Channinj, Trail"S religieux, Paris, 1857, p
iii ŒUVIiES SOCIALES DE CHANNING.
Æui s’y soumet, distinguera toujours un chrétien m’un philosophe. Tant qu’un homme fera de ce livre îinspiré la règle de sa foi et de sa vie, il y aura une "religion.
Y aura-t-il une Église? Ceci est plus douteux. Unité de croyance et liberté d’opinions sont deux termes difficilement conciliables. Mais cette question, qui a si cruellement tourmenté les premiers protestants, le triomphe de Bossuet, quand, dans sa logique impitoyable, il place ses adversaires entre la soumission absolue et ce système qui leur fait horreur, où il y ' aurait autant d’Églises que de télés, cette question 1 n’en est pas une pour Channing; il raisonne oornme I l’évéque de Meaux, sans s’effrayer de la conclusion. « Ce qui caractérise par-dessus tout l’unitarianisme,
> écrivait il en 1831 à M. de Gérando, c’est l’esprit de i liberté et d’individualisme. Nous n’avons ni credo, ni symbole établi. Chacun y pense par soi-même, et diffère d’autrui, si bien que mes écrits vous donneiTont mes opinions plutôt que les dogmes d’une secte. » L’opinion de Channing choque au premier abord; en y réfléchissant, on voit qu’elle est logique. Bossuet et Channing, placés aux deux pôles opposés, raisonnent tous deux de façon invincible. Pour le premier, la vérité religieuse est au-dessus de la raison humaine, car c’est la vérité absolue que Dieu a portée sur la terre ; l’Eglise en a le dépôt ; qui n’est pas avec l'Église est nécessairement dans l’erreur. Channing, au contraire, a vu (et cette vue profonde a échappé à plus d’un protestant) que, dès qu’on admet le jugement individuel, la vérité religieuse change de caractère et rentre dans la classe
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de toutes les vérités humaines. Elle n’est plus extérieure, indépendante ; tout au contraire, elle devient propre à chaque individu, suivant le degré et l’effort de son esprit. Sans doute ce n’est pas la raison qui| crée la vérité, mais c’est elle qui la découvre; la vérité i n’existe pour chacun de nous que dans la mesure dej cette découverte. L’unité de croyance supposerais l'uniformité des intelligences, qui n’a jamais existe. 11 ne faut donc pas poursuivre l’impossible. En religion comme en science, l’absolu nous échappe; notre mission, notre devoir, c’est de poursuivre la vérité suprême dans la mesure de nos forces, c’est de nous en approcher sans cesse; mais nous ne la posséderons que dans le ciel, car elle est Dieu même ; des yeux mortels n’en pourraient supporter l’éclat.
On voit combien Channing est à l’aise avec ce grand problème de l’Eglise. La religion pour lui n’est pas un nom, une formule, un symbole, une ^ecte, c’est l’esprit de vérité qui opère sous toutes Ics fijrmcs et dans toutes les communions. L’Église est universelle, c’est la réunion de tous ceux qui étudient et pratiquent l’Évangile.
i 11 y a, ciit-il avec sa clialeur ordinaire, il y a une Église plus grande que Imites les Églises particulières quelle que soit leur cteiulue, c’est l’Eglise catholique ou universelle qui s’épand sur toute la terre et ne fait qu'un avec l’Église céleste. Tous ceux qui suivent le Christ ne forment qu’un corps et qu’un troupeau; c'est ce que Jésus nous enseigne dans le Nouveau Testament. Vous vous rappelez la ferveur de sa dernière prière : Que Lous ne fassent qu'un comme lui et son père ne font qu'un. Dans cette Église sont admis tous ceux qui participent à l’esprit du Christ. Un ne vous demande pas ; Qui vous a haplisés? Quelle marque portez-vous ! Si vous êtes baptisés par le Saint-Esprit, les larges
ŒUVRES SOCIALES DE CHANiSlNG.
jioi les de celle Éjilise vous sont ouverles. Là sonl réunis ceux que des noms divers ont séparés ou séparent encore. On n’y entend pas parler d’Église grecque, romaine, anglicane, mais seulement de l’Église du Christ. Mes amis, ce n’est pas une union imaginaire. Quand l'Église parle ainsi, ce n’est pas une vaine rhétorique, c'est la vérité pure. Tous ceux qui ont part à la vertu du Christ sont essentiellement unis. Dans l esprit qui les anime il y a une puissance" d’union plus forte que tous les liens du monde. Séparés par les mers, il y a entre eux des sympathies énergiques et indestructibles. La voix nette et puissante d’un chrétien inspiré vole par toute la terre, et va' dans un autre hémisphère faire vibrer les cordes d’un cœur ami. La p arole d’un Fénelon, par exemple, touche des millions d'hommes épars dans le monde ; toutes ces âmes ne sont-elles pas d’une même Église? Je tressaille de joie au nom des saints qui ont vécu il y a des siècles. Le temps ne nous sépare pas. Je les vénère davantage à cause de leur ancienneté. Ne sommes-nous pas du mémo corps? Celte union n’est-elle pas quelque chose de réel? Venir ensemble dans un même édiûce n'est pas ce qui fait une Église ? Me voici dans un temple, je suis assez près d’un de mes semblables pour le toucher ; mais il n’y a entre nous nul sentiment commun ; celte vérité qui m’émeut intérieurement, il s'en rit comme d’un rêve et d’une chimère; le désintéressement que j’honore, il l’appelle faiblesse ou folie. Que nous sommes loin l’un de l’autre, quoiqu’on apparence si voisins! Nous appartenons chacun à un monde différent. Que je suis plus près de quelque homme généreux et pur qui vit sur l’autre continent, mais dont la parole a pénétré mon cœur, dont les vertus m’ont enflammé d’émulation, dont les saintes pensées s'offrent à mon esprit, pendant que je suis dans la maison de prière ! C’est celui-là qui est de mon Eglise !
€ Ne me dites pas que je in’aliandonne à un rêve de l’imagination quand je dis que des chrétiens séparés par la distance, que tous It-s chrétiens et moi-mémc nous ne formons qu’un corps et qu’une Église, aussi longtemps qu’un même amour, qu’une même piété possède nos cœurs. Rien de plus réel que celte union spirituelle. 11 y a une grande Église qui embrasse I tout; chrétien, j’appartiens à celte Église, per.«onne ne m’en j peut faire sortir. Vous pouvez bien m’exclure de votre Église romaine, de votre Église calviniste, de votre Église épisco-
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pale à cause des défauts prétendus de mon symbole ou de ma secte, et je suis content de cette exclusion; mais je ne veux pas être détaché du grand corps du Christ. Qui donc me séparera d’hommes tels que Fénelon, et Pascal, et Borromée, de l’archevèque Leighton, de Jeremy Taylor, de John Howard? Qui rompra le lien spirituel qui m’unit à ces hommes? Est-ce que je ne les chéris pas? L’esprit qui s’exhale de leurs livres et de leur vie n’a-t-il pas pénétré mon âme ? Ne sont-ils pas une portion de mon être? Ne suis-je pas différât de ce que j’aurais été si ces grands esprits n’avaient agi sur moi ? Est-il au pouvoir d’un synode ou d’un conclave de m’en séparer? Je tiens à eux par la pensée et l’affection ; est-ce qu’on supprime la pensée et l’amour par la bulle d’un pape ou l’excommunication d’un concile? L'âme brise dédaigneusement ces barrières, elle déchire ces toiles d’amignées, et se joint aux grands et aux bons. Si elle possède leur esprit, est-ce que les grands et les bons, vivants ou morts, la rejetteront parce qu’elle ne s’est pas enrôlée dans telle ou telle secte? line âme pure a droit de cité dans l’univers entier. Elle appartient à l’Église, à la famille des âmes pures de tous les mondes. La vertu n’est pas chose locale. Elle n’est pas respectable parce qu’on est né dans telle ou telle communauté, mais parce que sa beauté propre est absolue et immortelle. Voilà le lien de l’Église universelle. Personne ne peut être excommunié que par lui-même en tuant la piété de son cœur. Toutes sentences d’exclusion sont vaines si nous ne brisons nous-mêmes ce lieu de pureté qui nous unit à toutes les saintes âmes* ! »
Telles sont les doctrines de Channing ; elles se réduisent à un principe : souveraineté absolue de la raison en fait de religion comme en tout le reste. Mais nous ne possédons encore que la moitié de l’homme ; il nous reste à étudier le principe de sa morale et l’application qu’il en a faite aux questions sociales. Là il nous sêra plus facile d’apprécier les grandes qua-
* Channing, Traités religieux, VÉglise, p. 61.
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lités de Channing, car nous ne trouverons plus de problème irritant. A l’esprit du plus hardi calviniste nous le verrons joindre toute la tendresse de cœur de Fénelon, son modèle ; ce double caractère nous donne le secret de sa force et de son originalité.
Nous avons vu quelle est la théologie de Channing ; tout y aboutit à la suprématie du jugement humain. Le docteur ne croit pas que l’homme en soit réduit à choisir entre l’indifférence de Montaigne et le désespoir de Pascal, jetant au pied de la croix la raison humiliée et vaincue. Pour lui, cette force dédaignée des dévots et des sceptiques est le don le plus grand que Dieu nous ait fait, c’est l’œuvre divine par excellence, c’est le secret de la création. S’il l’honore, ce n’est donc pas par orgueil, mais par piété; c’est qu’il est convaincu que la vérité est la iin de notre être ; et qu'une seule route y mène: celle où nous guident, comme deux sœurs, la raison et .la révélation. Toute doctrine qui attaque l’intelligence attaque Dieu et le christianisme : Dieu, qui nous a créés à son image, c’està-dire qui nous a fait raisonnables ; le christianisme qui n’a plus de base dès qu’au nom de la religion on condamne l’esprit humain à une incertitude invincible, et qu’on abandonne aux incrédules la seule clarté qui nous permet ici-bas de deviner le ciel. « Je me glorifie d’être chrétien, dit-il, parce que le christianisme agrandit, fortifie, exalte ma raison. Si je ne pouvais être chrétien qu’en renonçant à mon jugement, je n’hésiterais pas dans mon choix. Je suis prêt à sacri- 1 fier pour la religion mes biens, mon honneur et ma vie. Mais je ne dois pas immoler à une croyance, quelle qu’elle soit, ce qui m’élève au-dessus de la brute et
chaî^ning et sa doctrine.
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me fait homme. Renoncer à la plus haute faculté que Dieu nous ait accordée, c’est commettre un sacrilège, c’est faire violence à ce qu’il y a en nous de divin. Non, le christianisme ne déclare pas la guerre à la raison ; il est un avec elle, et lui a été donné comme un guide et comme un ami. »
Quel sera le lien de tous ces esprits divers qui cherchent la vérité par des voies particulières et ne vont pas toujours du même pas? Qui constituera cette Église universelle où l’on entre de tous côtés? Qui réunira ces chrétiens que la croyance ne rapproche pas? C’est en ce point que les idées de Channing sont dignes d’attention ; car on voit reparaître ce besoin d’unité qui est du fonds même de la nature humaine, et dont personne ne peut s’affranchir. L’unité, suivant Channing, n’est pas et ne peut pas être dans le dogme, puisque tous les hommes ne saisissent pas la vérité au même degré ; l’adoption d’un symbole commun couvre mais n’efface pas des différences insurmontables, les confessions n’ont jamais empêché le schisme, parce qu’il est de l’essence de l’esprit humain d’être toujours en action et de ne point connaître de limites. Ce n’est donc point dans la possession de la vérité qu’il faut chercher l’unité, car nous n’en pouvons atteindre ici-bas cette vue entière qui seule serait la même pour tous. Dieu amis le principe d’union, non dans l’esprit, mais dans le cœur de l’homme, c’est là seulement qu’on le trouvera. Ce principe est celui qui, suivant Jésus-Christ, résume la loi et les prophètes ; c’est l’amour de Dieu et du prochain. Aimer c’est notre œuvre commune. Le seul lien, la seule religion universelle, c’est l’amour. Quiconque est pénétré de
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la morale de l’Évangile et en fait la règle de sa vie, celui-là accomplit la loi, celui-là est un membre de la grande société chrétienne.
Ainsi l’homme a été créé pour rechercher la vérité, qu’il ne connaîtra toute entière que dans un monde meilleur, c’est pour cela qu’il a reçu une intelligence que rien n’arrète et que rien ne lasse. Mais en outre. Dieu a fait l’homme sociable ; et comme il a voulu que toutes les créatures, s’appuyant l’une sur l’autre, se servissent mutuellement de soutien, il a mis dans nos âmes cette force de sympathie qui tient unie la société, malgré la différence des vues, l’opposition des intérêts et l’égoïsme des passions. Ce principe de la société humaine, l’amour, est aussi le principe de l’Église, qui n’est qu’une société plus parfaite, où nos sentiments naturels trouvent une plus complète satisfaction. En ces deux sociétés, ce qui réunit, ce n’est point l’unité de doctrine, unité impossible (en politique du moins, nous en avons fait la cruelle expérience), c’est la sympathie, c’est l’amour mutuel. En religion pas plus qu’en tout le reste, il ne faut donc pas exiger qu’on pense et qu’on raisonne de même ; la diversité des esprits est sans doute dans les desseins de la Providence, mais il faut demander à tous les hommes ' d’aimer Dieu et leurs semblables, puisqu’une main divine a gravé ce sentiment dans tous les cœurs. Là, et là seulement est le principe d’union si vainement cherché ailleurs. En somme, liberté absolue de la pensée, et charité inépuisable, ce sont les deux besoins suprêmes de l’homme et du chrétien. La perfection, c’est de donner pleine carrière à notre raison et d’aimer Dieu et nos frères d’une tendresse infinie. Tel est le
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système complet deChanning, système qui, à ne l’envisager que comme philosophie, ne manque certes ni de simplicité ni de grandeur.
Channing, on ne peut lui refuser cette justice, à été toute sa vie le parfait modèle des doctrines qu’il a défendues ; en lui rien d’un sectaire, point d’orgueil, point de fiel, rien de ce dédain superbe qui, à bout de raisonnement, maudit et damne ses adversaires ; s’il ne comprend pas toutes les opinions, du moins il les excuse toutes, et il est chrétien jusqu’à ce point d’aimer ceux mêmes qui ne pensent pas comme lui. Chose singulière, c’est surtout à l’endroit des catholiques que perce sa sympathie. Tandis que les communautés évangéliques, parmi leurs divisions, sont toujours d’accord pour traiter en ennemi commun cette Église dont la durée semble un démenti et comme un défi constant jeté à la Réforme, Channing n’a pas assez d’éloges pour cette puissante communion dont il repousse le symbole, mais dont il ne peut trop admirer la prodigieuse charité. Son idéal, c’est Fénelon, auquel on l’a souvent et heureusement comparé. De l’archevêque de Cambrai il ferait volontiers un unitaire, comme les quakers en ont voulu faire un des leurs, et il est remarquable que ce sont les deux Églises les plus éloignées du catholicisme par le dogme, l’une donnant tout à l’illumination intérieure, l’autre soumettant tout à la raison, qui toutes deux ont fait de la charité la seule base d’union, et sur ce terrain ont tendu aux catholiques une main amie, que le calvinisme leur a toujours dédaigneusement refusée.
Les lignes suivantes, écrites à propos d’une traduc- . tion de Fénelon, et qui ont pour la France un intérêt
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particulier, frapperont certainement quiconque sait comment eu Amérique et en Angleterre des pasteurs éclairés et quel(|uefois même des hommes d’Êtat considérables parlent de la Babylone moderne et de la grande prostituée. Pour venir d’un Samaritain cl presque d’un infidèle, la leçon n’en est pas moins belle, et mériterait de n’être pas perdue.
M Ce livre est pour nous le bienvenu, puisqu’il est l’œuvre d’une âme si pure et si heureusement douée. Ajoutons que nous ne l’cn aimons pas moins parce qu’il vient d’un catholique. Peut-être l’en estimons-nous davantage, car nous voudrions que le protestantisme devint plus sage et plus tolérant, et nous ne connaissons pas de meilleure leçon que l'exemple de Fénelon : il suffit d’un tel homme pour que notre charité embrasse le corps tout entier auquel il appartient. Sa vertu est assez grande pour défendre toute son Église contre celte réprobation sans mesure et sans distinction dont le zèle protestant l’a trop souvent frappée. Quand on pense que l’Église catholique compte dans ses rangs plus de cent millions d’àmes, c’est-à-dire plus, probablement, que l’ensemble de toutes les autres communions chrétiennes, on doit trembler à l’idée de la proscription qui a été souvent prononcéee contre celte immense portion de l’humanité. Il est temps que meilleure justice soit faite à cette antique communauté, si largement répandue sur la terre. L'Église catholique a produit quelquesuns des plus grands et des plus excellents hommes qui aient jamais vécu, c’est une preuve suffisante qu’elle possède tous les moyens de salut. A entendre le ton de mépris dont on en parle quelquefois, qui soupçonnerait que Charlemagne, Alfred, Michel-Ange, Raphaël, le Tasse, Bossuet, Pascal, Descartes étaient des catholiques ? Quelques-uns des plus grands noms dans les arts et dans la guerre, sur le trône ou dans la chaire, ont été portés par des catholiques.
« Pour ne parler que de notre temps, est-ce que la métropole de la Nouvelle-Angleterre n’a pas vu un sublime modèle de vertu chrétienne dans un évêque catholique? Qui, parmi nos maîtres en religion, oserait se comparer au pieux Cheve-
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rus? Cet homme de bien, que scs vertus et scs talents ont porté à de hautes dignités dans l’Eglise et dans l'Ëtat, et qui a reçu dans sa patrie le double honneur de l’archiépiscopat et de la pairie, il a vécu au milieu de nous, dévouant ses jours, ses nuits et tout son cœur au service d’une communauté pauvre et sans éducation. Nous l’avons vu décliner la société des gens éclairés et polis pour rester l’ami des ignorants et de ceux qui n’avaient pas d’amis, laissant pour les plus miséral)les cabanes les cercles de la vie élégante qu’il eût embellis, portant avec la tendresse d’un père les peines et les maux de sa nombreuse famille, se chargeant tout ensemble de scs intérêts temporels et spirituels, sans jamais montrer, même par le plus faible indice, qu’il sentit sa belle âme dégradée par ces fonctions si humbles en apparence. Cet excellent homme, tout entier à son œuvre de miséricorde, nous l’avons vu dans nos rues, par le soleil le plus brûlant de l’été ou parmi les plus rudes assauts de riiivcr, marchant comme si la force de la charité l’armait contre les éléments. 11 nous a laissés, mais nous ne l’oublions pas. 11 jouit parmi nous de ce qui, pour un tel homme, est plus cher que la renommée : son nom est béni là où les grands du monde sont inconnus. On ne parle de lui qu’avec des bénédictions et des larmes, on soupire après son retour dans plus d’un séjour de douleur et de besoin ; comment pouvons-nous fermer nos cœurs à cette preuve de la puissance qu’a la religion catholique de former de grands hommes et des hommes de bien? i
Maintenant qu’en Clianning nous connaissons le théologien, il nous sera facile de comprendre ses idées politiques et sociales ; elles sortent toutes des deux vérités religieuses qu'il a proclamées. Channing n’est pas de ceux qui séparent la religion de la politique, ni de ceux qui placent les intérêts du monde et les intérêts du ciel, les vérités divines et les vérités humaines sur deux lignes parallèles qui ne se rencontrent jamais ; la religion n’étant pour lui que la perfection de la raison et du sentiment, cette raison plus achevée, cette
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sympathie plus ardente et mieux dirigée, embrasse '^tous les rapports humains. Le christianisme prend l’homme tout entier ; il n’est pas une pensée, pas une action qui ne doive être chrétienne. Tous les grands problèmes du jour : éducation, perfectionnement moral, élévation des classes laborieuses, tempérance, paix universelle, abolition de l’esclavage, droits politiques, meilleure forme de gouvernement, tout, pour Channing, se ramène à ces deux principes : amour religieux des hommes, respect religieux de leur liberté. Aussi dans cette étude porte-t-il une chaleur extrême ; ce n'est pas un sage qui examine froidement un théorème indifférent, c’est un missionnaire qui remplit une oeuvre sainte, et que dévore la plus noble et la plus ardente des passions.
Dans son amour do l’humanité, Cbanning est bien de son siècle. Il en a toute la générosité et peut-être aussi les illusions. Qu’on dise ce qu’on voudra de notre temps, et que, suivant l’usage, on nous écrase avec la vertu, la piété, l’esprit de nos ancêtres, il n’en est pas moins vrai qu’au travers de toutes nos agitations et de toutes nos erreurs, au fond même des événements les plus déplorables, il y a un sentiment qui jamais n’a paru sur la terre avec autant de vivacité. Ce sentiment, qui est celui de la chrétienté tout entière, c’est la philanthropie, l’amour de tout ce qui soulTre et de tout ce qui est opprimé, la protection de l’enfance, de la vieillesse, de la misère, de la faiblesse, et même du repentir, un désir sincère d’élever la condition du • pauvre et de l’ignorant. Philanthropie, c’est la devise et ce sera l’honneur de notre âge. Pour Channing, la philanthropie est une passion, mais avec un caractère
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particulier qui la rend tout à la fois plus grande et plus respectable. Chez lui ce n’est pas entraînement, sympathie involontaire, sensibilité physique, c’est l’accomplissement d’un devoir imposé par Dieu même, et qui est une des fins de la création. En un mot, son amour des hommes, c’est la charité de l’Évangile.
Channing est aussi chrétien en un point où notre siècle s’est séparé de la pensée chrétienne pour retourner aux idées de l’antiquité, par un égarement fatal à la liberté. Il pousse au plus haut degré le respect de l’individu ; ce n’est pas l’humanité, c’est-à-dire une abstraction, c’est l’homme qu’il aime, et dont il rappelle sans cesse la valeur et la dignité méconnues. Trop souvent, et c’est Eerreur constante des socialistes et des despotes, on imagine un intérêt général qu’on obtient par le sacrifice des droits particuliers ; Channing répète sans se lasser que l’homme n’est pas fait pour la société ni le citoyen pour l’État, mais que tout au contraire État et société n’existent que pour la garantie des droits de l’individu. L’homme n’est pas un ressort de machine qui n’a de valeur que par sa place et sa fonction dans l’ensemble ; ce n’est pas un moyen, mais un but. Sa fin est en lui-même et non pas dans la société. Ce n’est pas la première fois sans doute qu’on a proclamé ces saines idées et défendu les droits naturels, mais je ne sais si jamais personne a été aussi loin que Channing, car personne n’a eu, je crois, une conviction plus profonde de la grandeur originelle de l’homme, un sentiment plus vif de ce qu'il y a en nous de divin. Il ne faut pas s’y tromper: ce qui rend l’individu sacré pour le reste du monde, ce qui fait sa liberté et son droit, c’est la pensée, c’est l’âme, c’est
celte essence supérieure qui donne au vase le plusfragile un prix inlini. Pour respecter et aimer son semblable, il faut voir en lui un être immortel. Le matérialisme n’est pas seulement une erreur religieuse, c’est une erreur sociale, c’est la négation du droit. En même temps qu’il dégrade l’homme intérieur, il prépare son asservissement, et le livre sans défense, esclave à un maître, sujet à un tyran.
C’est surtout pour attaquer l’esclavage que Channing a usé avec puissance de cet invincible argument. On a combattu la servitude par des raisons de toute espèce, la misère du nègre, par exemple, et la cherté de son travail ; mais il a été facile de répondre qu’aux Etats- Unis l’esclave était mieux nourri, mieux vêtu, mieux soigné que le paysan irlandais, et que la cherté de la main-d’œuvre ne signifiait rien dans un pays comme la Caroline et la Louisiane, où le blanc meurt de la fièvre, tandis que le noir cultive avec une parfaite sécurité. C’est sur l’utilité qu’on avait fondé le droit de l'esclave; c’est au nom de l’utilité, de l’intérêt social, de la suprématie de l’État, grands mots qui couvrent tant d’excès, qu’on lui a contesté et refusé la liberté; mais ce qu’on n’a jamais touché, ce qu’on ne touchera jamais, c’est la base inébranlable sur laquelle Channing pose les droits naturels de l’individu ; c’est pour ainsi dire entre les mains de Dieu qu’il place la liberté de l'homme, et il y a daus ses paroles un tel enthousiasme pour la justice, une passion si vertueuse, une majesté si douce, qu’on se sent entraîné malgré soi par celle éloquence qui parle au cœur plus qu’à l’esprit ; on aime l’orateur plus encore qu’on ne l’estime.
• Devant Dieu et devant la justice, l’homme ne peut pas