ANAXAGORE
Mais ici elle a paru un feu terrible, plutonien, la force tonnante, prodigieuse, de vapeurs éoliennes, a brisé la vieille croûte de la plaine, de sorte qu'une montagne nouvelle a dû naître à l'instant.
THALÈS
Cela nous avance-t-il davantage. La montagne est là à la bonne heure I Avec de pareils débats, on perd son temps et son loisir, et l'on ne fait que mener le bon peuple par le nez »
Dans un autre passage, Goethe personnifie la théorie Neptu-nienne dans Oréas, roc de nature qu'il oppose à la montagne mise au jour par Séismos. Il est inutile d'ajouter qu'il donne la supériorité à Oréas; ailleurs encore il met dans la bouche de Méphistophélès une réfutation ironique de la doctrine des Plu-toniens'.
1. Trad. citée, IV, p. 351. -2. Id p. 357. 3. Id., p. 418. Nous avons choisi dans Faust quelques-uns des passages où les allusions sont frappantes. Nous pourrions citer encore la nuit de Walphurgis, la scène du jardin de Marguerite, et d'au-tres morceaux, où le poëte s'est heureusement inspiré de la nature 1.
Pour comprendre la part que Goethe a faite à la science, dans le roman de Wilhem Meister, il faut se souvenir que le roman se compose de deux parties écrites à des époques différentes; les années d'apprentissage ont été données au public en 1791 Goethe était jeune encore; la littérature et la poésie s'étaient presque exclusivement partagées ses heures; aussi ne trouve-t-on dans cette partie du roman rien qui se rapporte directe-ment aux sciences naturelles.
Les années de voyage ont été écrites de 1820 à 1829, à l'é-poque où l'expérience avait déjà modéré les élans de l'imagi-nation et où l'observation sérieuse des phénomènes avait en-traîné l'esprit du poëte au spectacle des réalités extérieures aussi la science joue-t-elle un rôle important dans cette partie du roman de Wilhem Meister.
Dès le premier chapitre, nous rencontrons au milieu des mon-tagnes Wilhem et son fils Félix, ils y font la connaissance de Montan, amateur passionné de pierres et de roches, homme de science et de pratique, dont la carrière a été consacrée aux tra-vaux métallurgiques; Wilhem demande à Montan comment il est parvenu à ces connaissances spéciales et quel serait le moyen d'initier son fils à la science des minéraux
« Il faut, répond le savant, commencer par redevenir enfant et se passionner pour l'objet, pour l'écorce des choses, en attendant de pouvoir arriver jusqu'au fruit. »
Mais à quoi bon ces études? reprend Wilhem, en faisant à son ami l'objection que le public adresse chaque jour aux savants.
1. M. H. Blaze de Bury qui a tant contribué à vulgariser en France le nom et les œuvres de Goethe, signale dans sa traduction si estimée de Faust, plusieurs de ces allusions faites par le poète aux travaux et aux doctrines scientifiques de l'époque.
Montan répond
« Si je traitais ces fentes et ces crevasses comme des lettres, si je cherchais à les déchiffrer, si j'en formais des mots et si j'apprenais à les lire couramment, pourrais-tu me blâmer?
· Non, mais il me semble que c'est là un bien vaste alphabet.
Moins vaste que tu ne penses seulement il faut apprendre à le connaître comme un autre. La nature n'a qu'une seule écriture, et je n'ai pas besoin de me traîner sur tant de griffonages. Ici je n'ai pas à craindre, comme il arrive souvent, quand je me suis oc-cupé longtemps avec amour de quelque parchemin, qu'un subtil cri-tique vienne m'assurer que tout cela est apocryphe »
Félix guidé par le savant métallurgiste, se passionne désor-mais pour l'étude des pierres.
Au dixième chapitre du roman, Wilhem invité par Montan, assiste à une fête de mineurs. Après la solennité, des débats s'élèvent sur les différents systèmes des géologues Les uns soutiennent, avec les Neptuniens, la formation de la terre par suite de la retraite graduelle des eaux d'autres prétendent, avec les Plutoniens, qu'à l'origine du monde, le feu a tout em-brasé, et que la terre s'est refroidie graduellement quelques-uns, tout en acceptant ce système, ne l'adoptent pas entièrement ils affirment que de vastes corps ont été lancés de l'intérieur à l'extérieur de la terre, à travers l'écorce du globe, et cela au moyen de forces expansives et irrésistibles.
Quelques-uns soutiennent que les masses de montagnes sont tombées de l'atmosphère et ont couvert de vastes contrées; ils prétendent prouver cette assertion par la présence des masses de rochers répandus çà et là sur de vastes surfaces. Enfin, deux ou trois convives plus tranquilles supposent une époque de froids excessifs; ils imaginent des glaciers immenses, vérita-bles glissoires d'où descendent des masses de rochers qui se dispersent au loin entraînés sur ces routes polies. Le dégel survenant, ces blocs restent fixés sur un sol éloigné du lieu de leur origine.
« Les bonnes gens qui raisonnaient ainsi, continue Goethe, ne peuvent toutefois faire accepter leurs idées un peu froides. Ou trou--
1. Trad., t. VII, p. 30. vait beaucoup plus naturel d'opérer la création du monde avec des craquements et des soulèvements énormes, un tumulte effroyable et des explosions enflammées Montan écoute les avis de chacun et garde prudemment le silence, mais Wilhem veut connaître son opinion; il l'interroge et en obtient cette réponse sensée
« Celui qui reçoit comme une loi ce que le génie de la raison hu-maine souffle à l'oreille de chaque nouveau né, savoir de soumettre l'action à l'épreuve de la pensée et la pensée à l'épreuve de l'action, ne court pas risque de s'égarer, ou du moins, retrouvera bientôt le droit chemin »
Goethe a représenté dans le personnage de Montan, l'obser-vateur infatigable, le savant qui ne sacrifie pas plus la théorie à la pratique que la pratique à la théorie, le praticien discret et modeste, qui parle peu, agit sans cesse, conclut rarement et s'inquiète médiocrement des idées généralement reçues^. Par contre, Montan exige du savant une judicieuse critique des idées tant anciennes que nouvelles
« Dans l'étude des sciences, dit-il, surtout de celles qui ont la nature pour objet, il est aussi nécessaire que difficile d'examiner ce qui nous est transmis par les temps passés et dans quelles limites ce que nos ancêtres ont tenu pour exact est réellement digne de foi, tellement que l'on puisse bâtir avec sécurité sur ce fondement, ou si une croyance traditionnelle n'est pas devenue purement stationnaire, et n'a pas occasionné une halte plutôt qu'un progrès. Dans les scien-ces, la liberté la plus absolue est nécessaire; car, dans cet ordre de choses, ce n'est pas seulement pour aujourd'hui ou pour demain qu'on travaille, c'est pour la suite infinie des temps.
« Au reste, si l'erreur vient à dominer dans la science, il restera toujours une minorité fidèle à la vérité et, quand la vérité se réfu-gierait dans un seul esprit, cela serait égal encore le savant agira incessamment en secret, en silence, et un temps viendra que l'on s'informera de lui et de ses opinions, ou bien qu'elles oseront se produire de nouveau à la lumière généralement répandue »
1. Traduction, t. VII, p. 253. 2. Id., p. 2ôô. 3. M., 403, 404.
On pourra lire dans le roman de Wilhem Meister un long chapitre consacré à l'anatomie plastique Wilhem y défend chaleureusement cette nouvelle et ingénieuse application de l'industrie à la science, il rappelle les services qu'elle rend aux beaux-arts et à la médecine; il insiste sur son importance pour les jeunes médecins auxquels la dissection du corps humain inspire souvent de la répulsion et du dégoût il conclut que l'anatomie plastique est donc une véritable conquête pour le savant, le chirurgien et l'artiste.
L'homme mêle quelquefois au besoin de savoir le désir d'a-border des problèmes que leur nature rend insolubles. Goethe a voulu personnifier cet amour des sciences surnaturelles qui a séduit à toutes les époques tant d'intelligences. Il a imaginé une femme, Makarie, qui, soumise dans son organisation à des rapports étranges avec les corps inorganiques, ressent leurs modifications reflète le mouvement du système solaire, devine le cours des eaux, indique la disposition des couches minérales et gisement des substances exploitables. Par sa création de Ma-karie, Goethe a voulu peindre la science égarée, produit de l'imagination, de la faiblesse, de la superstition; quant au vé-ritable savant, voici sous quels traits il nous en représente l'image dans l'ensemble de son roman.
Le vrai savant doit être seul; s'il veut créer, qu'il s'éloigne des hommes, qu'il fasse régner le silence autour de lui. Le vrai savant n'est pas ambitieux; les richesses et les honneurs sont peu de choses pour lui; ce qu'il recherche est au-dessus des richesses et des honneurs la connaissance de quelques vérités, le bonheur de les faire partager aux autres, voilà sa seule am-bition, sa souveraine récompense; ce qu'il a découvert, nul ne peut le lui ravir; tous les pouvoirs, toutes les lois cherchent en vain à comprimer l'élan de sa pensée, à taxer d'erreur les résultats qu'il obtient; la vérité est libre; elle ne perd rien de son caractère sacré. On dit que la science dessèche oui, sans doute, si elle devient pour l'homme un calcul, elle le rend froid et égoïste; mais le vrai savant ne perd rien des tendres affections; les émotions de la vérité, le sentiment de sa faiblesse, la reconnaissance envers le Créateur le rendent plus aimant et meilleur. Les Affinités électives sont la plus bizarre des productions litté-raires de Goethe; dans les autres romans, la science joue un rôle accessoire; dans celui-ci, elle est l'idée essentielle et inspiratrice. C'est en 1808 et 1809 que l'œuvre a été composée à cette époque correspond dans la vie de Goethe une période d'extrême activité scientifique En ces années, le poëte étudiait avec passion la physique, la chimie et la minéralogie; il était en correspondance avec Seebek et Dœbereiner, il élaborait active-ment son Traité des couleurs. Dominé par ces influences, Goethe eut l'idée de demander à la chimie le sujet d'un roman, et il écrivit les Affinités électives.
Le plan de l'ouvrage est indiqué clairement au chapitre qua-trième. Trois personnages sont mis en scène le baron Édouard, sa femme Charlotte et un capitaine, intime ami du baron et très-versé dans les sciences. Dans une des conversations du soir, Edouard lit quelques passages d'un livre de chimie, et le mot affinité vient frapper les oreilles de Charlotte. Charlotte en demande l'explication, et le capitaine se hâte de l'initier aux phénomènes de cet ordre.
Commençant par les exemples les plus simples, Edouard indique comment les molécules d'eau, d'huile, de mercure, offrent de l'affinité, de la cohésion dans leurs parties, comment cette affinité se manifeste toujours par la forme sphérique. Des affinités complexes existent entre les divers corps de la nature; tantôt ils se rencontrent, s'unissent sans se dénaturer, c'est ainsi que l'eau se mêle avec le vin; tantôt ils s'unissent mécaniquement et d'une manière accidentelle ainsi l'eau et l'huile agitées ensemble se séparent aussitôt.
Des corps intermédiaires sont souvent nécessaires pour dé-terminer des affinités; ainsi s'unissent l'eau et l'huile sous l'influence du sel alcalin.
Mais les affinités sont surtout intéressantes lorsqu'elles opèrent des séparations; ainsi l'acide sulfurique enlève à la pierre calcaire son acide carbonique, et la transforme en gypse ré-fractaire.
« Figurez-vous, continue le capitaine en gcûôialicrtut le» exemples qu'il a donnés, A intimement uni à B, sans que de nombreux essais et que de nombreux efforts aient pu les séparer; figurez-vous C uni de même avec D; mettez maintenant les deux couples en con-tact A va se joindre à D, et C à B, sans qu'on puisse dire lequel a quitté l'autre le premier, lequel s'est uni le premier avec l'autre. Eh bien 1 dit vivement Édouard, en attendant que nous voyions tout cela de nos yeux, nous regarderons cette formule comme une allé-gorie, qui nous offre une leçon pour notre usage immédiat. Tu es A, ma chère Charlotte, et je suis ton B; car, à proprement parler je dépends de toi seule et je te suis, comme le B vient à la suite de l'A. C est évidemment le capitaine, qui, pour cette fois, me dérobe à toi en quelque sorte. Maintenant, pour que tu ne disparaisses pas dans le vague, il est juste qu'on te procure un D, et, sans aucun doute, c'est la petite Ottilie à la venue de laquelle tu ne dois pas t'opposer plus longtemps »
Le roman se développe suivant cette loi d'affinité, les person-nages s'attirent et se repoussent à la manière des corps, et l'on comprend de suite quelles étranges situations vont naître d'une donnée aussi singulière. Au milieu des péripéties du roman se dessinent quelques caractères heureux, intéressants pour l'ob-servateur de la nature.
Le jardinier du baron Édouard, nous donne une idée de quelques principes de Goethe sur la culture le bonhomme entend parfaitement ce qui concerne le verger et le potager, les soins qu'exige un jardin d'agrément dans l'ancien genre; il sait tenir une orangerie, cultiver les oignons à fleur, mais il n'est pas au courant des nouveautés de l'horticulture, et la nomenclature de la botanique lui cause de l'effroi; il ne se laisse point distraire par les affaires du dehors; il est praticien sans être botaniste, il sait que la marche tranquille de la végé-tation doit être dirigée avec intelligence et réflexion.
a La plante, dit-il, est semblable aux hommes capricieux, desquels on peut tout obtenir, si on les traite à leur manière. Un coup d'œil paisible, une attention calme et suivie, l'habitude de faire tout ce qui convient à chaque saison, à chaque heure, ne sont exigés de per-sonne peut-être plus que du jardinier »