CHASNING ET SA DOCTRINE
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Ainsi ce n’est pas d’un changement de condition que Channing attend l’élévation des classes laborieuses ; ce n’est pas davantage d’une organisation » * qui les porte au premier rang dans l’État. Pour l’homme du peuple qui veut grandir, il n’est qu’un secret, le même pour toutes les conditions, le seul qui mène à la véritable égalité : c’est l’élévation morale. Dieu n’a pas mis la grandeur et la félicité dans des choses extérieures qui sont nécessairement le monopole du petit nombre, comme la richesse et les emplois ; c’est en soi-même que l’homme doit cherclier la puissance et le bonheur ; qu'il les demande à l’amour du devoir, à l’énergie de la volonté, à la culture de l’esprit. Ces vertus, l’ouvrier le plus misérable y peut atteindre en fortifiant sa pensée par la réfiexion et la lecture, en fortifiant son caractère par le goût du travail et la pratique du bien. Qu’il entre dans cette voie féconde, il y trouvera la paix de l’âme, le sentiment de sa force et de sa dignité, qui manque souvent au riche, et, avec son bien propre, celui de la société.
« Quand je considère, dit- il, la puissance de l’esprit, je ne me laisse pas décourager par cette objection que l'ouvrier, si on le pousse à user son temps et son énergie pour cultiver son intelligence, mourra de faim et appauvrira le pays. La plus grande force de l’univers, c'est l'esprit. C’est lui qui a créé les cieux et la terre; c’est lui qui a changé le désert en un sol fécond, et qui a réuni les contrées les plus éloignées en servant leurs mutuels besoins. Ce n'est pas la force brutale, l’cflort matériel qui fait la puissance de l’homme dans le monde, c'est l’art, l’habileté, l’énergie morale et intellectuelle. C’est l’esprit qui a conquis la matière. Craindre que développer l’intelligence d’un peuple soit l’appauvrir et l’affamer, c’est avoir peur d’une
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ombre. Je pense, au contraire, qu’avec l’accroissement de la puissance intellectuelle et morale d'un peuple sa puissance productive grandira, que l’industrie deviendra plus efficace, qu'une plus
■ sage économie accroitra la richesse, qu’on découvrira dans l’art et la nature des ressources qu’on n’a pas encore imaginées. Je crois que les moyens d’existence sont d’autant plus aisés qu’nn peuple devient plus éclairé, plus résolu, plus juste, et qu’il se respecte davantage. On peut mesurer les forces de la nature et celles du corps, mais non pas prédire les résultats d'un accroissement dans l’énergie de l’esprit. Un peuple qui en serait là briserait des obstacles réputés invincibles et en ferait des instruments. C’est l'intérieur qui donne la forme aux choses extérieures. La puissance d’une nation est dans son esprit, et cet esprit, si on le fortifle, si on l'agrandit, mettra la nature en harmonie avec lui-même, et créera le monde qui lui convient. »
Il m’est impossible de suivre plus longtemps Channing dans le développement de ces idées, qui ont soutenu toute sa vie, et dont la vivacité fera peutêtre sourire des gens moins confiants dans l’avenir de l’humanité; mais qu’on le lise, et je suis convaincu qu’on cédera, malgré soi, à l’influence pénétrante de cette âme pure, de ce cœur honnête, de celte raison hardie qu’aucun problème n’effraye, et qui les résout souvent avec tant de nouveauté et de bonheur. Ses écrits produisent un effet singulier. On sent qu’on a devant soi un homme qui ne fait pas métier d’écrire ou de prêcher, qui ne poursuit ni la gloire littéraire, ni l’influence religieuse, ni l’autorité politique, mais qui tient à se faire une idée juste de toutes choses, parce que chez lui la pensée est toujours le principe et la règle de l’action. On comprend alors la puissance de ses écrits, la force de son exemple, la grandeur morale de cette vie toute consacrée au culte
vde la vérité.
ciianm:<g et sa doctrine.
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Du reste, jamais existence ne fut plus belle ni plus douce, Channing a été la preuve vivante d’une doctrine qu’il a souvent défendue, c’est que le ciel est en nous, et que le plus sage est aussi le plus heureux. « Je trouve, écrivait-il en 1826, que la vie est un bienfait dont la valeur croît chaque jour. Je n’ai pas trouvé que ce fût une liqueur qui pétille et brille à la surface, mais qui devient insipide quand on la boit. De fait, je n’aime pas cette vieille comparaison. La vie n’est pas une coupe qu’on emplit au fleuve du temps. Elle est elle-même un fleuve ; et quoique à sa naissance elle jaillisse et murmure plus gaiement qu’elle ne fera plus tard, cependant elle est destinée, en avançant, à couler parmi des régions plus belles, à orner ses rives d’une verdure plus riche et d’une plus abondante moisson. Ne dites pas que ces espérances sont trompeuses. Je crois qu’il y a une foule d’individus qui n’ont pas trouvé leur enfance et leur jeunesse aussi heureuses que leurs dernières années. » Et, peu de temps avant sa mort, il écrivait les lignes suivantes, où se peint dans toute sa sérénité sa confiance en la raison et en Dieu : « La vie est réellement une bénédiction pour nous. Quel monde serait le nôtre si je pouvais voir les autres aussi heureux que nous! Oui, malgré l’obscurité qui l’enveloppe, ce monde est- bon. Plus je vis, et plus je vois la lumière qui perce au travers des nuages. Je suis sûr que le soleil est là-haut ! »
Ai-je eu tort d’appeler l’attention sur cette belle et bonne nature, et de croire qu’en France on éprouverait pour Channing quelque chose de la sympathie qui lui a conquis tant de partisans dans les deux
mondes? Je ne sais, mais je crois n’avoir point cédé à un entraînement irrélléclii quand je vois qu’un ennemi déclaré des unitaires, un esprit chagrin, revenu dans sa vieillesse de l’enlhousiasme et de l’admiration, Coleridge, n’avait pu se défendre de l’influence de Channing. « C’est, disait-il, un philosophe dans toutes les acceptions possibles du mot. 11 a l’amour de la science et la science de l’amour, » jeu de mots plus profond que bizarre, et qui rend avec netteté la douce et vive physionomie de cet homme de bien, qui, toute sa vie, consumé d’un même sentiment et d’une même idée, chercha la justice et la vérité de toutes les forces de son esprit, et aima Dieu et l’homme de toutes les forces de son cœur.
Juillet 185i.
INTRODUCTION
AUX ŒUVRES SOCIALES DE CllANNING
Il n’y a pas longtemps que le liasard fit tomber danr pnes mains les écrits de Cliaiming. En lisant l’œuvre d’un homme mort il y a déjà douze ans, et dont le nom même m’était inconnu, je fus étonné et confus d’y trou\er l’examen et la solution des terribles problèmes qui, sous le nom de socialisme, ont remué toute l’Europe, et qui restent encore à l’horizon comme une menace pour l’avenir. Les deux articles que je consacrai à Channing dans le Journal des Débats, et qui sont reproduits en tête de ce volume, eurent assez d’écho pour me prouver que je ne m’étais pas trompé dans mon admiration. Ils ont eu en outre cet heureux etfet de susciter un éditeur moins dévoué à son propre intérêt qu’aux idées de Channing, et qui n’a rien négligé pour faire connaître à la France et mettre à la portée de chacun les conseils de l’homme qui a le mieux compris les besoins du temps, et indiqué le seul remède capable de guérir la cruelle maladie dont est rongée la société.
En effet, à ne considérer dans Channing que le réforma-
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, leur, et pourquoi ne pas dire le socialiste chrétien, ou peut 1 alfirmer que jamais homme n’a été mieux doué pour entre- I prendre une pareille mission, et (jue personne ne l’a plus habilement et plus saintement accomplie. Son caractère et son éducation, ses idées philosophiques comme ses croyances religieuses, la générosité de ses pensées comme la tendresse de son cœur, tout le portait à ce dévouement infatigable et éclairé qui a rempli et usé sa vie. Sans ambition politique (il n’a jamais voulu être autre chose que le ministre de sa petite église), sans vanité littéraire, sans illusion sur ce qu’on nomme la popularité, il n’a jamais eu qu’une pensée:
I relever la condition du pauvre, soutenir ceux qui travaillent i et qui souffrent, faire régner sur la terre la seule fraternité qui soit praticable, celle que nous a enseignée Jésus-Christ.. C’est à l’Évangile que Channing a demandé un remède à des plaies que les sages du siècle jugent incurables ; c’est à cette fontaine de vie qu’U a puisé sa doctrine consolatrice. 11 a compris que nos sociétés modernes, oh l’on ne se propose qu’un but, la richesse, étaient hors des voies de la justice, et par cela même menacées de terribles révolutions. Il a senti en même temps que la liberté ne rés<||.vait pas le problème, car s’il n’y a point un autre élément pour en contre-balancer l’effet, la liberté mène à l’extrême pauvreté comme à l’extrême richesse, c’est-à-dire à la division de la société. « La tendance de toutes les sociétés, écrivait-il en 1858 à miss Ilarriet Martineau, va à la dépression des masses, et la liberté ne promet point de remède ; car, abandonnez les hommes au libre usage de leurs facultés, et les différences de talent, d’intelligence, d’habileté, amèae- I ront des contrastes choquants. »
j Que faire donc en présence de ce flot populaire qui monte tous les jours. Channing crie comme les disciples de Jésus- Christ: Seigneur, sauvez-nous, nous périssons. C’est dans la religion qu’il a confiance ; l’Évangile est tout son espoir, etj' oserai dire que personne n’a mieux lu ce qui convient
INTRODUCTION
à notre siècle dans ce livre inspiré qui a des réponses pour toutes les générations. Avec tout le respect qu’on doit à des elîorts généreux, il me semble qu’en Europe, et surtout en France, on n’a pas tiré de l’Évangile tout le parti qu’on en pouvait attendre pour combattre les doctrines qui menacent ' la société. Tandis que les écoles communistes, matérialistes, i, divisées sur tout le reste, s’accordent en ce point qu’elles ' prêchent «u peuple le bien-être et la jouissance, tandis qu’elles poussent le pauvre contre le riche, et font de la propriété ou de l’héritage, un privilège et une usurpation, que fait-on, que dit-on dans les églises catholiques et protestantes ? On recommande au pauvre la patience et la résignation ; on essaye de lui arracher du cœur l’envie qui le dévore, et cette âpre convoitise qui pousse aux révolutions. On prêche au riche la bienveillance, la douceur, la charité. Tout cela est dicté par une pensée vraiment chrétienne : c’est la morale de tous les temps, c’est la parole même de Jésus-Christ ; mais ce n’est pas assez pour notre siècle ; la condition de la société moderne demande une application nouvelle de ces principes universels. Le pauvre (je ne dis pas le mendiant) ne dépend plus du riche, il n’en attend plus ni bien ni mal. Loin d’avoir besoin de sa protection, il est souvent plus puissant que lui. L’ouvrier veut, lui aussi, conquérir la richesse; la résignation ne lui va pas ; il a une activité fiévreuse, il veut arriver. En même temps la société s’associe à ses instincts bons et mauvais ; elle lui promet l’égalité et une part de bien-être; et enfin la démocratie, nivelant tous les rangs, et armant chaque citoyen d’un bulletin, remet la souveraineté au nombre et donne au peuple la responsabilité de son avenir. Telle est la situation, ce n’est plus la hiérarchie du moyen âge, la dépendance d’une société aristocratique ; les préceptes (jui convenaient aux siècles passés sont insuffisants aujourd’hui.
Est-ce que l’Évangile, est-ce que la religion ivont rien à faire dans celte positiou nouvelle et menaçante? iN’unt-iis
xtxyi V ŒUVRES SOCIALES DE CHANN1^G.
rien à répondre à cette société qui implore leur secours, ou , le christianisme est-il appelé encore une fois à sauver le I nlondé? Oui, dit Ctianning, c’est là et là seulement qu’est 1 le sâlut. Ce problème social qui fait pâlir les plus hardis, le christianisme seul peut le résoudre. Kn élevant l’individu, en chassant de son esprit l’ignorance et de son cœur les passions mauvaises, la religion fera de chaque homme un citoyen éclairé, juste et digne de sa positiqp. Ce sera une société nouvelle, et meilleure que les âges j)récédents, parce qu’elle sera plus chrétienne. Aujourd’hui la société est entachée de matérialisme, et le gouvernement, quelle qu’en soit la forme, a tous les vices de la société. Tout s’y réduit au bien-être et, pour l’atteindre et le donner aux masses, il n’est pas d’empereur, de roi ou de république qui ne croie toute loi juste et tonte mesure légitime. Nous relouriions aux idées païennes; l’individu n’est rien, l’intérêt social est tout ; c’est la doctrine régnante depuis un j demi-siècle;sonderniermot, c’est lecommunisme. Chanuiiig, au contrmre, proclame l’idée chrétienne et la remet en pleine lumière sous une forme vive et nouvelle ; pour lui c’est I l’individu qui est tout; l’intérêt social n’est rien devant le droit élerriel de celui que Dieu a fait à son image ; ou plutôt ce prétendu intérêt social qui sacrifie l’individu est une déception, sinon un crime. La société est faite pour tous ses membres ; sa fin est de faciliter une vie qui ne s’achève point ici-bas, mais non pas de sacrifier la minorité au plus grand nombre, ou de remplacer la tyrannie d’un maître par " la tyrannie d’une multitude. Le grand devoir de la société,
' c’est le ménagement, c’est la protection de l’individu ; la perfection de l’État, c’est la perfection du citoyen.
I ' Améliorer l’individu, l’instruire, le moraliser, lui ap- , prendre à s’estimer ce qu’il vaut, ranimer en son âme le ' I, sentiment de dignité et de noblesse personnel le que le Clirist a apporté aux hommes, lui rappeler sans cesse ses devoirs envers lui-même et le respect qu’il se doit, considérer enfin
' INTKODUCTION.
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l’action individuelle comme le grand ressort de la société, telle a été la pensée constante de Lhanning, et, je le répète, c’est une pensée éminemment chrétienne. Au ibnd c’est le sentiment qui fit la grandeur des premiers fidèles, qui sou-i tint les premiers martyrs. et leur fit préférer la conscicncel et le devoir à tous les biens de la terre et à toutes les corruptions du temps. Ce fut le salut de l’ancien monde, ce doit être le salut du nouveau. Celui-là seul en effet peut résister aux tentations du vice, à l’envie, au désespoir, qui sait ce que vaut une âme immortelle et dont la pensée ne se termine pas ici-bas. Tous les systèmes socialistes sont im-, puissants, car ils s’imaginent qu’ils assouviront les besoins [ et les désirs du peuple ; c’est la plus vaine et la plus dangereuse des chimères. Pourraient-ils centupler les ressources matérielles et donner à tous les hommes le bien-être de quelques privilégiés, ils échoueraient encore, car le désir est insatiable et ne s’arrête pas. « Égaliser les richesses, disait déjà Aristote, c’est ne rien faire ; ce ne sont pas les propriété, ce sont les passions qu’il faut égaliser, et cette égalité-là ne résulte que de l’éducation réglée par de bonnes lois *. » La question n’a pas changé, ou pour mieux dire, elle est plus grande que jamais, aujourd’hui que s’élèvent de toutes parts des démocraties démesurées, et telles que n’en a jamais connu l’antiquité. La solution du problème est pour nous et nos enfants une question de vie ou de mort. Dans un État où la souveraineté est dans les mains d’un seul homme, tout dépend de l’honnêteté et des lumières du chef de la nation ; il est assez puissant pour comprimer la passion populaire, et maintenir dans l’ordre les masses ignorantes ; mais où la souveraineté appartient à tous, le gouvernement n’est viable et bienfaisant que si la grande majorité des citoyens est honnête et éclairée ; autrement c’est le règne de la force brutale, un régime qui ne
* Arist., Polit., liv. III, cliap. v.
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ŒUVRES tOUALES DE CIIANMNG.
l)cut durer. Kclairer la multitude, la rendre sage, intelligente, modérée, étouffer ses mauvais instincts et les remplacer par de nobles sentiments, c’est, dira-t-on, un rêve philanthropique dont le moindre défaut est d'être impossible. Clianning a pensé le contraire, il a montré comment l’Évangile pouvait accomplir ce prodige ; comment en éclairant l’esprit non moins qu’en apaisant le cœur, il rendait possible le règne de la démocratie et lui assurait un effet bienfaisant et une durée indéfinie.
Ainsi comprenons bien ce qui fait l’originalité de Clianning. j 11 est de son siècle en ce qu’il accepte le grand mouvement i qui emporte toutes les classes vers l’égalité ; il ne voit point de mal dans l’ambition du pauvre, pourvu que cette ambition soit raisonnable et bien dirigée ; il ne veut pas d’une résignation qui n'est trop souvent que l’abandon de soi-même et une cause de dépravation pour l’individu qui ne se respecte plus; il sent que la charité du riche, bonne pour soulager d’incurables misères, ne fera pas que l’ouvrier se contente d’une position inférieure, et qu’il faut au peuple un remède, non pas externe, mais intérieur pour les besoins et les désirs qui le tourmentent. En ce sens c’est un socialiste, un homme qui s’occupe des penchants nouveaux, des idées et des inquiétudes du siècle ; mais ce qui le distingue des réformateurs ordinaires, c’est qu’en acceptant le problème, tel ([ue le temps l’a posé, il lui donne une solution toute différente, et selon nous la seule véritable. Dans tous ses discours populaires, on trouvera la même idée sous les formes les plus ; diverses : Education personnelle. Élévation des classes lai borieuses. Tempérance, etc., tout aboutit à cette sainte ■ })arole : Sursum corda ! élevez votre âme, éclairez votre intelligence, soyez clmétieus non pas des lèvres, mais de cœur et d’esprit.
(t Ce qui fait tache dans votre pays, écrivait-il en 1831 à miss Joanna Baillie, c’est la position de vos classes infé-
INTnODUCTIÜN.
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/ieures, misérables et affamées. Ce mal peut être guéri p ir une reprise du travail et du commerce, mais je crains que ce ne soit pas un accident de votre système, mais bien un effet nécessaire de l’état artificiel de votre société, et qu’il ne reparaisse bientôt. S’il en est ainsi, il faut de grands cbaugements dans la société pour écarter le fléau. Commu niquer aux dernières classes l’intelligence et les avantages des classes supérieures, ce devrait être la fin et le résultat assuré de toutes les institutions sociales, elles sont défectueuses quand telle n’est pas leur action. Je suis unniveleur, mais je voudrais accomplir ma mission en élevant ceux qui sont au dernier rang, en tirant les travailleurs de l’indigence qui les dégrade et de l'ignorance qui les abrutit. Si je comprends ce que signifient christianisme et philanthropie, il n’y a pas de précepte plus clair que celui-là. »
Je trouve encore cette belle profession de foi en tête de la troisième édition de ses œuvres, faite à Glasgow en 1839.
Ces volumes montreront combien l’auteur a la ferme conviction que notre civilisation imparfaite, où tout sc rapporte à la richesse, ne peut pas durer toujours. La masse des hommes n’est point condamnée sans appel à rester malgré tout dans la dégradation d’esprit et de cœur où elle est tombée; une notion nouvelle de la fin et de la dignité de l’homme, réformera les institutions et les mœurs ; le christianisme et la nature humaine nous promettent quelque chose de plus saint et de plus heureux que ce qui existe aujourd’hui. C’est un bonheur que de vivre dans cette foi, c’est un bonheur que de la communiquer aux autres ; l’auteur ne désespère pas de retrouver des forces pour des travaux plus importants ; mais il compte que ces écrits, qui lui survivront quelque temps, attesteront sa sympathie pour ses semblables et sa foi dans les grands desseins de Dieu sur l’humanité. »
ïi ŒUVRES SOCIALES DE CIIANNING.
Channing a eu dans sa patrie un succès considérable et qui dure encore. Le peuple a aimé dès le premier jour l’homme qui lui parlait de ses devoirs avec tant de grandeur, car sous l’austérité du langage il a reconnu la voix d’un ami. Ce n’est pas un philanthrope qui fait au moins heureux l’aumône d’une dédaigneuse pitié ; c’est un frère qui vent relever ses frères, qui souffre de leurs peines, et qui jouit de leur bonheur. C’est une âme tendre et dévouée, un chrétien, un missionnaire des premiers jours. En Angleterre, ses lectures n’ont pas eu moins de retentissement; répandues par milliers dans les districts ouvriers, on les a lues avec avidité, avec enthousiasme. Le peuple y retrouvait sa dignité perdue, et pour la première fois peut-être il comprenait que la fortune n’est pas tout, et qu’il y a plus d’un moyen de s’élever au-dessus du riche sans lui envier son or. De tous les points de l’Anglclerre les ouvriers adressèrent à Channing des reinercîments et des félicitations. « Rien, dit son biographe, ne lui donna dans sa vie une satisfaction plus complète et plus pure que l’accueil fait à ses lectures par ceux à qui il les avait destinées, et un jour qu’il avait reçu une adresse de l’Institut ouvrier de Slaithwaite dans le Yorkshire, on le vit s’écrier la figure animée et les yeux brillants : C'est de l'honneur ceci, c’est de l'honneur. Il y avait en ce moment sur sa table une lettre écrite par l’ordre d’un des plus grands monarques de l’Europe, qui le remerciait de son livie, mais la reconnaissance profondément sentie et simplement exprimée par la main d’un rude mineur le touchait bien davantage que les éloges des grands, l’admiration des sages, ou même la chaleur de ses amis. » C’était pour lui un bonheur inexprimable que de penser qu’il avait séché les larmes de l’ouvrier, adouci la misère du pauvre, porté dans leur âme un peu de consolation, dans leur esprit un rayon de lumière. Voici sa réponse aux mineurs de Slaithwaite, elle nous montre toute la force de ses convictions, toute la noldesse de ses sentiments.
INTRODUCTION
ZLI
A mi. JADES MEAL, — THOMAS SYKES, — JOHN FARLEY
k SLAITIIWAITR, PRÈS HDDDERJFIEU» (a;*GLETEBRE)
Boston, 1** mars 1841.
« Messieurs.
« J’ai reçu avec un grand plaisir la letire qui me transmet les résolutions prises par l’Institut ouvrier de Slaithwaite. L’accueil fait à mes lectures par ceux à qui elles out été destinées est un grand encouragement. C’est pour moi, et» depuis longtemps, un article de foi que nous verrons enfin se relever les classes laborieuses si longtemps abaissées. Les signes de cet heureux cbangement se multiplient, et vous, qui sans doute êtes plus jeunes que moi, vous vivrez pour voir des temps meilleurs.
«C’est une grande consolation pour moi que d’apprendre les progrès que fait chez vous la cause de la tempérance, j Les liqueurs fortes ont été la malédiction de l’ouvrier. C’est ) en y renonçant com[)létement qu’il se sauvera et qu’il s’élèvera. Le premier pas vers la dignité de l’homme, c’est de renoncer à ce qui de l’homme fait une brute. Si le respect de soi-même ne peut conduire l’ouvrier jusqu’à ce point de sévérité, j’ai peu d’espoir en lui. Le peuple doit apprendre à s’abstenir et à se conduire, ou bien on le tiendra sous le joug et on en usera comme d’un outil. Pour soumettre la multitude à un assujettissement absolu, les gouvernements trouvent des raisons, des prétextes, dans son ignorance, son dérèglement, son abandon. Toute association d’ouvriers, toute institution qui a pour fin d’élever le peuple doit arborer le drapeau de la tempérance.
« J’ai été aussi bien heureux d’apprendre que vous corndamniez de plus en plus la conduite des ouvriers qui der-
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nièremenlont voulu maintenir leurs prétentions par la violence. Les passions et la force peuvent renverser un gouvernement, mais l’ouvrier sera enveloppé dans la ruine commune. Pour qu’on songe à vous il n’est besoin ni d’émeutes ni de destructions. Votre véritable force est dans la culture de l’intelligence, dans la droiture, dans le respect de vousmême, dans la foi en Dieu, dans la confiance mutuelle qui vous unira tous. Voilà ce qui ne peut manquer de vous assurer votre juste part dans les avantages de la société.
« D’après ce qu’on m’apprend, j’espère que la cause des classes ouvrières ne sera pas déshonorée et compromise par l’esprit d’irréligion. On est confondu de voir des hommes qui s’appellent vos amis se lever contre le christianisme, une religion dont les premiers apôtres ont été des ouvriers, qui ne fait acception de personne, qui ne connaît rien des distinctions de la naissance et de la richesse, qui commande au fort de secourir et de soutenir le faible, et qui, partout où elle agit, donne à toutes les classes de la société un même esprit et un même intérêt. C’est sous l’étendard de la Croix que doit vaincre l’humanité.
« Un des moyens essentiels d’élever les classeslaborieuses, c'est un système d’éducation nationale ayant pour objet, non pas d’asservir l’esprit de l’ouvrier, mais au contraire de l’éclairer et de le rendre actif, prêt et disposé tout à la fois à remplir sagement ses devoirs publics et privés. J’espère qu’on ne pourra bientôt plus reprocher à votre gouvernement de vous refuser un bien si nécessaire. Vous devez le demander avec une importunité qui ne comporte pas de refus.
« C’est du fond du cœur que je désire le succès de l’ouvrier dans les efforts qu’il fait pour améliorer sa condition extérieure ; mais il ne doit pas se donner tout entier aux choses du dehors. Un fort salaire n’est pas le bonheur ; un homme peut gagner de l’argent et cejÆiidant mener une vie misérable. D’un autre côté dans la situation la plus précaire un
INTllODLCTlUN,
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honrimc peut accomplir l’œuvre principale de la vie et s’eu assurer le plus grand bien. Les circonstances ne font pas tout ; notre àuie peut triompher de notre destinée. Dans un état désavantageux nous pouvons souffrir et agir comme des hommes et comme des chrétiens. Notre pensée peut nous fournir les moyens ou l’occasion de signaler notre vertu, et nous procurer ainsi une paix et des espérances que la fortune seule ne doime pas.
• « Votre ami,
« W. E. Ghanning. »
Quelques personnes ont paru craindre que le langage de Ghanning ne fût trop élevé pour les ouvriers, et que par conséquent il n’arrivât pas jusqu’à ceux qu’il intéresse davantage. Je suis d’une opinion tout opposée, j’estime que si le peuple ne lit pas la plupart des écrits qui lui sont adressés, c’est qu’il ne les trouve point assez sérieux ; il sent qu’on le juge mal, et qu’on ne le connaît pas. On parle à nos travailleurs comme à des enfants ; ce sont des hommes instruits par l’expérience et la misère et qui, trop souvent, grâce à cette rude école, en savent beaucoup plus que ceux qui se font leurs instituteurs. D’ailleurs il répugne de croire que l’ouvrier français soit moins intelligent que l’ouvrier anglais ou américain, et que son éducation soit tellement imparfaite qu’il ne puisse écouter une voix amie qui lui parle de Dieu, de lui-même, de ce qui touche le plus dans ce monde et dans l’autre. Pour moi qui ai passé dans un atelier six années de ma vie, et non certes les moins utiles ni les moins honorables, pour moi qui ai pratiqué les typographes de Paris, et vu de près ce qu’il y a chez eux d’intelligence et de cœur, j’ai toujours été convaincu que dans notre temps les hommes qui désirent le plus sincèrement la lumière, et qui serviront la vérité avec le plus de dévouement