‹ Œuvres scientifiques de GoetheChapitre 67 sur 79 · Ëdit. citée, XXVII, 251. – '2. ld., XXVII · texte numérisé non relu

Ëdit. citée, XXVII, 251. – '2. ld., XXVII

Il est superflu de répéter que les conjectures de Goethe sont des illusions toutes poétiques; l'observation apprend que les espèces n'ont pas subi de changements appréciables depuis l'apparition de l'homme sur la terre, malgré les conditions diverses des temps, du climat et du sol. Quant aux modifications survenues dans les temps primitifs, alors que l'état du globe était bien différent de ce qu'il est aujourd'hui, la question des changements survenus est plus difficile à résoudre; plusieurs naturalistes éminents prétendent que les modifications impri-mées aux êtres ont été assez intenses non-seulement pour mo-difier les espèces, mais pour les transformer. Cette opinion toutefois, malgré les efforts qu'on vient de tenter pour la sou-tenir, est pleine de doutes et d'obscurité'.

La négation des causes finales est un des traits les plus essen-tiels de la doctrine de Goethe sans cesse le poëte s'élève contre ce principe qu'il considère comme funeste aux progrès des sciences, et il caractérise en ces termes l'erreur de ceux qu'il qu'il appelle les docteurs de l'utilité « Les finalistes disent Les taureaux ont des cornes pour se dé-fendre mais alors, pourquoi les cornes n'existent-elles pas chez les moutons, et pourquoi, lorsquelles existent, sont-elles enroulées au-près des oreilles, de telle sorte qu'elles paraissent sans utilité. Il faut dire Le taureau se défend avec ses cornes parce qu'il les a. Ce n'est pas faire de la science que de chercher le but, le pourquoi; on doit se demander au contraire Comment le front du taureau est-il armé de cornes?. Les docteurs de l'utilité croiraient renier leur Dieu, s'ils n'adoraient celui qui a donné des cornes au taureau pour sa défense; quant à moi, j'adore celui qui au milieu de la mul-titude des plantes, dont le sol est couvert, a produit la plante fon-damentale, celui qui, au-dessus de toutes les espèces animales, a créé l'homme qui les contient et les résume. On peut adorer la main bienfaisante qui a pourvu à l'alimentation du bétail et à la nôtre; pour moi, j'adore celui qui a mis ici-bas une force produc-tive dont la plus faible partie devenant vivante, suffit, pour répandre 1. Consult. spécialement sur ce point, l'important ouvrage de M. Ch. Dar-win, On the origine ofSpecies by means of natural selection. Londres, 1859, et les travaux de M. de Quatrefages dans la lttrtle des Deux-Mondes, 1860. dans l'univers entier des milliers de créatures capables de braver la peste, la guerre, l'eau et le feu. Voilà mon Dieu'1. » Puisque la doctrine de Goethe nous conduit à cette question, puisque les panthéistes et les partisans de l'unité de composi-tion organique ont voulu bannir de la science de l'âme et de celle du monde la téléologie, nous nous arrêterons un instant sur cette polémique, et nous chercherons à faire voir qu'on ne peut exclure de la science le principe des causes finales, ni en s'appuyant sur des raisons solides, ni en invoquant des faits incontestables.

La négation des causes finales est une absurdité. Yoltaire s'est fait, sous ce rapport, l'interprète du bon sens, lorsqu'il écrit « Affirmer que l'œil n'est pas fait pour voir, ni l'oreille pour entendre, n'est-ce pas là la plus énorme absurdité, la plus ré-voltante folie qui soit jamais tombée dans l'esprit humain? Tout docteur que je suis, cette démence me paraît évidente, et je le dis. » La moindre de nos actions suppose une fin, un but, et nous refusons de reconnaître un dessein dans les merveilles qui nous entourent. « Quoi, dit Cicéron, la sphère d'Archimède prouve l'existence d'un ouvrier intelligent qui l'a fabriquée, et le système réel de l'univers, dont cette machine n'est que l'imi-tation, n'aurait pas la même force! » Aristote soutient plus for-tement encore la même thèse « La cause finale des choses, dit-il, est le bien, car le bien est le but de toutes productions. 11 Mais l'école matérialiste des expérimentateurs oppose des objec-tions elle dit avec Bacon « Les causes finales ont entravé la recherche des causes physiques; l'homme n'est pas assez in-struit pour atteindre les causes finales; d'ailleurs il les rap-porte plus à sa nature qu'à celle de l'univers, et il fait, de leur application, un étrange abus. »

Il est vrai, l'abus des causes finales en physique a amené de déplorables résultats, et ces abus ont paru d'autant mieux, qu'on a voulu trouver un but dans les dispositions les plus minutieuses, et subordonner la recherche des causes physiques à la recherche des causes finales. On soutient que la main est faite pour saisir, l'œil pour voir, et, partant de cette fin géné-- 1. Eckermann, Gespràche mit Gœthe, etc., JI, p. 282. raie, on cherche à expliquer la conformation intime de chaque organe; par exemple, il a fallu que les rayons lumineux puis-sent aisément pénétrer dans l'œil; dès lors l'existence des mi-lieux transparents était nécessaire une trop grande lumière pouvait blesser l'œil, une trop faible pouvait rendre la vue con-fuse, de là les usages de cet écran contractile qu'on nomme iris. En raisonnant ainsi, on n'explique rien, on suppose, on va du dessein final à l'exécution tandis que la seule manière de procéder est de partir des faits constatés par l'expérience, pour en conclure, dans les limites du possible, le but définitif. Il est digne de l'homme de rechercher le but final des créatures; c'est une voie qui conduit à la connaissance et à l'amour du Créateur; mais cette recherche difficile doit être le résultat d'une expé-rimentation rigoureuse; alors nous n'introduirons les causes finales dans la science, qu'autant que nous y serons conduits par des observations légitimes. Il n'y aura plus d'abus, mais un usage; on parlera moins des causes finales, mais on en parlera plus sû-rement. Ainsi, les causes finales ne doivent pas être bannies du domaine des sciences, mais elles ne doivent y paraître qu'ame-nées et autorisées, en quelque sorte, par les causes physiques. Le principe des causes finales a rencontré d'autres adver-saires que les partisans absolus de l'expérience nous voulons parler des naturalistes qui soutiennent l'unité de composition, comme Goethe, Geoffroy Saint-Hilaire, Richard Owen. La théorie des analogues démontre à chaque instant, selon ces savants, l'insuffisance, l'inutilité des hypothèses téléologi-ques on conçoit, disent-ils, la destination de la mamelle chez la femme, on admire cette glande si bien disposée pour prépa-rer à l'enfant un merveilleux aliment; mais pourquoi trouve-t-on aussi une mamelle chez l'homme, une mamelle stérile, un organe sans fonctions? On peut admettre que la multiplicité des points d'ossification dans le crâne du fétus humain facilite et a pour but de faciliter l'enfantement; mais le crâne de l'oiseau est composé d'un même nombre de points d'ossification, et il serait absurde de prétendre que cette multiplicité a pour but la sortie du poulet à travers la coquille de l'œuf. Dans des cas sem-blables, le principe des conditions d'existence devient absurde; on ne peut l'invoquer.

Que prouvent ces exemples? Que des organes semblables n'impliquent pas une similitude de fonctions; qu'il est faux de dire, comme Cuvier, que le principe le plus élevé et le plus fécond est celui de la convenance des parties, de leur coordina-tion pour le rôle que l'animal doit jouer dans la nature. Mais ces exemples ne renversent en aucune manière le principe des causes finales, ils le confirment. En effet, quelle idée implique ce principe? N'est-ce pas celle d'un dessein du Créateur, et ce dessein, n'en retrouvons-nous pas les marques partout dans la création? La mamelle de l'homme ne révèle pas sa cause finale, en tant que nous y cherchons une fonction, soit; mais considé-rons-la comme une trace du plan de composition des organes mammaires, comme une manifestation de l'unité et de la sim-plicité des lois qui président à la formation des organes. Ne sentons-nous pas encore la trace palpable d'un plan arrêté d'une volonté bien accusée? L'unité de composition, bien loin de nous porter à méconnaître les desseins de la Providence, semble au contraire nous les révéler davantage, en nous les montrant dans un autre ordre de phénomènes.

Concluons le principe des causes finales, évident et fonda-mental en métaphysique, doit trouver sa place dans les sciences, pourvu que son emploi soit autorisé par la connaissance exacte des faits. En physique, on ne doit jamais partir de ce principe pour en déduire des phénomènes, mais y arriver par les phé-nomènes en un mot, les causes finales ne doivent pas être un point de départ dans les sciences, mais un résultat. L'examen que nous venons de faire ne laisse pas de doute sur les doctrines de Goethe; le panthéisme fait le fond de toutes ses conceptions sur la nature, comme il l'avoue nettement dans une lettre à Jacobi « Quant à moi, lui écrit-il, je ne puis me contenter d'une seule façon de penser; comme artiste et comme poëte, je suis polythéiste; comme naturaliste au contraire, je suis panthéiste et l'un aussi déci-dément que l'autre les choses du ciel et de la terre forment un ensemble si vaste que, pour l'embrasser, ce n'est pas trop de tous les organes de tous les êtres réunis1. »

1. Goethe, lettre à Jacobi, dans les Geistesworte àus Gœthe's briefen und Gesprachen, n" 228. Lorsqu'on parcourt les pensées, les maximes, les poésies, on y retrouve à chaque instant l'expression de la doctrine panthéis-tique dès les premières lignes de ses pièces sur Dieu et le monde, le poëte nous représente ainsi la divinité

« Que serait un Dieu qui donnerait seulement l'impulsion du de-hors qui ferait tourner l'univers en cercle autour de son doigt? il lui sied de mouvoir le monde. Dans l'intérieur, de porter la nature en lui, de résider lui-même dans la nature, si bien que ce qui vit et opère et existe en lui ne soit jamais dépourvu de sa force, de son esprit. »

Ailleurs, s'inspirant de la philosophie de Schelling, le poëte nous peint ainsi l'âme du monde absorbant toutes les exis-tences « Pour se retrouver dans l'infini, l'individu s'évanouit volontiers. Là se dissipe tout ennui. Au lieu du brûlant désir, de la fougueuse volupté, au lieu des fatigantes exigences, du rigoureux devoir, s'a-bandonner est une jouissance. Ame du monde, viens nous pénétrer! et la noble fonction de nos forces sera de lutter nous-mêmes avec l'esprit de l'univers. De bons génies qui nous aiment, nous condui-sent doucement, instituteurs sublimes, vers celui qui crée et créa tout. L'essence éternelle se meut sans cesse en toutes choses, car tout doit tomber dans le néant, s'il veut persister dans l'être.

« Aucun être ne peut tomber dans le néant; l'essence éternelle ne cesse de se mouvoir en tous; attachez-vous à la substance avec bonheur. La substance est impérissable, car des lois conservent les trésors vivants dont l'univers a fait sa parure.

« Voilà bien des années, dit encore le poëte, que mon esprit, avec joie, avec aèle, s'était efforcé de rechercher, de découvrir, comment la nature vivante opère dans la création et c'est l'éternelle unité qui se manifeste sous mille formes; le grand en petit, le petit en grand, toute chose selon sa propre loi; sans cesse alternant, se maintenant, près et loin, loin et près; formant, transformant. Pour admirer, je suis là1 »

Malgré ces déclarations expresses, malgré les allusions qu'il fait souvent dans ses couvres scientifiques ou poétiques à la doctrine de Spinosa, le panthéisme de Goethe est incertain et

1. Pour ces divers morceaux, cons. Trad. Porchat, I, p. 305 et 308. flottant, plutôt senti qu'il n'est exprimé, ébauché partout, for-mulé nulle part. Il ne se présente pas comme une doctrine lon-guement élaborée, suivie dans ses conséquences, discutée dans ses principes essentiels; c'est moins l'expression d'une ferme croyance, d'une conviction arrêtée chez Goethe, qu'un des traits saillants de son caractère moral. C'est à ce point de vue qu'on doit se placer pour comprendre l'incertitude qui a toujours régné dans l'esprit du poëte, et son entraînement vers les doc-trines du panthéisme.

Tout homme de génie a de grandes passions, et quand la lutte se prépare, il n'a que deux voies à suivre ou il les dompte, et il devient sublime d'humilité; ou il cède, et il de-vient fou d'orgueil. S'il y cède, il est obsédé à la fois par le sen-timent du mal qu'il commet et par l'instinct de sa grandeur. Il n'a pu dompter ses passions, il veut les légitimer; il n'a pu se soustraire au devoir, il veut se créer un droit; dans sa gran-deur, il trouve un titre et se divinise à ses propres yeux. Ainsi Goethe était panthéiste par besoin de légitimer des passions violentes, une ambition qui le rendait admirateur de lui-même. Si haut qu'il voyait tout au-dessous de lui, il aimait à se regarder comme partie de l'unité totale; mais s'il redescendait aux détails de la vie, alors la conscience de l'homme faible reparaissait, les hésitations, les doutes revenaient avec elle. Pourquoi, dans sa longue carrière, Goethe n'eut-il jamais un point fixe en phi-losophie ou en religion? Pourquoi cette peur des doctrines et des problèmes? C'est qu'il en aurait coûté à Goethe de s'humi-lier et de reconnaître ses misères; il aimait mieux la douce illusion d'un panthéisme qui l'affranchissait de tous les jougs, et le rendait maître aLsolu de lui-même.

Quoi qu'on en dise, par son côté moral, la vie de Goethe est triste à étudier; elle révèle à chaque instant l'égoïsme, l'indiffé-rence, l'insensibilité aussi, dans le spectacle de la nature, Goethe recherche surtout les émotions de l'artiste, les inspirations du poëte, les satisfactions du penseur. Il ne s'incline pas devant un principe souverain, il ne glorifie pas ses œuvres; il parle rare-ment du bien que les s:ènes silencieuses du monde physique peuvent produire sur l'âme; on dirait qu'il n'a jamais compris que le monde physique est l'expression de la pensée divine. Un jour cependant cette vérité l'a frappé, et ce jour-là il a écrit

« Je crois en Dieu, c'est une belle et louable parole mais re-connaître Dieu, où et comment il se révèle, c'est proprement la béa-titude sur la terre. Pouvons-nous ne pas sentir dans l'éclair, le tonnerre et la tempête, le voisinage d'une puissance supérieure? et dans le parfum des fleurs et dans les tièdes haleines de la brise, un être aimable qui vient à nous' ? »

Après la longue étude que nous venons de terminer, nous aimons à penser que l'autorité scientifique de Goethe- paraîtra solidement établie. Malgré son ignorance du détail, sa ridicule polémique contre Newton, ses applications fausses ou exagérées de l'idée de la métamorphose, Goethe doit prendre rang parmi les naturalistes philosophes les plus éminents de ce siècle. Sa science n'est pas d'un observateur curieux des détails, mais d'un philosophe qui voit de loin et de haut. Il contemple la na-ture, placé sur les sommets, et sans cesser d'apporter le plus grand soin aux expériences et aux détails. Il n'est pas du nom-bre de ces savants qui comptent, pèsent, observent, expérimen-tent il appartient à ce petit groupe d'esprits éminents qui méditent, interprètent, indiquent les voies nouvelles, devancent leur époque et préparent les progrès.

Geoffroy Saint-Hilaire et Cuvier, Alexandre de Humboldt et Owen lui ont reconnu ce mérite; un physiologiste qui honore l'Allemagne, Helmoltz, vient de le proclamer de nouveau. « Goethe, dit-il, a eu le grand mérite de deviner les idées fondamentales qui président aujourd'hui aux progrès des sciences naturelles. » Goethe a deviné en effet l'unité de compo-sition et l'idée de la métamorphose, deux manifestations d'une même loi, deux aspects de cette vérité, que la nature procède suivant des règles uniformes, simples, constantes, dont elle ne s'écarte jamais. Goethe s'est appliqué à la détermination du type ostéologique, et il a formulé comme Geoffroy Saint-Hilaire la loi des connexions, la loi du balancement des organes; il a 1. Trad. citée, Pensées, I, 458-459. connu, comme Cuvier, le principe de la subordination des parties il a montré l'importance de l'organogénie et de la té-tratologie, aussi bien chez les animaux que chez les plantes, il a indiqué la loi de la division du travail, le rôle des métamor-phoses chez les espèces dégradées; enfin, il a signalé les rapports qui lient la nutrition des êtres et leur mode de propagation. Voilà ce que le pénétrant génie de Goethe a saisi sans qu'il ait jamais tiré de ces conceptions si justes, des découvertes ou des applications. Le temps, l'habitude, les connaissances spé-ciales lui ont manqué; aussi il n'a laissé dans la science pratique que ses essais sur la métamorphose des plantes, sa modeste découverte de l'os intermaxillaire, quelques pages incomplètes d'anatomie descriptive. C'est ce nombre si restreint de travaux pratiques qui longtemps a excité le sourire des savants, et leur a fait dédaigner les admirables intuitions de Goethe. Il faut revenir sur ces jugements injustes, abandonner ces préventions erronées; les expériences et les faits sont les ma-tériaux de la science; on ne construit qu'avec les idées; il faut voir aussi avec les yeux de l'esprit, sans lesquels, dans les sciences naturelles, comme dans-les autres sciences, les résul-tats sont stériles.

La nature est comme un discours, comme une œuvre d'art; elle nous parle par ses phénomènes. Nous concevons qu'audelà de ses réalités sensibles il y a des lois stables, des plans arrêtés, des desseins suivis; la raison l'indique, l'expérience le démontre. La science, telle que Goethe l'a conçue, telle que Geoffroy Saint-Hilaire, Carus, Owen, l'ont développée, nous conduit jusqu'à ces lois; c'est dans cette direction qu'il faut maintenant étudier la nature. La science fournit amplement à l'homme les satisfactions du bien-être physique; qu'elle suive en même temps une voie plus élevée; qu'unie dans une juste limite à la raison et à la foi, elle ne reste pas indifférente au progrès moral; qu'elle seconde cette impulsion divine de l'âme qui nous porte à la connaissance de la vérité absolue.

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