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VUES SUR LA MÉTHODE

Dans le cours de l'année 1794, Schiller, au retour d'une excursion à Dresde, reçut à Iéna une longue lettre de Goethe; c'était la première fois qu'une correspondance intime s'établis-sait entre les deux poëtes; soit défiance, soit timidité, Schiller avait jusqu'alors gardé le silence; l'affectueuse lettre de Goethe le lui fit rompre le 23 août, Schiller adresse à son nouvel ami une lettre pleine d'énergie et de naïve franchise. On n'a jamais tracé un tableau plus fidèle du génie de Goethe, mieux exprimé son double caractère; la puissance des conceptions, le sentiment de la réalité. Schiller écrit « Déjà, depuis longtemps, quoique d'assez loin, j'ai assisté à la marche de votre esprit et observé, avec une admiration toujours nouvelle, quel chemin vous vous êtes tracé. Vous cherchez les rapports nécessaires de la nature, mais vous les' cherchez par la voie la plus difficile, celle que toute force infé-rieure à la vôtre se garderait bien de choisir. Vous vous attachez à la nature entière, pour lui demander la lumière sur un fait isolé vous recherchez, dans la totalité de ses phénomènes, la cause, la loi qui détermine l'individu de l'organisation la plus simple, vous remontez, pas à pas, à des organisations plus complexes, pour, par une sorte de genèse, construire enfin l'or-ganisme humain, de tous les matériaux réunis. C'est en créant, pour ainsi dire de nouveau, après la nature, que vous cherchez à pénétrer dans les mystères de sa formation. Votre regard observateur, qui s'étend si calme et si limpide sur les choses, ne vous expose jamais au danger de vous égarer dans des chemins perdus, où se laisse si facilement entraîner la spéculation, aussi bien que l'imagination arbitraire qui n'obéit qu'à elle-même'. » On jugera, par les pages qui vont suivre, de l'exactitude des appréciations de Schiller et de l'originalité des pensées de Goethe. Goethe,en effet, n'a rien emprunté à cette philosophie scolastique hérissée de formules, remplie d'abstractions, empressée de tout expliquer, incapable de rien concevoir. Encore qu'il ait vécu à une époque où la spéculation avait tout envahi, qu'il ait été en rapports continuels avec Jacobi, Schelling, Hegel, qu'il ait lu avec passion l'Éthique de Spinosa, et médité la Critique de la raison pure de Kant, il ne s'est jamais fait le partisan empressé, le sérieux défenseur d'aucune doctrine; rien, dans ses nom-breux écrits, n'autorise à penser qu'il ait eu une foi sincère dans aucun système.

De tous les penseurs, Spinosa est celui dont il a subi le plus volontiers l'influence, et, cependant, il n'en accepte les vues qu'avec une singulière restriction. Indépendant dans ses idées, plein de confiance en ses inspirations, Goethe relève avant tout de lui-même il s'adresse aux réalités extérieures, et laisse à d'autres, l'étude de la pensée et de la morale. Pour péné-trer les lois de l'organisation, il suit une double voie l'intui-tion et l'expérience; mais qu'il s'élève des faits extérieurs aux conceptions générales, ou qu'il parte de ces conceptions pour des-cendre aux détails, l'expérience est toujours sa règle et son point djappui, comme il l'exprime par cette maxime fondamentale « Chacun sait apprécier l'expérience, surtout le penseur et le phi-losophe dans sa vieillesse il sent, avec certitude et satisfaction, que nul ne peut lui ravir ce trésor. Ainsi mon étude de la nature repose sur la pure base de l'expérience J. »

1. Brierweschel mit Schiller, 1194. 2. Traduction citée, I, p. 516. Les idées de Goethe sur la méthode ont une très-haute valeur, soit qu'on les envisage en elles-mêmes, soit qu'on les rap-proche des principes sur lesquels se sont appuyés depuis un demi-siècle les philosophes et les savants de l'Allemagne. Également éloigné des spéculations inutiles et de l'expérimen-tation exclusive, Goethe a marché dans une voie où le suivront toujours les hommes de bon sens il a fait grande la part de l'esprit, sans rien ôter aux phénomènes de leur importance, sans méconnaître la puissance de l'observation. Par ses idées sur la méthode, Goethe, nous essayerons de le faire voir, tient le milieu entre les deux écoles opposées qui se partagent l'Alle-magne depuis un demi-siècle.

Avec Kant a comnîcncé cette école philosophique qui tend à dépouiller la nature de sa réalité objective, distincte, indépen-dante, et veut en faire une modalité de la pensée humaine, une forme de l'être absolu c'est proscrire la méthode d'obser-vation et d'expérience pour y substituer la méthode à priori, c'est abîmer le monde extérieur, ses phénomènes, ses lois, dans les ténèbres de l'absolu métaphysique. Kant a ouvert la voie.- Il ne nie pas absolument les choses extérieures comme telles; il en reconnaît l'existence indépendante, mais il nie qu'elles soient réellement ce qu'elles nous apparaissent selon les condi-tions particulières de notre organisation physique et intellec-tuelle c'est proclamer la puissance des idées subjectives. Fichte n'a fait qu'un pas de plus pour établir sa doctrine il a nié ce que Kant avait reconnu comme réel; il a affirmé que les idées ne présentaient de certitude qu'en tant que subjectives, leurs rapports avec les objets extérieurs ne pouvant être connus c'était faire de l'activité de l'âme l'univers tout entier, c'était établir que la connaissance était une, fondée sur un principe unique, sur un acte primitif du moi; Fichte proclamait dans ses cours que philosopher sur la nature c'est en un sens créer la nature, et que la science doit se borner à la réflexion il faut remarquer que la doctrine de Fichte n'était qu'un idéalisme subjectif et relatif, qu'elle ne niait pas l'existence de l'objet, qu'elle distinguait l'acte de la connaissance, de l'acte de la création.

Telle ne fut pas la doctrine de Schelling il proclame que le subjectif et l'objectif sont identiques; en d'autres termes, il éta-blit l'identité de l'acte de la connaissance et de la création. Pour Schelling, penser c'est faire la science, et la philosophie de la nature est une idée dont il s'agit de constater la réalité; il n'y a de vraie méthode que la méthode à priori, l'expérience étant tout au plus un contrôle inutile de l'idée. La force produc-trice de la nature est semblable à un fleuve; à chaque obstacle, des flots se dessinent sur la surface unie et s'évanouissent tour à tour; ainsi, à chaque moment, l'identité pure, la productivité devient produit, forme, phénomène, être, et le produit un mo-ment lui-même redevient productivité.

En s'arrêtant à Schelling, la philosophie de la nature avait atteint déjà le vaste domaine de l'absurde il ne répugna pas à Hegel d'y pénétrer plus avant « La nature, dit Hegel, est l'idée réfléchie hors d'elle-même, déterminée et comme anlério-risée Ses beautés n'ont rien de supérieur à nos œuvres; ses productions ne sont pas adéquates aux déterminations ration-nelles, et par conséquent cette variété des formes naturelles, qu'on admire comme une richesse, n'est qu'impuissance. ce que nous ne pouvons pas expliquer par l'idée dans les œuvres de la nature, nous devons le mépriser. On peut honorer les étoiles ces brillantes figures peuvent réjouir le regard, mais elles sont aussi peu admirables qu'une éruption cutanée.» Cette expression de Hegel nousrappelle le mot de Ileine « Lesétoiles sont la lèpre du ciel. »

Voilà ce qu'était la science de la nature aux yeux de la philo-sophie allemande, lorsque Goethe, déjà dans la force de l'âge, dirigea vers ces questions son esprit pénétrant. Son imagina-tion, le prestige des doctrines, l'amitié des hommes éminents qui s'en étaient faits les soutiens, paraissaient devoir l'entraî-ner il résista et combattit avec un invincible bon sens les excès de la méthode spéculative. Nous sommes étonné qu'on n'ait pas rendu un plus éclatant hommage à la doctrine qu'il a formulée ce qu'en ont dit les biographes, et M. Lewes en particulier, nous paraît au-dessous de l'importance d'un pareil sujet.

L'idée essentielle que Goethe exprime sans cesse, c'est que pour pénétrer les phénomènes et les comprendre, il faut être avant tout, docile à l'enseignement des faits, également éloigné d'une analyse et d'une synthèse exclusives, de l'abus des expé-riences et de l'abus des théories; qu'on doit étudier la nature comme un intermédiaire entre la physique vulgaire et la philo-sophie. Pour suivre avec plus de précision ces principes fonda-mentaux, représentons-nous la marche d'un esprit observateur, analysons la suite des actes que suppose une expérimentation achevée et complète.

Le point de départ est la sollicitation à l'expérience. Nous expérimentons, tantôt dans le but de vérifier la valeur d'une conception de notre esprit, tantôt à l'occasion d'un phénomène qui nous arrête et fait naître de nouveaux aperçus; que ce point de départ soit naturel à l'esprit, que l'expérience en soit la cause occasionnelle, il n'en est pas moins certain que le prin-cipe de toute recherche sur la nature est d'abord dans notre entendement toutefois, ce principe n'est et ne peut être, avant la sanction de l'expérience, qu'une hypothèse à vérifier, une sorte d'échafaudage provisoire, qui doit servir à la construction de l'édifice. La première démarche de l'esprit dans les sciences d'observation est donc une vue, une idée qu'il faut soumettre au contrôle absolu des faits; dès lors commence l'expérience, et dans l'expérience, nous distinguons trois éléments essentiels l'art des expériences, la science des expériences, l'interprétation des expériences; L'art ou la pratique nous donne les résultats bruts nous apprend les procédés; c'est l'aveugle exécution que l'habitude seule peut rendre parfaite. Il y a des savants qui s'arrêtent à cette phase, ce sont de véritables artistes expérimentateurs. La science des expériences en détermine la rigueur. Il ne suffit pas d'avoir produit un phénomène, constaté un fait; il faut savoir si ce fait est isolé ou général, accidentel ou fixe, s'il se reproduit de la même manière dans les mêmes conditions, si sa contradictoire conduit au résultat inverse. Rien n'est difficile comme cette analyse d'un fait, des circonstances qui en déter-minent la valeur et permettent de le reproduire. Après avoir établi la valeur d'une expérience, l'observateur doit l'interpréter et déployer toutes les ressources d'un esprit judicieux, exact, pénétrant; nulle part l'erreur n'est plus séduisante et plus fa-cile, Goethe l'a merveilleusement compris, lorsqu'il a écrit dans son discours sur l'expérience

« On ne saurait assez se tenir en garde contre les conclusions précipitées qu'on peut tirer des expériences c'est en passant de l'observation au jugement, de la connaissance à l'application, que l'homme se trouve comme dans une impasse où l'attendent tous ses ennemis intérieurs l'imagination, l'impatience, la précipitation, l'orgueil de paraître, l'entêtement, les idées arrêtées, les opinions préconçues, la nonchalance, la légèreté, l'amour du changement et toute la suite de ce triste cortège ils sont tous là placés en embus-cade, et surprennent également l'homme pratique, et l'observateur calme et tranquille qui semble à l'abri de toute passion 1. » C'est en passant du fait à sa signification, que les expérimen-tateurs doivent se défier surtout de l'illusion des idées précon-çues l'idée préconçue n'a plus de valeur quand l'expérience est terminée; l'expérience nous donne les faits, l'esprit doit les accepter quels qu'ils soient, et rester docile à leur enseignement. Cette soumission de l'esprit n'est pas une marque de faiblesse, mais un affranchissement de ces préjugés que Bacon, dans son langage imagé, appelle des idoles. Acceptant les faits tels que la réalité les présente, l'esprit doit les féconder, soit qu'il se borne à en tirer les conséquences immédiates, soit, qu'en les comparant aux faits déjà acquis il y découvre des rapports nouveaux, soit qu'il en entrevoie les liens plus mystérieux qui les rattachent à un ordre plus élevé.

Ainsi la méthode expérimentale a trois degrés l'art des expériences, quelques observateurs ne vont pas au delà; la science des expériences, beaucoup l'ignorent, la plupart s'y y attardent; le jugement et l'appréciation des résultats de l'expé-rience, les timides et les prudents s'en tiennent aux consé-quences prochaines; les théoriciens bâtissent des systèmes; les vrais savants s'élèvent, en suivant la logique, jusqu'aux lois générales.

Dans cette recherche de la vérité, en partant de l'observation, il ne faut méconnaître ni la puissance des faits, ni le rôle de la raison les résultats de l'expérience s'imposent à la raison; elle doit les accepter, mais c'est la raison qui prépare les expé-riences, qui les critique, qui les juge, qui les interprète. Ces principes sont ceux que Goethe adopte, et nous allons montrer comment il les soutient, soit en attaquant Schelling et Hegel, qui repoussent l'expérience, soit en critiquant les disciples de Bacon, qui n'acceptent pas la participation de l'esprit. Goethe a exposé ces principes dans un discours sur l'expé-rience considérée comme intermédiaire entre l'objet et le sujet; ce morceau philosophique est une œuvre capitale, aussi nous n'hésitons pas à en donner la traduction.

Discours sur l'expérience comme intermédiaire entre l'objet

et le sujet.

Aussitôt que l'homme aperçoit les objets qui l'entourent, il les considère dans leurs rapports avec lui-même, et cela avec raison toute la destinée dépend en effet du plaisir ou de la peine, de l'at-trait ou de la répulsion, de l'utilité ou de l'inutilité des objets par rapport à sa personnalité cette manière si naturelle de considérer et de juger les choses, est en apparence, aussi facile que nécessaire, et cependant elle expose l'homme à mille erreurs, qui souvent l'hu-milient et troublent son existence.

Une tâche encore plus difficile incombe à l'homme qui fait des efforts pour atteindre à la connaissance entière des objets et de leurs mutuels rapports; il s'apercevra bientôt qu'un terme de comparai-son lui manque; le rapport des objets avec lui-même. Il n'a plus désormais le criterium du plaisir ou de la peine, de la répulsion ou de l'attrait, de l'utile ou du nuisible; semblable en quelque sorte à la divinité, l'homme abandonne alors cette connaissance relative des choses pour s'efforcer de découvrir ce qui est, et non ce qui lui convient. Ainsi, le véritable botaniste ne se préoccupera, ni de la beauté, ni de l'utilité des plantes, mais il en examinera leur struc-ture et leurs rapports avec le reste du règne végétal; semblable au soleil qui les développe et les éclaire, il contemplera les plantes d'un regard calme et profond, il saura demander, non à son propre esprit, mais aux objets qu'il observe, la mesure de ses connais-sances, les bases sur lesquelles il doit établir ses jugements

Que l'expérience exerce et doive exercer la plus grande influence dans toutes les études de l'homme et, en particulier, en histoire na-turelle, pour parler spécialement de notre sujet, c'est ce que per-sonne ne saurait révoquer en doute; de même on ne saurait refuser à la raison, qui embrasse, réunit, coordonne, perfectionne les ex-périences, une puissance élevée, indépendante, et en quelque sorte créatrice. Mais comment réaliser les expériences et profiter de leurs résultats? comment développer nos forces en les utilisant? voilà ce qu'on ignore ou qu'on connaît seulement d'une manière impar-faite.

Aussitôt qu'un observateur doué de sens sains et pénétrants porte son attention sur les objets, il a à la fois de la propension, et de l'aptitude à les examiner; c'est ce que j'ai souvent remarqué depuis que je m'occupe avec zèle de la lumière et des couleurs, et que je m'entretiens sur ces sujets qui m'intéressent, avec des personnes étrangères à cet ordre de considérations; à peine leur attention est-elle éveillée, qu'elles distinguent des phénomènes inconnus ou inaperçus pour moi, réforment des idées trop prématurées, et me donnent occasion de marcher en avant, et de franchir les limites dans lesquelles de pénibles recherches nous forcent souvent de de-meurer.

Il faut en revenir ici à ce qui est vrai pour la plupart des entre-prises humaines; c'est par les efforts de plusieurs, dirigés vers un même but, qu'on peut atteindre les plus grands résultats. Il est évi-dent que la jalousie qui nous porte à contester aux autres l'honneur d'une découverte, le désir excessif que nous avons de la développer et de la présenter à notre manière, sont les plus sérieux obstacles que l'observateur puisse rencontrer..

Faire une expérience, c'est reproduire à dessein les observations faites avant nous, ou celles que nos contemporains font en même temps que nous, c'est de nouveau faire naître les phénomènes dus au hasard ou à l'habileté de l'homme.

Le mérite d'une expérience, soit simple, soit complexe, est de pouvoir être reproduite à volonté, dans certaines conditions déter-minées, avec un appareil connu et manié régulièrement, et cela, aussi souvent que les circonstances favorables le permettront. Nous admirons avec raison le génie humain, quand nous considérons les combinaisons nécessaires pour atteindre ce but, et les machines qu'on a imaginées ou qu'on imagine encore tous les jours pour atteindre la vérité par la voie de l'expérience.

Quelque importante que puisse sembler une expérience isolée, elle n'acquiert cependant sa valeur définitive que par ses rapports et son union avec d'autres expériences. Mais, pour réunir, pour rattacher deux expériences qui ont entre elles des rapports, il faut des efforts, une attention, dont peu d'observateurs, les meilleurs même, sont susceptibles. Deux phénomènes peuvent présenter des affinités, et cependant, n'être pas aussi intimement unis que nous le supposons. Deux expériences peuvent paraître la conséquence l'une de l'autre, lorsqu'il y aurait encore à découvrir, pour les- rattacher, une longue série d'intermédiaires.

Chaque expérience, chaque recherche qui la confirme, n'est en réalité qu'une connaissance isolée; en répétant l'observation, nous pouvons transformer cette connaissance isolée en une certitude. Deux observations peuvent être étroitement unies, et le paraître plus encore qu'elles ne le sont aussi sommes-nous disposés d'or-dinaire à leur attribuer une affinité qu'elles n'ont pas; cette disposi-tion est dans notre nature l'histoire de l'esprit humain peut en fournir mille exemples, j'ai été moi-même séduit par cetteerreur.

Cette erreur est sous la dépendance d'un autre défaut plus gé-néral. L'homme s'attache beaucoup plus à la représentation d'un objet qu'à l'objet même; il ne se complait guère dans une chose qu'autant qu'elle le représente, qu'elle exprime sa manière de voir mais en vain il élève son idée au-dessus des idées com-munes, en vain il tente de la perfectionner, elle reste toujours un essai destiné à établir certains rapports entre divers objets; ces rapports paraissent saisissables, et cependant ils n'existent pas. Voilà la cause de tant de théories, d'hypothèses, de terminologies et de systèmes que nous ne saurions blâmer, parce qu'ils sont les consé-quences de notre organisation.

Puisque d'un côté les recherches, les expériences doivent être considérées isolément, puisque, d'autre part, l'esprit de l'homme tend, avec une irrésistible puissance, à rapprocher les faits exté-rieurs dont il a connaissance, il en résulte le danger de lier une ex-périence isolée à une idée arrêtée, ou de fonder, sur des expériences isolées, des rapprochements qui ne sont pas l'expression des faits, mais le produit de notre imagination.

De tels travaux conduisent le plus souvent à des théories et à des systèmes qui font le plus grand honneur à la pénétration d'un au-teur. Cependant, trop bien accueillies, trop longtemps en posses-sion de la faveur, de pareilles recherches, utiles en certaines limites, aux progrès de l'esprit humain, finissent par l'arrêter et par en en-traver la mari ue II ne nous suffit pas de signaler les erreurs et d'aller au-devant du danger. Il est nécessaire de faire connaître notre opinion, de dire comment nous avons pu éviter les écueils et ce que nous sa-vons sur la manière dont nos devanciers ont pu les éviter à leur tour.

J'ai déjà dit combien il était dangereux de donner les conclusions immédiates d'une expérience, comme la démonstration d'une hypo-thèse j'ai montré au contraire qu'il était utile de recourir aux con-clusions médiates; comme tout repose sur ce point de doctrine, j'en-trerai dans des explications plus précises.

Dans la nature vivante, tout phénomène est lié à l'ensemble, et bien que nos observations nous semblent isolées, bien que nos re-cherches ne soient pour nous que des faits individuels, la même question revient sans cesse à l'esprit comment découvrirons-nous les liens des événements, des phénomènes ? t Nous avons vu plus haut que ceux-là tombent les premiers dans l'erreur, qui veulent forcément mettre en rapport un fait isolé, avec leur opinion, leur manière de considérer les choses;

Nous pouvons maintenant constater que ceux-là arrivent aux résultats les plus féconds qui ne se lassent pas d'étudier dans tous les sens et de suivre dans toutes ses modifications une expérience, une observation isolée, qui ne cessent d'envisager un fait à chacun de ses points de vue.

Puisque toutes choses dans la nature, mais principalement les forces et les éléments, sont soumises à une action et à une réaction perpétuelles, ne devons-nous pas dire que chaque phénomène est en rapport avec les autres, comme nous disons d'un point éclairé, qu'il rayonne dans toutes les directions; aussi dès que nous au-rons observé et expérimenté, nous ne saurions nous enquérir avec trop de soin, et des phénomènes qui se rattachent immédiatement à ceux dont nous avons été les témoins, et des conséquences qui en résultent. Cela nous importe plus que de rechercher les faits analogues. Varier les expériences isolées, tel est donc le devoir de l'observateur. L'écrivain qui veut intéresser agira précisément en sens inverse; il deviendrait ennuyeux s'il ne laissait rien à deviner; l'expérimentateur au contraire doit travailler comme s'il ne voulait rien laisser à faire à ses successeurs, la disproportion de notre intel-ligence avec la nature des choses lui rappelant sans cesse que l'homme ne peut prétendre à aucune connaissance absolue.

Dans les deux premières parties de mes contributions à l'op-tique, je me suis efforcé de disposer de telle sorte les expériences qu'elles soient la conséquence immédiate les unes des autres et se lient étroitement aussi, pour qui les connaît et les considère dans leur ensemble, elles ne forment qu'une expérience unique, une seule observation présentée sous les points de vue les plus variés.

Des observations semblables qui en généralisent plusieurs au-tres sont certainement d'un ordre plus élevé; elles rappellent les formules qui renferment virtuellement des exemples d'innombrables calculs atteindre à ces expériences d'un ordre élevé, nous paraît être le plus haut degré du talent de l'expérimentateur, et nous avons, pour le prouver, l'exemple des hommes éminents qui ont travaillé dans cette direction.

Nous avons appris des mathématiciens cette prudente méthode qui consiste à aller de proche en proche, ou plutôt de déduction en déduction, et bien que nous ne nous servions pas des calculs, nous devons cependant nous mettre à l'muvre comme si nous avions à rendre compte de nos travaux au plus sévère de nos géomètres. Par sa prudence et sa rigueur, la méthode mathématique nous signale aussitôt les lacunes de nos raisonnements. Ses preuves sont des développements de tous genres destinés à montrer que les élé-ments des conséquences générales existaient déjà, que l'esprit hu-main en a saisi toutes les suites toute la portée et qu'il les a jugées exactes et incontestables. Ainsi, les démonstrations des ma-thématiciens sont plutôt des exposés, des récapitulations, que des arguments. Après avoir établi cette différence, qu'il nous soit per-mis de porter un instant nos regards en arrière.

On voit combien est grande la différence entre la méthode ma-thématique, qui suit les premiers éléments dans leurs nombreuses conséquences, et la nature des preuves que sait déduire de ses arguments un habile orateur. Ses arguments n'auront peut-être que des rapports éloignés, mais l'orateur, à force d'esprit et d'imagination, saura bien les ramener à un même principe; il n'éprouvera nul embarras à se jouer avec les apparences du bien et du mal, de la vérité et de l'erreur. C'est ainsi que l'on peut, pour soutenir une hypothèse ou une théorie, présenter comme arguments des expé-riences isolées, et trouver dans ce genre de démonstrations, des preuves plus ou moins fallacieuses.

Telle n'est pas la voie suivie par celui qui procède conscien-cieusement vis-à-vis de lui-même et des autres il met tous ses soins à élaborer les expériences isolées, et s'efforce ainsi d'atteindre aux expériences d'un ordre plus élevé. Il exprime ses résultats par des propositions courtes et claires, disposées et enchaînées sui-vant l'ordre de leur développement; il les coordonne dans de tels rapports que, semblables à des propositions mathématiques, elles sont inégalement inattaquables, soit isolénient, soit dans leur en-semble.

Les éléments de ces observations d'un ordre plus élevé con-sistent en une suite d'expériences isolées chacun peut les exami-ner et les critiquer, dès lors il n'est pas difficile de juger si la proposition générale est bien l'expression de l'ensemble des cas individuels ici, rien n'est laissé à l'arbitraire. Dans l'autre méthode, au contraire on prétend trouver des preuves lorsqu'on a transformé en arguments des expériences iso-lées on se borne ainsi à surprendre le jugement sans détruire les doutes. Que l'on réunisse ces expériences plus générales, dont nous avons parlé, alors on aura en vain recours pour les détruire, au raisonnement, à l'imagination, à l'esprit; loin d'en ébranler la cer-titude on la rendra plus incontestable encore. Que l'on n'épargne pour ce premier travail, ni les soins, ni l'assiduité, ni rigueur, ni érudition il doit servir au temps présent et à la postérité que les matériaux en soient classés et ordonnés, sans égard pour les hypo-thèses, sans considération systématique; chacun est libre alors de les grouper à sa manière et d'en former un ensemble plus ou moins abordable et facile pour l'intelligence. En agissant ainsi, on dis-tinguera ce qui doit être distingué, on pourra plus rapidement et plus fructueusement accroître le domaine de nos connaissances, que s'il fallait laisser de côté comme sans valeur les expériences subséquentes, comme on laisse des pierres inutiles après la con-struction d'un édifice.

L'assentiment et l'exemple des hommes les plus capables, me font espérer que je suis dans la bonne voie, et j'ose croire que par ces explications, je donnerai satisfaction à ceux de mes amis qui me demandent à quel but je veux atteindre par mes recherches sur l'optique.

Mon désir est de réunir les observations faites dans cette voie, de répéter moi-même les expériences, de les suivre dans les modi-fications les plus variées, de les rendre ainsi plus faciles, plus acces-sibles à l'intelligence du grand nombre je veux aussi déterminer et formuler les propusitions dans lesquelles se résument les observations d'un degré plus élevé, les rattacher enfin à un principe plus général.

Si l'imagination et l'esprit toujours impatients me font devancer parfois les conclusions légitimes, la méthode même de mes re-cherches m'indiquera la direction dans laquelle je dois marcher de nouveau

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