‹ Œuvres sociales de ChanningChapitre 3 sur 19 · CÜANNING ET SA DOCTRINE · texte numérisé non relu

CÜANNING ET SA DOCTRINE

être une propriété, parce qu’il est un être raisonnable, moral, immortel, parce qu’il a été créé à l’image de Dieu, de Dieu dont il est l’enfant dans le sens le plus élevé du mot, parce qu’il a été créé pour développer des facultés divines, et pour se gouverner lui-même suivant une loi suprême, écrite dans son cœur et que la parole de Dieu a une seconde fois promulguée. Toute sa nature défend qu’on s’en saisisse comme d’une chose. C’est insulter le créateur, 'c’est porter un coup fatal à la société. Dans tout être humain Dieu a mis un souffle immortel, plus précieux que toute la création. 11 n’y a pas de langage ni de la terre ni du ciel qui puisse exagérer la valeur d’un homme. Qu’importe l’obscurité de sa condition ! La pensée, la raison, la conscience, la vertu, la charité, une destinée immortelle, une liaison morale avec Dieu, voilà des attributs de notre commune humanité devant lesquels toute distinction extérieure est insignifiante, et qui rendent toute créature infiniment chère à son auteur. Qu’importe l’ignorance de l'individu? Sa perfectibilité l’allie aux plus instruits de son espèce, et met à sa portée la science et le bonheur des classes plus élevées. Tout homme a en soi le germe, de la plus grande idée de l’univers, l’idée de Dieu, et développer cette idée est la fin de son existence. Tout homme a dans son cœur les éléments de cette loi divine, immortelle, à laquelle obéit toute la création; il a l’idée du devoir, et la vie lui a été donnee pour développer, respecter, pratiquer cette idée. Tout homme sait ce que signifie le mot; vérité; c’est, il le voit quoiqu’à travers un nuage, le grand objet de l’intelligence divine comme de l’intelligence créée, et il est capable d’acquérir de la vérité une connaissance qui grandit chaque jour. Tout homme a des affections faites pour se purifier et s’étendre on un sublime amour. Tout homme a l’idée du bonheur, et une soif de félicité que rien ne peut étancher. Telle est notre nature. Partout où nous voyons un homme, nous voyons un possesseur de ces grandes facultés. Est-ce que Dieu a fait un être de cette espèce pour qu'un autre en dispose comme d’un arbre ou d’uii animal? N’est-il pas évident que l’homme à été fait pour exercer, développer, améliorer son énergie, qu’il a été créé pour le bien moral, pour le bien spirituel? Quelle injure pour lui, quelle offense au Créateur quand on le force, quand on le brise pour en faire un instrument des jouissances d autrui !

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« Quoi donc! posséder un être immortel créé pour connaître jt adorer Dieu, destiné à surTÎvre an soleil et aux astres! Asservir à nos besoins les plus bas un être fait pour la vérité et la vertu ! Convertir en un instrument brutal toute celte nature intelligente, qu’iUumine, comme un rayon, l’idée du devoir, et qui est une plus noble image de Dieu que le monde tout entier ! iVon; tout peut être possédé dans l’univers; mais un être moral, raisonnable ne peut jamais être une chose. Le soleil et les étoiles peuvent être possédés, mais non pas la dernière des intelligences, fouchez à tout hormis cela. Ne mettez pas la main sur cette créature à qui un père céleste a donné la raison. Le inonde spirituel tout entier vous crie ; .Arrêtez ! Les intelligences les plus élevées reconnaissent leur propre nature et leur droit dans le plus humble des hommes. Au nom de cet esprit inestimable, de cet esprit immortel qui demeure en lui, au nom de cette image de Dieu qu’il porte eu sa personne, ne l’écrasez pas dans la poussière, ne le confondez pas avec la brute ! * »

On ne doit pas s’étonner qu’avec ce profond respect de la nature humaine, ce sentiment de la grandeur originelle de l’individu, Channing se soit occupé, toute sa vie, de l’éducation et du perfectionnement des classes ouvrières. Ses écrits les plus intéressants sont peut-être les lectures publiques qu’il fit à Boston en 1838 , et qui ont pour objet l'éducation qu’on se donne à soi-même {self culture) et l’élévation des travailleurs. Quand on lit ces discours, faits pour des ouvriers, et dans lesquels la plus haute raison est jointe au plus noble langage ; quand on sait que le succès en fut immense aux Etats Unis et en Angleterre, et qu’encore aujourd’hui c’est une lecture favorite dans plus d’un atelier, on comprend alors ce qu’il y a de solide dans la race saxonne, et on la juge tout autrement que les voyageurs, qui n’en ont vu que la rude écorce. Qu’on

*■ Channing, l' Esclavage, Paria, 1853, p. 22-26.

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ouvre, par exemple, la collection que vient de publier M. Everett, et dans laquelle il a réuni les discours qu’il a prononcés depuis quarante ans; quand on aura vu avec quelle fermeté il parle aux moindres citoyens de leurs devoirs, du respect et des conditions de la liberté, on sentira qu’il est quelque chose de plus remarquable encore qu’une si noble éloquence, c'est le peuple qui l’écoute et qui l’applaudit.

Channing veut relever les classes ouvrières, mais c’est un réformateur chrétien, le chemin qu’il suit n’est pas celui du socialisme, il ne promet pas un labeur attrayant ; suivant lui, c’est un effet de la bonté divine de nous avoir placés dans un monde où le travail seul nous conserve la vie. La sujétion aux lois physiques, l’aiguillon du froid et de la faim, la lutte incessante contre la nature, c’est ce qui fait la grandeur de l’homme ; un monde où les besoins seraient prévenus ferait une race méprisable. C’est la résistance, c’est l’effort qui donne à l’individu la volonté sans quoi il n’est rien. Le travail est l’école du caractère. Sans doute la souffrance et le besoin sont de rudes professeurs, mais ces maîtres sévères font une œuvre que jamais n’exécutera pour nous l’ami le plus tendre et le plus indulgent. Le travail n’est pas seulement l’outil puissant qui donne à la terre sa fécondité et sa beauté, qui soumet l’Océan, qui asservit à nos besoins la matière mille fois transformée ; c’est lui qui donne l’activité, le courage, la patience, la persévérance, la volonté. Malheur à qui n’a point appris à travailler ! C’est une pauvre créature qui ne se connaît point ; les jouissances mêmes dont elle s’attribue le monopole lui échappent. Le plaisir et le re-

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pos doivent tout leur charme à la peine, il n’y a pas de fatigue plus grande que l’oisiveté de celui qui ne sait pas user de son esprit.

Ce n’est donc pas en renonçant au travail que les ouvriers s’élèveront ; ce n’est pas davantage en se coalisant, en devenant un pouvoir politique, par exem- [)le, en réunissant leurs votes de façon à ti iompher des riches, à forcer le gouvernement de servir un intérêt particulier. Channing n’attend que des malheurs certains pour l’individu et pour le pays de tout régime où l’on sacrifie une classe de la société. D’ailleurs il sait trop bien qu’en toutes ces agitations le peuple ne fait jamais que servir des passions et des vues égoïstes, toujours instrument et toujours dupe. En homme qui voit de près la démocratie et qui aime sincèrement la liberté, ce qui l’inquiète n’est pas de donner au peuple le pouvoir, comme une arme qui éclatera dans ses mains, c’est de l'instruire, d’éclairer son esprit, de substituer la réflexion à la passion, de lui apprendre à se respecter et à ne plus servir ces factieux qui l’égarent et fondent leur pouvoir sur ses erreurs et ses souffrances. Channing a, du reste, peu de foi dans les constitutions, il attend beaucoup de cette vérité, qui, dit-il, deviendra bientôt évidente : c’est qu’on a singulièrement exagéré l’importance du gouvernement, et qu’il y a des moyens bien plus efficaces pour procurer la prospérité des nations. Il n’est pas de ceux qui déifient les institutions politiques; ce n’est ni d’un mécanisme ni d’un individu qu’il attend le bonheur d’un pays. La source en est plus profonde et plus sûre, c’est en soi-même que chacun la trouvera.

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