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CONCEPTIONS GÉNÉRALES SUR LA NATURE

Les conceptions et les observations de Goethe se résument dans une doctrine générale dont nous chercherons à fixer les principaux traits. Nulle partie poëte n'a formulé, d'une manière dogmatique et à la façon des philosophes, ses vues d'ensemble; elles sont éparses dans les poésies, dans les romans, mais sur-tout dans les correspondances, les maximes et les œuvres d'his-toire naturelle; de là une confusion, une variété d'aperçus qui imposent à l'écrivain les plus sages réserves.

Par ses doctrines sur la nature, Goethe se rattache tour à tour à trois philosophes, à Leibniz, à Platon, à Spinosa. A Leibniz il emprunte la théorie des monades, à Platon les idées innées, à Spinosa la doctrine de la substance universelle. Il fait aussi plus d'une concession aux opinions des partisans de la philo-sophie naturelle, soit qu'il déclare avec Schelling que l'esprit et ila matière, la pensée et l'étendue, sont les éléments nécessaires de l'univers et les représentants de Dieu dans ce monde, soit qu'il adopte avec Fichte le principe de polarité, soit qu'il sou-tienne avec Hegel que la nature agit éternellement vivante avec une inépuisable prodigalité, et qu'elle réalise sans cesse l'in-fini. Goethe se demande quels sont les matériaux primitifs à l'aide desquels la nature a formé ses grands ouvrages, et il est conduit à la conception des monades. Il envisage le problème de la conformité des organismes à des plans arrêtés, à des desseins suivis, et il raisonne en platonicien. Enfin il cherche quel rap-port unit les existences individuelles au principe souverain, et il envisage les créatures, dans leurs formes passagères, comme une manifestation de l'être éternel. Toutes ces conceptions sont singulièrement mêlées de vérités et d'erreurs, d'illusions poé-tiques et de lumineux aperçus.

Pour Goethe, les éléments primitifs sont les monades; il dé-veloppe cette idée dans une lettre écrite en 1827, à propos de la mort de Wieland'. Il représente chaque soleil, chaque pla-nète, chaque organisme comme un agrégat de monades; mais les monades n'ont pas un égal degré de puissance, il y en a de supérieures et d'inférieures. Les monades les plus élevées sont dominantes, les autres sont subordonnées.

Au-dessus d'elles, la monade centrale, universelle, aimante, gouverne et dirige l'univers suivant ses désirs, de la même ma-nière que notre âme gouverne les monades inférieures qu'elle s'est subordonnées.

Chaque monade est une intuition, une idée indestructible, inaltérable; elle peut se transformer, changer d'état, quitter nos corps et faire partie de combinaisons nouvelles. C'est là l'histoire de notre âme; son passage dans une enveloppe mor-telle n'est qu'une phase de son développement; la mort ne l'anéantit pas; elle lui permet de parcourir les phases nouvelles de nouvelles existences. Cette doctrine sur l'âme tient égale-ment du panthéisme de Schelling et de Krause; on la retrouve dans plusieurs passages de Faust.

Pour Goethe, le monde est une œuvre, les monades en sont les matériaux, comme les pierres et les bois sont les matériaux des ouvrages les plus achevés d'architecture. Le système des monades, tel que Goethe l'a conçu, paraît em-prunté à Leibniz le rapprochement des deux doctrines ne laisse guère de doutes' à cet égard; il suffit de citer « La mo-nade, dit Leibniz, n'est autre chose qu'une substance simple qui entre dans les composés; il n'y a aucune manière conce-vable par laquelle la substance simple puisse périr naturelle-ment. « Les monades, dit Goethe, sont inaltérables par leur na-ture leur activité ne saurait se trouver suspendue au moment de la dissolution. Leibniz dit encore « Le corps vivant a une 1. Consulter Falck, Goethe, aus nâherem persônlichem Umgange d.irgesteet. Leipzig, 1832- Cette lettre a été induite ji.ir M. H. Bl.e de Burv. <i,ins son excellente introduction au Faust de Goethe, et par Willm, dans son Histoire de la philosophie, allemonde. Op. cit. t. IV, p. 458. entéléchie dominante qui est l'âme de l'animal; les membres des vivants sont pleins d'autres vivants. Goethe dit égale-ment « Les monades inférieures obéissent à une monade en-téléchique tout être vivant n'est pas une unité, mais une pluralité. »

• Arrêtons là les analogies. Pour Leibniz, il y a un Dieu per-sonnel les monades en sont les créatures ou, comme il le dit si énergiquement, les fulgurations incessantes. Goethe au con-traire fait participer les monades aux attributs de la substance divine.

On trouve encore dans la philosophie de Goethe deux prin-cipes sur lesquels Leibniz avait particulièrement insisté, et qui sont des conséquences de sa doctrine monadologique; nous voulons parler du principe de continuité et, surtout, du prin-cipe de la pluralité individuelle.

Dans les trois règnes, chacun des êtres isolés auxquels nous attachons la notion individuelle, n'est en réalité qu'un com-posé, un agrégat, formé de parties plus simples, semblables ou dissemblables, coordonnées ou subordonnées entre elles suivant des lois plus ou moins complexes. Goethe a saisi avec puissance cette notion, et en a donné des développements qui ont une haute valeur en histoire naturelle générale.

Voici quelles sont, dans leur ensemble, les pensées du poëte

Si l'on envisage les minéraux, on les trouve composés de parties semblables, qui se répètent, et dont l'indépendance n'est bornée que par la force adhésive ces objets sont quel-que chose de mort, qui ne se développe pas; leur caractère distinctif, c'est l'indifférence dans les principes, la coordina-tion, la subordination.

Tout change chez les plantes et les animaux inférieurs. Déjà les parties identiques sont modifiées au point de devenir mé-connaissables elles sont liées les unes aux autres, et la nature du lien de la subordination indique l'ébauche d'une person-nalité naissante; alors la nutrition existe, et la véritable repro-duction apparaît. Dans les organismes encore simples, chaque partie est l'image. de l'ensemble et peut s'en détacher; de là une reproduction facile et variée dans ses modes, une struc-ture élémentaire; en même temps, chaque partie tend à se compliquer, à se transformer; alors se produit la métamor-phose lente, partielle, successive.

Considérons maintenant les êtres plus parfaits le caractère de la personnalité s'exprime de plus en plus, chaque partie devient l'élément d'un tout achevé et harmonieux. Elle se lie à l'ensemble par la subordination et la coordination; dès lors la propagation de l'être se limite, la structure acquiert une merveilleuse complication.

Ces conceptions de Goethe sont exposées avec précision et clarté dans un chapitre de ses œuvres, intitulé But à atteindre; nous ne saurions nous dispenser de présenter la traduction lit-térale de ce morceau, qui sert à la fois d'avant-propos et de conclusion aux études de l'auteur, sur l'organisation des ani-maux et des plantes.

« Chaque être vivant n'est pas une unité; mais une pluralité; alors même qu'il nous apparaît comme une individualité distincte, il est cependant une réunion d'êtres vivants, doués d'une existence propre, identiques sans doute quant à l'idée et au plan primitif, mais en apparence identiques ou semblables, distincts ou dissem-blables la réunion de ces êtres s'est produite tantôt à l'origine et tantôt ultérieurement. Ils s'isolent et se réunissent, et déterminent ainsi une reproduction infinie et variée.

« Plus la créature est imparfaite, plus les parties qui la compo-sent sont identiques et analogues entre elles, et expriment l'image de l'ensemble; plus la créature est parfaite, Plus au contraire les parties constitutives sont dissemblables. Dans un cas le tout est plus ou moins semblable à la partie, dans l'autre, il est plus ou moins différent. Plus les parties sont semblables, moins elles se subordonnent les unes aux autres; la subordination des parties in-dique une créature d'un rang plus élevé.

<t Comme les maximes générales peuvent avoir quelque chose d'incompréhensible pour celui qui ne sait pas les développer ni les expliquer par des exemples connus, nous désirons immédiatement en présenter quelques-uns. L'ensemble de notre travail a pour but le développement de ces idées et de quelques autres maximes.

« Il n'est pas douteux qu'un végétal, qu'un arbre par exemple, que nous considérons comme un individu, ne soit cependant un composé de parties semblables entre elles et à l'ensemble. Combien de plantes peuvent se propager par boutures? Le bourgeon de la dernière variété d'un arbre à fruit pousse un rameau sur lequel se développent successivement des bourgeons analogues au premier; ainsi procède la propagation par graines; elle consiste dans le déve-loppement et la sortie de la plante mère, d'un nombre infini d'indi-vidus semblables.

« Ne voit-on pas de suite que le secret de la propagation par se-mences est déjà contenu dans cette formule? Plus on prêtera d'at-tention et de réflexion à ces faits, plus on reconnaîtra aisément que la graine elle-même qui nous parait une individualité bien distincte n'est qu'une réunion d'êtres semblables et identiques.

« Ce qui est identique selon les conceptions de notre esprit est, à l'égard des observateurs, quelquefois identique ou semblable, quelquefois entièrement différent ou dissemblable; c'est encelaq.ue consiste la vie sans cesse active de la matière, et c'est ainsi que nous désirons la présenter dans cet ouvrage. Citons encore un exem-ple choisi dans le degré le plus inférieur de l'animalité. Il est des infusoires qui, sous une forme très-simple, se meuvent dans les li-quides où nous les distinguons; aussitôt que l'eau les laisse à sec, ils se brisent et se partagent en une foule de corpuscules en forme de noyaux; il est vraisemblable que cette division peut s'accom-plir dans une certaine limite sous l'eau; par ces moyens, la nature réalise une multiplication indéfinie'. C'est assez sur ce point: il doit être développé de nouveau dans tout l'ensemble de notre exposition.

« Si l'on observe les plantes et les animaux les plus inférieurs, il n'est guère possible de les séparer; nous distinguons à peine dans ces organismes un point vital immobile, mobile ou doué de mou-vements peu apparents. A cet état rudimentaire, l'être est-il inter-médiaire entre les deux règnes, susceptible de devenir végétal sous l'influence de la lumière, ou animal sous l'influence de l'obscurité? L'observation et l'analogie indiquent également qu'il en doit être ainsi, nous n'oserions cependant l'affirmer. Mais, ce que nous pou-vons assurer, c'est que les êtres qui se développent à cette limite entre le règne végétal et le règne animal, se perfectionnent suivant deux directions opposées; la plante tend à devenir un arbre solide

1. Les faits de multiplication des infusoires par scission, soit longitudinale, soit transversale, sont bien connus dans la science. Ils ont été particulièrement observés par Ehrenberg chez les Vorticelles et les Paramécies. Ils s'accom-plissent à la fois suivant les deux modes, chez les Bursaires, les Opalines et d'autres espèces. et durable, l'animal tend à réaliser dans l'homme son plus haut degré d'activité et de liberté.

« La germination et la prolification sont deux modes principaux de l'organisme qu'on peut déduire de la coexistence de plusieurs par-ties semblables et identiques; on peut les considérer à un double point de vue. Nous les poursuivrons à travers tout le règne orga-nisé ils nous serviront à classer et à envisager l'ensemble des phé-nomènes à un point de vue plus élevé.

« La considération du type végétal nous conduit à reconnaître une extrémité supérieure et une extrémité inférieure chez les plantes; la partie inférieure est constituée par la racine qui se dirige vers la terre, parce qu'elle recherche l'obscurité et l'humidité; en sens in-verse s'élèvent la tige ou les organes qui en tiennent lieu ils ten-dent vers le ciel, la lumière et l'air..

« En considérant cette merveilleuse structure, en l'examinant de plus près, nous sommes conduits à reconnaître un autre principe de l'organisation. La vie ne saurait agir à la surface et manifester à l'intérieur sa force productrice; toute activité vitale est protégée au contraire par une enveloppe, garantie contre l'influence des éléments extérieurs comme l'eau, l'air ou la lumière, favorisée dans le jeu de ses actions; ainsi elle peut accomplir ses opérations intimes.

« Que cette enveloppe soit une écorce, une peau, une coquille, toujours est-il que tout ce qui a vie, tout ce qui agit comme doué de vie, doit être enveloppé. Aussi toutes les parties qui servent de li-mites extérieures aux organismes sont-elles atteintes de bonne heure et successivement par la mort, par la destruction. L'écorce des ar-bres, la peau des insectes, les poils et les plumes des animaux, l'épi-derme même de l'homme sont autant de téguments qui se séparent, se détruisent, se mortifient; derrière eux se forment sans cesse des téguments nouveaux, sous lesquels, soit à la surface, soit dans les profondeurs, la vie tisse sa trame merveilleuse1. » Telles sont les conséquences que Goethe déduit du principe monadologique appliqué à l'individu; en rapprochant ces con-séquences des faits acquis à la science, on est étonné des pro-fonds aperçus du poëte sur quelques-unes des lois de l'histoire naturelle générale.* En premier lieu, la loi de subordination des organes, dé-veloppée par Cuvier en 1817, est clairement indiquée. Peut--

Op. cit., t. XXVII, p. 5 à 8. être l'auteur de Faust en avait-il déjà trouvé l'expression dans le Genera plantarum, où Laurent de Jussieu l'avait inscrite dès 1790.

Goethe signale, en second lieu le rapport à établir entre le degré d'infériorité des êtres et la puissance de leur propaga-tion ainsi s'expliquent, chez les espèces dégradées, non-seule-ment la richessse des germes et des organes propagateurs, mais la variété des moyens de développement, la résistance à la mort, et la puissance de la régénération. Qui ne connaît les expériences de Tremblay sur les hydres d'eau douce, ou celles de Dugès sur la régénération des planaires?

Si la propagation se lie à la dégradation des organismes, elle a aussi des rapports intimes avec leur nutrition; la nutrition, comme l'a dit Aristote, et comme la science nous l'apprend au-jourd'hui, est la propagation de l'individu dans l'espèce. Goethe insiste aussi sur cette vue; qu'on relise la conclusion de l'Es-sai sur la métamorphose des plantes, et l'on y trouvera le déve-loppement de cette importante vérité.

Le savant biographe de Goethe, Lewes, remarque avec raison que le poëte a connu le principe récemment introduit dans la science, par un illustre naturaliste français, sous le nom de loi de la division du travail physiologique. Dans les derniers degrés de l'animalité, chaque partie de l'organisme est douée des fa-cultés de l'ensemble la cavité digestive d'un polype, par exem-ple, est à la fois organe de digestion, d'absorption, de circu-lation elle loge même souvent les organes reproducteurs. A mesure qu'on s'élève dans la série, la vie se perfectionne, comme se perfectionne une société civilisée, par la double voie de la divi-sion du travail, et de la fusion en une unité plus intime. Chaque partie se spécialise, devient l'instrument d'une fonction, alors les organes et les appareils se multiplient; en même temps les principaux viscères se concentrent, les centres nerveux, par exemple se groupent et se réduisent à une masse unique En relisant les citations qui précèdent, on pourra se con-vaincre que ces pensées sont celles de Goethe; il les exprime 1. Consulter pour les dùve'oppemenls de cette loi, Milne-Edwards, Leçons sur la Physiologie et VAnatomie comparée des animaux. Paris, 1857, 1. 1, p. 16. de nouveau lorsqu'il établit entre la chenille et le papillon la comparaison suivante « Le corps du papillon ne se compose plus de parties semblables à celles du corps de la chenille les anneaux, jusqu'alors isolés, se sont groupés pour former des systèmes d'organes; quelques-uns ont disparu, d'autres sont encore apparents. Il existe alors trois sections la tête et ses appendices, le thorax et les membres qui en naissent, l'abdomen avéc les organes qu'il renferme. Nous ne prétendons pas nier l'individualité de la chenille; elle nous pa-raissait imparfaite, parce que les parties étaient comme dans un rapport indifférent, l'une par rapport à l'autre. Chaque partie valait en dignité et en puissance autant que sa voisine; dès lors les seuls actes de la nutrition, des sécrétions, de l'accroissement, pouvaient s'accomplir. Dans cet état, les sécrétions des glandes séminales, qui produisent un nouvel individu, étaient entièrement impossibles. Mais lorsque, par suite d'une action lente et mystérieuse, les or-ganes capables de modifications ont atteint leur perfection la plus haute, lorsque, à l'aide d'une température convenable, l'organisme s'est débarrassé des matériaux inutiles, alors les parties se montrent plus distinctement, n'offrent plus leurs anciens rapports, s'isolent autant que possible, et malgré leur secrète analogie se caractérisent de la manière la plus tranchée, souvent même la plus opposée. Alors, les organes se groupant en systèmes, accomplissent les opé-rations aussi variées qu'énergiques de la vie.

» Ainsi le papillon, créature imparfaite et ébauchée comparative-ment aux mammifères, indique, parla transformation qu'il subit sous nos yeux, la prééminence d'un animal élevé sur une forme dégra-dée les parties sont distinctes, aucune ne saurait être confondue avec l'autre: chacune a sa fonction, et y reste toujours intimement unie1,

La doctrine des monades est un premier aperçu de l'unité dans la constitution des organismes. La conformité des êtres à un dessein primitif, à un type, est une vue plus directe encore de la simplicité dans les opérations de la nature. Nous avons déjà longuement développé cette vue, qu'il nous suffise d'ajouter maintenant, qu'en la soutenant, Goethe reproduit une doctrine que Platon enseignait déjà il y a plus de dix-huit siècles. Platon, dans le Tirnée comparant le monde à un animal qui a un corps et une âme pose cette question « Quel est l'animal

1. Op. cit., XXVII, 248. qui servit de modèle à celui qui a fait ce grand animal, le monde ? Et il répond « Nous ne devons certainement pas croire que ce puisse être aucun animal en particulier; car rien de ce qui est fait sur un modèle parfait ne peut être parfait en soi concluons donc que l'animal qui a servi d'archétype est celui qui contient en lui-même tous les autres animaux comme parties constituantes. »

Comme le philosophe de l'antiquité, l'auteur de Faust voyait dans la création les manifestations d'un plan divin, et il pres-sentait que le but le plus noble de la science est de faire entre-voirles desseins de la puissance formatrice; mais Goethe ne dis-tinguait pas comme Platon la création et le créateur, il voyait dans l'universles attributs de la divinité, et, avec la plupart de ses contemporains, se laissait entraîner aux erreurs du panthéisme. Quand on part de la doctrine de la métamorphose et de la recherche du type, et qu'on veut en déduire les conséquences logiques, on arrive au panthéisme par une pente bien naturelle. La métamorphose nous fait concevoir toutes les substances comme les modifications d'une substance unique; la considé-ration d'un type nous mène à l'absorption de toutes les formes particulières dans une forme générale et absolue. Goethe a commis ces deux erreurs, et il est arrivé, comme conséquence, à la négation de l'espèce et à la négation des causes finales. Établissons d'abord, pour en montrer les conséquences exa-gérées, la thèse de Goethe sur la transformation des espèces. Le poëte prétend que les espèces dérivent les unes des autres par voie de transformations lentes et successives; sans doute, il ne dit pas, comme Maillet ou Lamarck, que nous descendons d'un turbot ou d'une morue, les conséquences de sa doctrine prête-raient trop au ridicule, mais il écrit, avec plus de réserve, des phrases comme celles-ci « Nous sommes convaincus de l'existence d'un type universel et de la nécessité de disposer comparativement les unes à côté des autres les différentes formes animales; nous croyons aussi à la mo-bilité perpétuelle des formes dans la réalité; il s'agirait maintenant de discuter pourquoi certaines conformations extérieures génériques, spécifiques ou individuelles se conservent sans altération pendant un grand nombre de générations et restent néanmoins, malgré leurs plus grandes déviations, toujours semblables à elles-mêmes1. » Ailleurs il formule son système en l'appliquant aux formes végétales.

« La mobilité des formes végétales dont j'avais longtemps suivi l'évolution me confirmait de plus en plus dans cette idée que ces formes répandues autour de nous ne sont point primitivement dé-terminées, mais qu'à une certaine fixité originelle générique et spé-cifique, elles associent la souplesse et la mobilité. C'est ainsi qu'elles peuvent se plier, en se modifiant, aux conditions variées auxquelles elles sont soumises à la surface du globe.

« II faut prendre en considération les diversités du sol; dévelop-pés par l'humidité des vallées, rabougris par la sécheresse des ré-gions élevées, protégés ou exposés dans certaines limites à la chaleur ou au froid, les genres peuvent se transformer en espèces, les es-pèces en variétés, et ces variétés elles-mêmes peuvent se modifier à l'infini sous l'influence d'autres conditions. Cependant la plante de-meure toujours elle-même, bien qu'elle incline tantôt vers la pierre brute ou qu'elle s'élève à une vie plus active. Les végétaux les plus éloignés ont cependant une affinité incontestable qui permet aisé-ment de les comparer entre eux2. »

Ainsi, la fixité des espèces est une fixité relative, et, en ap-pliquant ces idées à la paléontologie, on doit soutenir que les espèces actuelles ont pu descendre d'espèces différentes, dont nous trouvons actuellement les débris dans les couches du globe.

Nous avons déjà dit que Goethe envisage ainsi l'Ai et l'Unau, et les espèces du groupe des rongeurs. La différence des formes chez ces animaux ne serait pas primitive; elle résulterait des in-fluences variées du monde extérieur, et, pour expliquer ces différences à la fois constantes et caractéristiques, on devrait admettre des différences primitives et simultanées, combinées avec des modifications successives qui s'opèrent tous les jours. Goethe analyse ces influences et conclut que chez les animaux et les plantes, l'espèce se modifie, non-seulement sous l'influence du temps, mais sous l'influence des forces élémentaires de la nature et des changements dans les conditions d'existence.

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