Édit. citée, XXX
3. Luke Howard, né à Londres en 1772, a consigné ses recherches météoro-logiques dans les deux ouvrages suivants An Essay on the modifications or Clouds, and on the principles of their production, suspension and destruction. Londres, 1802; et, the Climat of London, 2 vol. Londres, 1818-1820. une plume dont les fibres parallèles ou divergentes sont illimi-tées en étendue.
Le cumulus est un amas de vapeurs arrondies en demi-sphère, entassées les unes sur les autres, et s'accroissant par en haut. Le stratus s'accroît par en bas il constitue ces longues bandes nuageuses, stratifiées, continues, qui s'étendent souvent à l'horizon au coucher du soleil.
Les cirro-cumulus et cirro-stratus sont deux modifications d'une nature intermédiaire les amas de petits nuages arrondis, rapprochés, qui forment ce que nous appelons le ciel pommelé, sont des cirro-cumulus, d'après la nomenclature de Howard; quant aux cirro-stratus, ils se composent d'une couche horizon-tale, amincie vers les bords, concave en dessous ou ondoyante. L'auteur distingue enfin deux modifications plus complexes, le cumulo-stratus et le nimbus; le cumulo-stratus est un nuage arrondi vers le haut, allongé vers la base; le nimbus, un nuage dense, étendu, en forme de cirrus vers sa région supérieure, se résolvant en pluie vers sa région inférieure. Howard admet que tous les nuages sont formés d'eau élevée par évaporation et rendue visible par condensation dans l'atmo-sphère les différences de température, les états électriques expliquent la production et les modifications des diverses formes de nuages'.
Lorsque Goethe eut connaissance de la doctrine de Howard, il se hâta d'en vérifier les principes, et entreprit, dans ce but, une suite d'observations. Ces observations ont principale-ment été faites pendant le cours d'un voyage en Bohême, du 23 avril 1820 au 28 mai de la même année; elles sont accompa-gnées de considérations générales sur lesquelles nous devons appeler un instant l'attention.
Goethe distingue, avec plusieurs météorologistes, trois régions dans l'atmosphère la plus élevée se caractérise par sa sécfte-resse elle tend à absorber l'humidité des régions plus basses; dans cette région le ciel est clair ou couvert de quelques nuages disposés en cirrus. Goethe n'a pas fait la remarque que, 1. On trouvera un exposé complet de la théorie de Howard dans la Biblio. thèque Britannique (Sciences et Arts), vol. XLIX et L (1812 et 1813). dans les hauteurs glacées de l'atmosphère, la vapeur se con-vertit en neige, et que les cirrus sont des amas de flocons nei-geux'. A la région intermédiaire appartiennent les cumulus, dont les formes bizarres et changeantes sont devenues, chez les habitants des montagnes, la source de superstitieuses croyan-ces au-dessous des cirrus et des cumulus s'étendent les stratus, qui occupent la plus basse région de l'atmosphère. Les régions basses et les régions élevées sont dans un état de conflit perpétuel tantôt la région supérieure l'emporte, et les cumulus dissociés s'élèvent et se dissipent sous forme de flocons; tantôt, au contraire, la région inférieure est plus puissante le cumulus s'allonge en stratus, et l'amas de nuages devient un nimbus chargé de pluie. La formation des nuages peut suivre une marche opposée d'épais brouillards s'élèvent de la terre, sous forme de stratus allongés; en s'élevant, ils se groupent en épais cumulus ou se dissocient pour produire des cirrus. Goethe insiste sur ce conflit des hautes et basses régions de l'atmo-sphère il croit avoir remarqué que les vents de l'est et du nord concordent avec l'action des régions supérieures, ceux de l'ouest et du sud avec l'action des régions inférieures. En termi-nant, il ajoute
« Faisons encore cette remarque fondamentale que les vents du nord et de l'ouest annoncent, produisent, accompagnent le triomphe de la région supérieure, la puissance de l'humidité, tandis que les vents du sud et de l'est annoncent, produisent, accompagnent le triomphe de la région inférieure, de l'humidité qu'exhale le sol2. » Il est bien vrai, comme le physicien Dove l'a démontré, que les vents du sud-ouest entraînent les cirrus vers les ré-gions plus basses, et tendent à les changer en nuages plu-vieux mais leur formation est-elle liée à celle des vents de l'ouest et du nord? C'est un point qu'il faudrait éclaircir. Un résultat a frappé Goethe pendant le cours de ses obser-vations météorologiques, c'est l'inconstance des formes dans les 1. Consult. Kaemtz., Météofologie, traduction française par Ch. Martins, p. 110.
2. Op. cit., p. 260. nuages, la coexistence de leurs états divers, leur tendance à la métamorphose. Parmi les faits rapportés par le poëte à l'appui de sa manière de voir, nous en citerons un seul, constaté le 23 avril 1820, aux environs de Schleiz en Bohême. Le matin, avant le lever du soleil et par un ciel pur, des brouillards s'élèvent de la Saale et se dissipent dans l'atmosphère sous forme de bandes légères disposées en pinceaux, en cirrus; le soleil brille; alors les groupes isolés s'attirent et s'unissent en longues bandes horizontales; à leur tour ces bandes se brisent, leur régularité se détruit, les vapeurs s'étagent à des hauteurs différentes et s'arrondissent en cumulus. Ainsi, on peut observer la coexistence des trois formes et les transformations qu'elles subissent. Le soir, le ciel redevient pur, et les vapeurs nuageu-ses se dissipent dans l'atmosphère.
Encouragé par ses premières observations, Goethe se crut capable de contribuer plus efficacement aux progrès de la mé-téorologie, et, pour le prouver au public, il publia, en 1825, une dissertation intitulée Essais d'une doctrine sur les états atmosphériques. Cette dissertation n'est autre chose qu'une ex-position des résultats les plus saillants obtenus en météorolo-gie, exposition suivie de quelques expériences personnelles de l'auteur, et surtout de considérations générales. Quelques lignes préliminaires font connaître le point de vue auquel l'auteur s'est placé dans cet écrit « La vérité identique avec la divinité, dit-il, ne saurait être direc-tement connue par notre raison si elle nous apparaît dans les phénomènes changeants et variés, c'est comme une image réflé-chie, indirecte, comme un symbole. Nous savons surtout qu'elle est un être insaisissable, et cependant nous ne pouvons résister au désir de la connaître. Cela est vrai pour tous les phénomènes du monde intelligible; mais nous voulons parler surtout de la doctrine si difficile des états atmosphériques. »
L'auteur énumère les différents moyens que la science a mis à notre disposition pour apprécier la température, l'hu-midité, l'électricité, les courants atmosphériques, et il con-tinue •t Le point essentiel est de remarquer que dans ce qui est ou pa-raît être, dans ce qui persiste ou passe, il n'est rien d'entièrement isolé: chaque phénomène exerce ou subit des influences; dès lors, dans cette intrication des effets et des causes, comment reconnaître les résultats, comment apprécier les faits qui dominent, et les faits secondaires, les principes et les conséquences? Là est la grande difficulté que toute assertion théorétique entraîne avec elle; là est l'écueil de la distinction entre la cause et l'effet, entre la maladie et le symptôme, entre l'acte et le caractère.
« S'il en est ainsi, il ne reste d'autre ressource au sérieux observa-teur que de déterminer en quelque sorte le point moyen, et de cher-cher ensuite comment, en partant de ce centre, il pourra atteindre la périphérie. Cette voie a été la nôtre, comme le montreront les détails qui suivent »
Goethe croit trouver dans l'observation des états barométri-ques cet élément essentiel, ce fondement des recherches météo-rologiques relatives aux états de l'atmosphère; aussi il s'étend longuement sur les résultats obtenus dans cette branche de la météorologie. Il signale la loi des concordances barométriques dans les lieux situés à de grandes distances, et dans les mêmes positions géodésiques il prend pour exemple l'en-semble des observations exécutées dans le grand-duché de Weimar pendant l'année 1823, par le docteur Schron. Il rap-pelle ensuite des faits généralement connus par exemple les mo-difications qu'apportent dans les états barométriques les altitudes, les variations de la colonne mercurielle, suivant les époques de l'année, suivant les états de sécheresse ou d'humidité, les directions des vents, les périodes de la journée. Il constate en-core que, d'après des observations rigoureuses, les deux mi-nima barométriques coïncident presque avec les époques les plus chaudes et les plus froides du jour ou de la nuit; que les oscillations du mercure sont assez régulières, dans une pé-riode de vingt-quatre heures, pour indiquer l'heure presque comme une horloge c'est l'expression même dont se sert le plus éminent des météorologistes modernes, Alexandre de Hum-boldt.
Les paragraphes dans lesquels l'auteur examine l'emploi du
1. Op. cit., XXX, p. 290. thermomètre, du manomètre, et les indications qu'ils fournis-sent, l'électricité, les nuages et la direction des vents, sont des résumés bien faits de l'état actuel de la science. En étudiant l'atmosphère, le poëte cherche à démontrer que la masse aérienne qui nous entoure, est formée par des zones concentriques dont la constitution est différente. Il appuie cette proposition sur la limite des neiges perpétuelles, et sur la distribution des êtres organisés aux sommets des monta-gnes. Il rappelle que des tempêtes peuvent éclater dans les basses régions atmosphériques, pendant que les observateurs placés sur les régions plus élevées jouissent d'un calme parfait. L'état des nuages conduit aux mêmes conséquences si des cu-mulus sont chassés d'en haut, ils s'allongent et s'étalent en passant à l'état de stratus; au contraire, s'ils sont poussés vers les couches supérieures de l'atmosphère, ils se détachent et s'isolent, en prenant l'apparence de cirrus légers. Les derniers paragraphes de l'essai consistent en une suite de vues générales et d'hypothèses le poëte célèbre les efforts de la puissance humaine, qui sait maîtriser les éléments, les domi-ner, souvent même en faire, par la science, de puissants auxi-liaires les états du baromètre traduisent avec fidélité cette lutte des éléments.
Goethe ^termine en signalant entre sa doctrine des couleurs et les théories météorologiques, quelques rapprochements plus ingénieux que fondés, puis, il expose l'idée générale, à laquelle il prétend rattacher les phénomènes
« J'ai eu pour but, dit-il, d'expliquer la condition fondamentale des phénomènes météorologiques en les rapportant à la terre, et de rattacher les états atmosphériques aux modifications, aux pulsations de la gravitation terrestre. De jour en jour augmente l'impossibi-lité d'expliquer des faits si constants, en invoquant l'action des pla-nètes, de la lune, le flux et reflux de l'atmosphère. En simplifiant l'exposition sur ce point, j'ai lieu de croire que je me suis un peu rapproché des vrais principes »
« Pour expliquer les états atmosphériques, nous ne recourons, ui aux planètes ui aux autres astres, mais fidèles à notre point de départ, nous les faisons dériver d'une cause purement terrestre'. » 1. Op. cit., p. 310. 2. Ib., p. 291. Nous n'insisterons pas davantage sur les travaux météorolo-giques ce que nous en avons dit suffit pour indiquer jusqu'à quel point le poëte s'est intéressé à cette branche de la science, depuis le jour où il a étudié les découvertes de Howard, de Forster, de Brandes, de Humboldt.
En météorologie, comme en géognosie, comme en chimie, Goethe s'est borné à demander aux hommes spéciaux les résul-tats de leurs découvertes, et à jeter sur la nature un regard superficiel. Il n'est ni savant, ni praticien, ni professeur, ni érudit c'est un amateur, dont la plus vive jouissance est de suivre les progrès de l'esprit humain, et d'applaudir aux con-quêtes que l'homme fait chaque jour sur la nature. LA SCIENCE DANS LES ÉCRITS LITTÉRAIRES ET ESTHÉTIQUES