DES MÉTAMORPHOSES
10 Du Principe d'unité de composition organique.
Deux conceptions dominent l'ensemble des travaux de Goethe en histoire naturelle l'idée d'unité de composition ou de la recherche du type, l'idée de la métamorphose. L'importance de ces vues, les développements inattendus qu'elles reçoivent dans la science actuelle, les conséquences auxquelles elles peuvent conduire dans un prochain avenir, nous engagent à traiter ce sujet avec quelque étendue. Nous n'avons pas à débattre des questions d'une métaphysique aride, nous procédons par la voie plus claire des faits et des expériences.
Écartons d'abord l'ambiguïté dans les termes; les mots mal définis sont des obstacles à la clarté des idées. L'éminent vulgarisateur des travaux de Buffon et de Cuvier, M. Flourens, remarque avec beaucoup de justesse l'abus qu'on fait de ces expressions unité de structure, de composition, de type, de plan. L'idée essentielle est celle-ci la nature semble se conformer dans ses ouvrages à des desseins suivis, à des plans arrêtés mais on ne saurait dire qu'il y a dans la nature, unité de structure, de composition, de type ou de plan; l'obser-vation nous enseigne cela seulement que les animaux et les plantes sont organisés conformément à des plans, à des types; qu'il y a plusieurs plans, plusieurs types; quant au choix des mots, il n'est pas rigoureusement fixé. Geoffroy Saint-Hilaire parle presque toujours d'une unité de composition, et Goethe de la recherche du type.
Avant Goethe et avant Geoflroy Saint-Hilaire, plusieurs hommes de génie avaient eu la même idée. Dante semble l'a-voir devinée quand il donne pour type à l'univers Dieu lui-même. « Sous l'empreinte des êtres éphémères, l'idée divine apparaît plus ou moins. » Newton, Buffon, Condorcet l'ont plus nettement formulée. Newton écrit « Il est certain que tout portant l'empreinte d'un même dessein, tout doit être soumis à un seul et même être. » Et Buffon « Il existe un dessein primitif et général qu'on peut suivre de très-loin il semble que l'Être suprême n'a voulu employer qu'une idée, et la va-rier en même temps de toutes les manières possibles afin que l'homme pût admirer également, et la magnificence de l'exé-cution et la simplicité du dessein. »
C'est vers 1787 que la même vue a frappé l'esprit de Goethe; c'est seulement en 1795 qu'il en a publié, aux prières des frères de Humboldt, les premiers développements; c'était douze ans avant les découvertes de Oken sur les vertèbres crâniennes, vingt-trois ans avant la publifation de VAnatomie philosophique de Geoffroy Saint-Hilaire. Ces dates ont de l'importance; elles établissent une priorité qu'on a voulu plus d'une fois contester à Goethe.
Dans ses écrits généraux sur l'anatomie comparée, Goethe se préoccupe successivement de la nécessité de construire un type ostéologique, des moyens de parvenir à sa constitution, enfin des résultats qu'on peut obtenir, en étudiant d'après ce modèle les formes particulières. Nous avons déjà indiqué les applica-tions heureuses que le poëte a su faire de ces vues aux questions les plus délicates de l'ostéologie, il nous reste à envisager les principes eux-mêmes
Les obstacles qui s'opposent aux progrès de l'anatomie com-parée sont nombreux c'est une science sans bornes et dont les détails fatiguent notre esprit; on procède le plus souvent par la voie de l'analyse, par les observations isolées; on compare les animaux les uns aux autres et chacun d'eux à l'homme, sans s'élever jamais à un principe général; lorsqu'on songe à cette fausse direction on comprend qu'il devient nécessaire de suivre 1. Ils sont surtout exposés dans le morceau intitulé Premier Essai d'une introduction générale à l'anatomie comparée, édition citée, XXVII, p. 2p1 à 235. en anatomie la méthode que les naturalistes ont adoptée dans l'étude des caractères extérieurs; on peut ainsi classer les faits particuliers pour en former un tout, suivant les lois créées par l'intelligence. Voilà la conclusion de Goethe, et il propose, pour faire entrer l'anatomie comparée dans une voie nouvelle, de comparer les formes individuelles, non plus les unes aux au-tres, mais à un modèle général et unique.
« Je propose, dit-il, d'établir un type anatomique, une sorte d'image universelle représentant, autant que possible, les os de tous les animaux, pour servir de règle en les décrivant d'après un ordre établi d'avance. Ce type devrait être établi en ayant égard, autant qu'il sera possible, aux fonctions physiologiques. De l'idée d'un type universel, il résulte nécessairement qu'aucun animal, considéré iso-lément, ne saurait être pris comme type de comparaison, car la partie ne peut être l'image du tout. L'homme, dont l'organisation est si parfaite, ne saurait, à cause de cette perfection même, servir de terme de comparaison par rapport aux animaux inférieurs. Il faut, au contraire, procéder de la manière suivante l'observation nous apprend quelles sont les parties communes à tous les animaux et en quoi ces parties diffèrent entre elles; l'esprit doit embrasser cet ensemble, et en déduire par abstraction un type général dont la création lui appartienne1. »
Le type général doit être fondé sur l'observation et sur les modes de comparaison les plus variés le procédé le plus exact consiste, suivant Goethe, à ranger les parties dans un ordre déterminé et à noter les modifications que chacune d'elles subit suivant les espèces; ainsi, au point de vue ostéologique, par exemple, l'observateur doit s'efforcer d'établir la mono-graphie complète de chaque pièce osseuse dans les mammifères, les oiseaux, les reptiles et les poissons; il en déduit ensuite les caractères essentiels et constants de l'os examiné; Goethe avait suivi cette marche et nous avons déjà donné une idée de sa ma-nière d'enregistrer et de classer les observations. Goethe établit donc essentiellement le type d'après la compa-raison de chaque pièce dans la série des animaux adultes; il n'assigne qu'un rang secondaire aux caractères tirés du déve-- 1. Op. cit., XXVII, p. 203. loppement; il n'oublie pas que, dans l'établissement du type, l'observation et la comparaison doivent être dirigées, éclairées par la connaissance de certaines lois. Il s'agit, en effet, de dé-terminer en quoi la nature se montre constante dans ses formations ou variable dans ses dispositions; alors intervien-nent les principes des connexions, de la destination, du balan-cement des organes, principes sur lesquels nous avons déjà insisté.
Le type une fois constitué, dit Goethe, on procédera par voie de double comparaison; d'abord on décrira les espèces isolées d'après le type; on n'aura plus besoin, en procédant ainsi, de com-parer un animal à un autre, il suffira de mettre les deux descrip-tions en regard pour que le parallèle s'établisse de lui-même; on pourra encore suivre les modifications d'un même organe dans les principaux genres. Cette étude conduira aux conséquences les plus importantes'. »
Telles sont les règles que Goethe a indiquées elles ont pré-cédé, inspiré même, les travaux d'Oken, de Bojanus, de Spix, de Carus.
Essayons maintenant de démontrer par des exemples le déve-loppement que la science a donné aux puissantes conceptions du poëte. Considérons la boîte osseuse crânienne qui surmonte la colonne vertébrale et renferme le précieux organe de la pensée au premier abord, quelle différence entre cette partie du squelette et la vertèbre! on n'y reconnaît ni le corps qui sert de soutien, ni le canal que traverse la moelle nerveuse, ni les saillies osseuses qui servent à l'insertion des muscles et à la protection de l'axe nerveux; le crâne n'est cependant qu'un as-semblage de vertèbres il est aisé de le reconnaître par un examen attentif de chaque pièce, et il est impossible d'en douter lorsqu'au lieu de comparer à la vertèbre un crâne com-plètement formé, on établit la comparaison avec le crâne d'un jeune embryon; alors les analogies se révèlent, et l'unité de dessein apparaît avec la clarté de l'évidence. Au lieu de comparer le crâne à la vertèbre dans un même squelette comparons maintenant entre eux les crânes des di-t. Op. cit., XXVII, p. 204. vers animaux nous arrivons par une autre voie à de nouvelles analogies; chaque pièce osseuse se retrouve dans la série, seu-lement, les pièces des animaux inférieurs ne trouvent leur ana-logue que dans le crâne embryonnaire des animaux les plus élevés ainsi, les animaux inférieurs semblent les embryons permanents des animaux plus parfaits, et pour nous en tenir au système osseux, la nature va d'un même mouvement et se con-forme à une même idée, soit qu'elle marche dans le sens du perfectionnement des espèces, soit qu'elle tende au développe-ment individuel.
Nous avons dit ailleurs comment Goethe a entrevu ces ana-logies et en a fait les plus heureuses applications. Un illustre anatomiste, Richard Owen, a repris ce sujet il y a quelques an-nées, et a formulé avec une extrême précision les homologies des diverses pièces osseuses Owen distingue trois sortes d'homologies: l'homologie spéciale; c'est la correspondance d'un organe dans les divers animaux, et cette correspondance se détermine au moyen du principe des connexions sur lequel Geoffroy Saint-Hilaire a tant insisté; l'ho-mologie générale, c'est le rapport de chaque partie au type fondamental, par exemple, le rapport de telle pièce du crâne à telle pièce de la vertèbre; enfin l'homologie sériale; c'est la répétition des parties dans le squelette fondamental ainsi les membres inférieurs répètent les membres supérieurs, les ver-tèbres se répètent entre elles.
Ces expressions d'analogues et homologues n'ont pas la même valeur; les parties analogues sont.celles qui, dans les différents animaux, remplissent les mêmes fonctions; les homologues sont les mêmes organes, dans différents animaux, sous toutes les variétés possibles de formes et de fonctions. Les trois sortes d'homologies des pièces osseuses sont distin-guées dans les essais anatomiques de Goethe la découverte de l'os intermaxillaire humain est une remarquable application de l'homologie spéciale; la constitution vertébrale du crâne, une démonstration sans réplique des homologies générales; l'homologie sériale n'est qu'indiquée dans un parallèle incom-- 1. Recherches sur l'Arche'lype, trail. française. Paris, 1858. plet des os du bras et de la jambe. Suivons Je développement de ces idées depuis les essais anatomiques de Goethe. Dès 1778, Yicq d'Azir avait commencé l'étude des homologies sériales, dans son ingénieux mémoire sur le parallélisme des membres antérieurs et postérieurs Barclay, Gerdy, Cruveil-hier, Gervais, Flourens, Martins, ont développé depuis, cette même branche d'ostéologie générale.
L'étude de l'homologie spéciale des os a plus vivement attiré l'attention des anatomistes et excité plus de débats. Oken, Bo-janus, Carus, Meckel, Cuvier, Geoffroy Saint-Hilaire, ont tour à tour abordé la question, aplani les difficultés tous s'accor-dent sur ce fait, que depuis l'homme jusqu'au poisson, on re-trouve des os analogues, et ce qui est digne de remarque, ces analogies ont été déterminées d'un commun accord, dans la majorité des cas, avec une extrême précision. Cette conformité dans les résultats est un fait bien rare dans la science c'est une démonstration péremptoire de l'uniformité avec laquelle la nature a procédé dans l'exécution de ses desseins.
Mais dans la recherche des homologies spéciales, il y a une question de fait et une question de principe; on s'entend sur le fait, sur le principe, on se sépare. Ce principe, doit-on le formuler ainsi? Les analogies qui se révèlent entre les diverses parties des êtres différents supposent-elles une condition supé-rieure, une conformité d'organisation, une uniformité de type? Ces squelettes, dont toutes les pièces se rapportent et se res-semblent, sont-ils la modification d'un exemplaire général, unique, qui a servi de modèle à la puissance créatrice? Sur ce terrain, se divisent les deux écoles rivales de Geoffroy Saint-- Hilaire et de Cuvier; les partisans exagérés de Schelling s'em-pressent d'établir leurs théories panthéistiques tandis que Goethe, comme il l'a fait dans les questions de méthode, se défie des excès de l'observation et de l'entraînement des idées.
Oken, Spix, Bojanus, Carus, admettent le squelette primitif, l'archétype, et cherchent à le représenter. Leur point de départ est la considération des homologies générales, la structure cé-rébrale du crâne; on ne peut leur contester le mérite d'avoir saisi quelques traits saillants de la conformité organique entre les parties d'un même squelette; ils établissent bien que le crâne est composé de vertèbres, que chaque pièce du crâne a sa correspondance dans une pièce de la vertèbre, mais ils exa-gèrent le principe et forcent les analogies. Oken veut voir dans la tête une représentation de toutes les parties du squelette; le crâne est une colonne vertébrale, la bouche un abdomen; le nez correspond aux poumons et au thorax, les mâchoires aux membres. Spix va plus loin encore il ne recule pas devant les analogies les plus extraordinaires. On ne s'étonne pas qu'un système poussé à de pareilles conséquences ait excité l'hilarité Cuvier plaisantait souvent dans ses cours sur les rêves d'Oken, et Goethe, malgré son estime pour les travaux remarquables de cet anatomiste, le voyait avec peine s'engager dans une voie si ridicule.
Comme les anatomistes allemands, Geoffroy Saint-Hilaire ad-met que toutes les relations d'homologie sont subordonnées à une loi supérieure d'uniformité de type; seulement, il recher-che la démonstration de cette loi par la considération des ho-mologies spéciales; les principes qu'il a établis le dirigent dans ses investigations difficiles.
Cuvier n'admet, ni les vues de l'école allemande, ni les doc-trines de Geoffroy Saint-Hilaire. S'il adopte l'analogie des ver-tèbres et du crâne, c'est seulement chez les animaux, plus par-faits s'il admet les relations d'homologie spéciale, il se refuse à y voir une idée supérieure, la trace d'un dessein suivi, d'unité de plan; il les explique par cet autre principe les pièces os-seuses analogues sont celles qui remplissent le même but chez les animaux différents.
Ici éclatent les dissidences entre Cuvier et Geoffroy Saint-- Hilaire tous deux accordent le fait de la constante homologie des pièces osseuses, de leur analogie chez les différents ani-maux mais ils diffèrent totalement dans l'explication qu'ils en donnent. Cuvier n'admet la conformité des organes qu'autant qu'ils remplissent les mêmes fonctions; Geoffroy fait dépendre cette conformité de l'arrangement des parties d'après un plan primitif, un dessein suivi, indépendant de l'usage; Cuvier dé-termine les analogues par la fonction, Geoffroy par le principe des connexions, et d'autres encore qu'il tire de l'arrangement des parties. La vérité n'est pas dans ces voies exclusives elle paraît être dans la conciliation de deux principes, qui nous font pénétrer dans les secrets de la nature par deux routes différentes comme Goethe l'a sagement remarqué. Une pièce osseuse, en effet, est à la fois l'instrument d'une fonction, l'élément d'un plan général; on comprend donc qu'elle puisse se modifier sous cette double influence, et que ces mo-difications puissent être indépendantes l'une de l'autre, tantôt téléologiques tantôt homologiques.
Considérons chez les animaux les membres antérieurs et postérieurs, nous les verrons clairement se modifier d'après les usages qu'ils doivent remplir. La main de l'homme est destinée au toucher les doigts sont allongés, distincts, terminés par une pulpe molle que soutient et protège un ongle; le radius est mobile autour du cubitus. Les carnassiers doivent saisir et dé-chirer les proies; les phalanges sont courtes, la dernière est armée de griffes, le radius et le cubitus immobiles. Chez les herbivores, le cheval, le bœuf, les doigts sont réunis, le sabot, les os de l'avant-bras immobiles et soudés; les membres ne sont plus destinés qu'à la sustentation'.
La fonction explique ces déviations, ces modifications voyons maintenant les circonstances dans lesquelles les analogies et les modifications des pièces nous apparaissent indépendantes des fonctions,comme l'expression d'un dessein et d'un type primitif.
L'homme a des mamelles, et la sécrétion ne doit pas s'y pro-duire les oiseaux ont un crâne formé de pièces distinctes comme celui des jeunes mammifères, et l'on ne peut pré-tendre que cette disposition ait pour but de favoriser la sortie de l'œuf; l'autruche et le casoar ont des ailes courtes, insuffi-santes pour le vol; leurs os de l'avant- bras et du bras sont ré-gulièrement conformés; les sangliers, les éléphants, qui ne se servent de leurs extrémités antérieures que pour la marche, n'ont pas besoin de clavicule; cependant, cet os existe chez tous à l'état rudimentaire il semble que la nature ait voulu nous rappeler, par la place de chaque partie, la constance de ses lois, l'harmonie de ses desseins primitifs. Ainsi chaque partie, •chaque organe, est à la fois établi en fonction d'un dessein gé-néral et d'un usage qu'il doit remplir, et ces modifications, ces analogies ne se peuvent déterminer qu'en ayant égard à cette double condition.
Cuvier avait raison, en insistant sur les conditions d'existence, et en maintenant la fonction comme guide dans la détermina-tion des analogues. Geoffroy Saint-Hilaire était aussi dans le vrai, en proclamant que la nature, en dehors de l'usage des parties, les a établies d'après un plan, un modèle, un type. L'erreur était dans l'exagération des principes, Cuvier se refu-sant, contre l'évidence, à admettre l'unité de composition, Geoffroy Saint-Hilaire cherchant parfois à la démontrer par des analogies impossibles et forcées. Cuvier allait des faits aux idées, Geoffroy semblait ne s'attacher aux faits, que pour y chercher des démonstrations de ses conceptions générales. Goethe, tout en défendant avec raison les principes de Geof-froy, s'est posé comme juge impartial et sensé de ces mémo-rables débats. Il reconnaît l'importance des deux principes. « L'ostéogénie, dit-il, est constante, en ce qu'un os est toujours à la même place, et en ce qu'il a toujours la même destination. » Et ailleurs « Le type devrait être établi en ayant égard, autant que possible, aux fonctions .physiologiques. » II développe sur-tout ces pensées dans l'appréciation qu'il présente à propos des débats survenus entre Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire. Le dé-veloppement comparatif du bras de l'homme et des membres antérieurs chez les animaux fournit au poëte un exemple de l'influence de la fonction sur la forme.
« Plus l'animal est destiné à la station et à la progression, plus le radius augmente de volume, empruntant sa masse au corps du cubi-tus, qui finit par disparaître complétement; l'olécrane, en raison de son importance dans l'articulation du coude persiste isolément. Qu'on examine les planches de Dalton, on confirmera notre asser-tion fondamentale, on constatera que si la nature de tel ou tel or-gane se traduit par. la forme, elle est, pendant la vie, liée d'une manière intime à la fonction.
c Examinons maintenant le cas où nous trouverons encore une trace suffisante de l'organe, et où cependant toute fonction a dis-paru cette considération nous conduit à pénétrer par une autre voie dans les secrets de la nature.
« A ce point de vue, M. Geoffroy a parfaitement compris, et proclamé avec raison ce principe fondamental d'ostéologie comparée c'est dans les limites de son voisinage qu'il sera surtout facile de découvrir les vestiges d'une pièce osseuse qui semble se dérober à nos regards »
Goethe espère une alliance entre les deux doctrines
« Les naturalistes partisans de Cuvier et de Geoffroy me parais-sent, dit-il, des soldats qui creusent des mines et des contre-mines les uns fouillent de dehors en dedans, les autres de dedans en dehors; s'ils sont habiles, ils doivent se rencontrer dans les profondeurs'. » Nous avons indiqué en ostéologie l'unité de composition, et les principes de la recherche du type. Les travaux de Goethe nous y portaient, et d'ailleurs nous voulions donner une idée des difficultés qui compliquent ces recherches d'ostéologie gé-nérale, et de l'état où les illustres anatomistes de ce siècle ont laissé la question.
La même vue que Goethe et Geoffroy ont introduite en zoo-logie, de Candolle l'a développée en botanique, dans son ou-vrage sur la théorie élémentaire des végétaux seulement, ce plan général de la nature que les zoologistes découvrent dans l'unité de composition, il prétend le reconnaître dans la symé-trie, c'est-à-dire dans un certain arrangement primitif des par-ties mais tandis que pour Geoffroy et Goethe la transformation tend à réaliser ce dessein unique, pour de Candolle elle le masque, elle l'altère.
« Chaque famille de plantes, dit de Candolle, peut être représentée par un état régulier, tantôt visible par les yeux, tantôt concevable par l'intelligence; c'est ce que j'appelle son type des soudures, des avortements, des dégénérescences ou des multiplications, séparées ou combinées ensemble, modifient ce type primitif, de manière à faire naître les caractères habituels des êtres qui la composent »
Ailleurs il s'explique plus nettement encore sur ce type pri-mitif des végétaux, lorsqu'il écrit
« Tout l'art de la classification naturelle des êtres organiques con-- 1. Edit. citée, XXX, 419.
2. Riemer, Mittheilungen ûber Goethe, etc., t. Il. p. 680. Berlin, 1841. 3. Organographie régét. t. Il, p. 240. siste à apprécier les circonstances modificatrices et à en faire abs-traction pour découvrir le véritable type primitif de chaque groupe, à peu près comme le minéralogiste a pour but essentiel, dans la cristallographie, de démêler les formes primitives des cristaux, des formes secondaires et souvent innombrables qu'ils revêtent » En partant de ces principes, l'auteur conclut à un plan pri-mitif, et de ce plan à une volonté et à une intelligence dont nous suivons partout les manifestations, mais il envisagea d'un autre point de vue que Goethe et Geoffroy ce dessein suivi, cette marque de l'unité créatrice dont l'organisation végétale nous découvre des preuves incontestables. D'après Geoffroy Saint-Hilaire, il faudrait entendre l'unité de composition en ce sens, que les pièces si variées du système osseux dérivent par voie de trans-formation, de répétition, d'un petit nombre de pièces primi-tives pour de Candolle, l'unité de composition consiste dans la disposition des parties conformément à un plan régulier et symétrique; des avortements partiels, des changements de formes, des soudures peuvent altérer le type sans le faire mé-connaître.
L'idée d'unité de dessein se retrouve partout; elle frappe chaque jour davantage les observateurs, et devient une des plus vives préoccupations de la science contemporaine. En physique, elle se traduit par la corrélation des forces, ce grand problème dont l'ouvrage récent de Grove nous donne une si juste idée; l'illustre Liébig en signalait naguère l'im-portance en chimie; Agassiz en a fait à la paléontologie les ap-plications les plus heureuses et les plus inattendues; mais c'est surtout en anatomie, en histoire naturelle, qu'apparaît avec clarté ce dessein suivi, et qu'il est plus facile d'en saisir les traces parmi tant d'exemples, nous en choisirons un seul, qui révèle la constance du plan dans les moindres détails de l'organisme, chez les êtres les plus dégradés; il s'agit de la conformation de la bouche chez tous les insectes et les autres animaux inférieurs, composés d'une suite d'anneaux durs articulés entre eux.
Rien de plus différent en apparence que la conformation de 1. Théorie élémentaire, p. 188. la bouche dans les groupes divers de ces animaux annelés tantôt c'est un ensemble de pièces puissantes, armées de dents, d'épines, de pinces de crochets, disposés pour retenir et dé-chirer les proies; tantôt une trompe souple et mobile que l'in-secte glisse dans le calice des fleurs pour en aspirer le nectar, tantôt un étui rigide d'où sortent des dards acérés qui doivent, par leurs piqûres, faciliter la succion toutes ces formes se varient à l'infini, non-seulement dans les classes différentes, mais dans les ordres d'une même classe, dans les familles d'un même ordre. Ces formes, qui paraissent différentes se ramè-nent cependant à un type général uniforme, que les obser-vateurs ont pu déterminer. Dans ce type, il y a quatre parties une lèvre supérieure sans appendices, des mandibules des mâchoires disposées par paires et munies de palpes, une lèvre inférieure avec ou sans palpes, résultant, comme la lèvre supé-rieure, de la soudure de deux pièces latérales. Avec ces élé-ments si simples, la nature dispose également la bouche de tous les insectes, soit pour la mastication, soit pour la succion. Elle allonge et soude les mâchoires pour former la trompe du papillon elle creuse, en canal la lèvre inférieure, et y cache sous forme de stylet, les mandibules et les mâchoires pour former le rostre rigide de la cochenille et des pucerons elle multiplie les stylets en transformant toutes les pièces pour ar-mer davantage la bouche des tipules, des taons, des innom-brables espèces de mouches. Ainsi la nature se joue dans son plan sans en sortir jamais; elle y reste fidèle, bien qu'elle semble se perdre dans les nuances infinies du détail. C'est au naturaliste Savigny que nous devons ces observa-tions minutieuses il a payé, par la perte de sa vue, les joies qu'a dû lui causer cet admirable spectacle de l'ordre, de la sa-gesse, de la puissance que les derniers détails de la création manifestent. Goethe n'avait-il pas le pressentiment de ces dé-couvertes, lorsqu'il a écrit, au sujet du type « Si plusieurs hommes pouvaient se réunir et attaquer simultanément cet im-mense sujet, on verrait un résultat dont le genre humain tout entier aurait le droit de s'enorgueillir »