazare Nuguet.

Ce physicien français a écrit dans le journal de Trévoux une dissertation sur les couleurs. Il partage les idées de Kircher sur l'origine des couleurs, mais en leur donnant des développe-ments nouveaux. Voici quelques-unes des idées de Nuguet:

Les couleurs s'évanouissent dans les ténèbres; il faut en conclure que la lumière joue un rôle essentiel dans leur production.

Les couleurs ne se produisent jamais dans un milieu parfai-ment pur et transparent, parce que la lumière y existe seule, sans obscurité; l'obscurité est donc une condition essentielle à la production des couleurs. Les différentes couleurs ont un rapport avec le degré de lumière et d'obscurité, comme on le voit lorsque les rayons lumineux tombent sur un corps obscur; les couleurs sont donc un mélange de lumière et d'obscurité. A l'appui de ces assertions, l'auteur rapporte des expériences dans le genre de celles-ci On place sur un papier bleu un verre plein de vin rouge, et on dispose une bougie de ma-nière à recevoir sur un fragment de papier l'image lumineuse qui a traversé le liquide coloré cette image paraît rouge si on en approche une autre bougie elle paraîtra jaune. Le rouge devient donc jaune sous l'influence d'une plus vive lumière, ce qui veut dire que le rouge est moins lumineux et plus obscur que le jaune. En interprétant de la sorte les expé-riences, Nuguet conclut que le bleu est la couleur la plus obscure, le jaune la couleur la plus claire que les autres cou-leurs dérivent de celles-là. Nuguet assigne aux couleurs quatre origines différentes il les rapporte aux corps extérieurs, aux milieux transparents, à l'organe visuel et à l'âme. Goethe n'a pas assez de louanges pour cette doctrine, si bien en harmonie avec ses propres pensées, aussi la recommande-t-il en ces termes aux amis de la vérité « L'historien pensif remarque avec tristesse que le bonheur et la vérité ne sont pas stables sur cette terre, qu'ils sont sans cesse en lutte avec des misères et des erreurs sans nombre mais sa tristesse se change en joie, lorsqu'à certaines époques de trouble ou d'igno-rance, il voit la vérité protester et soutenir ses droits. C'est avec ce sentiment élevé que nous avons lu un écrit que nous ne saurions assez recommander aux amis de la science il est l'œuvre d'un ecclé-siastique français inconnu qui pose de son temps les véritables fon-dements de la doctrine des couleurs; il émet naïvement ses convic-tions à l'époque même où Newton, dans tout l'éclat de sa renommée, publiait l'Optique, et courbait un grand siècle sous le joug de la plus grossière des erreurs'. »

Nuguet, suivant Goethe, aurait signalé des faits du plus haut intérêt il aurait remarqué, par exemple, que dans l'image prismatique le rouge s'éloigne de l'ombre, et le violet s'en rap-proche, que le rouge apparaît parce qu'une double image trouble se meut sur un fond éclairé, et le violet, parce qu'une double image trouble se meut sur un fond obscur. Nuguet a bien com-pris le phénomène des ombres colorées, on lui doit des expé-riences variées, sur les colorations du bois néphrétique. En lisant les éloges que Goethe a prodigués au savant jésuite, on croirait que le poëte n'a écrit l'histoire de la science que pour donner plus d'autorité à ses singulières théories en les rattachant aux traditions du passé.

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