‹ Œuvres scientifiques de GoetheChapitre 63 sur 79 · Gœthe's sàmmuïche Werke, XXX, p. 316 à 32C · texte numérisé non relu

Gœthe's sàmmuïche Werke, XXX, p. 316 à 32C

Le discours sur l'expérience comme intermédiaire entre l'objet et le sujet caractérise bien les tendances résolues et positives de l'esprit de Goethe c'est à elles qu'il a dû d'échapper aux vagues aspirations contemporaines, d'élever, par son modeste essai sur la métamorphose, un monument plus solide et plus durable que ne le seront les rêveries de la plupart des adeptes de l'école philosophique.

Goethe n'aimait, ni les rêveries, ni les spéculations inutiles; il en signale souvent dans ses maximes, les abus et les dangers.

On ne fait pas bien, dit-il, de s'arrêter trop longtemps aux ab-stractions la doctrine ésotérique ne fait que nuire, quand elle s'ef-force de devenir exotérique

a L'expérience peut s'étsndre à l'infini, la théorie ne peut de même s'épurer et se perfectionner à l'expérience, le monde est ou-vert dans toutes les directions; la théorie reste enfermée dans les limites des facultés humaines 2. D

« Tout idéal, aussitôt qu'il est réclamé par le réel, finit par dé-vorer, et le réel, et lui-même. C'est ainsi que le crédit (papier mon-naie) dévore, et lui-même et l'argents.

« Les théories sont d'ordinaire l'œuvre précipitée d'un esprit im-patient, qui voudrait se débarrasser des phénomènes et qui leur substitue des images, des conceptions, souvent même des mots, et rien de plus »

Avec un esprit aussi disposé au réalisme, Goethe devait re-pousser de toutes ses forces les théories de Schelling et de ses disciples; aussi, quand parut, en 1798, l'ouvrage de Schelling, sur la philosophie de la nature, il ne put contenir son mécon-tentement « Il y a, écrit^il, des manières bien diverses de considérer la na-ture, depuis l'enfant à la vue d'un fruit appétissant jusqu'à Newton méditant sur la chute d'une pomme il faudrait qu'on nous décou-vrît les manières diverses de la concevoir, et l'interprétation que l'on doit regarder comme la plus élevée et la plus vraie. L'idéalisme transcendantal prétend posséder le secret de cette interprétation. Mais pourquoi est-il en opposition avec les autres méthodes ? Il y a, sans aucun doute, action du dehors sur nous et relation de nous au 1. Traduction Porchat, I, 496.- 2. Id., 429.-3. Id., 430. 4. Id., 482. dehors quelque effort que fasse l'idéalisme contre les choses telles qu'elles sont en soi il se heurte toujours contre les objets extérieurs qui ne cessent d'embarrasser sa route. Il me semble que si les réa-listes ne peuvent arriver du monde extérieur au moi, à l'esprit, les idéalistes font de vains efforts pour arriver du moi aux objets du dehors, et que, par conséquent, on fera bien de rester, quant à la philosophie, à l'état de nature. en attendant que les philosophes trouvent le moyen de réunir de nouveau ce que leur pensée a séparé*. »

Ce n'est pas seulement à Schelling que Goethe reproche son amour de la spéculation, il adresse le même reproche à la plu-part de ses concitoyens

a Voici bientôt vingt ans que les Allemands font de la philosophie transcendante; s'ils viennent une fois à s'en apercevoir, ils devront se trouver bien étranges »

Goethe est réaliste, il s'attache à l'expérience, mais il ne s'y livi e point il sait que l'expérience a ses dangers, le réa-lisme ses erreurs, l'observation ses limites; aussi, s'il a blâmé les rêves de l'idéalisme, il blâme les prétentions des expé-rimentateurs exclusifs. Il s'élève avec force contre l'école de Bacon, qui compte aujourd'hui tant de partisans en Allemagne et en France, et porte sur la doctrine de l'illustre chancelier ce jugement sévère, mais équitable

a Bacon recommande aux hommes de consulter l'expérience et de s'y soumettre les disciples ont exagéré les préceptes du maître, et se sont perdus dans un empirisme sans bornes. Qu'il nous soit permis de présenter une comparaison. Bacon ressemble à un homme qui comprend bien les irrégularités et l'insuffisance d'un ancien édi-fice, et qui cherche à le persuader aux habitants il leur conseille de quitter les demeures anciennes, d'en abandonner le fond, les matériaux, et de chercher une autre place sur laquelle ils puissent élever un nouvel édifice il ébranle les murailles, elles tombent, et les habitants sont forcés de quitter l'ancien séjour il indique de

1. Consult., sur ce passage et les idées de Goethe en logique, Willm., His-toire de la Philosophie allemande, IV, 455.

2. Traduction citée, I, 429. nouveaux emplacements, on nivelle, mais tout est trop à l'étroit il montre des plans nouveaux; ces plans n'ont ni clarté ni attrait'. » Goethe dit ailleurs « Le point principal auquel on ne paraît pas songer dans l'appli-cation trop exclusive de l'analyse, c'est que chaque analyse suppose une synthèse.

« Un grand danger dans lequel tombe l'analyste, consiste en ce qu'il dirige quelquefois sa méthode vers certains objets, et qu'il veut exclure le point de vue synthétique. Sa peine est celle des Danaïdes, et nous en voyons les plus tristes exemples; au fond, il travaille sans cesse pour en revenir à la synthèse s. » Également ennemi des expérimentateurs minutieux et des théoriciens fantasques, Goethe ne nie pas le rôle de la raison, l'utile intervention de la métaphysique dans l'expérience, la nécessité des hypothèses, les services rendus par l'emploi des analogies. On en jugera par quelques citations, que nous em-pruntons, soit à ses maximes, soit à un morceau sur l'analyse et la synthèse.

Goethe dit de l'emploi de la métaphysique

On ne saurait parler pertinemment sur maints problèmes que présentent les sciences naturelles, à moins d'appeler à son aide la métaphysique, mais non cette philosophie de l'école qui se paye de mots. Ce que nous avons en vue a existé avant la physique, existe avec elle, et subsistera encore après s. »

Il s'exprime ainsi sur l'analogie

« Raisonner par analogie n'est point condamnable l'analogie a cet avantage qu'elle ne conclut pas et qu'elle n'établit proprement rien comme définitif; au contraire, l'induction est funeste, parce qu'elle a devant les yeux un but qu'on s'est proposé, et que, le poursuivant de toutes ses forces, elle entraine avec elle le faux et le vrai 1.

« Je regarde comme aussi utile qu'agréable, l'exposition par ana-- 1. Op. cit., XXIX, 89. 2. lb., XXX, 394.

3. Traduction citée, I, p. 496. 4. Id. p. 412. logie, le cas analogue ne prétend point s'imposer, ni rien prouver, il se place en regard d'un autre sans se lier à lui » L'analogie a deux égarements à craindre de s'abandonner à l'es-prit de saillie qui la réduit au néant, ou de s'envelopper de figures et d'emblèmes, ce qui est pourtant moins pernicieux 2. »

« Chaque être est l'analogue de tous les autres c'est pourquoi l'existence nous paraît tout à la fois isolée et enchaînée; si l'on suit trop l'analogie, tout s'identifie et se confond; si on l'évite, tout se disperse à l'infini. Dans l'un et l'autre cas, l'observation tombe dans la torpeur, tantôt par excès de vie, tantôt comme frappée de mort8.» » Goethe blâme ou accepte tour à tour l'emploi des hypothèses. Tantôt il les compare à des chants de berceuses avec lesquels le maître endort les écoliers, tantôt il se plaît à répéter qu'une hypothèse généralement acceptée devient un article de foi qui défie les doutes et bannit les controverses La synthèse semble au poëte, comme le début et le terme, le commencement et la fin de toute recherche analytique.

« Pendant toute ma vie, soit comme poëte, soit comme observa-teur, j'ai suivi, dit-il, la double méthode analytique et synthétique, c'était pour moi comme la systole et la diastole de l'esprit humain, comme une seconde respiration plus intime qui ne saurait s'arrêter, dont le double mouvement se continue toujours* » Nous avons fait connaître la pensée de Goethe sur la mé-thode en général et sur la méthode expérimentale en par-ticulier l'expérience comme point de départ et comme guide, la recherche des conditions sous lesquelles les phénomènes apparaissent, et des liens qui les rattachent, l'emploi modéré des analogies, de l'induction et des hypothèses; tels sont les principes sur lesquels revient souvent le poëte, et, ces principes, il les subordonne à une vue plus haute dont on ne saurait contester la valeur et la vérité. Il ne croit pas, comme Schelling, que l'observation soit un vain mot, et que la méthode spéculative, soit le but unique de la science il ne pense pas, comme Bacon, que notre esprit puisse rester exclu-sivement enfermé dans la région des faits et des inductions. 1. Traduction citée, p. 485. – 2. ld.,l, p. 4'J8. -3. Id., id. Il établit dans une juste mesure la part du sujet et de l'objet, de l'analyse et de la synthèse, du particulier et de l'universel, des réalités extérieures et de la raison humaine. C'est en cela que consiste la méthode qu'a suivie le poëte et qu'il qualifie d'empirisme intellectuel. Sa pensée, à cet égard, est précise, pratique et féconde.

cc Pour me préserver d'erreur, je considère tous les phénomènes comme indépendants les uns des autres, et je m'efforce de les isoler, ensuite je les considère comme des corrélatifs, et, par l'enchaîne-ment, ils prennent une véritable vie. J'applique surtout cette mé-thode à la nature »

K Séparer et unir, dit-il encore, sont deux actes nécessaires de l'entendement. On est forcé, qu'on le veuille ou non, d'aller du particulier au général et du général au particulier; plus ces fonc-tions intellectuelles, que je compare à l'inspiration et à l'expiration, s'exécuteront avec énergie, plus la vie scientifique du monde sera florissante »

l. Traduction citée, I, p.499. 2. Édit. citée, XXX, 409.

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