‹ Œuvres sociales de ChanningChapitre 12 sur 19 · OBJECTIONS ET RÉPONSES · texte numérisé non relu

OBJECTIONS ET RÉPONSES

Dans ma dernière lecture j’ai appelé votre attention sur un sujet d’un grand intérêt, l’élévation des classes laborieuses. Nous avons considéré d’abord en quoi consiste cette élévation ; secondement, les objections qu’on peut lui opposer ; troisièmement, les circonstances qui la favorisent en ce moment, et qui nous font espérer qu’elle s’effectuera de plus en plus vite. En traitant le premier point, j’ai commencé par établir en quoi ne consiste pas l’élévation des classes ouvrières, puis j’ai montré positivement ce qu’elle était, en quoi elle consiste. Je n’ai pas le temps de revenir sur le chemin que nous avons fait ensemble, je m’en fie à votre mémoire. Resserré en d’étroites limites, je me suis borné à l’élévation intellectuelle que l’ouvrier doit se proposer ; cependant j’ai indiqué les perfectionnements moraux, religieux, sociaux, qui intéressent sa véritable dignité. J’ai fait observer que l’ouvrier devait être un homme d’étude et de réflexion, un penseur, aussi bien qu’un travailleur, et j’ai montré comment les occupations particulières, le

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travail manuel de chaque jour justifiaient cette vérité. Je vais considérer maintenant les objections qui s’offrent à beaucoup d’esprits, quand on considère de cette façon la destinée de l’ouvrier. Ce sera notre seconde partie.

L''s livres ont moins de veleur que l’expéricnee et la réflexion.

On objecte d’abord que la classe ouvrière n’a pas à sa disposition beaucoup de livres, ni beaucoup de temps à consacrer à la lecture; comment peut-elle donc acquérir la force de pensée et les grandes idées dont nous avons parlé la dernière fois? Cette objection vient de l’erreur générale qui nous fait confondre le progrès intellectuel et la science des livres. On paraît croire qu’il y a une espèce de magie dans une page imprimée, que les caractères d’imprimerie donnent plus de science qu’on n’en peut tirer d’autres sources. La lecture est considérée comme la route royale qui conduit à l’éminence intellectuelle. J’avais laissé de côté ce préjugé dans mes premières considérations, mais il est tellement enraciné qu’il faut bien s’en occuper. Je n’essayerai pas de détruire cette objection en dépréciant les livres. De bons livres sont plus qu’un trésor pour ceux qui les entendent ; ils sont le souffle des grandes âmes du temps passé. Le génie qu’ils nous conservent n’est pas un génie embaumé comme on l’a dit quelquefois; c’est un génie vivant d’une vie immortelle. Mais nous n’avons pas besoin de beaucoup de livres pour atteindre le grand objet de la lecture. Peu vaut mieux que beaucoup ; quelques heures consacrées à étudier sincèrement ce peu de livres sufû-

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ront pour animer la pensée et enrichir l’esprit. Les plus grands hommes n’ont pas vécu dans les livres, Washington, on l’a souvent dit, n’était pas grand liseur. La science recueillie dans les livres a moins de valeur que les vérités dont nous sommes redevables à l’expérience et à laréflexion. Et vraiment les connaissances qu’on tire aujourd’hui de la lecture, étant acquises sans effort de l’esprit, sans réflexion, sans lutte, sont plutôt l’apparence du savoir que le savoir lui-même. Des événements qui poussent l’esprit vers des pensées sérieuses et vers l’énergique application de toutes ses ressources servent plus à notre éducation que la plupart des études d’aujourd’hui.

Parmi les livres que nous lisons, il en est peu qui méritent d’être lus ; la plupart n’ont pas de principe de vie , la preuve en est qu’ils meurent l’année même de leur naissance. Ce ne sont pas des penseurs qui les ont écrits, comment pourraient-ils donc éveiller la pensée? Une grande partie de nos lectures est inutile, je dirai presque pernicieuse. J’aurais du chagrin de voir nos ouvriers échanger leur travail jiour les lectures de nos jeunes demoiselles et de nos jeunes messieurs, qui considèrent l’intelligence comme leur ayant été donnée pour s’amuser, qui lisent comme ils font des visites, pour se distraire, qui ne discutent aucune grande vérité et ne portent aucune attention aux sujets qui traversent leur esprit. Avec cette indifférence pour cequi fait la dignité de l’intelligence, et cette dissipation de l’esprit dans des lectures superficielles, je nevvis pas sur quel fondement ils peuvent se dire supérieurs aux ouvriers, qui tout au moinS entendent une < lio' ** à fond, c’est-à-dire leur besogne, et qui font quelque

chose d’utile pour eux-mêmes et pour leurs semblables. La grande utilité des livres, c’est d’exciter en nous la pensée ; c'est de nous porter vers les questions qui ont occupé les grands hommes pendant des siècles, c’est d’exercer le jugement, l’imagination et le sentiment; c’est de nous inspirer une vie morale, puisée dans le commerce des esprits plus élevés que nous; ce bienfait des livres est à la portée de ceux qui n’ont que peu de temps pour la retraite et pour l’étude.

Chaque homme est un livre qui mérite d’être étudié.

Ceux qui désespèrent des classes ouvrières parce qu’elles ne peuvent pas vivre dans des bibliothèques, ne doivent pas oublier que les plus grandes sources do vérité, de lumière, d’élévation d’esprit, ne sont pas les bibliothèques, mais notre expérience intérieure et extérieure. La vie humaine, avec ses joies et ses douleurs, ses peines et ses consolations, ses crimes et ses vertus, ses besoins pressants, ses changements solennels, sa responsabilité toujours menaçante ; quelle bibliothèque ! et qui ne peut y lire ? Chaque homme est un volume qui mérite d’être étudié. Les livres les plus répandus sont ceux qui nous donnent des tableaux de la vie humaine ; combien l’original est-il plus instructif, si nous savons l’entendre I L’ouvrier a toujours cette page ouverte devant lui, et, bien plus, il écrit chaque jour un volume plus rempli d’instruction que toutes les compositions humaines, je parle de sa propre vie. Nul chef-d’œuvre du génie ne peut nous en apprendre autant que la voix intérieure qui nous parle dans le secret de notre âme, dans le travail de

nos passions, dans les opérations de notre intelligence, dans les rétributions qui attendent nos bonnes et nos mauvaises actions, dans notre mécontentement du présent, dans les pensées spontanées et les aspirations qui forment une part de toute vie humaine. L’étude propre de notre histoire depuis notre enfance, de toutes les phases de notre développement, des bonnes et des mauvaises influences qui nous environnent, de nos changements de sentiment et de résolution, et du grand . coürant qui nous pousse vers le bonheur ou le malheur à venir : c’est là certes un travail qui peut nous procurer une noble science ; et qui de nous n’a pas accès à cette source de vérité éternelle? Est-ce que l’ouvrier ne peut pas étudier et *\ comprendre les pages qu’il écrit dans son cœur, * En faisant ces remarques, j’ai voulu détruire l’erreur dans laquelle tombent les ouvriers eux-mêmes, quand ils pensent qu’ils ne peuvent rien faire pour acquériir^a force et la plénitude de pensée, et cela faute de livres. Parlons maintenant de préjugés qu’on rencontre plus souvent dans les autres classes.

Des préjugés contre l’élévation du peuple

Un préjugé trop commun, c’est qu’on ne doit pas pousser le peuple à étudier, à développer son esprit, parce que quelques privilégiés ont été destinés par Dieu même à penser pour la foule. « La Providence, dit-on, élève des esprits supérieurs, dont la mission est de découvrir la vérité pour le reste de l’espèce. La pensée et le travail manuel n’ont pas été faits pour marcher ensemble. La division du travail est une

grande loi de la nature. Un homme sort la société avec sa tète, un autre avec ses bras. Que chaque classe reste fidèle à sa besogne. » Je proteste contre de telles doctrines. 11 n’y a ni individu, ni classe, à qui je reconnaisse un tel monopole. Qui donc nous montrera le brevet que Dieu lui a donné afin de penser pour ses frères, de former l’intelligence passive des masses, d’y graver sa propre image comme sur de la cire? Pourquoi donc une poignée d’hommes ne réclamerait-elle. pas le monopole de la lumière et de l’air, de la vue et de la respiration, aussi bien que de la pensée? Est-ce que l’intelligence n’est pas un don aussi universel que les organes de la vue et de la respiration? Est-ce que la vérité n’est pas aussi libéralement répandue que l’atmosphère ou les rayons du soleil? Pouvons-nous supposer que les plus nobles dons de Dieu, l’intelligence, l’imagination, la force morale, n’aient été accordés que pour servir aux besoins de la vie animale? que Dieu ait refusé à la foule le moyen de développement, c’est-à-dire l’action? qu’il l’ait créé pour s’épuiser en un pénible labeur? Le peuple n’a-t-il élé fait que pour tourner au monstre, pour développer seulement quelques organes et quelques facultés, et laisser languir et s’étioler tout le reste, ou bien a-t-il été créé pour développer toutes ses facultés, surtout les meilleures et celles qui caractérisent le mieux l’humanité? Non, l’homme, même le plus obscur, n’est pas tout entier dans scs bras, ses os et ses muscles ; l’esprit est plus essentiel à la nature humaine, et plus résistant que les membres ; et cet homrae-là resterait mort? Penser n’est-il donc pas le droit et le devoir de tous? La vérité n’.est-

elle pas l’aliment naturel de l’âme aussi bien que le blé est la nourriture du corps? Est-ce que l’esprit n’est pas fait pour la pensée aussi manifestement que l’œil pour la lumière et l’oreille pour le son? Qui donc ose lui refuser son action naturelle, son élément naturel et sa joie? Sans doute, quelques-uns sont mieux doués que le reste, et destinés de préférence à une vie d’études; mais l’œuvre de ces hommes n’est pas de penser pour autrui ; elle est au contraire de les aider à penser avec plus de vigueur et d’effet. Les grands esprits ont pour mission de faire grandir les autres : ils doivent user de leur supériorité, non pour plier le peuple à un vasselage intellectuel, non pour établir sur lui une tyrannie spirituelle, mais pour le réveiller de sa léthargie et lui apprendre à juger par lui-même. La vie et la lumière qui jaillissent dans une âme doivent être répandues partout. De toutes les trahisons contre l’humanité, il n’y en a pas de plus criminelle que d’employer une grande intelligence à opprimer l’esprit de frères moins heureusement partagés.

Les grandes idées sont à la portée de ceux qui cherchent ardemment

la vérité.

Ceux qui considèrent le peuple comme n’étant pas né pour penser prétendent qu’après tout il ne peut pas apprendre grand chose, et que cela même lui fait plus de mal que de bien. « Peu de savoir, nous dit-on, est chose dangereuse. Les demi-connaissances sont pires que l'ignorance. » Le peuple, ajoute-t-on, ne peut aller au fond de rien, et en le stimulant à réfléchir, on obtiendra pour résultat une bande dange-

reuse de demi-penseurs. A cet argument, je réponds d’abord qu’il a l’inconvénient de trop prouver ; car, s’il est juste, il prouve que personne ne doit penser. Quel est celui, demanderai-je, qui peut aller jusqu’au fond des choses? Quel est l’homme dont le savoir n’est pas petit, dont les connaissances ne sont pas faibles? Qui d’entre nous a pénétré dans les profondeurs d’une seule production de la nature, ou d’un seul événement de l’histoire? Qui d’entre nous n’est pas arrêté par les mystères d’un grain de sable? Combien est resserrée la carrière de l’intelligence la plus large? Mais parce que notre science est faible, n’at-elle aucun prix? Faut-il mépriser les leçons que nous trouvons dans le livre de la création, dans la sphère étroite de l’expérience humaine, parce qu’autour de nous s’étend un infini que nous n’avons pas le moyen d’explorer, où la terre, le soleil et les planètes ne sont qu’un point? Nous devrions nous rappeler que le connu, quelque faible qu’il soit, est en harmonie avec l’inconnu infini ; c’est un pas qui y conduit. Nous devrions songer aussi que les vérités les plus importantes peuvent sortir d’un cercle de connaissances très-bornées. Dieu se révèle dans le plus petit de ses ouvrages aussi bien que dans le plus grand. On peut étudier les principes de la nature humaine dans une famille mieux que dans l’histoire du monde. Le fini est une manifestation de l’infini. Les grandes idées dont j’ai parlé sont donc à la portée de tout homme qui a soif de la vérité et qui la cherche dans la simplicité de son cœur. J’ajoute que les ouvi iers ne sont pas maintenant condamnés à des connaissances si faibles qu’elles méritent le dédain.

Il en est beaucoup parmi eux qui en savent plus du monde extérieur que tous les philosophes de l’antiquité; le Christianisme leur a découvert les mystères du monde spirituel que les rois et les prophètes n’eurent pas le privilège de comprendre. Doivent-ils donc être condamnés à l’inaction intellectuelle comme incapables d’une pensée utile?

La religion est un sujet ouvert à tous les esprits.

On dit quelquefois que le peuple peut penser aux affaires ordinaires de la vie, mais non à des objets plus élevés, surtout à la religion. 11 faut, dit-on, la recevoir sur parole ; et généralement les hommes ne peuvent en juger par eux- mêmes. Mais c’est précisément le sujet sur lequel l’individu ne devrait pas se soumettre aux idées d’autrui. Est-il rien où il ait un plus grand intérêt? Est-il rien qui doive animer et occuper davantage son esprit et son cœur? Est-il rien où il ait des moyens plus faciles de juger par luimême? Est-il rien, comme le prouve l’iiistoire, où il courre plus de chances d’étre égaré par ceux qui se chargent de penser pour lui? La religion est un sujet ouvert à tous les esprits. Ses grandes vérités ont leur fondement dans l’amc même, et leurs preuves nous entourent de toutes parts. Dieu n’a pas enfermé le témoignage de son existence dans un petit nombre de livres, écrits en langue étrangère, et mis sous clef dans les bibliothèques des Académies et des philosophes; il a écrit son nom dans les deux et sur la terre, sur le plus petit des animaux et la moindre des plantes ; sa parole, enseignée par Jésus-Christ, n’a

es

point été donnée aux scribes et aux légistes, elle a été enseignée aux pauvres, au peuple, sur les montagnes, dans les rues, aux bords de la mer.

On doit recevoir la religion de son propre esprit.

Qu’on ne vienne pas me dire qu’aujourd’hui le peuple reçoit de fait la religion sur la parole d’autrui. Je répondrai qu’une foi ainsi reçue me semble de peu de prix. La partie précieuse, vive, efficace de la foi du pauvre, c’est celle dont il voit la conformité avec la raison, et dont il sent l’excellence ; celle qu’approuvent son intelligence, sa conscience et son cœur ; celle qui répond aux profonds besoins de son âme, et dont il trouve la preuve dans l’expérience qu’il a du monde et de lui-même. Toutes les autres parties de sa croyance, celles qu’il reçoit avec une confiance aveugle, et où il ne voit pas les signes de la vérité et de la divinité, lui font peu ou point de bien. Trop souvent elles lui font du mal, en troublant la simplicité de sa raison, en substituant les fictions et les systèmes artificiels des théologiens aux vrais préceptes d’amour, de justice, d’humilité et de confiance filiale en Dieu. Tant qu’on a supposé que la religion servait au monde par le frein qu’elle imposait, par la peur qu’elle faisait ; tant qu’on en a fait une part de la police, il a paru naturel de s’appuyer sur l’autorité et la tradition comme moyens de propagation religieuse, il a paru désirable d’étouffer la réflexion et l’examen. Mais maintenant que nous avons appris que la vraie fonction de la religion est d’exciter des sentiments nobles et purs, et d’unir l’homme à Dieu par

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un hommage raisonnable et un amour éclairé, il y a quelque chose de monstrueux à mettre la religion en dehors de la pensée et de l’étude du genre humain,

Le préjugé des distinctions sociales au point de vue de l’ordre public.

Passons à un autre préjugé. On objecte que la distinction des rangs est essentielle à l’ordre social , et que cette distinction disparaîtra si l’on développe l’énergie intellectuelle chez tous les hommes. Cette objection, sur laquelle on insiste beaucoup en Europe, est à peu près morte en ce pays, mais cependant il en reste encore assez pour qu’il soit bon de l’examiner. Je dirai donc qu’on fait injure à l’ordre social en supposant qu’il exige pour sa conservation que le plus grand nombre soit réduit à l’ignorance et à la servitude, et qu’on fait injure au Créateur en supposant qu’il établit la société sur l’abaissement systématique de la majorité de ses créatures intelligentes. Cette supposition est trop déraisonnable, trop monstrueuse, pour demander une sérieuse réfutation. Je ne vois pas la nécessité des rangs, ni pour l’ordre social ni pour toute autre fin. Certes, on doit désirer une grande diversité d’occupations et de conditions. Les hommes doivent suivre leur génie et employer leurs facultés de toutes les manières utiles et légitimes. Je ne demande pas un monde monotone. Nous ne sommes que trop monotones maintenant. L’esclavage de la mode, qui fait partie du rang, arrête continuellement la libre expansion de nos facultés. Ayons la plus grande diversité d’occupations possible. Mais cela n’implique pas qu’il faille diviser la société en

castes, ni que certaines personnes aient droit de s’arroger la supériorit-’, et de se séparer de leurs semblables, comme si elles formaient une race <à part. Les hommes peuvent se partager les differentes occupations de la vie, et cependant conserver des rapports fraternels, s’honorer les uns les autres, entretenir un commerce d’amitié mutuelle. Sans doute, on préférera comme amis, comme société ordinaire, ceux avec lesquels on sympathise le plus ; mais cela ne fait ni une caste ni un rang. Par exemple les intelligents recherchent les intelligents, les dévots ceux qui respectent Dieu ; mais supposons que les hommes intelligents et les hommes religieux se séparent du reste de la société par quelque distinction visible, qu’ils forment une tribu particulière, qu’ils refusent d’admettre dans leur maison des gens d’une science ou d’une vertu inférieures, et qu’ils diminuent autant que possible les occasions de rapprochement ; esl-ce que la société ne se lèverait pas comme un seul homme contre cette insolente exclusion? Et si l’intelligence et la piété ne peuvent pas former une caste, sur quel motif s’appuieront ceux qui, pour tracer autour d’eux-mèmes des lignes de démarcation, et se constituer classe supérieure, n’ont d’autre titre que la fortune, un habit plus élégant, de plus riches équipages, de plus belles demeures? Que quelques-uns soient plus riches que les autres, c’est chose naturelle et nécessaire, qu’on ne pourrait empêcher qu’en violant le droit de façon énorme. Laissez chacun faire un libre usage de ses facultés, et il est des gens qui amasseront plus que leurs voisins. Mais être heureux ce n’est pas être supérieur; ce n’est pas là ce qui devrait séparer les

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hommes. La fortune ne devrait pas assurer la plus légère considération. Les seules distinctions (ju’on devrait reconnaître sont celles de l’ànie, de la fermeté do principes, de l’intégrité, de la capacité, des lumières, de l’amour de la vérité. C’est avec de pareils titres qu’on devrait être honoré et bien reçu partout. Je ne vois pas pourquoi l’honnête homme, quelque grossière que soit l’étoffe de ses vêtements, pourvu qu’ils soient propres et soignés, ne serait pas un hôte respecté dans les plus riches demeures et les plus brillantes réunions. L’individu a une valeur infiniment plus grande que les salons, que les habits, et que toute la pompe de l’univers. Il a été créé pour fouler aux pieds tout cela. Quelle insulte à l’humanité que cette déférence de notre temps pour un habit et pour des meubles, comme si des vers à soie, des métiers, des ciseaux et des aiguilles peuvaient produire quelque chose de plus noble que Tbomme! Tout cœur généreux devrait protester contre ces distinctions fondées sur la richesse, parce que c’est mettre ce qui est extérieur audessus de l’esprit ; parce que tout cela vient d’un orgueil méprisable et contribue à l’alimenter ; parce qu'ainsi on éloigne les frères, on brise le lien de l’humanité, on engendre la jalousie, le mépris et une malveillance mutuelle.

Le respect du rang baisse naturellement en raison de l’éldralion • du peuple.

Il est vrai que dans les pays où la masse du peuple est ignorante et esclave, l’existence d’une classe élevée et considérée empêche cette masse de commettre des excès. On impose ainsi un sentiment de crainte res-

pectueuse qui prévient plus ou moins l’emploi de la force ou du châtiment. Riais il est digne de remarque que ce qui maintient l’ordre dans un certain état de société peut devenir ailleurs la principale cause de mécontentement et de désordre, et cela est surtout vrai de l'aristocratie. Dans les siècles grossiers, elle tient le peuple dans la sujétion ; mais quand il s’est élevé par degrés à la conscience de ses droits et de l’égalité, le respect du rang baisse naturellement et se change en jalousie, en soupçon, en sentiment de l’injustice, en disposition à la révolte. L’institution qui contenait naguère devient alors une provocation. C’est par cette épreuve que passe aujourd’hui l’ancien monde. L’étrange prestige qui fait considérer comme étant d’une autre race celui qui porte une jarretière, un ruban, un titre, s’elîaee tous les jours, et la société traversera une série de révolutions calmes ou sanglantes, jusqu’à ce qu’un ordre plus naturel prenne la place de ces distinctions dont la force fut l’origine. Ainsi l’aristocratie, au lieu de donner l’ordre à la société, la trouble aujourd’hui, tant il est impossible que des institutions arbitraires dégradent d’une manière durable la nature humaine et renversent les principes de justice et de liberté.

Nécessité de la politesse dans les rapports de la vie.

Je sais qu’on dira « que le manque de politesse dans les manières et dans les goûts fera toujours des basses classes une caste inférieure, quand même les inégalités politiques disparaîtraient. » Je reconnais ce manque de manières chez le peuple, j’ac-

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corde que c’est un obstacle au rapprochement, encore bien qu’on l’exagère ; mais c’est une barrière qui doit tomber, et qui tombera à mesure que l’éducation se répandra. Ce défaut n’est pas nécessairement lié à la condition humaine. Un voyageur intelligent ‘ raconte qu’en Norwége, pays qui ne jouit pas de tous nos avantages, les bonnes manières et la politesse se rencontrent dans toutes les conditions de la société, et « qu’on n’y trouve pas ce langage brusque, ces manières rudes, qui sont la marque des classes inférieures en Angleterre. » Il n’y a pas si longtemps que les rapports de la grande société en Europe étaient souillés par la grossièreté et par la violence; mais le temps a effacé ces taches; la même cause fait disparaître en ce moment ce qu’il y a de répulsif dans ceux qui travaillent de leurs mains. Je ne puis croire que dans aucune classe de la société, des manières grossières, des conversations bruyantes, la négligence, la malpropreté, la rudesse, l’inconvenance doivent passer comme un héritage nécessaire d’une génération à l’autre. Je ne vois pas pourquoi la propreté, la politesse, l’urbanité, les manières aisées et la déférence pour les sentiments d’autrui ne deviendraient pas des habitudes chez les ouvriers. Il y a déjà chez eux un changement dans les manières. Espérons que ce changement sera une amélioration ; qu’ils n’adopteront pas de fausses idées de politesse; qu’ils échapperont à l’imitation servile de ce qui est hypocrite et sans sincérité, et nerempla ceront pas une polite.sse vraie, naturelle, par de vai-

* Voyez le Voyage de Laing en Norw^go.

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nés démonstrations. Malheureusement ils n’oni pour se former que des modèles imparfaits. Il n’y a pas qu’une seule condition qui ait besoin de réformer ses manières : il nous faut à tous un nouveau commerce de société qui nous donne la vraie politesse ; qui en réunisse les deux grands éléments : le respect de soiméme et une attention délicate aux droits et aux sentiments d’autrui ; qui soit libre sans grossièreté, sérieux sans froideur, aimable et cependant animé, et dans lequel les rapports soient francs, naturels, pleins d’épanchement, sans prétention, et sans crainte du ridicule que jettent les mauvais cœurs, (iette grande réforme qui approche, j’en suis persuadé, apportera avec elle un bonheur encore peu connu dans la société. D’où viendra-t-elle? Les hommes sages et désintéressés de toutes les conditions doivent y contribuer, et je ne vois pas pourquoi les classes ouvrières n’y prendraient point de part. Vraiment, lorsque je considère la simplicité de leur vie et combien leurs cœurs sont mieux ouverts à l’esprit du christianisme, je me demande si l’àge d’or des mœurs ne commencera pas chez ceux dont on désespère maintenant à cause de leur peu de politesse.

J’ai qualiüé de préjugés les anciennes opinions touchant le rang et touchant la nécessité d’empécher le peuple de trop rélléchir. Eh bien! accordons que ces opinions sont la vérité ; supposons que les privilèges sont une condition de la politesse ; supposons que l’àge le plus heureux fût celui de la féodalité, quand l’aristocratie était dans sa fleur et sa gloire ; quand le noble, supérieur à la loi, commettait plus de meurtres en une année que le peuple en vingt ; supposons que

ce qu’il y a de mieux pour l’ouvrier, c’est de vivre et de mourir dans l’ignorance et l’inertie. Accordons tout cela, et de plus que nous avons raison de regretter le passé, il y aura toujours une chose évidente, c’est que le passé n’est plus. Le château féodal est démantelé, les distinctions sociales s’effacent. Tout malheureux que cela soit, le peuple commence à penser, à chercher la raison de ce qu’il fait , de ce qu’il souffre, de ce qu’il croit ; il demande des comptes au passé. Le vieux prestige a disparu, les vieilles idées n’existent plus. On ne peut plus maintenir les hommes dans l’abaissement, avec une vaine pompe, des uniformes et des cérémonies. Vous pouvez croire que le meilleur système est celui qui fonde la société sur la compression de la multitude, mais la multitude ne se laisse plus fouler aux pieds ; elle demande avec impatience pourquoi, elle aussi, n’aurait pas sa part dans les avantages de la société. Tel est l’état des choses, et nous devons tirer le meilleur parti possible de ce que nous ne pouvons empêcher. Bien ou mal, le peuple pense ; n’est-il pas important qu’il pense juste? qu’il soit animé de l’amour delà vérité, et qu’il apprenne la manière de la chercher? qu’il soit confirmé, par une sage éducation, dans les grands principes sur lesquels reposent la société et la religion, et cpa’il soit protégé contre le scepticisme et les théories folles par le commerce avec des hommes éclairés et vertueux? Il est évident que dans l’état actuel du monde, rien n’est plus important que l’amélioration sérieuse de la masse du peuple. II. n’y a de stabilité pour nous que dans l’esprit de l’homme. Toute effrayante que soit cette vérité, il faut bien nous dire que

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les institutions extérieures ne peuvent plus nous protéger. Des forces plus grandes que les institutions ont commencé à agir chez nous : le jugement, l’opinion, le sentiment public ; toute espérance de stabilité qui ne repose pas sur le progrès du peuple sera trompée infailliblement.

Le travail manuel n’exolut pas le progrîs

Reste une objection plus sérieuse que toutes celles que nous avons examinées jusqu’ici. L’ouvrier, dit-on, ne peut gagner sa subsistance et celle de sa famille que par un travail trop assidu pour lui permettre de perfectionner son esprit. La nécessité ne lui laisse ni le temps, ni la force de penser. L’économie politique, démontrant que la population s’accroît plus vite que les moyens de subsistance, porte sans appel contre l’ouvrier une sentence d’ignorance et de dégradation. Il ne peut vivre que pour une seule fin, celle de vivre. Il ne peut consacrer ni temps ni force à son éducation sociale, intellectuelle et morale, sans affamer sa famille, sans appauvrir la société. La nature a imposé cette dure loi à la foule ; il est inutile d’opposer à la nature nos théories et nos rêves de progrès.

Cette objection s’applique avec une grande force à l’Europe, et n’est pas sans poids dans notre pays; mais elle ne me décourage pas. Je réponds d’abord à cette objection (ju’elle vient d’une source suspecte : elle vient en général d’hommes qui sont dans l’abondance et qui ont toutes leurs aises, qui font de la fortune le premier de tous les intérêts, qui s’occupent peu de la masse de leurs semblables, qui sont tout

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disposés à rejeter sur autrui toutes les charges de la vie et prêts à défendre tout ordre social qui garantit leur bien-être et leurs jouissances personnelles. L’épicurien égoïste et le spéculateur qui s’enrichit trouvent toujours nécessaire l’état de choses qui entasse sur eux tous les biens et sur leur prochain tous les maux de la vie. Mais celui-là seul peut juger de ce qui est bon ou nécessaire pour le peuple, qui a de la sympathie pour ce peuple, et dont l’équité et la bienveillance se révoltent à la pensée qu’une classe d’individus ait le monopole de tous les avantages de la vie, et une autre classe celui de toutes les charges. J’attends sur ce point le jugement de profonds penseurs et de philanthropes sérieux, jugement formé après une étude patiente do l’économie politique, de la nature humaine et de l’histoïre de l’humanité, et encore, une telle autorité ne me ferait pas désespérer du plus grand nombre de mes semblables.

En second lieu cette objection, quand on l’examine, n’est qu’une répétition de la vieille doctrine, que ce qui a été doit être ; que l’avenir ne sera jamais que la répétition du passé, et qu’enfin la société doit toujours parcourir le sentier battu. Mais n’cst-il pas manifeste que l’état actuel du monde est sans précédent? que de nouvelles énergies, de nouveaux principes le travaillent ? que la science, appliquée aux arts, accomplit en ce moment une révolution surprenante? qu’en beaucoup d’endroits la condition de l’ouvrier est fort améliorée et que ses ressources intellectuelles ont augmenté? que des abus, autrefois jugés essentiels à la société, et qui semblaient entremêlés à chacune de ses fibres, ont été réformés?

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Est-co que la foiile en est au même point qu’il y a quelques siècles? Une situation tellement nouvelle, si elle nous inspire des craintes, ne nous sauve-t-elle pas en même temps du désespoir? L’avenir, quel qu’il soit, ne ressemblera pas au passé. Le présent a des éléments nouveaux qui produiront un bonheur ou un malheur nouveau. Nous n’avons donc pas le droit de nous fonder sur l’immutabilité des choses humaines, pour étouffer, autant qu’il est en nous, l’espoir du progrès social.

On peut tirer non-seulement de l’histoire du monde, mais encore de l’expérience particulière de ce pays, une autre réponse à cette objection que la nécessité des travaux manuels exclut le progrès. Ici les classes ouvrières se sont élevées et s’élèvent encore en intelligence ; cependant rien n’annonce qu’on y meure de faim et que nous soyons en voie de devenir le peuple le plus pauvre de la terre. Ce qu’il y a de plus intéressant à considérer dans notre pays, c’est la condition dos ouvriers. Rien, chez nous, ne mérite autant l’attention du voyageur que la force de pensée et de caractère, et le respect de soi-même produits chez le peuple par notre histoire et nos institutions. Nos riches sont comme les riches des pays étrangers, quoique ayant, du moins nous l’espérons, des mœurs plus pures ; mais la foule qui travaille laisse bien loin derrière elle les ouvriers des autres nations. Aucun observateur bienveillant ne peut causer avec nos travailleurs, sans être frappé et charmé des preuves qu’ils donnent d’une intelligence saine et vigoureuse, et de principes solides. Qui donc est autorisé à limiter ce progrès? Dans toute amélioration, les premiers pas

sont les plus difficiles. La difficulté, c’est d’éveiller l'âme de l’homme et non de la maintenir en repos. Toute lumière, toute énergie nouvellement acquise mène à de nouveaux progrès.

La science sociale la plus élevée est encore dans l’enfanCB.

On peut faire encore une autre réponse. Comme aucune société n’a encore entrepris sérieusement l’éducation de tous ses membres, personne ne connaît les limites du possible. îsul essai n’a encore été fait pour déterminer jusqu’à quel point on peut fournir d’une manière libérale aux besoins du corps et de l’esprit de l'ouvrier. La science sociale est encore dans l’enfance. Nulle part les grands esprits n’ont sérieusement, solennellement entrepris de résoudre ce problème : Comment peut-on relever la majorité des hommes? L’expérience reste à faire. Rien plus, nulle part le peuple n’a compris clairement la véritable idée du progrès, et n’a résolu fermement, solennellement de la réaliser. Cette grande pensée cependant s’éveille peu à peu, et il en sortira des miracles. C’est en lui-même que le peuple doit trouver son salut. Tant qu’un ressort de son âme n’aura pas été touché, on ne peut rien pour lui; cela fait, le succès est assuré. Le peuple, comme le prouve l’histoire, peut faire des prodiges, quand il est dominé par une grande idée. En des moments de crise, que n’a-t-il pas fait, que n'a-t-il pas souffert pour la religion et la patrie? L’idée de son élévation ne fait que de naître en lui, on ne peut prédire quelle en sera l’énergie. Une idée de cette espèce, s’il la saisit claire-

ŒUVRES SOCIAl ES DE CII.VNMNG.

ment, lui inspirera une nouvelle vie. Sous celte impulsion, il trouvera du temps, de la force pour sa noble vocation, il ne se régénérera pas seulement luimême, il régénérera la société avec lui.

, La plus frrande force de Tunivers, c’e?t l’Esprit : il a conquis la malifro.

Encore une fois, quand je considère la puissance de l’esprit, je ne suis pas découragé par l’objection qui condamne l’ouvrier à la misère et le pays à l’épuisement, si le pauvre consacre un peu de son temps et de son énergie à culljver sa pensée. La plus grande force de l’univers, c’est l’Esprit. C’est lui qui a créé les cieux et la terre. Il a changé le désert en une terre féconde, et réuni les pays éloignés en les faisant servir mutuellement à leurs besoins. Ce n’est pas à la force brutale, à l’effort matériel, c’est à l’arl, au talent, à l’action intellectuelle et morale que l’homme doit de dominer le monde. C’est l’Esprit qui a conquis la matière. Craindre donc d’appauvrir, de ruiner le peuple en éveillant son intelligence, c’est avoir peur d’une ombre. Je pense au contraire qu’avec le développement de l’intelligence et de la moralité la société verra croître sa puissance de production, que l’industrie sera plus féconde, qu’une économie plus sage amassera de nouvelles richesses, qu’on découvrira, dans les arts et dans la nature, des ressources .auxquelles on n’a pas encore songé. Je crois que la vie deviendra plus aisée, à mesure que le peuple de- . viendra plus éclairé, plus juste, plus résolu et qu’il se respectera davantage. On peut calculer les forces de la nature et celles du corps, mais non les forces de

râme, et il n’est au pouvoir de personne de prédire quels seront les résultats d’un accroissement dans l’énergie de l’esprit. Une société pareille renversera les obstacles qu’on suppose invincibles et s’en fera des ressources. Le dehors se moule sur le dedans. La force d’un peuple est dans son esprit ; si cet esprit se fortifie, s’agrandit, il mettra les objets extérieurs en harmonie avec lui-même. Autour de lui il créera un monde nouveau en rapport avec ses besoins. Si cependant je me trompe dans cette croyance, si, en assurant au peuple du temps et des moyens de progrès, on devait rendre le travail et le capital moins productifs, je n’en dirais pas moins : Sacrifiez la richesse, mais ne sacrifiez pas l’esprit.

Du reste, je ne crois pas que le bien-être physique de la société en fût affaibli. La diminution de richesse causée par l’attention générale qu’on accorderait à l’éducation morale et intellectuelle aurait des effets bien différents de ceux d’une diminution causée par l’oisiveté, la débauche et l’ignorance. La production, il est vrai, serait moindre, mais le caractère et l’esprit du peuple amèneraient une répartition plus égale des produits; or, le bonheur d’une société dépend bien plus de la répartition que de la somme de sa richesse. En parlant ainsi de l’avenir, je ne prétends pas au don de prophétie. Règle générale, personne ne peut clairement prédire les derniers résultats, les résultats permanents d’une grande révolution sociale ; mais quant à ce qui nous occupe maintenant, le doute n’est pas possible. C’est de la religion que de croire à l’élévation de toutes les classes de citoyens comme au moyen le plus effectif d’assurer au pays un bonheur et une

prospérité durables. En douter, c’est presque un crime.

Si cet appui nous manque,

Les colonnes du firmament ne sont que pourriture Et la terre a sa base sur du sable mouvant.

Je sais, qu’en réponse à tout ce qui a été dit sur la possibilité de faire marcher de front l’éducation personnelle et le travail manuel, on peut opposer des faits décourageants. On objectera qu’on ce pays, avec des avantages inconnus autre part, il y a pourtant un nombre considérable d’individus sur qui le fardeau du travail pèse lourdement , qui peuvent à peine vivre avec tous leurs efforts, et que la dureté de leur condition prive des moyens d’éducation ; s’il en est ainsi aujourd’hui, que sera-ce quand la population sera plus pressée? Je reconnais qu’il y a beaucoup d’ouvriers malheureux dont la condition est peu favorable à l’éducation de l’esprit ; mais cette objection perdra beaucoup de sa force quand nous examinerons les causes du mal. Nous verrons alors que l’obstacle ne vient pas d’une nécessité extérieure, d’insurmontables difficultés, mais surtout de la faute ou de l’ignorance des victimes elles-mêmes; de sorte que l’élévation de l’esprit et du caractère de l’ouvrier tend directement à diminuer, sinon à détruire le mal. Par conséquent, cette élévation trouve un argument dans ce qu’on lui oppose. Pour prouver la vérité de ces considérations, permettez-moi de jeter un coup d’œil sur les causes de la misère chez un grand nombre d’ouvriers ; voyons s’il est impossible que le travail manuel et l’éducation personnelle aillent jamais de front.

L’intempérance est une cause de misère.

D’abord quelle part de la misère ne pouvons-nous pas attribuer à rinteiupérance? Que de temps, que de force, que d’argent, le peuple ne pourrait-il pas épargner par la sobriété? L’eau pure, ce remède à si bon marché, guérirait les plus grands maux chez tant de familles ignorantes et pauvres ! Si l’argent qu’on prodigue pour les liqueurs fortes était consacré avec sagesse à l’élévation du peuple, dans quel monde nouveau nous vivrions ! L’intempérance détruit non pas seulement les économies mais la santé et l’esprit de l’ouvrier. Combien en est-il qui, en ne prenant que de l’eau au lieu de ce qu’ils appellent boire modérément, seraient étonnés de voir (ju’ils ont vécu sous un nuage, dans une demi-insensibilité, et se sentiraient une énergie intellectuelle qu’ils n’ont jamais soupçonnée. Le travail les épuiserait moins, et moins de travail deviendrait nécessaire à leur entretien ; ainsi serait écarté pour la plus grande part cette prétendue incapacité de cultiver leur âme. Les classes ouvrières, plus que toutes les autres, ont intérêt au triomphe de la tempérance, elles devraient considérer l’individu qui vit en répandant les moyens et les stimulants de l’ivrognerie, non-seulemènt comme l’ennemi général de la race humaine, mais comme le plus terrible ennemi personnel qu’elles puissent rencontrer.

Le défaut d’économie est une autre c.iuse de misère.

En second lieu, quelle part de la misère des ouvriers ne peut-on pas attribuer au manque d’une stricte éco-

nomie? La prospérité de ce pays a produit une prodigalité qui a gagné les classes laborieuses. Ici on repousse avec dédain une nourriture que dans beaucoup de pays on regarderait comme un luxe. Sans doute il est important que la vie soit large dans toutes les classes, c’est-à-dire qu’elle comprenne tout ce qui contribue au bien-être, tout ce qui donne à nos maisons l’ordre et la propreté, tout ce qui est nécessaire pour nous assurer une bonne santé. Mais combien de gens prodiguent leurs économies pour des jouissances dont ils pourraient se passer, se trouvent ainsi sans ressources dans les jours sombres, et sont toujours chancelants près de l’abîme du paupérisme? Ce sont ces dépenses inutiles qui rendent trop pauvre pour qu’on puisse s’occuper de son éducation. Kt laissez-moi ajouter que des habitudes.de dépense chez les ouvriers les plus heureux s’opposent souvent à leur propre éducation et à celle de leur famille. Combien en est-il qui sacrifient le progrès à la bonne chère I Combien en est-il qui le sacrifient à la vanité de paraître, au désir d’éclipser autrui, et aux habitudes de dépense qui résultent de cette insatiable passion I Dans un pays aussi riche, dans un pays de luxe comme le nôtre, l’ouvrier court le danger de se créer des besoins artificiels, des goûts de malade. Pour les satisfaire, il ne songe plus qu’à gagner, il vend son âme pour l’argent. Notre prospérité sans égale n’a pas été un bien sans mélange : elle a enflammé la cupidité, rendu l’imagination malade par des rêves de succès sans fin, et elle a condamné la foule à un travail excessif, à une concurrence fiévreuse, à des soucis qui l’épuisent. L’ouvrier qui s’est assuré une demeure propre, simple

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et élégante, et une table saine, ne devrait rien demander de plus pour les sens ; il devrait consacrer son loisir, et ce qu’il peut épargner de son salaire, à son éducation et à celle de sa famille, aux meilleurs livres, au meilleur* enseignement, à des relations agréables et utiles, aux devoirs de l’humanité, enfin à la jouissance du beau dans la nature et dans l’art. Malheureusement l’ouvrier qui réussit cherche à singer le riche au lieu de s’élever au-dessus de lui par de nobles conquêtes, comme souvent il le pourrait faire. ^ Les jeunes gens, surtout l’apprenti et le domestique, prennent le goût de la mode; trop souvent ils sacrifient sur cet autel leur honnêteté, et presque toujours l’esprit de progrès; ils se condamnent à l’ignorance, sinon au vice, pour une vaine apparence. Ce mal est-il sans remède? La nature humaine sera-t-elle toujours sacrifiée à la vanité? L’homme extérieur triompherat-il toujours de l’homme intérieur? La noblesse de sentiment ne naîtra-t-elle jamais chez nous? Est-ce (|ue cette réforme ne peut pas commencer chez les ouvriers puisqu’il y faut renoncer chez les heureux du monde? Est-ce que l’ouvrier auquel sa condition impose impérieusement la simplicité dans les goûts et les habitudes, ne peut pas résister à cet amour de la toilette qui consume et corrompt tant de riches? Est-ce que les classes laborieuses ne peuvent pas renoncer à mesurer l’homme suivant sa fortune; ne peuvent-elles verser un profond mépris sur toutes les prétentions fondées sur l’extérieur ou la condition? Je suis convaincu que si elles s’attachent à la simplicité dans leur vie et dans leurs vêtements, pour atteindre une élévation véritable, elles surpasseront en intelligence, en

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goût, en qualités honorables, en jouissances réelles, la plupart des riches, amollis par la jouissance ou esclaves de la vanité. Combien, par une telle sévérité envers, soi-méme, ne pourrait-on pas alléger le fardeau du travail, et trouver du temps et de l’énergie pour se perfectionner?

Négligence de la santé, autre cause de misère.

Une autre cause de la condition malheureuse d’un grand nombre d’ouvriers, c’est, je crois, leur ignorance au sujet de la santé. La santé, c’est la fortune du travailleur, il doit y veiller plus que le capitaliste à son intérêt. La santé allège les efforts du corps et de l’esprit ; elle permet de faire beaucoup en peu de temps. Sans elle le gain est faible, et encore ne l’obtient-on que par un travail lent et qui épuise. Aussi c’est pour moi un heureux augure de voir la presse répandre à bon marché des livres, dans lesquels on nous donne des connaissances utiles sur la structure, les fonctions et les lois du corps humain. C’est trop souvent par notre imprudence que la maladie et les inbnuités nous atteignent; la science y porterait remède. Quand le peuple connaîtra comment est fait le corps humain, quand il comprendra que la maladie n’est pas un accident, mais qu'elle a des causes fixes qu’on peut souvent détourner, alors on verra disparaître une grande somme de souffi ances, de besoins, et par conséquent d’abaissement intellectuel.

Utilité de l’iiygiène publique.

J’espère qu’on ne m’accusera pas d’aller trop loin, quand j’ajouterai que si la soci4té était plus éclairée

sur ce sujet, elle appliquerait la science, non-seulement à des usages particuliers, mais à l’administration de la cité, et réclamerait des règlements municipaux pour protéger la santé générale. Elle se le doit à elle-même. Elle devrait exiger des mesures pour assurer la propreté de la ville, la distribution de l’eau, soit aux • frais du public, soit par une compagnie particulière, elle devrait empêcher la construction ou la location de bâtiments qui doivent nécessairement engendrer la maladie. Combien il est triste de penser que dans cette métropole, les bienfaits que Dieu répand avec libéralité sur l’oiseau et la bête : l’air, la lumière et l’eau, sont pour tant de familles si parcimonieusement mesurés, si mélangés d’impuretés qu’ils nuisent au corps au lieu de le fortifier? De quel front les grandes cités de l’Europe et de l’Amérique peuventelles se vanter de leur civilisation, lorsque dans leur enceinte des milliers de citoyens périssent faute des biens que Dieu a si libéralement prodigués ! Pouvonsnous espérer le progrès chez un peuple privé des jouissances que la nature accorde à tous les êtres et qui ne profite même pas comme le sauvage de l’influence vivifiante des éléments? Dans cette ville, combien de santés, combien de vies sont sacrifiées par l’usage de louer des caves et des chambres sans ventilation possible, qui manquent de lumière, d’eau, d’air pur, de propreté? Nous avons des lois pour empêcher la vente des viandes corrompues; pourquoi ne défendrionsnous pas la location des logements que des vapeurs putrides, humides, malsaines, rendent aussi pernicieux que peut l’être la plus mauvaise nourriture? Si le peuple comprenait qu’il est aussi véritablement em-

poisonné dans de semblables tanières que par des viandes corrompues et de mauvais légumes, ne nommerait-il pas dos eommissaires pour les maisons comme il en nomme pour les marchés? Est-ce que la location de logements inhabitables et la réunion dans une seule chambre d’un grand nombre d’individus qui engendre les maladies et les répand dans le voisijiage, ne devraient pas être empêchées comme on s’oppose à la contagion? Je me suis étendu sur ce point, parce que je suis persuadé que les mœurs, les manières, les bienséances, le respect de soi-meme, et le progrès intellectuel aussi bien que la santé et le bien-être physique d’un peuple, ne dépendent d’aucune circonstance extérieure autant que de l’état des maisons qu’il habite. Le peuple possède le remède au mal dont nous venons de parler. L’ouvrier doit exiger que la santé des citoyens soit un des principaux objets de l’administration municipale, et en agissant ainsi il protégera tout à la fois son esprit et son corps.

La paresse engendre une condition misérable.

Je citerai encore une cause de la condition misérable de beaucoup d’ouvriers, c’est la paresse, «le péché auquel nous nous laissons aller le plus facilement. » Comhien y en a-t-il qui, travaillant faiblement et à contre-cœur, ne font rien de bon, mettent deux heures pour exécuter l^uvrage d’une seule, reculent devant les difficultés qui devraient les animer, restent pauvres par leur faute, et condamnent ainsi leur famille à 1 ignorance et à la misère 1

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