Du principe des métanwrphoses
La nature semble réaliser par deux voies l'unité dans la plu-ralité elle répète et elle varie les mêmes organes conformé-ment à un dessein suivi; c'est l'idée de l'unité de plan qui se découvre dans les êtres en apparence les plus dissemblables; elle transforme un petit nombre d'éléments primitifs essentiels, c'est l'idée de la métamorphose qui nous apparaît dans l'espèce et dans l'individu.
Envisagée dans ses rapports avec les lois de l'organisation, la métamorphose peut être conçue à des points de vue différents; tantôt il s'agit de la transformation successive, tantôt de la substitution d'une partie à une autre, tantôt de changements plus simples qui modifient ou déguisent plus ou moins com-plètement un organe, tantôt même de dégénérescences qui voilent le plan primitif.
C'est particulièrement chez les végétaux qu'on a surpris ces modifications lentes, successives des organes, dont on peut dire dans le sens le plus rigoureux du mot qu'elles sont une métamorphose. Pour qu'on puisse affirmer la réalité d'un semblable fait, il ne suffit pas qu'à la place d'un organe on en trouve un autre, qu'à la place où s'étalait la feuille pa-raisse le calice ou la corolle, il est nécessaire qu'on suive de degrés en degrés les modifications qui déguisent l'organe pri-mitif et en font sortir une forme nouvelle; cette distinction est fondamentale, et Goethe n'a pas assez pris soin de l'établir; par l'expression de métamorphose il confond plusieurs idées dis-tinctes il n'a pas bien remarqué que dans la plupart des cas, ce qu'on appelle métamorphose, n'est qu'une substitution d'or-ganes ainsi les poumons des grenouilles remplacent les bran-chies des tétards, ainsi dans les alchemilles, il y a des étamines à la place des pétales; il n'est pas rare que la substitution soit partielle et que les parties premières persistent, modifiées, soit par l'adjonction d'éléments nouveaux, soit par la suppres-sion d'éléments anciens.
Bien que Goethe ait considéré la métamorphose plutôt en poëte qu'en savant, il a su cependant pénétrer toute l'impor-tance de ce principe dans son application à la science, sans en méconnaître les abus. Il écrit
« L'idée de la métamorphose est un don sublime mais dangereux. Elle mène à l'amorphe, détruit, dissout la science. Semblable à la force centrifuge, elle se perdrait à l'infini, si elle n'avait un contre-poids ce contre-poids, c'est le besoin de spécifier, la persistance tenace de tout ce qui est une fois arrivé à la réalité » D Et ailleurs
« L'idée de la métamorphose est encore nouvelle parmi nous; elle domine, avec la puissance de la première impression, les esprits qu'elle entraîne; il serait difficile, peut-être impossible, de prédire jusqu'où elle entraînera la science. »
La métamorphose est commune aux animaux et aux plantes et elle apparaît dans les deux règnes, comme liée à des condi-tions différentes; tantôt, c'est une expression nouvelle de l'unité de dessein, comme le démontrent la composition de la plante et la constitution vertébrale du crâne; tantôt, c'est une loi du développement individuel et de la perpétuité de l'espèce. Goethe a compris cette double signification de la métamorphose il a longuement développé le premier point de vue, il a indiqué le second avec une pénétration singulière.
Les vues du poëte sont particulièrement développées dans ses essais d'anatomie comparée, au chapitre intitulé Des lois de l'organisme qu'on doit prendre en considèration dans la construc-tion du type.
Dans les plantes les feuilles et les fleurs sont des organes identiques, modifiés par une série d'opérations végétatives, au point de devenir méconnaissables. La plante primitive est simple, elle se réduit à des axes qui sont les racines et les ti-ges, à des appendices qui sont les feuilles; mais ces parties primitives vont se modifiant à l'infini elles réalisent une di-versité prodigieuse de formes, d'organes; les tiges transfor-mées deviennent tour à tour des rameaux qui propagent la plante, des vrilles qui la soutiennent, des aiguillons qui la protégent, des pédoncules auxquels se suspendent les fleurs, 1. Édit. citée, XXX, p. 350. des cordons où s'attachent les œufs; les feuilles à leur tour, sont modifiées en stipules, en bractées, en enveloppes florales, en organes reproducteurs.
L'organisme animal révèle les mêmes tendances le squelette commence par un ensemble de vertèbres semblables; ces ver-tèbres se modifient, se transforment, et masquent, sous des formes nouvelles, la simplicité du plan primitif cette méta-morphose réalise dans l'individu la loi d'unité de composition, et indique par quelles modifications le type se diversifie en se perfectionnant.
Il était intéressant de comparer la métamorphose des plantes à celle des insectes; Goethe a donné sur ce sujet des dévelop-- .pements ingénieux et fondés sur la réalité.
Il indique ainsi une première différence
« Le végétal n'est un individu qu'au moment où il se sépare de la plante mère sous forme de graines. Dès que la germination com-mence, il devient un être multiple dans lequel, non-seulement les parties identiques se reproduisent toujours les mêmes, mais où elles se modifient successivement; nous eroyons dès lors avoir sous les yeux un tout composé de parties très-différentes.
« Mais l'observation, et même la simple intuition, prouvent que cet ensemble se compose de parties indépendantes les unes des autres. En effet, des plantes divisées en fragmenta, se développent dans le sol comme autant d'individus distincts.
« Pour l'insecte, au contraire, le cas est entièrement différent i l'œuf, qui se sépare de la mère, a déjà tous les caractères de l'in-dividualité la chenille, qui sort de l'œuf, tous les caractères d'une unité distincte. Ses parties constitutives sont non-seulement liées entre elles, rangées suivant un ordre déterminé, mais elles sont sub-ordonnées les unes aux autres, elles paraissent, sinon animées d'une même volonté, du moins entrainées par la même impulsion. On ne saurait méconnaître, dans une chenille, des régions dorsales et ven-trales, antérieures et postérieures; les organes sont associés dans un ordre déterminé, de telle sorte que l'un ne peut se substituer à l'autre. Cependant, la chenille est une créature imparfaite, incapable d'accomplir la plus importante des fonctions, la propagation; elle ne peut y atteindre que par la voie des métamorphoses »
1. Édit. citée, p. XXVII, 246. On voit que Goethe s'est formé de l'individualité une idée par-faitement juste; l'individu, c'est l'indivis, l'être qui est détruit par la division et n'a par conséquent qu'une génération et une régénération limitées. Il y a deux individualités celle que réalise l'embryon des êtres dégradés celle que réalisent les animaux supérieurs à l'état de complet développement; dans ce dernier cas, l'unité a atteint sa plus haute expression, elle se maintient par la subordination et la coordination des parties. Le poëte signale une seconde différence entre la métamor-phose des insectes, et celle des plantes
« Dans la plante, dit-il, on observe des états successifs coexistants dans le même être; le développement des tiges par les racines a lieu en même temps que le développement des fleurs; tandis que la fé-condation s'accomplit, les organes préexistants et préparateurs sont encore pleins d'activité et de force; c'est seulement vers l'époque de la complète maturité des semences que se flétrissent ensemble les parties de l'organisme végétal.
« Chez les insectes il en est autrement; l'insecte abandonne cha-cune des enveloppes dont il se dépouille; de la dernière seulement s'échappe une création nouvelle; chaque phase d'évolution est sé-parée de la précédente; un retour en arrière est impossible; le pa-pillon naît de la chenille, la fleur au contraire naît de la plante, et se développe sur la plante elle-même'. » »
Après avoir établi ce parallèle, Goethe ajoute, sans les déve-lopper, deux considérations d'une haute importance. Toute mé-tamorphose tend à la génération chez les animaux supérieurs, la métamorphose simultanée s'accomplit dès les premiers jours de la conception; chez les plus simples elle occupe l'existence entière.
Dans ces vues nous trouvons le germe de tout un ensemble de découvertes que la science réalise depuis quelques années et que nous ne croyons pas devoir passer sous silence. Goethe en a eu comme le pressentiment lors qu'il écrit « Nous n'aurions pas jugé nécessaire d'entrer dans les considéra-.tions qui précèdent sur la métamorphose des plantes, et des insectes, 1. Édit. citée, p. XXVII, 247. si nous n'avions eu l'espérance de trouver par là quelques éclair-cissements sur la forme des animaux plus parfaits. <t Nous avons reconnu que toute considération sur les plantes et les insectes repose sur la notion fondamentale d'une transformation graduelle des parties identiques et de leur développement, soit suc-cessif, soit simultané; et maintenant nos recherches sur l'organisme animal deviendront singulièrement profitables, si nous nous atta-chons à l'idée d'une métamorphose simultanée, préparée dès l'é-poque de la conception'. » »
La métamorphose apparaît dans les deux règnes comme une condition de la conservation des êtres; elle tend au développe-ment individuel et à la propagation de l'espèce. Tout organisme n'atteint sa perfection dernière et ne devient apte à produire des formes semblables à la sienne, qu'après avoir subi des trans-formations. La nature ne fait aucun être d'emblée on dirait qu'elle s'essaye et qu'elle hésite. Dans son œuvre de formation, elle va lentement à son but, et elle s'avance par des routes di-verses. Chez les animaux supérieurs, elle procède par des mé-tamorphoses simples, rapides; chez les animaux inférieurs, par des métamorphoses complexes, lentes. Chez les premiers, elle paraît ne considérer que le progrès individuel; elle s'attache chez les plus simples à la perpétuité de l'espèce. L'homme subit ses métamorphoses dans le sein maternel. Elles sont complexes, mais passagères, cachées, presque insaisis-sables il en est ainsi chez les mammifères et les oiseaux. Les reptiles, les poissons, les insectes éprouvent des transforma-tions plus lentes, plus complexes; elles s'accomplissent hors du sein de la mère, elles absorbent une partie de ces courtes existences.
Les êtres simples, comme les polypes, les vers, les mol-lusques, subissent des métamorphoses plus étranges encore; supposons qu'au lieu de traverser rapidement ses phases em-bryonnaires, l'embryon humain s'arrête à chacune d'elles, qu'il puisse vivre isolé dans le monde extérieur; concevons que cette forme ébauchée puisse reproduire par bourgeons, des formes différentes ou semblables à elle, plus élevées ou plus 1. Édit. citée, XXVII, p. 249. simples, nous n'aurons plus un être unique qui va rapidement atteindre sa perfection et devient apte à perpétuer l'espèce mais une succession d'ébauches informes qui produisent d'autres êtres, avant d'atteindre elles-mêmes la forme la plus élevée.
On voit nager dans la haute mer un animal singulier dont le corps gélatineux ressemble au chapeau d'un champignon, et agite sous sa face inférieure de longs tentacules munis de pi-quants ou de ventouses. Cet être, qu'on appelle méduse, pro-duit des œufs de chaque œuf sort une larve mobile qui subit de profonds changements, et, au lieu de ressembler au parent qui l'a produite, prend la forme d'un polype ce polype se pro-page, mais seulement par bourgeons; c'est un arbre dont se séparent des bourgeons qui se modifient, et prennent insensi-blement le caractère d'une méduse. Ainsi, un germe de méduse devient un polype bourgeonnant, et les bourgeons du polype se transforment à leur tour en méduse. Il n'y a pas de ressem-blance entre les pères et les fils, mais seulement entre les pe-tits-fils et les aïeux 1.
Les vers qui vivent en parasites à l'intérieur du foie des ani-maux subissent une métamorphose plus complexe. Quand on nous raconte ces transformations, il faut toute l'autorité de la science pour nous persuader que nous ne sommes pas séduits par un récit merveilleux inventé à plaisir. Un ver, que les naturalistes appellent monostome, vit dans le foie des oiseaux de ses œufs sortent des larves agiles, qui, chassées du corps de l'oiseau, vont s'installer dans les tissus de quelques mollusques d'eau douce là, les larves se transforment en un sac, d'où naissent des bourgeons qu'on nomme des cercaires; le cercaire est un être nouveau, différent de celui qui l'a produit. Il nage et va s'attacher, à son tour, à quelque poisson d'eau douce pour y subir de nouvelles transformations. C'est pour la seconde fois que les produits du monostome vont se loger en parasites dans les tissus d'un être étranger; mais ce n'est pas tout encore; il 1. La première observation de ce genre est due à M «ars nn An trouvera leg développements dans un article sur la métamorphose des animaux inférieurs, publié en 1854 par M. Claparède dans la Bibliothèque universelle de Genève, t. XXV, p. 250. faut que la métamorphose s'achève, et elle s'achèvera dans un hôte nouveau. Le plus souvent le poisson qui héberge le cer-caire est dévoré par un oiseau ou un mammifère carnassier; le cercaire, encore à l'état de chrysalide inerte, est mis en li-berté dans l'estomac du carnassier; il y devient un distome, gagne le foie, et reproduit, par des œufs, les larves qui doivent recommencer un nouveau cycle de développement'. La puissance créatrice prodigue en merveilles ne s'ar-rête pas à des faits isolés; elle les multiplie et les varie sans cesse avec une profusion qui nous frappe d'étonnement. En effet, les métamorphoses si complexes que subissent les vers, se retrouvent chez les mollusques, comme les ascidies et les biphores, chez les oursins, les infusoirs, les hydres. La science actuelle nous les montre comme un fait de plus en plus général lié au perfectionnement individuel et à la propagation de l'espèce.
Il y a des animaux chez lesquels la métamorphose ne perfec-tionne pas, elle semble alors uniquement liée à la multiplication de l'espèce. Un être marin, la Balane, qui vit fixé aux rochers, nous en offre un remarquable exemple. D'un œuf de Balane, sort une larve microscopique pourvue de trois paires de pattes ra-meuses, recouverte d'une valve en forme de bouclier. Dans les premiers temps, l'organisme se perfectionne, le nombre des pattes augmente, plusieurs valves protectrices s'ajoutent à la pre-mière dès ce moment, le progrès s'arrête, l'animal était mo-bile, il se renferme dans sa carapace pour n'en plus sortir; ses pieds, désormais inutiles, disparaissent ou se transforment en longs tentacules recourbés et mobiles, qui n'ont plus d'autres usages que de diriger vers la bouche les particules alimentaires; dans ce dernier état l'animal ne possède plus qu'une vie végéta-tive, et cependant, c'est alors que les organes sexuels se dé-veloppent et que la reproduction peut avoir lieu. Un crustacé de petite taille, la Lernée, nous présente des modifications aussi singulières dans une première phase de son existence, elle est pourvue de pattes, èt sa bouche est conformée pour la mastication; cet état n'est que transitoire; la bouche s'allonge,
1. Consulter les travail! de Vogt, Siebold, résumés dans la Zoologie médicale de MM. Van Beneden et Paul Gervais, t. II, p. 100 à 180. la Lernée l'introduit sous la peau de l'animal aux dépens du-quel elle doit vivre désormais; dès lors, les organes des sens disparaissent, les pattes se détruisent, les organes reproduc-teurs se développent et la durée de l'espèce est assurée. Chez lesBalanes, chez les Lernées, la métamorphose ne perfectionne pas, elle dégrade; c'est avec raison qu'on a pu la nommer une métamorphose récurrente.
La métamorphose, quel que soit son caractère, semble res-pecter les limites de l'espèce; c'est ce que Goethe a complé-tement méconnu. Il y a un parent- qui produit le germe d'après les lois de la sexualité, voilà le point de départ; du germe plus ou moins développé sort directement, ou par une suite de propagations ou de métamorphoses nouvelles, un être semblable au premier, capable d'engendrer d'après les mêmes lois; voilà le terme, le moment où se ferme le cycle de l'espèce; c'est dans ce cycle que la nature manifeste son inépuisable va-riété elle le parcourt rapidement ou lentement, elle y intro-duit dés formes passagères ou permanentes dissemblables ou semblables,'simples ou complexes, successivement perfection-nées ou dégradées insensiblement; elle se joue dans le cycle par mille métamorphoses, mais elle en respecte les limites. Les mêmes termes reparaissent toujours, et par la ressemblance des formes unies au mode le plus élevé de propagation, détermi-nent la permanence, la iixité des espèces.
On a adressé à la doctrine de Goethe sur les métamorphoses de sérieuses objections'; on a prétendu que sa manière d'envi-sager les phénomènes était étroite, imparfaite, et que l'orga-nisme végétal n'avait pas seulement pour point de départ la tige et la feuille, transformées par les métamorphoses, mais la cellule, d'où dérivent à la fois et les tissus, et les organes. Pour comprendre l'unité végétale, il faudrait donc l'envisager au point de vue de la structure, et substituer la théorie cellulaire à la théorie généralement adoptée depuis Goethe s. Si l'on suit le 1. Ces objections ont été particulièrement formulées par un botaniste émi-nent, M. Schleiden; elles sont reproduites et discutées avec soin dans l'ouvrage de Lewes, t. II, chap. x, p. 150.
2. C'est l'idée que développe un savant botaniste allemand dans un livre im-portant sur la cellule végétale et sa vie. (Die l'ianzenzelle und ihre Lebenser-scheinungen, von H. Schlacht. Berlin 1856.) végétal dans les phases successives de son développement, on reconnaît que les organes qui le composent sont formés de tissus, et tous les tissus de cellules. Dès l'origine, au sein même du blastème qui doit former l'embryon, les cellules sont déjà visibles; bientôt, elles se multiplient, s'allongent, se transfor-ment, deviennent des fibres, des vaisseaux, des trachées, par-tout elles précèdent l'évolution des organes, dont elles sont comme la trame commune. Il est donc vrai de dire que tout organisme végétal peut, en dernière analyse, être ramené à la cellule.
Sans contester l'importance de la théorie cellulaire si bien établie par les travaux de Swann., de Schleiden, de Virchow, nous ne pensons pas qu'on puisse l'opposer à la doctrine de Goethe ce sont là des vérités d'un ordre différent et qui ne se contredisent en rien.
Goethe a raison, lorsqu'en se plaçant au point de vue des or-ganes extérieurs, de leurs formes, de leurs caractères, il réduit la plante à la racine, à la tige et à la feuille; lorsqu'il déclare que l'individu végétal consiste essentiellement dans la graine. Les partisans de la théorie cellulaire ont également raison, lorsqu'en se plaçant au point de vue de la structure et de l'organisation extérieure, ils font dériver le végétal de la cellule.
Les deux manières de voir ne sont nullement contradictoires; le plan des fonctions n'est pas celui des organes, et dans les or-ganes eux-mêmes, la conformation extérieure paraît soumise à d'autres lois que la structure interne.
Ainsi, la notion de l'individualité végétale devient plus com-plexe, et elle doit se modifier suivant qu'il s'agit de la plante envisagée à l'extérieur ou à l'intérieur. Un botaniste suédois, M. Muller d'Upsal, a cherché, avec raison, à concilier ces points de vue en soutenant que l'individu végétal consiste dans la réu-nion de trois individualités; celle de la cellule, celle des bourgeons, celle de la plante entière'.
Tout en défendant Goethe contre l'objection qui lui a été adressée, nous reconnaissons volontiers qu'il a singulièrement 1. Consulter Botanisclie Zeitung, n° 130, 27 juillet 18&5. exagéré la doctrine des transformations, et qu'il s'est laissé en-traîner à des conséquences étranges. Nous en voulons citer un exemple tiré de sa théorie de la pulvification.
« La métamorphose tranquille et successive qui va en perfection-nant sans cesse, laisse peu à peu derrière elle tout ce qui est gros-sier, commun et matériel, pour arriver à un degré d'organisation plus parfait, plus noble et plus spiritualisé; pourquoi la résolution extrême en poussière ne serait-elle pas un affranchissement de la matière, afin que les forces latentes de l'intérieur puissent manifes-ter leur force innée par une transformation indéfinie? »
Ainsi s'exprime Goethe, et il n'hésite pas à soutenir que certaines poussières végétales telles que la carie du blé ou du maïs, le pollen lui-même, ne sont peut-être que le degré le plus élevé des transformations. Le pollen ne serait plus, dans cet étrange système, une poussière fécondante indispensable à la propagation mais un résidu des opérations végétatives, et comme le terme le plus élevé auquel la métamorphose puisse atteindre. Grâce à cette explication ingénieuse, la doctrine du sexe des plantes est repoussée, et le poëte s'applaudit de ne plus entendre parler de ces noces continuelles dans lesquelles la mo-nogamie, base de nos mœurs, de notre religion et de nos lois, est remplacée par une polyandrie licencieuse, insupportable à quiconque est doué de sentiment délicats. On voit par cet abus de la doctrine des transformations qu'elle peut conduire, non-seulement à prendre l'analogie pour l'identité, mais à rejeter des différences de fonctions aussi certaines qu'importantes. A la métamorphose envisagée chez les animaux et les plantes se rattache la question des monstruosités et des anomalies, question longtemps abandonnée, discutée aujourd'hui avec ardeur.
Les anomalies sont des modifications opérées dans la forma-tion et le développement des organes, en dehors de toute in-fluence sur la santé les individus anormaux ne sont donc pas nécessairement malades, et la pathologie est une sciencè dis-tincte de la science des monstruosités.
Il y a dans les anomalies des degrés divers; tantôt elles ne produisent pas de difformités et ne nuisent en rien à l'exercice des fonctions; telles sont les modifications dans les couleurs, la consistance, la taille, la présence ou l'absence d'organes accessoires; tantôt les anomalies sont graves, congéniales, per-manentes, elles constituent alors de véritables difformités, et on les appelle des monstruosités elles portent alors, soit sur le volume ou la forme, soit sur la disposition ou le nombre des parties.
Les anomalies, quel qu'en soit d'ailleurs la nature., ne sont point des faits exceptionnels, des désordres bizarres, elles peu-vent être ramenées aux lois générales de l'organisation, elles aident même à les découvrir. C'est ce qu'a compris Geoffroy Saint-Hilaire, et s'engageant dans cette voie féconde, il a posé les bases de l'organogénie, et démontré que les êtres anor-maux sont à quelques égards des embryons permanents; si la métamorphose foetale a été entravée si les organes se sont ar-rêtés dans leur développement ou en ont dépassé les limites, s'ils sont restés accolés au lieu de se désunir, ou séparés au lieu de se souder, des anomalies plus ou moins complexes se sont produites; loin d'être des bizarreries, des jeux de la nature, elles sont les conséquences des lois ordinaires de l'évolution fœtale.
Nous nous trompons donc étrangement, lorsque, comme le dit Montaigne, nous appelons « contre nature, ce qui advient seulement contre la coutume. »
Si les anomalies ne sont point en dehors des lois de l'orga-nisation, les efforts des observateurs doivent tendre à rattacher à ces lois, les faits en apparence étranges et inexplicables offerts par les monstruosités. Goethe était profondément pénétré de cette vérité, et il envisageait la tératologie comme une branche de la morphologie. Voici comment, à l'occasion d'un travail de Jœger sur ces sujets, il développe cette vérité
« Dans le règne végétal, on appelle avec raison normal tout ce qui est à l'état sain et purement physiologique, mais on ne doit pas envisager pour cela comme anormal tout état maladif et pathologi-que cette expression s'applique tout au plus aux véritables mons-truosités c'est aussi à tort qu'on parle souvent de défaut pour exprimer l'absence de quelque organe, ou qu'on emploie l'expres-sion d'atrophie, car il peut y avoir hypertrophie ou transforma-tion avec ou sans rupture de l'harmonie habituelle des organes; les termes de développement anormal, formation irrégulière, diffor-mité, atrophie, ne devraient être employés qu'avec circonspection, parce que, dans le règne végétal, la nature peut agir avec la plus entière liberté, sans s'écarter cependant de ses lois fondamentales. « La nature réalise l'état normal lorsqu'elle soumet à une règle ses innombrables créatures isolées, lorsqu'elle détermine et fixe les' conditions de leur existence; l'état anormal apparaît au contraire lorsque les individualités l'emportent et se développent comme au hasard. Mais ces deux états ont entre eux les affinités les plus étroites, puisque le normal et l'anormal dérivent d'un même prin-cipe il en résulte, en raison des formations et des transformations, une oscillation telle que souvent on pourra prendre le normal pour l'anormal, ou réciproquement.
«t La forme d'une partie végétale peut être masquée ou détruite sans que nous nommions cela une déformation; on ne dit point de la rose à cent feuilles qu'elle est monstrueuse, bien qu'elle constitue une anomalie; la rose prolifère, au contraire, est monstrueuse, parce que la forme si belle de la rose ne saurait plus être reconnue, et que la plante s'est prolongée au delà de ses limites régulières.
« Nous mettons les fleurs doubles au rang des fleurs anormales, et il est bien digne de remarque que toutes ces fleurs ont plus d'éclat pour les yeux, plus de parfum et plus de suavité pour l'odorat. Ici la nature franchit les limites qu'elle s'est elle-même imposées, mais elle atteint à un autre genre de perfection; pour le caractéri-ser, nous faisons sagement de nous abstenir autant que possible des expressions négatives. Les anciens disaient tsçok, prodigieux, mons-trueux, prodige digne de toute notre attention; dans ce sens, Linnée a fort heureusement employé le terme de pélorie.
« Je souhaiterais qu'on fût bien pénétré de cette vérité, que toute intuition complète est impossible, si l'on ne considère le normal et l'anormal comme réagissant sans cesse l'un sur l'autre et exerçant une action puissante »
La même pensée est développée sous une forme plus nette, dans le passage suivant
« Si nous considérons sans cesse l'état normal, nous nous persua-derons que les êtres doivent être ce qu'ils sont et demeurer station-naires. Mais si nous voyons des écarts, des anomalies dans le dcve--
1. Édit. citée, t. XXVII, p. 90. loppement et dans la forme, nous reconnaîtrons que la règle est fixe et éternelle, mais qu'elle est vivante aussi; que, sans en sortir, mais en se maintenant dans ses limites, les êtres peuvent se transformer jusqu'à la difformité; dans ces cas même, ils doivent obéir à la puissance irrésistible de la loi, qui les retient et les maîtrise »
L'auteur continue en signalant plusieurs exemples de ces anomalies' dont on saisit facilement les rapports avec l'état normal on a vu de vieilles racines se couvrir de feuilles et se transformer en un vert buisson les jardiniers connais-sent le moyen de transformer une racine grêle en un pivot charnu sous l'influence de sucs plus abondants une plante dont la tige est courte et rabougrie, acquiert une tige délicate et élancée; dans les mêmes conditions une fleur simple se double en changeant plus ou moins de formes et de couleurs. Sont-ce là des monstruosités, c'est-à-dire des modifications en-tièrement étrangères aux lois de l'organisme végétal? Non, sans doute; la nature n'accomplit rien de nouveau, elle trahit seulement le secret de ses procédés ordinaires, et nous les en-seigne par une autre voie. Étudions donc les anomalies, pour parvenir plus sûrement, par des voies contradictoires, à la connaissance de la vérité.
La question de savoir si les faits de métamorphose sont des anomalies d'ordre normal ou seulement des dégénérescences, a été résolue dans un autre sens, par l'illustre de Candolle. Prenant pour point de départ la loi de symétrie, de Candolle exclut les faits morphologiques du domaine des faits normaux; il les considère comme des perturbations, des dégénérescences. Goethe repousse cette opinion, et dit au contraire « La métamorphose est une idée plus relevée; elle domine à la fois les productions normales et anormales; elle explique égale-ment la rose ordinaire et la rose à fleurs doubles, la tulipe la plus régulière, et l'orchidée aux formes les plus bizarres » » M. Flourens a judicieusement caractérisé les dissidences des deux doctrines dans un parallèle dont nous aimons à rappeler quelques traits « Ce que M. de Candolle nomme dégénéres-- 1. Edit. cit., t. XXX, p. 410. 2. lb.,t, t. XXVII, p. 134. cences, est ce qui, pris dans un sens inverse, constitue la mé-tamorphose de Goethe. Goethe, suivant une échelle ascen-dante, voit la feuille se métamorphoser en calice, le calice en corolle, les pétales en étamines, les étamines en pistils, en ovaires, en fruits. M. de Candolle, suivant une marche oppo-sée, voit le fruit, l'ovaire, le pistil, dégénérer en étamine, l'é-tamine en pétale, la corolle en calice, les diverses parties du calice en feuilles
« La métamorphose, prise au sens de Goethe, tire, si l'on peut ainsi dire, de la feuille, toutes les parties de la fleur; la dégéné-rescence, prise au sens de M. de Candolle, ramène toutes les parties de la fleur à la feuille l'un de ces faits prouve J'autre et la théorie de Goethe bien vue, n'est qu'une partie, mais une partie admirable, de la théorie de M. de Candolle 1. »
En appelant l'attention sur l'idée des métamorphoses, sur son importance, ses conséquences, sur les progrès que lui doivent de nos jours la botanique et la zoologie, nous ne saurions ou-blier que, par une coïncidence singulière", deux poëtes, Goethe et Chamisso, ont ouvert les premiers cette voie pleine d'avenir. En 1790, Goethe développait ses idées sur la métamorphose des plantes; au commencement de ce siècle, Chamisso signalait les faits étranges de métamorphose et de génération alternante chez quelques mollusques marins. Comme Goethe Chamisso est demeuré longtemps incompris on rend aujourd'hui à ses observations, si originales, une tardive justice.
̃ 1. Flonrens. Eloge de de Candolle, Mémoires de l'Académie des Sciences, t. XIX, p. 15.
C HAPITRE III.